‹ La BretagneChapitre 11 sur 20 · 11

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« En ce temps-là s’armoit un chevalier de Bretaigne, qui s’appeloit messire Bertrand Duguesclin. Le bien de lui, ni sa prouesse, n’estoient mie grandement renommés ni connus, fors entre les chevaliers qui le hantoient au pays de Bretaigne, où il avoit demeuré et tenu la guerre pour monseigneur Charles de Blois, contre le comte de Montfort. »

Telles sont les premières lignes consacrées par l’illustre et excellent historien Froissart, au grand capitaine qui résume dans sa gloire, et de la façon la plus brillante, le courage, l’audace et le génie des soldats de la Bretagne. Duguesclin ! De quelque façon que ce nom-là s’écrive : Claquin, Glaicquin, Klesquin, Gléaquin, Cleyquin, Glasquin, Giayaquin, Guescquin, Guaquin, de Guesclin, comme il est écrit sur son tombeau à Saint-Denis, du Guesclin, Duguesclin enfin, comme dit la Biographie Universelle, ce nom-là est partout dans la Bretagne ; c’est le souvenir qui se retrouve dans tous les orgueils ; pas une ville, pas un donjon, pas une tour féodale qui ne se rappelle le courage et l’ardeur de Bertrand Duguesclin. — Il a traversé la Bretagne d’un pas solennel ; il s’est promené dans ces bruyères comme un aventurier intrépide ; ces sombres forêts l’ont vu, jeune homme, qui rêvait de la guerre ; le Morbihan a été le théâtre de ses premiers exploits. — Il a été le défenseur actif, il a été l’ennemi prévoyant de la Bretagne. — Héros de l’histoire, héros du poëme, célébré et rechanté, dit d’Argentré, par les histoires et les romans en tout l’Occident, c’est dans le poëme d’un trouvère du quatorzième siècle que nous allons chercher les matériaux de cette biographie illustre ; le héros grandissant le poëte, et la majesté sérieuse des événements remplaçant les charmes puérils de la fiction. Cette épopée chevaleresque a pour titre : la Chronique de Bertrand Duguesclin ; l’auteur est un poëte picard nommé Cuvelier, ou comme dit Philippe de Mézières dans le Songe du vieil Pèlerin, « le pouvre homme appelé Cimelier. » Son poëme n’a pas moins de trente mille vers que nous avons lus et étudiés avec le zèle et la reconnaissance d’un homme heureux d’étudier une belle chose, d’approfondir une grande vie et qui va de découvertes en découvertes. Le sujet véritable de ce livre, dont Bertrand Duguesclin est le héros, c’est la révolution qui s’opère au quatorzième siècle dans les divers États de la Gaule. En effet, depuis tantôt cinq cents ans, la Gaule est divisée en plusieurs États souverains qui obéissent, ceux-ci à l’influence de la royauté française, ceux-là à l’influence de la royauté anglo-normande. À laquelle de ces deux influences restera la Gaule ? Là était la question quand Bertrand Duguesclin vint au monde ; question longtemps débattue et longtemps entourée d’obscurités et de périls, jusqu’à ce qu’enfin, grâce à l’épée de son connétable, la France eût échappé au joug de l’Angleterre. Qui l’eût prévu, cependant, qu’un jour les rois de la race capétienne l’emporteraient sur les princes de la race anglo-normande ; que de ces brillants Plantagenets tout-puissants dans la Gaule occidentale, rien n’allait rester debout, sinon le souvenir, et que, d’une façon si complète, la Normandie même finirait par oublier ses origines pour redevenir tout à fait, d’esprit et de cœur, une province française ? — Dans cette Chronique de Duguesclin, dans ce poëme écrit sans art, non pas sans chaleur, le trouvère Cuvelier a reproduit les moindres événements, les plus petits accidents de la vie de son héros. C’est bien moins là le récit d’un poëte que d’un chroniqueur, d’un romancier que d’un historien. La fantaisie n’a rien à voir dans cette odyssée terre-à-terre, le conteur, tant il est poussé par les événements, ne prenant nul souci de la meilleure façon d’arriver au récit, à l’intérêt épiques. — Le véritable, le grand intérêt de ce poëme, c’est le nom du héros, c’est l’importance des événements, surtout c’est la grandeur et l’éclat de l’idée qui le pousse et l’obsède. Pas de grand capitaine, s’il n’obéit qu’à son caprice, pas de héros véritable, sans une cause vraiment grande. Les contemporains, témoins des efforts que fait un homme courageux pour mériter la gloire et la louange, ne s’inquiètent guère de savoir de quelle façon cette louange est méritée ; mais, en revanche, pour que l’avenir s’occupe du héros, il faut que l’œuvre du grand homme soit restée grande et imposante. Or, le travail du connétable Duguesclin, le voici : il a puissamment aidé à briser l’élément féodal ; il a fait de la royauté française un pouvoir à part, vivant de sa propre vie et n’empruntant rien à personne ; il a fait de la nation française une nation indépendante de tout entourage ; il lui a dit : marche ! et elle a marché. — Sois grande et forte ! elle a été forte et grande. — Ne compte que sur ton épée… et sur la mienne. — Révolution importante dans la situation respective de la France et de l’Europe, et dont vous verrez bientôt les résultats. Quoi de plus juste, en effet ? La féodalité est à bout de ses labeurs, elle a laissé toute sa force dans les croisades ; elle recule devant l’unité naissante du royaume de France ; elle comprend, enfin, que sur les ruines du monde féodal va s’élever la royauté triomphante, et que la royauté une fois établie, la monarchie féodale de l’Angleterre et de la Normandie, la monarchie des Plantagenets, sera abaissée devant la monarchie des rois de France ; en un mot, il s’agit cette fois de la défaite du vassal tout-puissant, de la grandeur du suzerain humilié. — Il s’agissait de mieux que cela : l’Angleterre deviendra-t-elle France ? la France deviendra-t-elle Angleterre ? — Telle était la question que s’adressait notre poëte. Quel poëme à écrire, et quel parti en aurait pu tirer l’homme qui a rempli une Iliade avec la colère d’Achille !

Plus elle était mêlée à des intérêts nombreux, et plus la question était difficile à résoudre. En ce temps-là encore, malgré tant de guerres acharnées, la France et l’Angleterre étaient unies par des liens puissants d’amitié et de bon voisinage. La puissance anglo-normande était acceptée comme un fait qui ne soulevait ni haines ni discordes dans les villes de la France ; l’Anglais était aimé comme un maître intelligent, courageux, brutal parfois, juste et loyal souvent. À Bordeaux, tout autant que son père dans sa bonne ville de Londres, le prince Noir était aimé, honoré, obéi. Dans tous ces débats, la race anglo-normande luttait, non pas sans de fréquents avantages, sur la race française ; si le courage était le même chez les deux peuples, la victoire s’était décidée pour les Anglais dans les plaines de Crécy et de Poitiers. Le roi Jean se bat à merveille, mais enfin il est obligé de rendre au prince Noir cette épée, véritable épée d’un héros de roman, pendant qu’Édouard III se conduit comme un grand politique, après s’être battu en vaillant capitaine. À ce moment de l’histoire moderne, vous cherchez la France dans ses villes, dans ses champs de bataille, sur l’Océan ; la France est anglaise. Tout le Midi obéit au roi anglais ; la Navarre, la haute Normandie tout entières appartiennent aux ennemis du roi de France ; le roi Jean est prisonnier des Anglais ; la Bretagne n’attend que de l’Angleterre seulement un peu de répit et de liberté ; Paris est la proie des Jacques ; le Nord et l’Ouest de la France sont captifs, tout autant que le Midi. À la vue de ces lamentations et de ces misères, le poëte est tenté de s’écrier : — Je chante l’abaissement de la France et la captivité de Paris ! Ne chante pas si vite la ruine de la monarchie française, ô poëte ! tu compterais sans la volonté de la Providence, sans la sagesse de Charles V, sans l’épée de Duguesclin, sans l’enthousiasme divin de Jeanne d’Arc.

Dieu merci, car Dieu ne l’a pas voulu, même au plus fort de ces misères et de ces hontes, la France n’était pas prête à mourir ; au fond de ses malheurs elle avait conservé l’espérance ; elle avait conservé son courage et son orgueil. Les villes savaient encore se défendre ; le peuple fuyait, mais en bon ordre ; l’habitant des campagnes arrivait, au bruit du tocsin, pour se réfugier à l’ombre inexpugnable de quelques citadelles vaillantes ; dans la communauté de ses incertitudes et de ses douleurs, la France apprenait à devenir une nation. — Et, plus elle devenait une nation, moins l’élément étranger restait possible ; plus nous étions Français, et moins grandes étaient les chances de l’Angleterre. Si le peuple souffrait, les nobles souffraient davantage, et d’ailleurs, au prix même de ses souffrances, le peuple faisait une affaire belle et bonne quand il se voyait enfin appelé à prendre part à ces luttes, auxquelles étaient attachées les destinées présentes et futures de la patrie commune. — À ces causes s’élève, au grand bénéfice de l’un et de l’autre royaume, ce mur d’un airain éternel qui sépare à tout jamais l’Angleterre de la France. Vaste sujet d’une histoire qui devait avoir Froissart pour historien, Cuvelier pour son poëte, Charles le Sage pour son Roi, Duguesclin pour son héros !

Avec cette Chronique de Duguesclin, nous avons composé le présent chapitre ; en effet, où donc trouver des sources plus fidèles, que dans ces naïves productions de notre langue ? Quels historiens sont plus exacts, mieux renseignés, plus habiles à nous expliquer les antiquités bretonnes ou normandes ? Poëmes écrits à la louange des héros, enseignés à la jeunesse amie des rimes sonores et faciles à retenir, compositions d’une inspiration calme et vraie ; belle langue du douzième et du quatorzième siècle, à l’allure vive et leste, au sourire joyeux, à la voix sonore, à l’accent viril. Chaque province, en ce temps-là, parlait la langue qui convenait à ses passions, à son esprit, à son génie ; autant de langues qui appartiennent à la même famille cependant, bien que leur physionomie soif différente. Plus la langue était naïve, mieux l’écrivain était écouté ; il vous racontait librement et sans effort les lois et les mœurs, les superstitions et les croyances, les élégances et les douleurs nationales. Eh ! le peu d’historiens qui ont réussi de nos jours à écrire l’histoire, où donc l’ont-ils trouvée toute cette histoire enfouie comme un marbre précieux sous Les ronces et sous les ruines, sinon dans le récit des chroniqueurs ?

Bertrand Duguesclin naquit, en 1320, au château de la Motte-Broons (le château des Joncs), à quinze lieues de Rennes ; il était l’aîné de dix enfants de Regnauld Duguesclin et d’une moult gentil dame ; mais, ajoute Cuvelier, le poëte dont nous allons citer bien des vers :

Je croi qu’il n’est si laid de Rennes à Dinant.
Camus estoit et noir, malostru et mussant ;

Bref, il était si laid, que son père et sa mère elle-même, sa mère !

… en leurs cuers alloient desirant
Qu’il fut mort ou noiez en une eau courant !

Plus tard, quand ce malostru fut devenu le plus grand capitaine de son siècle, on racontait que sa naissance était annoncée dans les prédictions de Merlin. L’enfant cependant, tout difforme qu’il était, n’était pas disposé à mourir : il avait la vigueur d’un jeune passereau, la colère d’un jeune lion :

Et si tenoit toujours en sa main un bâton.

Fi des livres ! fi des maîtres ! il était indomptable et superbe. Un jour, il vit ses frères et ses sœurs :

Très-bien assis à table et mangeant un chapon.

Ça, dit-il, je suis l’aîné, qu’on me fasse place ! On obéit en tremblant. Il s’assied et il prent à plein poing ! et quand sa mère veut le renvoyer, il monte sur la table comme un furieux : — Com rude charreton ! Et la dame Duguesclin de s’écrier de nouveau : Plût à Dieu qu’il fût mort !

Un autre jour, encore à l’heure du dîner, toute la famille était à table : Bertran assis tout bas sur le planchier, quand l’abbesse d’un couvent voisin s’en vint frapper à la porte du manoir. Elle entre, et son premier regard tombe sur cet enfant accroupi. Il y avait déjà sur ce jeune front quelque chose de si grand, que la religieuse resta immobile ! Elle approche, elle prend la main de l’enfant :

Enfant cil te bénit qui souffrit passion !

Alors la dame Duguesclin s’écrie avec orgueil : « Le mien corps le porta ! » et elle le fit asseoir à table, à côté d’elle :

Il n’aura son pareil en tout le firmament,

ajouta l’abbesse.

Lors s’apaisa la dame a cestui parlement
Et depuis tint l’enfant plus honorablement.

Abandonné à ses instincts bons et mauvais, le jeune Bertrand ne s’occupa bientôt que de guerres et de batailles ; il levait une armée d’enfants dont il était le chef ; il divisait son armée en deux bandes qui se battaient l’une contre l’autre, lui, choisissant de préférence les soldats les plus forts pour les combattre. De ces mêlées, il revint plus d’une fois meurtri, ensanglanté : Tous ses draps déchirez ; puis, quand arrivait le jour de la solde militaire :

Àl’hôtel il s’en va prendre un hanap d’argent ;
Ou vendre à Renne une bonne jument.

Il apprit ainsi, ou, pour mieux dire, il devina tout le métier du soldat : l’arc et la hache, l’épée et la lance, dompter un cheval, lutter, sauter, jeter la barre, ranger des soldats en bataille. — Il en fit tant, qué les enfants du pays, navrés dans ces batailles, demandèrent un peu de repos ; l’armée de Bertrand fut licenciée par les pères et mères de famille. Resté seul, notre capitaine sans armée ne pouvant plus se battre en bataille rangée, cherchait des duels corps à corps ; tant pis pour qui se rencontrait en son chemin ; il fallait en venir aux coups. — Son père, pour dompter ce méchant garçon, l’enferma. Chaque matin, une chambrière lui apportait de l’eau et du pain. Bertrand guette la pauvre fille, il l’enferme dans la prison à sa place, et le voilà qui se sauve à travers champs. — Une jument était attelée à la charrue ; Bertrand monte sur la bête, et il arrive, tout débraillé, chez un sien oncle, à Rennes l’onnourée. L’oncle reçoit son neveu à merveille :

Il convient, et c’est droit, jeunesse soit passées ;

Puis il ajoute, et ceci ne déplaît pas à ce fier bandit qui jeûnait depuis tantôt quatre mois :

Nous avons de bon vin et de la chair salée,
Dont tu oras assez, tant qu’il ora durée.

Il resta toute une année chez ce brave homme d’oncle, qui avait déjà epousé la soixantaine, et durant cette heureuse année, il ne fut occupé que de joutes, tournois, dîners, bombances, gros jurons :

Il n’avait que xiii ans quand ainsi se menoit.

Aussi, hors de chez lui, chacun l’aimait, l’onnouroit, le louait ; il jetait l’argent à pleines poignées, tant qu’il trouvait sous ses mains, joyaux, chevaux, hanaps d’argent. S’il rencontrait un pauvre en son chemin, il lui jetait son manteau :

En deux incontinent, sa robe divisoit.

En l’année 1338, toute la province de Bretagne était en liesse pour célébrer le mariage de Jeanne de Penthièvre (prologue de la guerre de vingt ans) avec Charles de Châtillon, comte de Blois. À cette occasion, les chevaliers bretons font publier à son de trompe un tournoi en l’honneur des dames, envoyant leur cartel en France et en Angleterre, aux plus braves gens des deux nations. Le champ clos est à Rennes ; un diamant sera le prix du tournoi. À l’annonce de cette fête guerrière, le jeune Guesclin sent battre son cœur d’une ardente convoitise ; son père était un des jouteurs du tournoi, et chaque jour il ramentevoit à Bertrand les armes, les honneurs, l’estat et le maintien des seigneurs bretons. Bertrand avait bien XVI ans ; il estois grans et fors ; et bien formez ; mais son père n’osait pas encore le hasarder dans ces mêlées dangereuses ; d’ailleurs tout manquait au pauvre jeune homme, ni cheval, ni harnais, ni casque, ni cuirasse. — À la fin, le grand jour arrive (c’était un mardi !) Bertrand s’en va à Rennes ; monté sur un méchant cheval, un roussin. La ville de Rennes était pleine de fêtes brillantes ; dans les rues pavoisées, circulaient gentiment les dames de prix et les jolies bourgeoises blanches comme fleurs de lys. « Hé Dieu ! se dit Bertrand, je suis laid, mais l’honneur me ferait des amis. » Disant ces mots, il courbait la tête, car la ville entière se le montrait avec dérision : — Ô le bouvier ! disait-on ; ô le manant !

Et si va chevauchant le cheval d’un meunier.

Pour comble de misère, notre jeune homme, rouge de honte, rencontre, sur le marché de Rennes, de belles dames, des dames à estat.

« Bien vestues de soie, de tresses, de sandal,
« Et voit un chevalier bien armez de camail.
« Ha Dieux ! se dist Bertran, que n’ai-je un bon cheval !
« À tous les mieux montés irois-je faire assal,
« Et j’acquerrais honnour ou grace général
« Plus que Roolant, Gauvain, Artus, ou Perceval.

Dans cette ville si moqueuse aux pauvres diables, tout s’agitait pour le tournoi. Les chevaliers passaient, montés sur des chevaux grenus, si vêtus qu’ils en étaient fervétus, suivis de bons écuyers prêts à bien faire. Bertrand seul se voit mal montez et tout nus. Il est tiré de sa doléance par le son des trompettes ; c’est le tournoi ! On prépare les lances, les écus, les écharpes flottent au vent ; la place de Rennes est remplie d’une belle foule ; les meilleurs Bretons entourent l’écu de Bretagne ; la lutte commence : plus d’une lance vole en éclats, plus d’un coursier tombe dans la poussière, plus d’un casque roule sur l’arène. Entre autres chevaliers, il y en avait un qui se battait avec courage et nonchalance ; soit qu’il fût revenu des vanités de la gloire, soit qu’il trouvât que le jeu ne valait pas la peine, ce digne gentilhomme, quand il eut exactement rempli les courses d’ordonnance, reprit ses armes et son cheval, et s’en retourna bonnement dans sa maison, sans plus s’informer de l’issue de la journée. À ce moment, le jeune Duguesclin eut une inspiration d’en haut. Il suit le gentilhomme, et quand celui-ci est monté dans sa chambre, quand il a retiré son casque, son épée, sa cuirasse, Bertrand se jette à ses pieds, la tête haute, les mains jointes, le regard ardent. — Ah ! dit-il, par notre dame la sainte Vierge, monseigneur, prêtez-moi vos armes et votre cheval,

Et je ne l’oublierai tant que j’aurai durée !

Àcette touchante prière d’un héros de seize ans, le chevalier breton répond comme il fallait répondre : — Vous armerai, sans plus soyez content.

Et quand il fut armez, sur le cheval monta,

et le voilà qui entre dans la lice, la visière baissée. Du premier coup de lance, Bertrand jette sur l’arène un des mieux faisant de la journée ; le cheval meurt sur le coup. Le chevalier, furieux, se relève, il est terrassé une seconde fois. Ce que voyant, le seigneur Duguesclin se présente pour faire vider les arçons au nouveau venu ; mais Bertrand reconnut son père à sa devise, et il baissa sa lance en signe de courtoisie. Survint un troisième champion qui s’avança pleinement, et le jeune homme, du premier coup, fait voler en éclats la visière de ce chevalier, ce qui était le comble de l’art en champ clos. Vous jugez de la joie et de l’orgueil du jeune homme ! il n’eût pas changé cette bonne fortune contre tous les trésors de Jeanne la Boiteuse. Enfin, après quinze lances, un chevalier normand enleva à Bertrand sa visière, et chacun reconnut le jeune rustre monté naguère sur un cheval de meunier. Il fut le héros de la journée ; les chevaliers battaient des mains, les dames agitaient leurs écharpes ; on le conduisit en grande pompe à l’église cathédrale, où fut chanté le Te Deum ! Le père n’était pas moins heureux et moins fier que le fils :

Certes, beau fils, dit-il, je vous acertifie
Que je vous donnerai, ne vous en fauldrai mie,
Or, argent et chevaux, tout à votre baillie,
Pour aller, tout par tout, acquerir vaillandie.

Àpeine eut-il le pied à l’étrier, Bertrand Duguesclin fut appelé à faire ses premières armes dans cette longue guerre que nous vous avons racontée de notre mieux, au chapitre précédent, entre Charles de Blois et Jean de Montfort. Le jeune gentilhomme commença par lever à ses frais une petite bande, et quand l’argent manquait, notre officier en allait voler chez sa mère : puis, quand la mère n’eut plus rien à prendre, Bertrand vécut de maraude. Au reste, notre trouvère en fait un rude portrait :

Bertran s’étoit monté dessus une jument
Qui estoit grande et forte, et couroit roidement ;
Une hache à son col portoit le bon Bertrand…
Il voit un chevalier armé moult noblement
Monté sur un destrier qui valloit grand argent.

Alors Bertrand s’approche et demande au chevalier s’il n’est pas Anglais et partant ennemi de Charles de Blois ? — Oïl, dit l’Anglais ; à quoi répond Duguesclin :

Amort le metlerai assez procheinement ;
Et fiert (frappe) le chevalier si efforciement
Qu’à terre l’abatit sur l’herbe verdoiant :
Là ne se releva pour or, ni pour argent.

Et tant et si bien il fit, qu’en effet il remboursa à sa mère l’argent qu’il lui avait emprunté. La chose tant alla,

Que Bertran li gentilz, à sa mère donna
Pour i denier, xx sols, de ce qu’il emporta.

Et la mère, très-heureuse, de s’écrier :

Que benoite soit l’eure où mon corps le porta !

Il nous semble, sauf meilleur avis, que c’est un peu là la vie d’un bandit de grand chemin. Cet homme, qui va jouer un si grand rôle politique et guerrier, n’est encore qu’un aventurier très-hardi et très-brave, dormant à ciel ouvert, habitant, lui et sa bande, les forêts de Rennes et de Chateaubriand. Il aimait le danger pour le danger, il recherchait la bataille pour le plaisir de la bataille, Son instinct était sûr, son coup d’œil net et rapide, il portait en lui-même toutes les ruses et imaginations de la guerre. On s’entretenait de ses prouesses dans l’armée de Lancastre, on riait même de ses bons tours. À force d’en parler et d’entendre raconter ses coups d’épée et ses ruses infinies, le duc de Lancastre voulut voir le jeune capitaine, et un beau matin, il envoie au gouverneur de Rennes un héraut pour bailler à Bertran qu’à lui veuille venir. — Le héraut est porteur d’un sauf-conduit pour le capitaine Bertrand et trois ou quatre de ses amis. — La porte de la ville est ouverte à l’envoyé de Lancastre. On lui montra un petit homme trapu, portant une hache à son cou, et vêtu d’un jupon noir comme une crémaillie ;

Bien ressemble brigand qui les marchands épie.

Alors le héraut, quelque peu tremblant, explique comment li bon duc de Lancloistre fait prier Bertrand de venir, de bonne amitié, dîner sous sa tente. Celui-ci, toujours prudent, se fait recorder le sauf-conduit :

Car lire ne sçavoit, n’escripre, ne conter,

et ceci pour de bonnes raisons, c’est, dit la chronique, qu’il n’avait jamais rien voulu apprendre : qu’à férir et frapper.

Bertrand mène le héraut à son castel, il lui fait donner un bon gippon de soie et cent écus d’or, à la grande joie du héraut. Il avait pris avec lui quatre bons compagnons, et ils sortirent ensemble de la ville de Rennes. Lancastre, impatient, envoie au-devant du capitaine Bertrand quatre officiers des mieux renommés de l’armée anglaise ; de chaque côté du chemin, la foule s’était portée. Les uns disaient : C’est un bandit ; les autres disaient : Regardez :

Regardez qu’il est fort, tous les poings sont quarrez.

Arrivé à la tente du duc de Lancastre, Bertrand Duguesclin, introduit auprès du prince par Jean Chandos, met un genou en terre, mais le duc le relevant tout aussitôt, — lui a dit : — Bertran,

Je vous sai moult bon gré, et ne vous en doubtez
Qu’à moi estes venus, quant vous estes mandez.

Ces-hommes-là allaient droit au fait et sans détour ; ils sont plus brefs que les Troyens et les Grecs d’Homère, danseurs diverses rencontres. On parle de la grande querelle entre Charles de Blois et Jean de Montfort. — Il en coûtera cent mille hommes, disait Lancastre. (Il se trompait de moitié.) Tant mieux, disait Bertrand, nous aurons de quoi en armer cent mille autres. — L’instant d’après : — Soyez des nôtres, dit Lancastre, vous aurez en moi un bon loyal ami, et je vous donnerai de grandes terres et vous ferai un des chefs de l’armée. À cette proposition sire Bertrand fronça le sourcil :

Bertran le regarda comme un lyon creté.

Cependant il se contint, et il répondit au duc que son épée appartenait à Charles de Blois ; jusqu’à la fin de la guerre l’Anglais trouvera Duguesclin opposé à ses armes, mais si un jour la paix était faite entre l’Angleterre et la Bretagne, lui, Bertrand, il servirait volontiers le seigneur duc de Lancastre. — Ceci dit, on se met à fable, on mange et l’on boit, le vin est épicé, on en boit hardiment. Tout à coup un chevalier anglais, nommé Guillaume Bembro, sans être retenu par la présence du prince, arrive à Duguesclin et lui dit : — Bertrand, vous avez pris le château de Fougeray, vous avez tué Robert Bembro, mon cousin ; vous plaît-il que nous fassions, vous et moi, un coups d’épée ?

Et quant Bertran l’oï, sans nul détriement
S’en vint au chevalier, et par la main le prent :
— Biaux sire, grand merci ! car sachiez le vraiment
Vous en demandez trois — six, si besoin vous prent !

Or, le père de ce Richard Bembro avait été le chef des trente Anglais qui se battirent contre les trente Bretons du maréchal de Beaumanoir, le 27 mars 1351, entre Josselin et Ploërmel ; lui-même, Bembro, il était brave et habile ; ce duel avec Duguesclin était sérieux ; on arrêta que la rencontre aurait lieu le lendemain ; les deux champions auront pour témoins la ville de Rennes et l’armée de Lancastre. Avant de se séparer, Lancastre fait avancer pour Bertrand un cheval qui valoit maint denier ; Bertrand l’accepte non pas sans quelque hésitation :

Et demain le viendrai, devant vous, essayer.

RENNES.

Le lendemain, de bonne heure, Duguesclin était prêt pour le combat :

Bertran a fait chanter sa messe hautement —
Prist une soupe au vin qui estoit moult poignant. —

Il traverse la ville, à cheval ; toute la ville était en émoi. — Beau nieps ! beau nieps ! Beau neveu, disait sa tante, n’y allez pas ; l’Anglais est un traître : Li Angloïs tiennent peu les convenants ! À quoi Bertrand répondait : L’écolier apprend à lire pour devenir un clerc ; moi, je vais à l’école pour apprendre, en joustant, à devenir un vaillant chevalier, et vous, ma tante :

Allez ent à l’ostel, votre mari baisant,

rentrez à la maison et embrassez votre mari pour moi. Je reviendrai bientôt, le temps d’allumer vos réchauds, et prenez garde que le dîner soit cuit à point :

Faites que vous ayez le disner apresté.

Et il s’en va d’un pas tranquille, chevauchant à travers les verdoyantes prairies, — les prés herbus ! — Non loin de la ville l’attendait le héraut pour le mener au camp des Anglais, pendant que les fanfares se faisaient entendre du côté des remparts ; sur le champ de bataille se tenait Bembro, assisté de toute l’armée de Lancastre. Il est convenu, de part et d’autre, que l’on se battra seul à seul, corps à corps, sans que nul puisse venir en aide au blessé. — Bertrand salue courtoisement son antagoniste, puis tout de suite ils en viennent aux mains. Au premier coup de hache, Bertrand brisa le casque de l’Anglais, et le haubert aussi, et le hoqueton creva du choc :

Mais adonc nullement point la chair n’entama.

Bembro répondit par un coup non moins terrible, et le Breton ne courba même pas la tête :

Tout aussi qu’une tour en estriers s’afficha.

Le troisième coup ne porta pas. — En voulez-vous encore ? dit Bertrand, je vous ai deporté (ménagé) par égard pour Lancastre, pour le duc qui est là, mais prenez garde, si nous recommençons, ce sera le diable ! — le diable y sera.

J’aime assez la réponse de l’Anglais, il n’est guère moins brave que le Breton, il est plus laconique : — Nous recommencerons, dit Bembro, ce qu’il appuya d’un coup si violent que l’arme s’arrêta dans la cuirasse de Bertrand ; Duguesclin répondit d’un coup d’épée qui perça Bembro d’outre en outre, moins le foie et le poumon :

Puisqu’il ne li perça le foie ni le poumon,

Cependant l’Anglais en avait assez pour sa livroison, il était mort !

Bertrand Duguesclin fut le héros du siége de Rennes ; il rendit à la ville assiégée l’audace et l’espérance ; il mit à profit également le courage et la ruse ; routier, soldat, capitaine, officier de fortune, il fut même quelque peu matamore, ce qui ne déplaisait à personne. Charles de Blois, pour récompenser ses bons et fidèles services, donna au jeune capitaine la terre et seigneurie de La Roche-Derrien. Ainsi Bertrand Duguesclin faisait une grande fortune dans cette guerre de Bretagne pleine de misères. Terre malheureuse, s’écrie le poëte ; malheureuse autant que la France, ce beau jardin qui se couvre de tant d’épines à cette heure funeste, car il faut le dire, notre chroniqueur Cuvelier est plus Français qu’il n’est Breton, il s’inquiète beaucoup plus pour la France que pour la Bretagne ; ce qui l’occupe surtout, c’est le résultat des grandes luttes de la France et de l’Angleterre ; de la vieille Armorique, il ne sait rien, sinon ce qu’il en a appris dans les prophéties de Merlin et du roman de Brut. Mais cependant les Bretons se retrouvent dans chacune de ces batailles, ils sont mêlés à ces rudes guerres dont leur presqu’île est le théâtre ; ils tiennent la première place dans cette ardente mêlée des faits, des idées et des hommes français, normands, anglo-normands, anglo-saxons. Ils sont partout, en Espagne, en Italie, en Allemagne, faisant leurs preuves de courage, d’habileté, d’audace, de patience ; soldats qui avaient en eux-mêmes l’instinct et le génie de la guerre, aventuriers héroïques qui s’en vont au loin chercher les aventures, pendant que leur pays est envahi par un peuple étranger ; si bien qu’en dépit même de ses sympathies toutes françaises, le vieil historiographe de Duguesclin en revient toujours à la Bretagne, comme au théâtre solennel des guerres qu’il raconte.

Les premiers chants de notre poëme sont remplis du récit des duels et rencontres du bon Bertrand. Il a cependant vingt-huit ans, à cette heure, mais le poëte ne lui en donne que dix-huit et il le traite en conséquence. L’aventure du siége de Dinan est vivement racontée. C’était pendant la trêve ; le frère de Bertrand, Olivier Duguesclin, qui fut plus tard un des meilleurs capitaines de l’armée française, était alors un jeune faisant ses volontés ; à l’abri de la trêve, Olivier sort dans les campagnes et il fait la rencontre d’un capitaine anglais, Thomas de Cantorbéry, frère du célèbre archevêque assassiné au pied des autels. L’Anglais, contre le droit des gens, et par haine pour Bertrand, s’empare de ce jeune homme désarmé et tout seul. Le jeune homme après s’être nommé dit au capitaine Thomas : — Je me rends,

Mais je crois vraiement que vous me renderez.

Thomas emmenait son prisonnier, lorsque Olivier fut reconnu par un soldat breton, qui s’en vint prévenir Bertrand Duguesclin en toute hâte. En effet il rencontre Bertrand,

Qui regardoit le jeu de la paume à Bandon…
Et quand Bertran l’oyt, rougit comme un charbon.

Au même instant Duguesclin montait à cheval, et il s’en va à quinte d’éperon au camp du duc de Lancastre. À cette nouvelle que le bon capitaine est au camp anglais, tous les Anglais d’accourir et de lui faire amitié. Jean Chandos, Robert Knoles, lui-même le comte de Monfort, font gracieux visage à Bertrand. Le duc de Lancastre jouait aux échecs (à ce jeu-là Jean sans Terre a perdu la Normandie). — Soyez le bienvenu, dit-il à Bertrand : de mon vin beuverez.

Alors voilà Bertrand qui raconte l’insulte de Thomas, le frère à l’arcevesque. Il redemande son frère Olivier Duguesclin. — Sire Bertrand ! votre frère vous sera rendu, répond Lancastre. — Beaux seigneurs, grand merci, dit Bertrand ; mais il faut que la réparation soit complète, — faites venir le chevalier. — Faulx chevalier, dit Guesclin,

Jamais ne mangerai que ni soupes au vin,

avant d’avoir châtié ta félonie. Or ces trois soupes au vin, le bon chevalier les mangeait en l’honneur de la très-sainte Trinité. Ces sortes de vœux étaient fort en usage dans la chevalerie : la reine Isabelle fait vœu de ne pas changer de chemise avant d’avoir pris Grenade ; durant la guerre de Flandre, les chevaliers anglais portent un morceau de drap rouge sur l’œil gauche. — La cause de Duguesclin paraît si juste à tous ces Anglais, que Jean Chandos, dont l’estime et l’admiration vont jusqu’à l’enthousiasme, jusqu’au respect, lui prête son meilleur cheval. Le bruit de cette rencontre remplit bientôt et le camp et la ville ; les remparts se couvrent d’une foule inquiète, attentive ; — ce fut alors que la propre fille du seigneur Robert Raguenel, la belle Tiphaine, qui vingt-trois ans avoit, et bien endoctrinée, — Tiphaine la Fée, ainsi on l’appelait tant elle était sage, voyant toute cette ville épouvantée du danger que courait son défenseur, se mit à les rassurer tous :

Car vous le reverrez, avant la nuit faillant !

Cette ville de Dinan qui s’inquiétait avec des larmes de son vaillant défenseur, a eu honneur de posséder le cœur du connétable, ce fut même sa dernière volonté, car à Dinan même, dans l’église des Jacobins, reposait cette belle Tiphaine Raguenel, la fée bienfaisante qui, plus d’une fois, à l’heure de minuit, s’est montrée sur les ruines de la Motte-Broons. Le temps a passé sur le château, et il en a dispersé même les ruines. À peine peut-on vous dire l’emplacement de la tourelle, à peine si vous retrouvez quelques vestiges des vieux fossés ; une modeste pyramide s’élève seule au milieu de ces marais solitaires ! — Mais l’ombre de la fée Raguenel, mais le souvenir du bon connétable, mais la reconnaissance et le respect des hommes pour tout ce qui a été grand et fort, protégent encore ce silence, cette tristesse, cette désolation.

Quant au champ de bataille sur lequel vont se rencontrer tout à l’heure les deux champions, de jeunes arbres entourent aujourd’hui de leur ombre bienveillante cette arène célèbre : le champ-clos est devenu une promenade, c’est toujours le Champ Duguesclin ; mais reprenons notre récit.

Cette fois, plus que jamais, la rencontre promettait d’être terrible et solennelle. Le comte de Penhouët, gouverneur de Dinan, homme prudent et avisé, pour mettre sa ville à l’abri de toute surprise, fait prier Lancastre que la rencontre ait lieu dans la ville même. Lancastre accepte, il viendra dans la ville, lui vingtième, accompagné des deux champions. Jamais le sire Duguesclin n’avait été plus magnifique ; riches habits, bassinet d’or, et les gants et le glaive et le harnois et le cheval à l’avenant. Moins assuré était déjà le chevalier anglais. Il n’avait pas compté sur un champ clos si bien gardé ; il espérait que ses gens le soutiendraient au besoin dans ce duel. — À la dernière minute, un accommodement est proposé par l’Anglais, mais Bertrand ne veut rien entendre. Il se battra, à moins que Thomas de Cantorbéry,

Si rendre ne me veult, devant la compagnie
Son espée en sa main, par la pointe aiguisie…

Puis il ajoute…

Ce serait grand folie,
Car on doit plus doubter la mort que vilhenie.

Les moindres détails de cette rencontre sont pleins d’intérêt. Duguesclin se bat en gentilhomme ; l’Anglais se défend comme un traître qui a peur. À la fin, Duguesclin se jette sur ce chevalier félon, et il va pour lui trancher la tête ; l’Anglais tremble :

Il ne voit point Bertran, mais il le sent assez.

Des chevaliers, accourus au nom du duc de Lancastre, demandent grâce et merci pour le vaincu. La colère de Bertrand est si grande (lui si humain d’ordinaire), qu’il résiste à cet ordre :

Beaux seigneurs, laissés-moi ma bataille appointer.

Appointer est d’une rare énergie. Cependant il se laisse toucher, il ouvre cette main de fer qui tenait l’homme à la gorge :

Et, disoient les Anglois, que cet homme est donc grand !

Lancastre fait délivrer à Bertrand : le baron, les armes et le cheval de Thomas ; il veut que Thomas paie mille florins d’or, et enfin il le chasse de sa cour ; ce qui prouve que le jeune Olivier Duguesclin avait raison quand il disait à Thomas de Cantorbéry :

Mais je crois vraiement que vous me renderez.

Cette journée mémorable s’acheva dans les fêtes et dans les plaisirs ; la ville de Dinan donna un grand festin à ses hôtes, et les dames de la ville, sans oublier la belle Tiphaine, la fée heureuse et fière de sa prédiction accomplie, burent à la santé du duc de Lancastre. L’ancienne courtoisie vivait encore ; la vieille amitié n’était pas tout à fait évanouie ; l’Anglais restait en grande estime, et certes on ne peut s’empêcher d’applaudir à cette parole de Lancastre, qu’il ne veut ni traîtres, ni poltrons à sa cour !

Et que jardin est beau, et de noble façon
Où l’ortie ne peut venir en sa saison.

Voilà par quelles saillies impétueuses d’un courage que rien n’arrête, Bertrand Duguesclin préludait au grand rôle qu’il va jouer tout à l’heure. Jusqu’à présent nous n’avons guère vu que le soldat intrépide, mais le chef d’armée, mais l’habile capitaine, celui-là, nous allons le trouver à la tête des soldats de la France, sauvant tout simplement une grande monarchie et un grand peuple. Certes, il se fait temps que ce vaillant homme vienne en aide à la France. Le roi est captif, le royaume est au pillage, l’autorité n’est plus nulle part, la trahison est partout, le traité de Brétigny pèse sur nous comme un joug de fer. Alors se rencontrent Charles V et Duguesclin, pour accomplir, celui-ci par sa sagesse, celui-là par son épée, une œuvre presque impossible. Entre Duguesclin et le roi Charles V, le traité fut bientôt conclu : à l’un le trône des ancêtres, à l’autre l’épée des conquérants ; à l’un la gloire de la paix, la gloire sainte et calme, celle qui fait les peuples heureux ; à l’autre, la gloire, le tumulte, les émotions, les ambitions ardentes et généreuses de la bataille ; à l’un et à l’autre, l’Anglais à combattre, la France à rendre puissante et grande, le sol à délivrer de ces ennemis qui reviennent toujours.

N’allons pas si vite ; entre la levée du siége de Dinan et la bataille d’Auray, qui ravit à la duchesse de Bretagne son mari et son duché, il faudrait placer de nombreux exploits de Bertrand Duguesclin contre les Anglais qui désolent la Bretagne. Peu à peu, malgré les gracieusetés de Lancastre et les amitiés que lui fait Jean Chandos, messire Bertrand se met à haïr les Anglais de tout son cœur. Haine vigoureuse, active, passionnée ; et en ceci, Dugnesclin était imité par toute la Bretagne. Les Bretons le saluaient, les mains jointes ; les hommages, les respects, les riches présents l’attendaient à son passage. Charles de Blois avait confié à Bertrand Duguesclin une partie de sa cause, il l’avait présenté en grande pompe à la duchesse ; — et cette dame hautaine, qui préféra perdre le duché entier, plutôt que d’en sauver la moitié seulement, se levant au nom seul de Duguesclin, se jeta à son cou avec des larmes. Elle-même elle voulut le marier à cette belle Tiphaine Raguenel, qui avait été pour Bertrand la fée bienveillante. Ainsi maître Cuvelier ne mentait pas en disant : Et fut son espousée

Malgré maint chevalier dont elle fut aimée.

Tiphaine, ou bien Épiphanie Raguenel, était fille de Robin Raguenel et de Jeanne de Dinan, héritière de Bellièvre, et elle a montré qu’elle était bien digne d’être la femme d’un héros. — On raconte que le jour même de ses noces, et quand le château de Pontorson était dans la joie, le sire Duguesclin fut appelé au dehors par un Anglais nommé Jean Felleton, qui venait de débarquer à la Hogue à la tête de trois cents lances. Jean Felleton est fait prisonnier, à la suite d’une sanglante rencontre, dans la lande de Combour. Cet Anglais-là n’est guère mieux traité par les faiseurs de chroniques que tous les autres. Felleton est un vantard, un homme sans foi, un faux chevalier, un traître ; il veut prendre, la nuit, par surprise, le château de Pontorson ; mais Julienne Duguesclin (morte abbesse de Saint-Georges, à Rennes, en 1405), réveillée par un songe, renverse l’Anglais de son échelle et donne l’alarme à tout le château.

Ce fut durant la guerre contre Charles le Mauvais, protégé et soutenu de toutes les forces de l’Angleterre, que Bertrand Duguesclin entra véritablement au service de la France. Le dauphin l’appelait à son aide, Duguesclin obéit au régent de France ; il prend congé de sa femme (comme Hector d’Andromaque, dit la chronique), et il arrive sous les murs de Melun, avec deux cents hommes à lui. Accueilli avec grande faveur par le régent, sire Bertrand paie d’abord les intérêts de sa mauvaise mine. — Petit on le prisait, mais quand on le vit à l’œuvre, sous les murs de Melun, grimpant à l’échelle, l’écu sur la tête, puis précipité dans le fossé par une pierre qui devait tuer un bœuf, et se relevant l’épée à la main, en criant : — Notre-Dame Guesclin ! alors il fallut bien que les beaux gentilshommes de l’armée française rendissent toute justice à ce noble enfant de la Bretagne. Désormais, l’armée française n’aura pas d’autre chef que Bertrand Duguesclin ; c’est contre lui que Charles le Mauvais aura à se défendre. En vain le roi de Navarre s’est préparé à la guerre de longue main ; en vain il a fortifié les villes à l’avance, Duguesclin saura tout reprendre. C’est ainsi qu’il prit au roi de Navarre, la ville de Mantes, la veille même du jour où le roi Jean mourait dans sa prison de Londres, le 7 avril 1364. — La ville de Mantes fut prise par une de ces ruses admirables que l’illustre capitaine a introduites dans la guerre moderne. Il s’était déguisé en vigneron :

Droit au soleil levant à cette matinée
Sont venus les bourgeois à la porte fermée,
Li un a regardé parmi une valée :
— Quelles gens vienne ici qui leur voie ont hâtée ?
Ce sont des vignerons de la nostre contrée
Qui se viennent louer pour gagner leur journée…
Et les vignerons ont commencé la meslée,
Aux bourgeois ont donné mainte dure colée.

Le sire Duguesclin, monté sur un noyer, suivait du regard le succès de sa ruse. Arrivent, au cri de leur chef, le capitaine Lannoy, Louis de Châlons, toute la bande ; les habitants, se réfugient dans l’église car, dit le poëte, assez prudent de son naturel :

Il vault mieulx reculer une grant enjambée
Que chercher le debat pour mourir à l’espée.

Et l’église se rendit tout comme la ville de Mantes. — La tour de Rolleboise fut emportée le jour suivant.

La tour bien et dûment rasée, Duguesclin s’en va mettre le siége devant Meulan, accompagné des bourgeois de Rouen qui avaient défendu Rolleboise. Meulan devenait plus que jamais, pour le roi de Navarre, une ville importante à garder. Hautes murailles, forteresse bien défendue, pont sur la Seine, qui dominait le cours de la rivière ; — habitants disposés à ne pas ouvrir leurs portes. — Toute la ville était bien pourvue :

De pain, de chair salée et de bon vin friant.

Quand il a considéré la place sous toutes ses faces, Duguesclin la fait investir. Il donne le signal de l’assaut ; les échelles sont placées aux murailles ; on brise les barrières. Victoire ! la ville est prise, les bourgeois se rendent, les soldats se retirent dans la citadelle, « Vous la prendrez quand vous aurez des ailes ! » disait le gouverneur. — Aussitôt Duguesclin fait avancer quelques pièces de canon ; c’était encore un art dans l’enfance, mais le coup d’œil du grand capitaine ne s’était pas trompé, et il prévoyait combien, avant peu, ce serait là une importante révolution dans l’art de la guerre. En même temps il faisait miner la-citadelle, et, sur sa tour croulante, le gouverneur se rendit enfin :

Ainsi consquit Bertran la ville et le donjon.

La perte de ces trois villes porta un coup bien funeste à la fortune du roi de Navarre. « Tant que nous aurons Duguesclin contre nous, disait le Navarrois, nos affaires iront de mal en pis. » À quoi le captal de Buch, qui ne doutait de rien : « Sire, laissez-moi faire, je vous l’amènerai pieds et poings liés. — Ah ! beau cousin, répondit Charles le Mauvais, plût au ciel ! » Cependant le Navarrois redoublait d’efforts, Duguesclin, de prudence ; Duguesclin appelait à lui les plus vaillants hommes, amis du roi de France, car maintenant le duc de Normandie était devenu Charles V par la mort de Jean, fils de Philippe de Valois. Duguesclin avait choisi Rouen pour le rendez-vous de son armée, et là se rencontrèrent, pour servir sous Les drapeaux du vaillant capitaine, le comte d’Auxerre (Louis de Châlons), le comte de Tonnerre, les seigneurs de Mannequin, de Beaumont, de Bournonville, de Rambures, de Serpi, de Villequier, de Bétancourt, de la Treille, le Bègue de Vilaine, de Cayeu, de Graville, de Beaujeu, de Vienne, de Poitiers :

Toute gens de grant biens, hardi et combattant,

et aussi les compagnons inséparables de la fortune de Bertrand, son frère Olivier, Guillaume Bouestel, Olivier de Mauny, Eustache de la Houssaye, Roland du Bois. À la tête de cette brillante armée, Bertrand s’en va jusqu’à Pont-de-l’Arche, attendant le captal. Le captal de Buch ne paraissait pas encore : où il était, nul ne pouvait le dire. C’est que de son côté, il cherchait l’ennemi, avec la bonne envie d’en venir aux mains, car il savait l’armée de Duguesclin moins nombreuse que celle de Charles le Mauvais, et qu’une fois revenus, de sacrer leur roi à Reims, les meilleurs seigneurs de la France, en toute hâte, reprendraient le harnais. En un mot, nous sommes à la veille de la bataille de Cocherel.

Entre la ville d’Évreux et le pont de Cocherel s’élève une colline que domine une montagne ; au pied de cette colline s’étend une vaste plaine sur les bords charmants de la rivière d’Eure. C’est là que s’arrête le captal de Buch pour attendre l’ennemi. La position était forte et bien choisie ; la gauche du captal était couverte par un bois taillis ; la colline décroissante devait protéger l’aile droite ; l’arrière-garde, placée sur les hauteurs, devait accourir au premier ordre ; la campagne d’Évreux pouvait fournir tous les vivres nécessaires. — La nuit se passa en préparatifs.

Le lendemain, le 16 de mai, à dix heures du matin, arrivait d’un bon pas Bertrand Duguesclin. Il passe le pont de Cocherel et va se poster dans la plaine, sans que l’ennemi fasse mine de disputer le passage. Tout comme le captal, Duguesclin avait divisé son armée en trois corps : — un corps de soldats bretons dont il s’était réservé le commandement ; un corps de soldats français, normands, picards, bourguignons, sous les ordres du comte d’Auxerre ; un corps de Gascons commandés par un Breton, Guillaume Bouestel ; la bataille se présentait à peu près comme dans la lande d’Évren. D’une voix unanime, le comte d’Auxerre donnant l’exemple, il est convenu que l’armée aura pour cri de ralliement : Notre-Dame Guesclin ! — Le combat était imminent. — Cependant Bertrand Duguesclin fait crier à son de trompe, que celui-là peut se retirer librement qui sent faiblir son courage ; maison sera sans pitié pour quiconque s’enfuira durant la bataille ; et les soldats disaient :

Nenni, nenni, Bertran, pas n’avons cœur de cel
Nous mourrons ou vivrons, avec vous sur le préel !

Sur les hauteurs qu’il occupe, le captal de Buch reste immobile ; on le provoque, on lui tue des fourrageurs, rien ne lui fait quitter sa position. La journée s’écoula sans autre incident que le trait hardi d’un bon chevalier français, Enguerrand de Hésdin. Il avait passé la nuit à Vernon, où se trouvait Blanche de Navarre, et la noble dame, pour empêcher le gentilhomme de rejoindre Duguesclin, avait fait fermer les portes de la ville. Enguerrand s’était précipité, à cheval, dans la rivière, et il arrivait à bride abattue, pour prendre sa part de gloire dans la journée de Cocherel. « Ah ! disait la reine, tant de vaillance est d’un mauvais présage pour nous. »

Le lendemain, on se remit en bataille ; Duguesclin manquait de vivres et ne pouvait attendre plus longtemps. Un hasard heureux vint enfin engager l’une et l’autre armée. Un chevalier anglais, fanfaron comme nous l’étions à Crécy, s’en vint au milieu de la plaine pour faire le coup de lance contre le plus hardi de l’armée. Tous se présentent, Duguesclin choisit, pour être le champion de l’armée, Bertrand du Bois, gentilhomme breton. Du premier coup de lance, du Bois perça l’Anglais de part en part ; comme il emmenait le cheval du vaincu, six chevaliers du captal accourent pour reprendre le cheval, à son tour du Bois est secouru par six Bretons de sa compagnie… Déjà Bertrand se frottait les mains de joie, pensant que le captal allait descendre, le captal resta silencieux et immobile sur ses hauteurs.

Alors l’idée vient à Bertrand, esprit inventif, de sonner la retraite. On plie les tentes, on replace les bagages, on fait défiler les chariots, l’armée entière s’ébranle pour rejoindre le pont. — Et la ruse réussit, et le captal lui-même bien étonné, crut à la retraite de Duguesclin ; surtout l’Anglais Jean Touel était impatient de se jeter dans cette mêlée. Le premier il se précipite sur les fuyards ; il est suivi par le captal : c’en est fait, l’armée du roi de Navarre est engagée… À ce moment Duguesclin s’écrie que sa bataille est gagnée. En vain le captal de Buch veut reprendre sa position, il est forcé de rester dans la plaine. Cette fois, en effet, il fallait en venir aux mains. On se bat avec un acharnement incroyable ; le courage est égal de part et d’autre ; ce n’est pas une bataille, c’est une boucherie. On se battait corps à corps, et chaque coup portait. — Un chevalier breton, Thibaut du Pont, tenait à deux mains une épée longue et pesante avec laquelle il tranchait les têtes les plus hautes ; son épée se brise, alors il prend sa hache d’armes et recommence de plus belle. « Pour Dieu, disait Guesclin, mes amis, souveygne-vous que nous avons un nouveau roi en France, qu’aujourd’hui sa couronne soit estrainée par nous ! » Le combat dura, depuis midi jusqu’au soir avec le même acharnement. On ne se bat ainsi que-dans les guerres civiles : Français contre Français, Gascons contre Gascons. La rage était si grande, que les goujats des deux armées, laissés à la garde du camp, en vinrent aux mains, à coups de dagues, de bâtons et de couteaux. — Le captal de Buch (Jean de Grailly, allié aux princes de la maison de Foix) combattit jusqu’à la fin, pied à pied, avec un courage digne d’une meilleure cause. À la fin il allait succomber sous la hache de Thibault de Pont, qui lui criait en vain : « Rendez-vous ! » lorsque Duguesclin vint à l’aide du captal, et le captal lui remit son épée :

Seigneurs, à Cocherel droit en mi la vallée.
Fut grande la bataille et fière la mellée,
Hardis fut le captal et le noble Bertran ;
Furent mus les Englois à deuil et à torment.

La bataille était gagnée, l’armée du Navarrois était dispersée, lorsque l’on vit accourir dans le lointain un corps de cent cinquante lances anglaises qui fut taillé en pièces. Telle fut cette bataille de Cocherel, bataille signalée entre toutes, par la justice de la cause, par l’importance du résultat. La nouvelle heureuse en vint à Charles V, au pied de l’autel de Reims, et jamais Te Deum solennel ne fut chanté avec plus de joie et d’orgueil.

DUGUESCLIN

(Bataille de Cocherel)

À Cocherel, Bertrand Duguesclin fit peut-être autant que de sauver la France, il sauva la royauté ; aussi bien la récompense fut digne d’un roi : le roi Charles V s’en vint à Rouen pour complimenter cette armée qui l’avait si bien servi ; il nomma Duguesclin maréchal de Normandie, seigneur de Pontorson, comte de Longueville.

Quand il eut repris (en passant) la tour de Valognes, défendue par trente Anglais qui se croient insultés et qui font tête à toute une armée !) Il quitta la Normandie pour gagner en toute hâte la Bretagne ; on était à la veille de la bataille d’Auray. — À ce moment se place la mort du bon gentilhomme qui était le père de Duguesclin. C’est la perte irréparable, même pour les plus illustres enfants, car enfin, cela double la gloire d’obtenir l’applaudissement paternel. — Duguesclin fut de retour assez tôt pour être le témoin de cette bataille d’Auray qui se donnait sans son consentement. Cette fois encore l’Angleterre était triomphante ; la lutte des deux nations, lutte affreuse dont la Bretagne était le théâtre, se terminait au préjudice de la France. Montfort était mort, Duguesclin était prisonnier de Chandos, qui l’entourait, dans sa captivité, de preuves innombrables de bienveillance et d’intérêt. C’étaient deux hommes faits pour s’aimer, deux soldats, aimant la guerre l’un et l’autre d’une passion généreuse ; se connaissant de vieille date pour s’être vus à l’œuvre, chacun de son côté. Naturellement Chandos voulait un haut prix de son captif ; nous avons sous les yeux la lettre de Chandos au roi de France, traitant de la rançon de Duguesclin, et la lettre est d’un brave homme. Sur les cent mille francs qu’il a demandés pour rendre son captif (somme énorme en ce temps-là), Chandos a reçu quelques avances : « Mon très-honoré et très-redoubté seigneur, écrit-il au roi Charles V, vous savez, s’il vous plaist, come dernièrement vous me deviez et estoiez tenu faire paiement de vingt mille francs, demeurant de plus grande some pour cause de monseigneur Bertran, de laquelle some je n’ai heue ny reçue, que douze mille et cinq cents francs. » Et il ajoute que s’il presse ainsi le roi d’acquitter sa dette, c’est que lui-même, Chandos, il est obligé de payer à Aubert Jehan, un de vos bourgeois, mille francs pour mon amé compagnon Michel d’Agworth. Faisant droit à cette requête, le roi de France ordonne à son trésorier qu’il ait à payer « notre amé et féal Jean Chandos, vicomte de Saint-Sauveur et connétable d’Aquitaine ; et gardez bien, ajoute-t-il, que en ce, n’ait aucun défaut. » Et notez bien que le roi de France ne se trouva pas assez riche pour payer à lui seul cette somme qui lui rendait un capitaine dont la France ne pouvait se passer ; Duguesclin en paya sa bonne part, toutes ses économies y furent employées, et il rentra dans les armées aussi pauvre qu’il y était entré d’abord.

Le traité de Guérande, qui-assurait la couronne ducale de Bretagne au gendre du roi Édouard III, semblait avoir apporté quelque trêve entre la France et l’Angleterre ; mais le royaume de France, au sortir de ces guerres sans conclusion, se trouvait la proie de tous les soldats et officiers de fortune ; ils s’étaient habitués à ne vivre que de leur épée, et, maintenant que la paix était faite, ils ne savaient plus quel emploi donner à leur courage. Ces bandits, et quel nom leur donner ? avaient fait de la guerre un gagne-pain. Des citadelles à renverser, des murailles à défendre, des batailles et des rencontres, — le pillage surtout, tel était leur travail de chaque jour. Facile et terrible travail, travail d’un instant suivi de longues débauches, abominable métier d’un soldat vénal qui ne se bat ni pour la gloire, ni pour l’honneur, ni pour le toit domestique, ni pour le vieillard, ni pour l’enfant au berceau, ni pour sa mère éplorée, ni pour son prince, ni pour son Dieu ; — il se bat pour boire et pour jouer aux dés toute la nuit et tout le jour. Aussi longtemps que durait la guerre, ces gens-là avaient une valeur, on louait leurs bras à tant la bataille ; mais durant la paix, ils n’appartenaient plus à personne ; pas un seigneur n’en voulait, même pour rien ; alors ils devenaient l’effroi du laboureur ; à leur approche toute cité fermait ses portes, toute citadelle faisait entendre le cri d’alarme. La société avait beau rentrer par la paix dans ses droits imprescriptibles, elle restait face à face avec ces brigands. Il en venait de partout, du Brabant et de la Flandre, de l’Angleterre et de l’Écosse, de la Normandie et de la Bretagne ; ajoutez que de la discipline militaire, et ceci ne les rendait que plus dangereux, ils avaient conservé l’union et l’obéissance. Ce n’était pas une bande, c’était une armée. C’était ce qu’on appelait alors les grandes compagnies, et chaque compagnie avait un chef, et le plus souvent ce chef lui-même était où un gentilhomme ruiné ou le cadet de quelque grande famille ; les uns avaient leur fortune à faire, les autres avaient à la refaire. Eh ! ce sont les mêmes hommes que nous avons rencontrés dans ces batailles à chaque instant renaissantes ! Ce sont les vaillants hommes que nous avons retrouvés à la suite de Duguesclin, en Normandie, en France, en Espagne, dans la Bretagne, redoutables chevaliers à qui ces bandes obéissaient sur un signe ; on n’eût pas osé les licencier ; quant à les attaquer en bataille rangée, ils auraient battu l’armée royale ! Ils s’étaient établis dans le cœur de la France, à peu près comme les Normands de Tancrède dans le cœur de l’Italie, et vous pensez si le roi Charles V avait hâte de purger le royaume de cette écume. — Telle sera l’œuvre de Duguesclin ! voilà le grand service qu’attend de lui le royaume de France. Ah ! si nous étions encore au temps des ferventes croisades ! si saint Bernard était là encore pour traîner au bout de son cordon cette ardente populace jusque sous les murs de Jérusalem, avec quelle joie Bertrand Duguesclin eût retrouvé dans les plaines de Damiette et de la Massoure les traces de son aïeul Glayquin, digne compagnon du duc de Bretagne ! Mais l’Orient était une terre trop lointaine pour les projets de Charles le Sage ; il avait à refaire, avant tout, l’autorité royale, à retrouver les frontières de la France, perdues dans les ruines et dans les incendies ; s’il faisait les frais d’une guerre, encore fallait-il que cette guerre portât ses fruits. À ces causes, il avait mieux que la croisade à entreprendre, il avait à châtier un ennemi de la France, un allié de l’Angleterre, don Pèdre (Pierre le Cruel), roi de Castille, l’assassin de sa propre femme Blanche de Bourbon, qui était la belle-sœur de Charles V. Blanche avait été tuée en 1361, il y avait déjà six années ! Cette guerre de Castille était belle autant qu’utile ; la France, dans cette invasion qui transportait la guerre et les grandes compagnies hors du royaume, pouvait compter sur l’alliance du propre frère de don Pèdre, don Henri de Transtamare, le fils du même père. Henri, chassé par son frère, s’était réfugié à la cour de France, où il avait fait amitié avec les plus nobles maisons. Le roi Jean l’aimait pour son courage ; ce jeune prince était à la ba taille de Poitiers, et il n’avait quitté la France que pour aller au secours du royaume d’Aragon, envahi par don Pèdre. Donc le pays était nouveau, le motif était juste, la cause populaire, l’heure bien choisie pour délivrer la France de-ces bandes de tard-venus que la paix de Brétigny avait repoussés de l’Île de France, de la Normandie, de la Bretagne, de l’Aquitaine, pour les rejeter dans le Berry, dans le Limousin, dans les terres du Pape. — Au nom de Duguesclin les grandes compagnies répondirent que cette fois elles étaient prêtes à partir ; où le bon chevalier les voudra conduire, elles le suivront ; où il ira, elles iront : ils n’étaient pas moins de quarante mille hommes à prêter ce serment de dévouement et d’obéissance. Non, le départ pour la Palestine ne se fit pas avec plus d’enthousiasme et de plus vastes espérances. Ces bandits étaient fiers de leur mission ; l’imprévu les animait et les poussait ; leurs capitaines s’estimaient heureux de servir le roi de France et de combattre sous Duguesclin ; de chefs de bandes qu’ils étaient naguère, ils redevenaient de bons et loyaux gentilshommes.

Avignon fut la première étape de ces étrangers convertis. La visite et le voisinage n’étaient pas rassurants pour le saint-père (Urbain V) ; — l’avalanche passa sans faire très-grand mal au souverain pontife, sinon l’emprunt forcé de quelque argent et de ses bénédictions ; plus on avançait et plus ces bandes devenaient des soldats. Ils se faisaient en leur chemin raconter les crimes de don Pèdre : sa mère empoisonnée par lui, ses frères égorgés, ses sœurs exposées aux lions ; plus ils approchaient du but, plus grandissait l’indignation. Enfin on arriva dans la Castille, et aussitôt Duguesclin mit à l’œuvre cette armée ramassée au hasard : Français, Bretons, Espagnols, Anglais, Aragonais, il y en avait de toutes les nations dans cette armée, et de l’émulation de tous, Duguesclin se servait habilement. C’est ainsi qu’au siége de Burgos, il s’écria que les Anglais étaient déjà sur les remparts ! À ce cri les Bretons et les Normands percent le mur pour que l’Anglais n’entre pas le premier dans la ville. Cette guerre de Castille montre Duguesclin dans le plus vif éclat du commandement militaire ; il y employa tout son courage et tout son génie ; il créait, en se jouant, un art nouveau ; cette armée formée par lui, dont il était l’âme et le chef, l’obéissance et la vertu, apprenait à cette école les plus rares et les plus difficiles secrets de la guerre, soit qu’il s’agisse de prendre une ville ou de la défendre, de renverser un rempart ou de l’élever si haut que nul ne puisse l’atteindre ; ou bien de se battre en bataille rangée, ou même, en certains cas, pour déjouer les prévisions de l’ennemi, d’arriver par sauts et par bonds, à la façon d’une bande de pillards. Après avoir fait ses soldats obéissants, Duguesclin les fit riches, car vous l’avez vu par l’exemple des plus braves et des plus honnêtes gens, la guerre en ce temps-là peut et doit enrichir son homme ; la ville prise est livrée au pillage, le captif paie sa rançon ; si l’armée fait un roi (elle en fit un en Castille, don Henri, frère de Pierre le Cruel), le nouveau roi devra payer et paie en effet sa bienvenue sur ce trône que les soldats lui donnent.

C’est ainsi qu’à son couronnement, dans le monastère de Las Huelgas près de Burgos (le jour de Pâques 1366), don Henri donna à Duguesclin le comté de Transtamare et le comté de Soria ; il le créait en même temps duc de Molinès et connétable de Castille. Les chefs de l’armée ne furent pas oubliés dans cette reconnaissance d’un prince qui avait besoin de tout son monde. Pour n’être pas en reste avec don Henri, Duguesclin lui donna Tolède, et avec Tolède, Séville. Dans Séville s’était retiré don Pèdre, comme dans sa dernière forteresse ; de là il avait appelé les Maures à son aide, ce qui donnait aux grandes compagnies, ou, pour parler comme les Castillans, aux compagnies blanches (gente blanca), un petit air de croisade chrétienne qui n’était pas inutile au courage des soldats. — Au siége de Séville, Duguesclin est partout, il appelle à son aide son courage et son génie : les embuscades, les feintes, les faux avis, les alertes, les surprises, les ruses, la vérité, le mensonge, les semblants, les moindres hasards, il est bon à tout, prêt à tout, à la bataille rangée et à l’échauffourée, comptant sur l’avant-garde, et comptant sur la réserve, fort avec la cavalerie, fort avec les gens de pied, se servant du canon et des arcs, essayant, cherchant, inventant ; aujourd’hui content de cent bonnes lances, le lendemain n’ayant pas trop de vingt mille hommes ; capitaine, général, soldat qui se bat la hache à la main : il était çà et là conduisant ses Bretons, l’oreille tendue aux moindres bruits, l’œil au guet, la main à l’épée. — Et pourtant le siége durait depuis trois mois ; c’était à recommencer chaque matin. — À la fin la ville est prise ; prise, Séville, la merveille ! Voilà don Henri tout à fait roi d’Aragon et de Castille ! Désormais don Pèdre est en fuite, et n’a plus d’autre espoir que dans le roi de Navarre, le Mauvais, digne allié du Cruel, et en la protection du prince de Galles, ce grand prince qui à l’âge de quatorze ans avait eu sa bonne part dans la victoire de Crécy gagnée sur Philippe de Valois. Le prince Noir avait alors trente-cinq ans, il commandait en Guienne, en Poitou et dans les provinces cédées à l’Angleterre par le traité de Brétigny ; riche et tout-puissant, le frère des chevaliers, le bienfaiteur des beaux-arts, le prince de Galles tenait à Bordeaux une cour brillante et digne d’un roi. Don Pèdre, chassé de l’Espagne, vint se jeter aux pieds du prince Noir, et il ne fallut pas le prier longtemps. Cette guerre plaisait à Chandos, à Felleton, à tous les capitaines anglais et gascons avides de gain et de gloire. Ici recommence sur un autre théâtre la guerre qui s’est agitée naguère entre les deux peuples de France et d’Angleterre pour la succession au trône de Bretagne ; ici vous allez retrouver une lutte qui ressemble à la lutte de Blois et de Montfort. En Castille, l’Anglais aura de nouveau la France à combattre, le prince Noir va retrouver Duguesclin ; on se bat aux dépens de l’Espagne, comme on se battait naguère au préjudice de la Bretagne. En Castille d’ailleurs non moins qu’en Bretagne, l’intérêt anglais s’accommodait peu de l’influence française ; le prince Noir n’était guère tenté d’agréer un roi castillan couronné par la France, et de protéger une guerre qui apprenait aux dépens de la Castille, à cette armée de soudards et de routiers convertis, l’obéissance et les devoirs du soldat ; un secret instinct disait déjà à l’Angleterre qu’il ne fallait pas laisser s’abaisser les Pyrénées devant la France ; aussi, tout en méprisant Pierre le Cruel, l’Angleterre accepta avec joie cette occasion nouvelle de se mesurer contre la France. Quelle plus belle occasion en effet, pour le vieux roi Édouard III, d’illustrer dignement la fin de son règne ? Aussitôt toute la Guienne est en armes ; l’armée anglaise ne demande qu’un passage qui la conduise en Espagne : le roi de Navarre donnera le passage. Duguesclin cependant et le roi Charles V suivaient avec l’intérêt du courage et du génie ce nouveau remuement de l’Angleterre. Le grand capitaine avait été à Paris, pour en conférer avec le roi de France ; mais à Paris Duguesclin ne demeura guère, et il revint en toute hâte dans la Castille, amenant avec lui des Bretons et des Normands et plus d’un jeune gentilhomme français, pendant que, de son côté, le duc de Lancastre allait rejoindre le prince de Galles. Dans l’armée anglaise se rencontraient également des soldats de toute nation : Anglais, Bretons, Gascons, Poitevins, qui s’étaient battus à toutes les batailles de France, de Normandie et de Bretagne ; imposante armée de quarante mille hommes de bonne infanterie, soutenus par trente mille hommes de la meilleure cavalerie de l’Europe. La guerre s’engagea vile et bien. Le sire de Mauny, pour châtier le roi de Navarre, le fait prisonnier au milieu même de son royaume ; Duguesclin, plein d’ardeur et qui se plaisait à ces fêtes, se porte à l’instant même contre les Anglais et il met en pièces leur avant-garde. Si Duguesclin eût été le maître, il eût fatigué, à force d’escarmouches, l’armée du prince de Galles ; il savait les impatiences de l’ennemi, et qu’en deux ou trois mois s’userait cette belle ardeur. — Mais sa prudence ne fut pas écoutée. L’Espagnol s’écria qu’il viendrait à bout de l’Anglais, même sans le secours de Duguesclin ; — à quoi Duguesclin répondit sans se troubler à don Henri : — Eh bien, sire, combattons ! mais à cette journée je serai prisonnier ou mort. Ainsi le même homme qui s’était opposé à la bataille d’Auray s’opposait encore au combat de Navarette. La bataille est donc arrêtée, toutes les dispositions sont prises : à l’avant-garde Duguesclin et ses Bretons, l’espoir de l’armée espagnole, pleine de cette confiance aveugle qui épouvantait (c’est le mot) le connétable de Castille.

On était au samedi 3 avril 1368, le soleil montrait à peine son premier rayon, quand s’ébranla l’armée anglaise : là se tenaient la fleur des chevaliers et des capitaines : le duc de Lancastre, frère du prince de Galles, Jean Chandos, les deux maréchaux de Guienne, Hue de Caurelée, Martin de Karres, le roi de Mayorque, les comtes d’Armagnac et d’Albret, le captal de Buch, qui se rappelait Duguesclin, le prince de Galles enfin, le digne chef de tous ces gens. Les trompettes sonnent, les deux armées s’ébranlent, le duc de Lancastre marche à Duguesclin ; les flèches épuisées, on tire les épées, et véritablement la bataille commence. Mais l’exemple de Duguesclin et de ses Bretons fut impuissant à retenir l’armée espagnole ; soit trahison, soit terreur, soit l’étonnement d’avoir à combattre toute une armée composée de gentilshommes, les Espagnols lâchèrent pied sans combattre. — Le prince de Galles, qui tient à l’ordonnance de la bataille, dédaigne de poursuivre les fuyards, il veut avant tout venir à bout de Duguesclin et de don Henri. Seul en effet, de cette armée nombreuse, Duguesclin se défend encore. À ses côtés se tenait don Henri comme pour montrer qu’il n’était pas indigne de cette couronne que le héros breton avait placée sur sa tête. — « Partez, prince ! » disait Duguesclin, et il force don Pèdre à quitter la sanglante mêlée. Lui cependant il se battait toujours ; seul contre une armée entière, il ne parlait pas de se rendre. Jean Chandos cherchait Duguesclin, espérant le prendre une seconde fois ; Lancastre le voulait avoir, le captal de Buch y attachait son honneur, don Pèdre voulait tuer le plus ferme soutien de la France : mais l’honneur de cette épée était réservé au prince de Galles. Aussitôt qu’il eut vu que la bataille était sienne, le prince Noir s’était inquiété de Duguesclin :

Car Bertran Duguescelin, pour Dieu ! n’occiez mie !
Et li dit : — Rendez-vous, vous y avez trop mis !
Beriran voit tout autour, ses gens pris ou occis.
— Au bon prince me rends… car c’est li plus gentilz.

Vainqueur, le prince de Galles resta fidèle aux sentiments d’un vrai chevalier. Il ne voulut pas abandonner cette victoire que Dieu lui donnait à la férocité et aux vengeances de Pierre le Cruel, et il confia Duguesclin à l’honneur du captal de Buch :

Gardez-moi bien Guesclin, car je vous le commande !

Cependant, don Pèdre, forcé de respecter l’hôte du prince Noir, cherchait au moins à reconnaître parmi les morts le roi don Henri ; peu s’en fallut, dans sa colère, que cet homme ne poignardât Duguesclin, en s’écriant : — Qu’as-tu fait de mon frère ? Toutefois, l’Espagne entière se soumit, oubliant les derniers serments faits à Henri de Transtamare. Cette guerre de Castille, commentée et terminée par la bataille de Navarette, n’eut qu’un instant de joie pour le prince de Galles ; il prit en haine sa victoire, quand il vit de près quel était l’homme qu’il avait rétabli sur ce trône ensanglanté par tant de fureurs. Ingrat autant que perfide, don Pèdre supportait péniblement la présence du héros qui l’avait ramené dans son royaume :

Aï prince de Galles d’Angleterre la grande
Vous avez fait péché en sauvant le tiran
Dom Pèdre le félon, le hardi mécréant.

Tels étaient les pensers, nous devrions dire les remords du prince de Galles, lorsqu’il revint dans sa bonne ville de Bordeaux, menant avec lui, comme le plus digne trophée de sa victoire, son prisonnier, le connétable de Castille, Bertrand Duguesclin.

À Bordeaux, l’affluence est grande ; le prince de Galles est véritablement le roi de ces contrées ; il est le modèle et l’orgueil de toute chevalerie ; cependant il retient Duguesclin dans une prison sévère et ne veut pas entendre parler de sa rançon. En même temps le malheureux détrôné, don Henri, errant et fugitif, précipité tout d’un coup d’une fortune si haute, n’avait plus d’espoir qu’en Duguesclin : on raconte que don Henri, pour revoir son connétable, s’en vint à Bordeaux même, sous l’habit d’un pèlerin (l’habit de Richard Cœur-de-Lion, dans les États du duc d’Autriche). À cette nouvelle que le roi Henri le vient chercher Jusque dans sa prison, Duguesclin commande un grand repas, et il donne à dîner à cet hôte illustre, que la fortune peut abattre, mais non pas déshonorer. Durant le repas, on convint que don Henri passerait sur-le-champ en Castille ; on se promit des jours meilleurs. — Le danger était grand d’être surpris ; don Henri sortit cependant sain et sauf de cette dangereuse ville de Bordeaux. Le bon Bertrand dut s’estimer fort heureux ce jour-là : il avait revu un ami, il avait mis en défaut les Anglais !

La captivité commençait à paraître longue au sire Duguesclin ; l’oisiveté lui pesait ; il savait que deux grands peuples avaient besoin de son courage ; que don Henri ne serait jamais roi sans l’aide du connétable de Castille ; que Charles le Sage ne serait jamais le vainqueur des Anglais, sans le connétable de France. Mais comment devenir libre ? l’Angleterre ne voulait pas relâcher son captif. Il fallut une ruse généreuse, pour que Duguesclin eût le droit de traiter de sa rançon, et cette ruse, la voici : — Monseigneur, disait un jour le sire d’Albret au prince de Galles, qu’ai-je entendu raconter ? N’a-t-on pas dit que si votre seigneurie ne mettait pas Bertrand à rançon, c’est qu’elle en avait peur ? — À l’instant-même, le noble prince, piqué au vif, envoya querir Bertrand Duguesclin dans sa prison, pour le mettre en liberté tout à l’heure. — Par ma foi, monseigneur, dit Bertrand, quand il eut mis un genou en terre, je m’ennuie fort de n’entendre que le cri des souris de Bordeaux, quand chantent si bien les rossignols de mon pays ! — Sire Bertrand, dit le prince, on dit que je vous crains, et moi je vous mets à rançon ; que vous plaît-il de me donner ? — Alors Duguesclin, la tête et la voix hautes, — Par le ciel ! dit-il, si ce n’est que l’argent, je suis libre, et monseigneur Henri redevient roi de Castille. Oui, monseigneur ! la cause est juste, le prince est bon ; convenez donc que vous avez protégé un mauvais roi. Quant à ma rançon, puisque j’en suis le maître… — Cent francs me suffisent, dit le prince. — Dites cent mille florins d’or ! s’écria Duguesclin ; j’ai des amis en Bretagne, qui vendront leurs terres, et au besoin le roi de Castille et le roi de France ne me feront pas faute ! Rien que les femmes de France, monseigneur, suffiront à payer ma rançon ; il n’y a pas une bonne quenouille qui ne file pour moi toute l’année :

Ni filaresse en France qui sache fil filer.
— Quand le prince l’oyt : Par Dieu ! cet homme est bon !
Li 1 à l’autre dit — Voila 1 bon Breton !

Cette fois, Bertrand est libre sur sa parole ; reste à trouver sa rançon, et l’argent ne l’inquiète guère ; Charles V n’est-il pas le plus grand homme d’affaires de son royaume ? L’histoire a conservé le texte de l’obligation de Duguesclin envers le roi de France : « Nous, Bertrand Duguesclin, duc de Transtamare, comte de Longueville, etc., — comme noble prince Édouard, aîné fils du roy d’Angleterre, prince d’Aquitaine et de Galles, auquel nous sommes prisonnier de la bataille qui naguères fut devant Navarette, au royaume de Castille… savoir faisons que nous, considérant la grâce et l’amour que le roy, nostre dit seigneur, nous a montré, et que sans icelle ne povions avoir notre délivrance, avons promis et promettons par notre foy, et sur l’ordre et honneur de chevalerie que nous avons, que la dite somme nous payerons ou ferons payer, au dit prince, ou rendrons notre corps en ses prisons, etc. » À quoi le roi Charles V répond par un mandat sur Pierre Scalifa, trésorier, pour que le dit Scalifa ait « à payer à notre neveu de prince d’Aquitaine et de Galles, en la ville de Poitiers, pour notre amé et féal Dugnesclin, etc. — Donné à Melun, dixième jour de mars. » — De la main du roi, et en marge (noble prince !) : Gardez que en ce, n’ait faute, car il touche notre oneur trez grandement ; escrit de notre main.

La nouvelle que Duguesclin était libre fut la bienvenue même parmi les Anglais. Jean Chandos accourut offrant sa bourse à Duguesclin ; la princesse de Galles, attendue à Bordeaux, écrivit au prince son mari, qu’elle le priait de garder Guesclin à sa cour jusqu’à son retour afin qu’elle pût le voir. Elle arrive : la ville présente à la princesse les fruits confits et les meilleurs vins de la Gascogne ; la princesse envoie à Bertrand le présent que lui faisait la ville, et elle ajoute à cette gracieuseté trente mille florins d’or pour l’aider à payer sa rançon. — « Eh, madame ! s’écriait Bertrand, je croyais être le plus laid gentilhomme de France ! » Il part ; au sortir de la ville, il rencontre un pauvre gentilhomme de Bretagne prisonnier comme lui. Le digne capitaine, sur sa parole, était allé en Bretagne, à pied, pour y chercher sa rançon ; et il s’en revenait à pied, dans la prison anglaise, aussi pauvre qu’il était parti. — Ah ! monseigneur, disait-il, vous voilà libre, ma captivité en sera plus rude. — Que vous faut-il ? disait Bertrand pour votre rançon. — Cent francs, disait le gentilhomme. — Cent francs pour votre rançon, dit Bertrand, et cent francs pour votre cheval et l’équipement. — Le gentilhomme achète sa délivrance, et il se met à la suite de Bertrand.

— Sire, dit l’écuyer, Dieu vous face pardon,
Vous m’avez délivré du plus mauvais glouton !…

Qu’il devait être heureux, le bon sire Guesclin, quand il se vit libre et monté sur un bon cheval ! Les peuples saluaient son passage, les soldats ennemis se le montraient avec admiration, le roi de France lui écrivait d’arriver, la France et l’Espagne regardaient tout au loin, pour savoir si elles ne verront rien venir. De Bordeaux il se dirige vers le Languedoc. Le duc d’Anjou, frère du roi, assiégeait Tarascon. Duguesclin, sans armes (il ne pouvait pas se battre avant d’avoir payé sa rançon), s’en va sommer la garnison de se rendre, et à son nom seul la garnison met bas les armes. Il passe par Avignon, où il reçoit l’hospitalité du pontife. Un jour qu’il était entré dans une auberge du grand chemin, il rencontra des gentilshommes bretons faits prisonniers à Navarette, qui s’en allaient de Bordeaux en Bretagne, chercher l’argent qui leur manquait pour être libres. Ils étaient sans habit et sans argent. — Mais avec quoi me payerez-vous ? disait l’hôtelier. — Tu ne sais donc pas que Bertrand est hors de prison ? répondaient-ils, nous le cherchons, il payera pour nous. — À la bonne heure, répondait cet homme, si Bertrand est libre, buvez mon vin, mangez mes moutons :

Je vous ferai servir de rôti, de pâtés,
Car du meilleur du monde aujourd’hui me parlez.
Et quand Bertran l’oyt, s’en va l’hôte embracier.

Bertrand paye en effet la dépense et la rançon de ces braves gens ; puis aux remontrances d’Yvon son trésorier :

Cilz argent que je porte ne me doit demorer,
De l’autre il en viendra pour nous aracheter.

De retour à Bordeaux, les prisonniers apportent leur rançon à ces gloutons d’Anglais ; mais on leur demande où ils ont pris tant d’argent puisqu’ils n’ont pas eu le temps d’aller en Bretagne. À quoi ils répondent, et il nous semble que ce sont à d’aimables et glorieux détails :

Trouvé avons Bertran qui en Bretaigne va !…
Lesquels oyant, l’Anglais mainte fois se signa.

À Niort, Bertrand est reçu par Chandos, qui lui fait mille fêtes ; son passage était un vrai triomphe ; qu’il rencontrât des Français ou des Anglais, c’étaient les mêmes respects ; enfin il arrive à Paris dans le palais des Tournelles, habité par le roi Charles V. Le roi le reçut comme un ami, et l’hébergea durant huit jours.

De Paris, notre héros se rendit enfin dans sa Bretagne, et Jean de Montfort, oubliant toute inimitié, lui fit dire qu’il serait le bienvenu à sa cour. La Bretagne entière était en fête ; de toutes parts on accourait pour voir le brave gentilhomme et pour le saluer, dans son château de la Roche-Derrien, dont sa femme faisait les honneurs avec grande magnificence et grande courtoisie. Les Rohan, les Craon, les Laval, les sires de Beaumanoir, de Coëtquen, de Montboucher, de Dinant, de la Bellière, de Quitté, s’empressent autour de Duguesclin ; il en vint de l’Anjou, du Maine, de la Normandie :

Chascun li accorda requeste et seigneurie.

Noble et digne seigneur, en effet, et la femme digne du mari ; car comme il s’informait de cent mille livres gagnées en Espagne et déposées au Mont-Saint-Michel, — N’y comptez pas, dit la dame de Raguenel, ne comptez ni sur cet argent, ni sur les revenus de nos terres de Longueville, de Pontorson, de la Guerche, de la Roche-Derrien ; j’ai tout donné à vos compagnons pour se racheter et pour acheter des armes. Vous n’avez plus d’argent, mais je vous ai fait beaucoup d’amis, monseigneur. — Ah ! ma dame, s’écria-t-il en l’embrassant de joie, voilà de l’argent placé à grosse usure ; qu’est-ce une terre, comparée à un bon soldat, à un ami ?

On fit ce qu’on put faire, on emprunta ; les seigneurs bretons se cotisèrent ; le comte de Laval, à lui seul, prêta quarante mille livres à Bertrand, mais cet argent même, Bertrand le dépensa en son chemin à force de racheter les Bretons prisonniers à Navarette. De soixante-dix mille florins d’or, il ne lui restait-pas… un ognon ! Mais, disait-il au prince de Galles, j’ai mieux aimé racheter quatre mille braves gens. — Et comment faire ? dit le prince. — Je redeviens votre prisonnier, et d’ailleurs je sais le chemin de ma prison, reprit Guesclin. Mais cette fois le prince lui donna place à sa table, et lit sous son toit.

Le lendemain, pas plus tard, à l’heure du dîner (Bertrand dînait à la table du prince Noir), on vint annoncer au prince qu’un inconnu venait d’amener un mulet chargé d’or, pour payer la rançon du bon capitaine. D’où venait cette grosse somme ? nul ne pouvait le dire. Bertrand, joyeux, boit à La santé du prince, et comme le mulet portait de surplus cent mille livres, avec cet argent, Bertrand racheta les prisonniers français, bretons et castillans restés à Bordeaux. Noble façon de lever une armée ! — et du même pas il partit pour l’Espagne ; tout prêt à rentrer en guerre, lui et ses soldats. — La Castille entière battit des nains quand elle vit revenir don Henri, son bon roi, et Duguesclin, son bon connétable. Le chemin fut facile jusqu’à Tolède, mais Tolède, cette fois, se défendit avec une rare énergie. Don Henri, Duguesclin et son digne frère Olivier, le chevalier de Mauny et le Bègue de Vilaines, et les plus braves soldats de France et de Bretagne, eurent grand’peine à s’emparer d’une place défendue au dedans par une armée entière, secourue au dehors par dix mille soldats venus d’Afrique. — Pourtant une seule bataille décida de Tolède et de la monarchie de Castille. Duguesclin et ses Bretons avaient une revanche à prendre contre Pierre le Cruel, ils la prirent complète, éclatante, glorieuse. Lui-même, Duguesclin, il abattit d’un coup de hache l’étendard de don Pèdre. La fuite seule put sauver les débris de cette armée de mahométans et d’Espagnols, et encore, de dix mille qu’ils étaient, cinq cents à peine se sauvèrent. C’est l’histoire du Cid de Corneille. — Nous nous levons alors !

Cette fois, au châtiment de Dieu et à la vengeance des hommes, rien ne manquait ; à tout jamais Pierre le Cruel était vaincu ; pas un soldat, pas un ami, pas d’espérance ; car, à être secouru de nouveau par l’Angleterre, la cause était trop désespérée ; Edouard III était trop vieux, le prince Noir trop mécontent. Il faut croire en la providence, elle a des châtiments pour tous les crimes. Après avoir roulé d’abîmes en abîmes, de halliers en halliers, pauvre, seul, tout nu, sans pain et sans armes, à travers les ronces sanglantes, et se traînant plutôt qu’il ne marche, don Pèdre arrive au bord de la mer, il rencontre une barque, frêle navire d’une fortune qui faisait eau de toutes parts. — Don Pèdre se nomme ; à ce nom odieux, les matelots reculent d’épouvante et d’horreur ! — C’est à nous, disent-ils, à châtier ce misérable ! Un juif qui passait par là voulut bien hasarder quelques deniers sur cette tête sans respect et sans couronne, et il obtint que Pierre le Cruel, Pierre le menteur et le meurtrier, ne fût pas jeté à la mer. — La bataille de Montiel mit le comble au châtiment de cet homme. À cet écueil vint se briser le dernier espoir de don Pèdre et le dernier effort des Sarrasins de l’Espagne. Duguesclin n’a jamais été plus grand peut-être que dans cette journée ; jamais plus excellent courage ne fut uni à un plus rare génie. « Cette bataille des Espagnols l’un contre l’autre et des deux rois et leurs alliés, assez près du château de Montiel, fut, en ce jour, moult-grande et moult horrible. Et moult y furent bons chevaliers du côté du roi Henry ; — et y firent maints grandes apertises d’armes ; et bien leur étoit besoin, car ils trouvèrent contr’eux gens assez étranges, tels que Sarrasins et Portugalois. Les juifs qui étoient là tournèrent tantôt le dos et point ne combattirent ; mais le firent ceux de Grenade et de Bellemaine, et portoient arcs et hacheguies (piques) dont ils savoient bien jouer, et dont ils firent plusieurs grandes apertises d’armes, de traits et de lances. Et là étoit le roi don Pèdre, hardi homme durement, qui se combattoit moult vaillamment, et tenoit une hache dont il donnoit les coups si grands que nul ne l’osoit approcher. Là s’adressa la bannière du roi Henry devers la sienne, bien épaisse et bien pourvue de bons combattants, en écriant leurs cris et en boutant fièrement leurs lances. — … Pendant ce combattoient les autres qui étoient épars sur les champs, et faisoient les aucuns, ce qu’ils pouvoient ; car les Sarrasins qui là étoient et qui le pays point ne connoissoient, avoient aussi cher que s’ils fussent morts. »

Àla fin tout céda à ce grand cri : Notre-Dame Guesclin ! tout fut tué, le roi Maure et son fils, et ses capitaines ; les meilleurs soldats de l’Aragon restèrent sur la place. Dans cette extrémité, Pierre le Cruel, qui sentait se briser entre ses mains son sceptre impie, cherchait au plus fort de la bataille son frère, don Henri, content de tomber, s’il entraînait son frère dans l’abîme. Duguesclin arriva avec ses Bretons, qui enfonça les vingt mille hommes, le dernier espoir de don Pèdre. — La victoire de Montiel était gagnée. Cette armée malheureuse laissa sur le champ de bataille ses drapeaux, ses bagages, ses chevaux, ses armes, cinquante mille Maures. Les chrétiens seuls furent épargnés ; tout prisonnier, juif où mahométan, fut égorgé sur l’heure. Cette bataille de Montiel, dans son ensemble, dans ses détails, dans ses moindres prévisions, passe à bon droit pour le chef-d’œuvre de Bertrand Duguesclin. — C’est sa bataille d’Austerlitz ! (13 août 1369.) « Ce que voyant, don Fernand de Castro, qui avait à garder et conserver le roi don Pèdre, son seigneur, vit bien que leurs gens se espardoient et déconfisoient ; il dit au roi don Pèdre : Sire ! sauvez-vous et recueillez en ce château de Montiel, dont vous êtes ci ce matin parti ; si vous êtes là retrait vous serez en sauve-garde ; si vous êtes pris, vous êtes mort ! Le roi don Pèdre crut ce conseil et se partit au plus tot qu’il put, et se retrait devers Montiel. Si y vint si a point, que il trouva les portes ouvertes, et le seigneur qui le reçut, lui douzième, tant seulement. »

Il est impossible d’imaginer un récit plus dramatique que le récit de Froissart, le poëte est dépassé par l’historien de toute la hauteur du génie. On assiste aux moindres angoisses du misérable vaincu de Montiel. Les vivres manquaient. « Ils étaient si près guettés de nuit et de jour, que pas un oiseau ne put partir du chatel qu’il ne fût vu et aperçu. » Cependant il fallait prendre un parti. Don Pèdre « qui était là dedans en grande angoisse de cœur, » résolut de sortir à heure de minuit, et de se remettre à la grâce de Dieu. Il faisait, cette nuit, durement épais et brun. Le camp de don Henri était plongé dans le silence ; enfin le roi avait mis le pied hors de la forteresse, retenant son souffle. Mais au bruit que faisaient les chevaux, le Bègue de Vilaines tirant sa dague, « Qui entre là ? cria-t-il ; parlez, ou vous êtes mort ! » Parlant ainsi, il le prit par le frein de son cheval. Alors il fallut se rendre. — « Bègue, Bègue, cria le roi, je suis le roi don Pèdre de Castille ! si je te prie, au nom de gentillesse, que ne nous mettes à sauveté et me tires des mains du bâtard Henri, mon frère ! — Sur ce, le Bègue amena don Pèdre dans sa tente, et alors don Henri accourant, « Où est, dit-il, ce fils de putain juif qui s’appelle roi de Castille ? » Alors s’avança le roi don Pèdre : « Mais c’est toi le fils de putain, car je suis fils du bon roi Alfonse. » Et à ces mots il prit à bras le roi Henri son frère, et l’abattit sous lui ; en même temps il tirait son poignard, lorsque par un effort soudain don Henri se relève, « lequel traict tantôt une coutille longue de Castille, que il portait en écharpe, et lui en bourra au corps. — À don Ferrano de Castro, et aux autres, on ne fit point de mal. »

Ainsi finit le roi don Pèdre de Castille, qui jadis avait régné en si grande prospérité. À l’avenir, don Henri sera le seul roi de Castille ; connétable de Castille, comte de Soria, duc de Molina (laquelle lui valoit bien vingt mille francs par an), Duguesclin pouvait désormais rêver le repos après tant de batailles, mais il était de ces hommes qui ne se reposent que dans la tombe. L’Espagne pacifiée, restait la France, restait le roi de France, les deux amours de Duguesclin. — Pendant que le grand capitaine composait, pour le roi Charles, cette armée disciplinée et fidèle, formée du débris vagabond et pillard des grandes compagnies, Charles V préparait à son capitaine l’accomplissement des vastes desseins mûris depuis longtemps dans sa pensée royale. Déjà dans les moindres parties du royaume le roi s’est fait sentir : son trésor est rempli, ses arsenaux sont au complet ; des négociations sont entamées dans les provinces conquises. Le plan de l’œuvre est dressé à l’avance ; à cette armée nouvelle, un chef manquait, ce chef sera Duguesclin. — Oui, par le ciel ! Duguesclin sera connétable de France ! Le roi envoie à Bertrand le maréchal d’Audreham, son vieux compagnon d’armes, pour lui annoncer cette dignité qui le faisait légal — le maître des plus grands feudataires de la couronne. — Il part. — Du pied des Pyrénées sa marche fut un combat continuel ; mais aussi c’étaient à chaque pas de nouveaux renforts, de nouveaux soldats accourus sous cette illustre bannière. Cette armée triomphante traverse le Languedoc, le Périgord, le Limousin, réveillant dans toutes les âmes l’instinct français, et avec l’instinct le courage. Dans les frémissements de ce peuple qui courait aux armes, on reconnaissait la France. Les vieillards sortaient des chaumières pour voir Duguesclin, les enfants aux bras de leurs mères pour lui sourire ; les jeunes gens, prêts à le suivre, l’interrogeaient du regard ; l’espérance et la liberté de cette nation volaient à la suite du grand homme ; lui cependant il prenait en pitié ce royaume mutilé, ces villes encombrées d’ennemis, ces pauvres maisons pillées par les Anglais, ces campagnes fertiles privées de laboureurs ; la plus vive pitié se peignait sur ce noble visage, et voilà pourquoi la France espérait, pourquoi l’Angleterre était inquiète. — Au seul nom de Duguesclin, le roi d’Angleterre, cet Édouard II, funeste ennemi, qui conservait, dans un âge avancé, l’activité et la patience de la jeunesse, se met en marche, lui et son armée ; il envahit la Normandie et le Maine, il jette Robert Knolles sous les murs de Paris, afin qu’au moins la ville ne soit pas secourue par le vainqueur de don Pèdre… Mais à peine a-t-il passé la Loire, Duguesclin laisse son armée à son digne frère Olivier, et lui-même, sous l’habit et sur le cheval d’un marchand, il arrive à Paris, à travers le camp des ennemis, qui ne se doutaient guère que ce manant qui passait était le connétable de France. — Rien qu’à le voir arriver, le peuple le reconnut. C’est lui ! — c’est Bertrand ! c’est l’homme attendu par la France ! On l’entoure, on le presse, on le porte en triomphe à l’hôtel Saint-Paul, et le roi Charles V vient recevoir son ami sur le seuil du palais : vivez tous deux, régnez tous deux, sire et chevalier ! Hé dieux ! se dit li rois, je t’ai bien désiré !

Ceci se passait au mois de septembre 1369. — Le mois suivant, le roi Charles V confiait à Bertrand Duguesclin l’épée de connétable de France. On ne sait pas assez aujourd’hui quelle était cette imposante dignité, si haute en effet et si complète, que le roi Louis XIV, dans l’orgueil de sa toute-puissance, n’a pas osé en revêtir M. le maréchal de Turenne, et qu’il ne pardonna jamais au maréchal de Boufflers d’avoir porté jusque-là son ambition.

Depuis Henri I en 1030, jusqu’à Louis XIII en 1627, se sont succédé quarante-deux connétables. — Sept connétables sont morts sur le champ de bataille ; quatre se sont battus contre le roi et contre la France ; deux sont morts de la main du bourreau ; l’un est tombé dans une émeute en 1418. — Louis XIV, de son autorité royale, en abolit le titre, aussi bien que la charge. — L’empereur Napoléon tenta, mais sans avoir grande envie de réussir, d’avoir un connétable ; il en fit un de son frère le prince Louis Bonaparte ; le seul connétable, c’était l’empereur Napoléon lui-même. — Superbe et antique dignité ; elle remonte aux derniers empereurs de Rome et de Byzance. Les rois de la première race voulurent avoir, eux aussi, leur compagnon d’estable, comes stabuli. — En 585, le connétable Simegisile conspire contre le roi Childebert. — En 1030, Henri I fait de cette charge toute militaire un office de la couronne. — En 1090, le connétable s’appelle Montmorency. — Sous Louis le Gros (1120) le connétable de Vermandois commande les armées royales. — Philippe Auguste (1218) avait un Montmorency pour connétable, et ce connétable était à Bouvines. — Louis IX et Philippe de Valois augmentèrent la charge du connétable, à ce point qu’un des regrets de Louis XI, c’était de s’être donné un connétable. — Le connétable recevait du roi seul l’investiture de sa charge ; les princes du sang eux-mêmes, en présence des grands du royaume, lui ceignaient l’épée royale ; cette épée nue, la pointe haute, fleurdelisée, et tenue par un gantelet de fer, le connétable la plaçait à droite et à gauche de ses armoiries. — Avec l’épée le connétable avait le bâton, insigne du commandement. — La solde du connétable était de soixante sous tournois par jour. — Il prélevait une journée de solde sur tout militaire aux gages du roi ; il retenait une journée sur chaque officier ou soldat changeant d’étables (de garnison). Les chevaux, les harnais, les vivres, pris dans les forteresses ennemies, appartenaient de droit au connétable. Il avait double paye les jours de bataille et d’assaut. Chemin faisant il disposait de tout le butin, réservant au roi l’or et les prisonniers seulement. — Plus d’un connétable a puisé tout simplement dans les coffres de l’État, témoin le sire de Clisson (1589), qui possédait un million sept cent mille livres de ce temps-là, ce qui représenterait quinze ou vingt millions aujourd’hui. — Le connétable était de droit héritier des biens confisqués sur les coupables de haute trahison, et pour peu qu’il fût âpre à la curée, comme Clisson ou comme Montmorency, la confiscation n’était pas la partie la moins importante de cette finance. — Les dignités et les honneurs du connétable égalaient ses autres priviléges. Chef d’armée, il avait pour aide de camp le maréchal de l’ost (maréchal de camp) ; à lui seul appartenait le commandement des troupes réunies. Il réglait souverainement la police de l’armée ; il avait, pour sa garde personnelle, une compagnie d’ordonnance dont il ne devait compte à personne, sinon au roi. — À l’armée, il plaçait les postes et les gardes ; son cri d’armes accompagnait le cri du roi ; il donnait le mot aux sergents d’armes, il avait la nomination des capitaines d’infanterie, il avait le droit de grâce, un droit tout royal ; la justice était rendue par son grand prévôt ; il était à lui seul toute la loi, toute la juridiction de l’armée ; il marchait dans Paris au son des trompettes, il plantait sa bannière sur les villes prises par les troupes ; de son autorité privée, il pouvait accorder titres, noblesse et bannières de chevaliers. — Officier de la couronne, il avait droit de vie et de mort sur les gens suivant la cour. — Il marche en avant et à la droite du roi ; au sacre et dans les cérémonies publiques, il porte l’épée nue devant la personne royale. — Le souverain lui dit : Mon frère ! — Il s’intitule chef des armes ; sa femme est madame la connétable. — Qui attente aux jours du connétable se rend coupable du crime de lèse-majesté. — Il donne des ordonnances en son propre nom. — À la bataille, il mène la première ligne ; à la retraite, l’arrière-garde. — Il passe les revues des troupes ; il les lève et les licencie. — Que si vous tenez compte de tous ces privilèges amoncelés, vous pourrez à peine vous l’aire une idée complète de ce, qu’était alors un connétable de France. — Voici le serment prêté par le connétable Duguesclin entre les mains du roi Charles V.

« Acte du serment et mise de possession de Bertrand Duguesclin en sa charge de connestable, par la tradition d’une espée nue que le roy Charles V lui donna de sa main, le 20 octobre 1370, en présence du grand conseil.

« Bertrand Duguesclin, très-brave, très-noble et très-honnête chevalier, probus inter omnês, — connétable de France ;

« Que Dieu lui accorde une longue vie sur la terre, une place à ses côtés dans le repos éternel, en récompense de tant de gloire et de grandes actions !

« Le dit jour du xi octobre 1370, dans son hôtel de Saint-Paul, le roi notre sire a reçu le serment de Bertrand Duguesclin, et l’a mis en possession de sa charge en lui confiant de sa main une épée nue, en présence des pairs du royaume. »

Le jour de son serment, Duguesclin avait juré en effet que cette épée, confiée à sa garde, elle ne rentrera dans le fourreau que lorsque l’Anglais sera chassé de la terre de France. Par une de ses inspirations soudaines, le nouveau connétable arrête aussitôt qu’on attaquera l’Anglais, non pas en le refoulant de Paris à la mer, mais au contraire en remontant les provinces conquises, à commencer par la Normandie ! Ainsi sera coupée toute retraite. Quant à la ville de Paris, laissons les Anglais sous ses murs, Paris est assez fort pour se défendre jusqu’au jour où l’ennemi lèvera le siége, s’il ne veut pas être pris entre deux armées. Ceci arrêté en plein conseil, le connétable se rend à Caen en toute hâte ; son château de Pontorson était sur la route, il s’arrête à peine un instant, le temps de revoir cette femme tant aimée, cette dame de Raguenel qui s’était attachée de si bonne heure à la fortune du héros. À l’appel du connétable se rendent soudain les meilleurs chevaliers de tout le royaume de France et du duché de Bretagne. Cette monstre (revue) de Bertrand Duguesclin, en 1371, existe encore ; au besoin on y pourrait retrouver non-seulement les meilleurs noms de la Bretagne, mais encore les noms des seigneurs espagnols qui, des plaines de la Castille, avaient suivi la fortune du connétable. Dans cette liste dressée sous les yeux et par les ordres de monseigneur le chef des armes, le nom de chaque chevalier est précédé du monsieur : monsieur Hervé de Mauny, monsieur Guillaume de Montboucher ; le simple écuyer est appelé Geoffroy Payen tout court, Henri Quartier, Diaz Galopez, Alvar Fernandez. On désigne même le cheval de l’homme d’armes, cheval bai, brun, liart, fauve, clair-fauve, tout noir, baï-clair ; on n’oublie pas la solde des chevaliers, cent livres, vingt-cinq livres ; des écuyers, quarante livres, vingt-cinq livres ; on dit le nom des compagnies, et par quels chevaliers a été passée la montre ; le chevalier de la Feuillée, Jehan Macé, secrétaire du roi ; et combien d’archers étoffés.

Ces sortes de détails nous donnent tout à fait l’idée d’une armée à laquelle rien ne manque pour bien faire, ni les soldats ni les capitaines. Avant de se mettre en marche, le connétable donne un grand dîner en son château de Pontorson. Là fut servie pour la première et la dernière fois la vaisselle d’or du roi don Pèdre, que don Henri avait donnée à son connétable, et le dîner achevé, cette vaisselle d’or, et sa propre vaisselle d’argent,’et tous les joyaux de sa femme, Duguesclin les partage entre les hommes d’armes qui vont suivre sa fortune ; noble conduite, surtout comparée à l’avidité dont fera preuve le connétable Olivier de Clisson.

Alors enfin commence cette incroyable série de victoires qui se peuvent appeler à bon droit les revanches de la France. Pour commencer, le capitaine Thomas Grandson est surpris à Pont-Vallain, à l’heure même où il ne pouvait se douter que le connétable fût entré en campagne. Le choc fut rude ; — c’étaient les vieux soldats des premières batailles qui se rencontraient encore une fois. Le capitaine anglais se battit d’un grand courage ; quand il vit que tout était perdu, il voulut sortir de la vie et de la bataille par un coup d’éclat, et s’attachant à Duguesclin lui-même, peu s’en fallut qu’il ne lui brisât la tête d’un coup de hache. Le coup était terrible ; Duguesclin l’évita d’un bond, et Grandson rendit son épée. — Victoire complète. L’armée anglaise perdit à Pont-Vallain la fleur de ses capitaines ; à leur tour les chevaliers du prince Noir comprirent enfin qu’ils n’étaient pas invincibles. — Le château du Pas fut emporté à la grande joie de l’armée française, indignée d’avoir entendu le gouverneur anglais appeler un connétable de France : son ami, son cher ami ! Au pied de la tour et avant de marcher à l’assaut, un jeune Breton, Roulequin de Tameval, se jette aux pieds du connétable, le priant de l’armer chevalier. — De là nous allons à Saint-Maur, place forte entre l’Anjou et le Poitou, sur le bord de la Loire, qui remplit les fossés de Saint-Maur. Il faut le dire, les Anglais se défendent à merveille : sont-ils les moins forts, ils mettent le feu à la place, et ils vont chercher d’autres murailles à défendre. — La haute tour de Bressuire n’arrête Duguesclin ni son armée ; là fut blessé à mort le vieux compagnon du connétable, le digne maréchal d’Andreham.

Le temps nous manque pour compléter comme il conviendrait la biographie du grand capitaine. Mais songez donc qu’il faudrait le suivre encore pendant dix ans, non pas seulement à Saumur, à Saint-Maur, à Bressuire, mais dans toutes les parties du royaume de France occupées par les Anglais d’Édouard III, du prince de Galles ou du duc de Lancatre. Le Poitou la Saintonge, la Guienne, l’Auvergne, sentent la présence de ce grand homme ; pas une de ces places qu’il n’ait prise, pas une ville dont il n’ait chassé les Anglais. On se perd dans ces détails de mines et de contre-mines, d’assauts et de sorties ; il n’est pas une muraille si haute, que l’échelle de Daguesclin ne touche aux créneaux ; attendre plus d’un jour devant la forteresse la mieux défendue, cela lui paraissait insupportable ; on cite telle ville, la ville de Poitiers, par exemple, qui fut prise en vingt-quatre heures et comme par hasard ; un capitaine breton laisse tomber dans les fossés sa hache d’armes, et il descend dans le fossé pour la reprendre à la face des assiégés. D’autres villes se rendaient par amour pour la France ; la prise de La Rochelle fut un coup de fortune. Dans cette ville bien gardée, les Anglais avaient établi le chef-lieu de leur tyrannie ; les bourgeois eux-mêmes reprirent cette ville qui était à eux, et, la ville prise, ils l’envoient dire au connétable, étonné de rencontrer des bourgeois aussi braves que lui.

Qui n’eût pensé qu’à la seule menace du siége de Thouars, l’Angleterre ne dût accourir avec toutes ses forces ? — En effet, la flotte anglaise était prête, elle apportait les Salisbury, les Warwick, Suffolk, Strafford, Arundel ; mais le même vent qui avait poussé de Saint-Valery la flotte de Guillaume le Bâtard, arrêta la flotte du prince de Galles, et la ville de Thouars se rendit le jour de la Saint-Michel. — La bataille de Chisay est une grande bataille, dans laquelle on trouve moult étoffement de chevaliers et d’écuiers, la fleur des gens d’armes de Bretagne, de Normandie, de Bourgogne, Auvergne, Berri, Touraine, Blois, Anjou, Limousin et Maine, et grand foison d’étrangiers. Cette victoire de Chisay a rendu à la France l’Aunis et la Saintonge, elle a préparé à merveille la conquête de la Guienne, de l’Aquitaine et de l’Auvergne. Ce jour-là, les Bretons de l’armée anglaise passèrent sous les drapeaux de leur compatriote le connétable. « Vous êtes bien méchantes gens, disaient les Bretons à leurs compatriotes, qui voulez « vous faire occire ou découper pour les Anglais. » Dans cette mêlée, le connétable fut le point de mire de quiconque lançait une flèche ou portait une épée. — La ville, le château, la bataille, furent gagnés en un jour. — Le même soir, et couverts de casaques anglaises (une bonne ruse du connétable), deux cents cavaliers français se font ouvrir les portes de Niort.

Àce moment, moment difficile dans la vie de notre héros, il faut placer la nouvelle guerre qui se préparait en Bretagne. Avec cette habileté qui se portait également sur toutes les parties de la terre dont il voulait composer le royaume de France, le roi Charles V avait tenté et tentait encore chaque jour les sujets du duc Jean IV de Montfort. Ce trône de Bretagne n’était pas si bien affermi qu’on ne pût le renverser encore. Les partisans de Charles de Blois n’étaient pas tous morts à La bataille d’Auray, ils n’avaient pas tous signé le traité de Guérande ; enfin, au roi Charles V il fallait la Bretagne, tout comme il lui fallait la Normandie ; mais, d’autre part, le duc Jean IV devait sa couronne au roi d’Angleterre, dont il était le gendre ; plus d’un seigneur anglais vivait à sa cour ; enfin cette campagne du Midi et les Anglais à demi chassés de la Guienne, avaient rempli d’émotion et de terreur le duc et la duchesse de Bretagne. — L’obéissance de Jean de Montfort au roi de France, ne résista pas longtemps à ses sympathies toutes anglaises. Il ne vit pas que le roi Édouard III s’éteignait dans les infirmités d’une vieillesse déshonorée par d’ignobles passions ; que la France, en si peu d’années, avait repris l’essor ; que les seigneurs de Bretagne étaient jaloux du crédit des Anglais à la cour même de leur souverain ; enfin, il ne comprit pas que les plus vaillants soldats de la Bretagne, et à leur tête Duguesclin, appartenaient si fort à la France et à son roi, — leur haine contre l’Anglais était si grande ; leur dévouement au roi Charles V si complet, qu’ils n’hésiteraient pas entre la France, ennemie de l’Angleterre, et la Bretagne, son alliée. En même temps, le duc Jean IV aurait dû se rappeler que le roi de France était son seigneur suzerain, qu’il lui avait juré foi et hommage, qu’il s’exposait, par sa félonie, à voir son duché confisqué par son seigneur. — Charles  V comprit tous ces motifs mieux que le duc de Bretagne lui-même. Il portait dans sa politique autant de ruses ingénieuses que Duguesclin dans ses batailles. Il surveillait à la fois le beau-père et le gendie ; il était de moitié dans leurs intelligences les plus secrètes. De leur côté, les seigneurs de Bretagne tenaient le roi en éveil : « Lui remontrant comment leur duc avoit mandé grand confort en Angleterre pour mettre les Anglois en leur pays, ce que jamais ne consentiroient, car ils sont et veulent demeurer bons et loyaux François ; et si estoil seu et tant clair qu’il vouloit, ses châteaux et ses forteresses, garnir et pourvoir d’Anglais ! »

Àces plaintes des Bretons, le roi de France demande quelle chose étoit bonne à faire. « Ils répondirent que il mit sus une grande chevauchée de gens d’armes et les envoyât en Bretagne, et se hâtât du plus fort qu’il pût, et prît la possession de toutes cités, villes et châteaux, car le duc avoit forfait la terre. » Ce conseil et ces offres des chevaliers et des barons de Bretagne plaisirent grandement au roi, et il envoya Duguesclin en Bretagne. « Si se trouvèrent bien quatre milles lances « chevaliers et écuyers, et bien dix mille d’autres gens. » Cette fois le duc Jean IV eut grand’peur, voyant « comment François et Bretons venoient sûr lui pour prendre et saisir de force sa terre et son corps aussi… Si en douta le duc grandement de soi-même, et que il ne fût pris et attrapé, et ne tenoit en Bretagne plus une ville où il osât s’enclore. » Cependant, par une habileté déplorable, et pour conjurer la colère du roi Charles V, à peine a-t-il donné aux Anglais le passage dans ses États, que Jean IV envoyait un ambassadeur à Charles V, pour l’apaiser. Cette mission fut confiée à Olivier de Clisson, qui, jadis à Guérande, avait juré sur la vraie croix que son seigneur se conduirait en vassal fidèle du roi de France. Comme le chevalier breton se répandait en protestations sur la sincérité de son maître, les ministres du roi de France exhibèrent à l’ambassadeur, stupéfait, les preuves du traité secret que Jean IV venait de conclure avec les Anglais. Furieux du rôle indigne qu’on lui faisait jouer, Clisson abjura le service du duc et alla rejoindre le vaillant connétable Duguesclin, en attendant qu’il fût connétable à son tour.

VANNES.

Àla fin, le duc de Bretagne « doutant plus que devant » s’embarqua en toute hâte à Concarnau (28 avril), et cingla droit vers l’Angleterre, — il arrive à Cornouailles et de là à Windesore, où il fit grand chair. Le duc raconta à Édouard III l’état de la Bretagne, et comment la Bretagne allait, et que pour l’amour de lui, il avait perdu son pays, « et l’avoient tous ses hommes relinqué. » En effet, l’abandon était général. Pas un grand seigneur de Bretagne qui n’eût pris immédiatement ses précautions contre la rapacité des Anglais. Le comte de Laval s’en ferme dans Rennes, Vannes passe sous les lois du vicomte de Rohan. Heureuses les villes qui échappent à l’Anglais ! À la fin, la province entière désespérant de ce prince, qu’elle trouvait trop Anglais pour elle, tourna ses espérances du côté de cet illustre enfant de la Bretagne, le connétable Duguesclin. Le connétable, « qui avoit la commission du roi de France de prendre et de saisir tout le pays de Bretagne, y entra à plus de quatre mille armures de fer, et tous à cheval ; et ne prit mie le chemin de Nantes premièrement, mais celui de la bonne ville de Rennes et de la Bretagne bretonnante, pourtant qu’ici étoient et ont toujours été plus favorables au duc de Bretagne que les François appeloient le comte de Montfort. » Le connétable prend Fougères et Saint-Aubin du Cormier ; la ville de Rennes lui ouvre ses portes. Vannes « se met à l’ordonnance du connétable. »

« Tant chevaucha le connétable, que ils vinrent devant la ville de Hennebon. » La ville avait fermé ses portes, disposée à se bien défendre. Le lendemain, « à heure de soleil levant, le connétable s’en vint jusques aux barrières, la coiffe d’acier en tête tant seulement, et dit ainsi, en faisant signe de la main : — Dieu le veult, hommes de la ville qui là-dedans estes, nous vous aurons et entrerons dans la ville de Hennebon, si le soleil y peut entrer ; mais sachiez que s’il y en « à nul de vous qui se montre pour se mettre à défense, nous lui ferons sans départ trancher la tête. Ainsi eut le connétable de France la ville et le château de Hennebon : par son sens, non par grand fait, et s’enpartirent les Anglois et vinrent à Brest. »

Que faisait cependant le duc de Bretagne ? « Si oyoit tous les jours nouvelles des siéges qui se tenoient en Bretagne. » Il comprenait enfin que sa cause était perdue, que l’Angleterre avait bien d’autre souci que de protéger le duché de Bretagne ; que Duguesclin était plus puissant et plus fort que le roi Édouard III ; et qu’enfin « les besognes pour lui et son pays se portoient assez petitement. » — Ce malheureux duc de Bretagne, chassé de sa province par les armes françaises, en était réduit à livrer aux Anglais la ville de Brest, son dernier rempart, le plus riche fleuron de sa couronne ducale, afin que l’Angleterre pût transporter ses arsenaux sur les côtes de France. — Battu de toutes parts, Jean de Montfort finit par adresser au roi de France un véritable cartel. Dans cette lettre, plus insolente qu’il n’eût fallu, le duc de Bretagne se plaignait surtout du connétable ; il accusait le sire Duguesclin d’avoir pris, en son duché de Bretagne, « tout plein de villes, châteaux et forteresses. » — Mais on n’avait pas le temps de répondre au duc de Bretagne, les Anglais étaient débarqués à Calais, ils venaient d’envahir la Picardie, amenant avec eux, comme un des conduiseurs ou gouverneurs de leurs troupes — chose malheureuse ! — le duc de Bretagne. — Ils étaient soixante mille hommes, commandés par le duc de Lancastre. C’était le dernier effort d’une puissance expirante ; la France ne voulait plus des Anglais, et les Anglais comprirent, cette fois enfin, qu’ils n’étaient plus sur leurs terres ; on ne les battit pas dans une seule bataille, on les battit en détail ; chaque jour amenait, pour eux, son dommage, sa rencontre malheureuse, sa fuite, sa famine, sa misère, son désespoir. Duguesclin les chasse devant lui ; plutôt à coups de bâton qu’à coups d’épée, et d’un mépris si grand, qu’on se demande si, par hasard, ce sont là en effet ces mêmes Anglais dont Olivier de Clisson disait naguère dans le conseil du roi de France : — « Anglois sont si grands d’eux-mêmes et ont eu tant de belles journées, que il leur est avis qu’ils ne puissent perdre, et en bataille ce sont les plus emportés gens du monde, car plus ils voyent grande effusion de sang, soit des leurs ou de leurs ennemis, tant sont-ils plus chauds et plus arrêtés de combattre. » Durant cette chevauchée du duc de Lancastre et du duc de Bretagne parmi le royaume de France, les Anglais eurent à subir plusieurs disettes de vivres, et grandes froidures, en moult povre pays. — « Ils passèrent, en ce meschef, toutes les rivières qui sont courantes entre la Seine jusques à Bordeaux : la Loire, l’Allier, la Dourdogne et Garonne, mais de leur charroi, ils ne purent pas se tirer pour se remettre en la cité de Bordeaux, et si leur moururent plusieurs écuiers et chevaliers de froidure et de povreté. »

Pour compléter les longues misères de cette campagne, Saint-Malo, « une belle forteresse et havre de mer, » assiégée par la flotte anglaise, est délivrée par Duguesclin. Froissart parle de quatre cents canons qui faisaient feu incessamment sur la ville ; tous ces canons ne purent empêcher la meilleure noblesse de France de mettre les Anglais en déroute. C’est la belle heure de la vie de Duguesclin, c’est le beau moment des chevaliers de Bretagne ; ils sont partout où l’on se bat ; ils assistent, et de très-près, à toutes les querelles. — Vous les avez vus à l’œuvre en Espagne, en Guienne, en Picardie, en Bretagne, partageant l’ardeur du héros qui les guide ; l’Italie se souvient encore de leur bravoure. Dès l’année 1375, une guerre ayant éclaté entre le pape Grégoire XI et la ville de Florence, le souverain pontife fit faire une levée d’hommes en Bretagne. Dix mille hommes furent rassemblés par le cardinal Robert de Genève, et s’embarquèrent sous la conduite de Jean de Malestroit et de Sylvestre de Budes. Ces auxiliaires jetèrent dans les différentes petites républiques italiennes la même terreur que leurs ancêtres les Gaulois y avaient répandue jadis, lorsqu’ils franchirent les Alpes et se précipitèrent sur Rome. Rome, disputée par deux papes à la fois, Urbain VI et Clément VII, fut dominée pendant toute une année par le chevalier Sylvestre de Budes, et telle était la terreur qu’inspiraient aux Italiens les soldats bretons, que les Romains, quand Sylvestre de Budes eut rendu le château de Saint-Ange, quand le capitaine Malestroit eut été tué à la bataille de Macicco, décernèrent à leur capitaine victorieux Balbiano, soldat d’Urbain VI, le glorieux surnom de Camille, pour avoir, disaient-ils, délivré une seconde fois l’Italie de l’invasion des Gaulois !

Mais revenons à Jean de Montfort. À coup sûr sa cause vous semble désespérée ; ses alliés, les Anglais, sont chassés de toutes les parties du royaume de France ; son protecteur, son beau-père, Édouard III, s’éteint tristement sous les glaces de l’âge ; — Charles V, tout prudent et tout sage qu’il était, pouvait donc et devait donc rêver que déjà il s’emparait de cette Bretagne dans laquelle ses armées avaient rencontré si peu d’obstacles ; déjà même il avait fait citer, comme autrefois fut cité le roi Jean, le duc de Bretagne à comparaître devant ses pairs ; appelé devant la table de marbre, Jean de Montfort n’avait pas répondu ; en conséquence, il avait été déclaré rebelle et contumace, son duché demeurant forfait, confisqué et réuni à la couronne de France. L’arrêt du parlement était formel, il fallait le soutenir. Le roi Charles, qui comptait sur le dévouement des compagnies bretonnes dévouées à sa personne, prend à peine le temps de les consulter sur l’invasion de leur province ; les uns répondent par ce froid silence qui est la leçon des rois ; d’autres, et, des premiers, le comte de Laval, représentent au roi Charles V, que c’est faire trop bon marché de la Bretagne que de déposséder le duc Jean IV, pour donner à la France une province qui ne se donne pas elle-même. — Le roi Charles ; impatient (pour la première fois de sa vie, peut-être), ordonne à ses généraux, Louis de Bourbon et le maréchal de Sancerre, de passer outre. — À cet ordre formel l’armée française envahit le duché de Bretagne ; mais à l’instant même et quand ils virent que la nationalité de la Bretagne était menacée, soudain les ressentiments s’apaisent, les colères font silence, et dans un transport unanime de dévouement à l’indépendance nationale, voilà nos Bretons qui passent du côté de ce même duc Jean IV, qu’ils avaient chassé comme allié de l’Angleterre. — Cette fois, il s’agit de rester un peuple, une nation, de se maintenir — Bretagne ! « Les cités et les bonnes villes de Bretagne se tenoient toutes closes et désiroient moult que leur seigneur retournât au pays ; et jà l’avoient mandé par lettres et messages ; mais il ne s’y osoit bonnement fier ni assurer. — En nom de Dieu, disoient les aucuns, il y a bien cause, car nous le mandons trop simplement ! » À ces causes, les Bretons envoient à leur prince légitime messire Geoffroi de Kaermel et messire Eustache de la Houssaye. « Ces chevaliers recordèrent au duc tout l’état de son païs et comment on le desiroit à recevoir, et montrèrent belles assurances des barons, des prélats et des bonnes villes. Quand le roi d’Angleterre et son oncle furent informés comment le païs de Bretagne, excepté Cuisclin (Duguesclin), Cliçon, Laval et Rochefort, rappeloient leur duc et seigneur, si dirent-ils : Vous vous en irez par de là, et vous racointerez de vos gens et de votre païs, et vous laisserez votre femme la duchesse par deçà, avec sa mère et ses frères. » Tous se préparent pour cette restauration. Le duc de Bretagne, tout réjoui de ces nouvelles et paroles, s’en vint à Nantes. « Là le vinrent voir les barons, les prélats, les chevaliers et les dames, et se offrirent et mirent tous à son « obéissance, et se complaignirent grandement des François et du « connétable de France, qui avoit couru devers Rennes, sur son païs. »

Depuis la naissance du jeune Arthur, jamais si complet enthousiasme n’avait éclaté dans le duché de Bretagne. Nobles, bourgeois et paysans, ils se prosternaient sur la grève pour témoigner à leur prince leur affection et leur dévouement. Son retour était une fête nationale, à ce point que Jeanne de Penthièvre elle-même, la veuve de Charles de Blois, sortant de ce deuil profond dans lequel elle restait plongée depuis sa dernière défaite, s’en vint offrir son hommage à ce duc de Bretagne qu’elle n’avait jamais voulu revoir.

On ne résiste pas, quand le ciel vous a donné une âme prudente et loyale, à ces manifestations de tout un peuple ; le roi Charles V, qui comptait prendre la Bretagne, fit sa paix avec elle. Il se fiait d’ailleurs à la haine instinctive que là noble province portait à l’Anglais, au courage que les Bretons avaient montré dans ses armées ; — il fit la paix. — Duguesclin cependant, fidèle et dévoué jusqu’à la fin, s’était remis en campagne ; quelques nuages (à propos de la Bretagne menacée), qui s’étaient élevés entre le roi et le connétable, s’étaient bien vite dissipés. de part et d’autre, et le connétable était parti pour la Guienne, heureux de s’éloigner de la Bretagne ; contre laquelle il ne pouvait plus combattre, maintenant qu’elle défendait, non pas la cause de Angleterre, mais la sainte cause des libertés bretonnes. À l’entendre, c’était sa dernière campagne ; pourvu qu’il reprit la Guienne aux Anglais, il était content. Après quoi il ira revoir le roi don Henri de Castille, puis il reviendra dans son château de Pontorson pour s’y reposer quelques heures avant la mort ! Vain espoir !

« Comme il étoit en Auvergne, à grands gens d’armes, il mit Le siége devant Châteauneuf de Randon à trois lieues près de la cité de Mende, et à quatre lieues près du Puy. Et étoient en ce châtel Anglois et Gascons, ennemis au royaume de-France, qui étoient issus du Limousin, où grand foison de forteresses angloises avoit. Si fit, le siége durant, plusieurs assauts, et dit et jura que de là ne partiroit, si auroit le chastel. Une maladie prit au connétable, de laquelle il se coucha au lit. » Poussés à bout, les Anglais promettent de se rendre, s’ils ne sont pas secourus sous huit jours. — Hélas ! le connétable Duguesclin ne devait pas vivre huit jours encore ; il succombait sous quarante années de travaux et de batailles. L’armée le vit mourir lentement, miné par la fièvre, dont ce fut dommage pour ses amis et le royaume de France. — À l’heure désignée pour la capitulation, la ville assiégée, qui devait remettre les clefs entre les mains du grand capitaine, eut l’honneur de les déposer sur son cercueil. Ceci nous rappelle la belle inscription pour le roi de Suède, tué à Lutzen : Etiam post funera victor.

La mort de Duguesclin fut digne de sa vie. Il voulut baiser, la tête nue, cette épée que la France avait remise entre ses mains, et dont il avait fait un si digne usage. Il consola les vieux capitaines, qui pleuraient, leur recommandant les prêtres, le pauvre peuple, les femmes, les enfants, les vieillards. — « Et puis trespassa de ce siècle, le vendredi treizième jour de juillet, au dit an, mil trois cent quatre-vingts, à l’âge de soixante-deux ans. »

Le roi Charles V, la France entière, se sentirent frappés au cœur à la nouvelle que ce grand homme était mort. — Indoluere exteræ natioesque ; tanta illi caritas in socios, mansuetudo in hostes !… et tout ce que dit Tacite à la mort de Germanicus, « qu’il avait toute la grandeur et toute la majesté d’une haute fortune sans en avoir l’orgueil. » Son corps fut exposé en l’église des Cordeliers, au Puy en Auvergne, « et le lendemain on l’embosma et appareilla, » et fut mis en son cercueil. — Le royaume entier prit le deuil. Sur le passage du sercueil, les villes faisaient silence ; le peuple tendait les mains aux soldats dans le transport de la commune douleur. Ce royaume, délivré par le bon connétable, ne savait que gémir et pleurer, maintenant que son défenseur était mort. S’il est vrai que la tristesse publique soit le plus noble appareil des pompes funèbres, on peut dire que rien n’a manqué aux funérailles du connétable. — Enfin, le corps du bon Guesclin fut déposé dans le caveau funèbre qué le roi Charles V avait préparé, de ses mains, pour lui-même et pour la reine Jeanne de Bourbon, sa femme, qui reposait sous ces marbres depuis l’an 1377. — « Et fit le corps de son connétable mettre et coucher à ses pieds, et puis fit faire, en l’église Saint-Denis, son obsèque aussi sévèrement et aussi notablement comme si ce fût son fils, et y furent les trois frères du roi ! » Toute la noblesse de France assistait à ces obsèques royales. — Le deuil fut mené par messire Olivier de Clisson et par messire Olivier Duguesclin, et par les deux maréchaux de France ; armés de toutes pièces, à cheval, tous les quatre, ils entrèrent dans la nef, à la lueur des torches. — Sous cette voûte chargée des bannières anglaises, l’évêque d’Auxerre prononça l’oraison funèbre sur ce texte : Nominatus est usque ad extrema terræ ; sa renommée a volé d’un bout du monde à l’autre :

Les princes fondoient en larmes
Des mots que l’évêque monstroit ;
Car il disoit : Pleurez, gens d’armes,
Bertrand qui tretous vous aimoit !
On doit regretter les fets d’armes
Qu’il fit au temps qu’il vivoit :
Dieu ait pitié, sur toutes âmes,
De son âme, car bonne estoit.

Deux mois après, le roi Charles V, mort si misérablement dans la force de l’âge et de la volonté, venait occuper, dans ces funèbres caveaux de Saint-Denis, la place qu’il s’était réservée, très son vivant, à côté de son bon connétable. Il était juste, en effet, que ces deux hommes ne fussent pas séparés dans la mort, après avoir brisé l’un et l’autre des obstacles dignes de leur vertu. À eux deux ils avaient préparé les destinées de la France nouvelle ; ils l’avaient aimée d’un même amour, ils l’avaient aidée d’un même zèle et d’un même courage. Ils avaient réglé le débat entre la France et l’Angleterre, le roi enseignant à son peuple que l’empire des lois est plus puissant que celui des hommes ; pendant que le connétable, par le miracle de sa gloire, avait appris à la France à ne jamais désespérer de l’avenir. À ces deux grands hommes, Duguesclin, Charles V, commence le sentiment national français. Désormais, la France peut être envahie de nouveau, elle ne saurait être domptée ; et maintenant, grâces au ciel, pour sauver le royaume de Charles VII, pas ne sera besoin de la pesante épée du connétable Duguesclin, la houlette de Jeanne d’Arc suffira.

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