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Nous reprenons notre récit à l’instant même où nous l’avons laissé, au chapitre xi de cette histoire, pour suivre, à sa race brillante, le connétable Duguesclin. — Nous avons appris, chemin faisant, plus d’un détail utile à savoir, et surtout comment « le duc de Bretagne, messire Jehan de Montfort, étoit rudement courroucé au cœur des contraintes que les François faisoient aux Anglois » ; comment le roi de France, « qui sage étoit et subtil, là où sa plaisance l’inclinoit, et qui bellement savoit gens attraire et tenir en amour, avoit fait tant, que les prélats de Bretaigne, les barons, et les chevaliers et les bonnes villes, étoient de son accord. » En un mot, nous vous avons expliqué ce que dit Froissart en son chapitre ccclix : « Comment le duc de Bretaigne étoit Anglois et les Bretons étoient François. » C’était là, au reste, la grande préoccupation du roi Charles V. — Le roi de France suivit de bien près, dans le tombeau qu’il lui avait préparé de ses mains, l’illustre connétable ; à son lit de mort, l’habile monarque « traitoit secrètement avec les villes de Bretagne, afin qu’elles ne se voulussent ni ouvrir aux Anglois, ni les recevoir. — Si ordonna, comme sage homme et vaillant qu’il étoit, toutes ses besognes, et manda ses trois frères, le duc de Berry, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, et dit le roi : Mes beaux frères, je sens bien et reconnois que je ne puis longuement vivre, si vous recommande et vous charge Charles, mon fils. N’oubliez pas que le duc de Bretaigne, plus Anglois que François dans le cœur, est un homme inconstant et perfide. Songez qu’il n’y a pas de meilleur moyen, pour rendre sa haine impuissante, que de gagner les habitants des villes et de vous attacher les gentilshommes bretons autant que vous pourrez. Remettez l’épée de connétable au sire de Clisson ; il est Breton, et il convient à cette charge mieux que personne. »
Ainsi Charles V, mourant, reconnaissait la faute qu’il avait commise en s’aliénant, par l’invasion de leur patrie, les braves soldats et chevaliers de Bretagne : inutiles conseils, prévoyance trop vite oubliée ! — Et pourtant le duc Jean IV devait justifier par sa conduite ultérieure toutes les inquiétudes du roi de France. Jean IV, rappelé avec tant de louanges obéissantes et passionnées, se sentait pourtant mal affermi sur ce trône qui lui était rendu par l’enthousiasme national ; tant qu’il aurait à redouter la vigilance de la France, il se défait de l’obéissance de ce peuple breton qui pouvait passer, encore une fois, de l’obéissance à la révolte. « Cil duc, qui appeloit le roi d’Angleterre son père, car il avoit eu sa fille en mariage, recordoit « moult souvent, en soi-même, les beaux services que le roi d’Angleterre lui avoit faits, car jà n’eut été duc de Bretagne, si le confort et aide du roi d’Angleterre et de ses gens ne lui avoit mis…, et cuidoit par ses paroles colorées attraire ses gens, pour faire partie avec lui contre le roi de France. Mais jamais ne les eût amenés, car ils étoient très-fort enracinés en l’amour du roi de France et du connétable, qui étoit leur voisin. Et tant en parla le duc aux uns et aux autres, que les gens commencèrent à douter ; si gardèrent les cités, le châtel et les bonnes villes, plus près que devant, et firent grands guets. Le duc vit ce, il se douta aussi de ses gens, et qu’ils ne lui fussent contraires ; si signifia tout son état au roi d’Angleterre. » Et, en effet, le roi d’Angleterre envoya six mille hommes au duc de Bretagne (funeste alliance qui tuera la nationalité bretonne). Au nom seul de l’Anglais et fidèles aux vieilles rancunes, les villes du duché de Bretagne ferment leurs portes ; d’énergiques représentations s’élèvent de toutes parts contre ce prince malavisé : « Monseigneur, disaient à leur duc les grands barons, le vicomte de Rohan, les sires de Dinan, de Laval et de Rochefort, monseigneur, vous montrés à tout le monde que vous avez le cœur tout anglois. Vous avez mis et amené ces Anglois en ce pays, qui vous tondront votre héritage. Quel profit ni plaisance prénez-vous en eux tant aimer ? Regardez comme le roi de Navarre, qui se confiait en eux et les mit dans la ville de Cherbourg, oncques depuis, ils ne s’en voldront partir ni ne partiront ; mais les tiendront comme leur bon héritage. Aussi si vous les eussiez jà mis et semés en vos villes fermées en Bretagne, ils ne s’en partissent jamais, car tous les jours seroient-ils rafraîchis de leurs gens. Regardez comme ils tiennent Brest ; ils n’ont nulle volonté de vous le rendre, qui est de votre droit domaine et héritage ; et n’est pas duc de Bretagne, qui n’est pas sire de Brest. Pensés à ce que vous avez un des beaux héritages de chrétienté sans couronne. Si vous suffise… que vous soyez aimé de vos gens de la duché de Bretagne et des gens d’icelui pays qui ne relinqueront jamais le roi de France pour servir et être au roi d’Angleterre. Si votre moultier (femme) est d’Angleterre, quoi de ce ? Voulez-vous, pour ce, perdre votre héritage qui tant vous a coûté de peine et de travail à l’avoir, et toujours demeurer en guerre ?… Laissez-vous conseiller ; le roi de France, que vous n’aviez pas bien en grace, ni il vous, est mort ; il y a à présent un jeune roi et de bel et de bon esprit, et tel hayoit le père qui servira le fils. Nous vous ferons votre paix avec lui, et mettrons à accord, si demeurerez sire et duc de Bretagne et en grande puissance, et les Anglois s’en retourneront tout bellement dans leur pays. » (Froissart.)
Ainsi parlaient les prélats, les chevaliers, les barons et les consaulx des cités et des bonnes villes de Bretagne, remontrant au duc que si paisiblement il voulait demeurer au pays, il ne fallait pas être Anglais couvertement. Le duc, qui vit adonc ses gens durement émus et courroucés sur lui, répondit si sagement et bellement, « que cette assemblée se départit par paix. Mais pour ce, ne départirent mie les Anglois de la ville de Saint-Mathieu, ainçois s’y tinrent toute la saison. « Si demeurèrent les choses en cet état, le duc en guet et en soupçon de ses gens, et ses gens de lui. »
Cette paix entre le duc de Bretagne et ses fidèles sujets fut à peine une trêve. Jamais, cependant, la position n’avait été plus difficile pour le duc Jean IV. Son protecteur tout-puissant, ce roi d’Angleterre qui lui avait donné sa fille, qui l’avait assis lui-même sur le trône de Bretagne, Édouard II venait de mourir, le dixième jour de l’an mil trois cent soixante-dix-sept : « De laquelle mort tout le pays et le royaume d’Angleterre fut durement désolé. » Le vaillant prince de Galles avait précédé dans la tombe le roi son père ; un jeune prince s’était assis sur le trône de France ; tout faisait un devoir à Jean IV de renoncer à l’alliance d’une nation dont l’alliance devenait un sujet de haine et de révolte pour les Bretons. Jean IV resta aux Anglais. En conséquence, Rennes, révoltée, ferma ses portes à l’armée du duc de Buckingham, pendant que Nantes ouvrait les siennes aux Français, comme pour mieux protester de ses répulsions contre l’alliance anglaise. Les Anglais, en butte à la haine des populations, se replièrent sur la basse Bretagne ; mais là, les Saxons (Saôzons) étaient plus détestés encore. Exposés à toutes les misères d’un hiver rigoureux, les malheureux soldats de Buckingham se virent en proie, sur une terre ennemie, à toutes les horreurs du froid et de la famine. Ils en furent réduits, eux, les mangeurs de viande, à se nourrir d’un pain fabriqué avec le chardon et la graine des plantes sauvages. — Cette fière conduite des villes de Bretagne fut un gage de paix et d’alliance entre la Bretagne et la France ; la paix fut définitivement signée à Guérande, le 15 janvier 1381, entre Jean IV et les tuteurs du roi Charles VI ; le renvoi des Anglais était la condition principale de ce traité. Les Anglais s’embarquèrent pour regagner les rivages de leur île, non pas sans se mérencolier, et maudissant la perfidie du duc de Bretagne, qui les avait abandonnés dans les plus dures nécessités de l’hiver, tout prêts à revenir, à la douce saison d’été, quand il fait bon hestoyer et loger aux champs.
Pour mieux célébrer cette nouvelle paix de Guérande, le duc Jean IV institua l’ordre de l’Hermine. Il espérait, sans doute, par un serment plus solennel et plus direct, attacher à sa personne les mêmes seigneurs qui l’avaient combattu avec le plus d’ardeur. Les femmes n’étaient pas exceptées de cet ordre de chevalerie, l’Hermine de Bretagne avait ses chevaleresses. Mais la grande question, l’affaire importante pour le duc de Bretagne, c’était d’obtenir du nouveau roi de l’Angleterre le retour de la duchesse de Bretagne, restée à Londres ; la restitution du comté de Richemond, et enfin, et avant tout, l’évacuation de la ville de Brest. Le duc de Bretagne voulait Brest, mais là Bretagne entière voulait à tout prix que la bonne ville ne restât pas anglaise ; la France, de son côté, redemandait Brest, au nom de Jean IV et même en son nom propre ! — L’Angleterre rendit à Jean IV sa femme et son comté de Richemond, elle gardait obstinément le port de Brest. Le duc, tant par la prière de ses barons « que pour ce aussi, « il eût voulu volontiers redevenir sire de Brest, ordonna à mettre siége devant la ville, et y envoya grand foison d’escuyers et de chevaliers de Bretaigne… Et vous dis que devant Brest avoient souvent aux barrières des escarmouches et des faits d’armes. » Brest, attaqué vivement, fut promptement secouru. — À cet instant même, le duc de Lancastre faisait voile vers l’Espagne, avec une flotte nombreuse. Le roi don Henri venait de mourir, et du royaume de Castille « Lancastre se tenoit héritier par la condition et droit de sa femme, car il avoit à femme l’aisnée héritière de Castille… Si entra le duc de Lancastre en une galère armée duement, belle et grande, et avoit de lez lui, sa grosse nef pour son corps et pour la duchesse sa femme, qui de grand courage allait en ce voyage, car elle espéroit bien retrouver son héritage de Castille et être royne à son retour. Et avoient bien largement mille lances, chevaliers et écuyers, de bonnes gens, et deux mille archers et mille gros varlets. Si eurent beau temps et bon vent, car ce fut au mois de mai, qui fait bel et joli et qu’il vente à point. Et s’en vinrent côtoyant les îles de Wisque et de Grenesie (Wight et Guernesey), et tant qu’on les véoit tout à plein de Normandie, car ils étoient plus de deux cents voiles tout d’une vue. Si étoit grande beauté de voir ces gallères courir par mer, et d’approcher. les terres garnies et armées de gens d’armes et d’archers et querant les aventures. » Le tableau est complet, rien ne manque à cette narration pittoresque. Froissart compare la flotte anglaise à une volée de faucons voyageurs, « qui ont grand faim et grand desir de repaître ! » Pourquoi, disaient les Anglais, n’allons-nous pas voir, chemin faisant, les ports de Normandie ? là sont chevaliers et escuyers qui nous recueilleroient et qui nous combattroient. Mais quand ils apprirent que grand foison de chevaliers et escuyers de Bretagne avaient mis le siége devant le château de Brest, Lancastre fit dire à l’amiral messire Thomas de Percy, qu’il fit voile vers la Bretagne : « Car il vouloit aller voir le chastel de Brest et visiter les compagnons, ceux de dedans et ceux du dehors. » Et comme les uns et les autres, ils connaissaient bien le chemin et les entrées de la mer de Bretagne, qui sont moult périlleuses, les Anglais orent ces nouvelles avec grande joie. « Et pour ces jours le temps étoit si beau et si joli, et les eaux si guètes et si attrempées, que c’étoit grand plaisir à aller par mer et sur l’eau. Ils cinglèrent les nefs d’Angleterre aval le vent, qui à point ventoit droit à l’embouchure de Brest. Et attendirent les mariniers la marée si à point, — car bien s’y connoissoient, que avecque le flot ils entrèrent au havre de Brest. » Dans Brest la joie fut grande de ce renfort. « Grand plaisance étoit de ouïr les clairons des barques et des nefs, et ceux du chastel aussi. — Moult furent les Anglois réjouis, quand ils virent arriver Lancastre à bon port. — Lancastre apprit que les Bretons serroient la ville de près, et il promit que dès le lendemain il iroit les voir et les combattre, « car ils avoient grand faim et grand volonté de faire faits d’armes encontre les François. »
En effet, le lendemain même de leur arrivée, les Anglais font une sortie terrible : « Là on put voir grand foison de beaux faits d’armes et de dures rencontres, et de fortes poussées de lances. » La victoire fut longtemps disputée. D’abord les Anglais donnèrent moult fort affaire aux Bretons ; l’instant d’après, ceux-ci, obéissant à la voix de leurs chefs, « fichèrent leurs lances et leurs glaives en terre, et s’appuyèrent fortement sur leurs pas, et boutèrent de bras et de poitrine courageusement sur ceux qui les avoient reculés et boutés hors des barrières. » D’autres soldats bretons s’étaient réfugiés dans la tour de leur camp, fortifié comme une ville. « Là fut grand assaut et dur d’Anglois et d’archers, et commencèrent les Anglois à picqueter et à piocher, et à caver, et à ôter pierres, et affoiblir grandement la tour, tant que la moitié s’ouvrit et crevaça. Si eut une grande huée d’Anglois quand ils virent les Bretons à découvert, et la nuit venue, les Anglais disaient aux Bretons : « Seigneurs, seigneurs, demeurés là cette nuit et faites bon guet, car demain nous viendrons vous voir. » Mais durant la nuit, les Bretons montent à cheval et se retirent dans Hennebon. « Ainsi furent délivrées par le duc de Lancastre les bastides de Brest, et le lier jour (le surlendemain) Brest délivrée du siège ; ils se disaultérent et puis s’enpartirent. »
Pendant que le duc de Lancastre s’en allait en quête de la couronne de Castille, bien était le roi de France, et ses oncles aussi, informés du plan de voyage des Anglais, car renommée court, va et vole et partout tantôt. Puisque la lutte recommençait sur la terre d’Espagne, la France, cette fois encore, envoyait en Espagne ses meilleurs et plus illustres capitaines. Les préparatifs furent immenses : « Tout l’été, on ne fit que moudre farine et cuire biscuits à Tournay, à Lille, à Douai, à Arras, à Amiens, à Béthune, à Saint-Omer, et peu s’en fallut que, par une diversion ardemment désirée, le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le connétable de France, le roi lui-même, qui disaient : Pourquoi n’allons-nous pas en Angleterre voir le pays et ses gens ? ne fissent une descente à Londres même. Seul, le duc de Bretagne refusa de prendre sa part dans cette guerre toute française. Cependant tout était prêt : douze cents vaisseaux étaient armés dans les ports de l’Écluse et de Dunkerque ; déjà, à l’exemple de Guillaume le Conquérant, Olivier de Clisson avait fait ouvrer et charpenter en Bretagne la mesure d’une ville « pour asseoir en Angleterre là où il leur plairoit. Cette ville étoit tellement ouvrée et ordonnée, que l’on la pouvoit défaire par charnières et réunir membre à membre. » L’idée était grande, elle épouvanta l’Angleterre, qui, de son côté, jeta des troupes et des vivres dans Calais. — « Et je vous dis, ajoute Froissart, qu’à cette menace de la France, les peintres gagnièrent tout ce qu’ils voulurent : on faisoit bannières, pennons ; on peignoit les mâts des nefs jusques aux combles, et couvroit-on plusieurs feuilles de fin or, et dessous on y faisoit les armoiries des seigneurs. » Riches navires, sans doute ! mais tenez, voilà ce qui gâte cette richesse : « Les belles naves payaient povres gens dans le royaume de France, tant les tailles étoient grandes pour assouvir ce voyage ! » — Sur l’entrefaite, Le comte de Lancastre, « à belle charge de gens d’armes et d’archers, était arrivé en Galice, et se défendait de son mieux le roi Jean de Castille. » En aide à ce trône de Castille, fondé par son illustre frère le connétable, Olivier Duguesclin, soldat de la France, avait amené une armée nombreuse, et dans cette armée servaient un grand nombre de chevaliers bretons ; les chroniques françaises et espagnoles citent au premier rang : Geoffroi de Montbourcher, Alain du Parc, Pierre de Lohéac, le sire de La Houssaye, Guillaume Ferron, Pierre de Courson et Yves de Kérimel. — L’attaque de Lancastre contre le duc de Castille n’eut guère de meilleur résultat que la tentative du connétable ; à peine si les Français mirent le pied en Angleterre, et pour Lancastre, il se contenta de marier sa fille au fils de don Pèdre. Dans son duché, le duc de Bretagne attendait les événements pour profiter, cette fois, du conflit des deux peuples. Sa colère grandissait contre Olivier de Clisson et contre les seigneurs de Laval, de Beaumanoir, de Roye, de Rohan, de Dinan, de Rochefort, amis de la France ; hommes d’autant plus à ménager, que « là où ces barons se veulent incliner, toute Bretagne s’incline ! — Bien veulent être ces seigneurs avec leur duc contre tout homme, excepté contre la couronne de France. » Et pourtant l’amitié la plus intime avait uni, durant toute leur enfance, Jean de Montfort et le sire de Clisson. Nés tous deux d’héroïnes célèbres, ils avaient été dressés à la même école, ils avaient partagé les mêmes jeux, affronté les mêmes périls. Plus que Jean Chandos peut-être, Olivier de Clisson avait contribué au gain de la bataille d’Auray, qui donna le trône à Montfort. Ces liaisons si intimes de l’enfance et cet héroïque dévouement du chevalier à la cause de son seigneur, furent moins puissants que les rivalités et les haines de l’âge mûr.
De ces disgrâces des favoris, Tacite donne quelque part un motif puisé dans l’égoïsme et l’ingratitude des hommes ; tantôt, c’est le prince qui se lasse d’aimer si longtemps le même homme, tantôt c’est le favori qui se retire, parce qu’il n’a plus rien à attendre de la munificence du prince. Pourtant, quand on se rappelle quel fut Clisson, les grands services qu’il a rendus à la maison de Monfort, la bataille d’Auray, gagnée sur Duguesclin lui-même, son courage à toute épreuve, l’amitié qu’il portait à tous les gens de guerre, témoin son désespoir au passage de la Lys, quand il s’écriait, en s’arrachant les cheveux : Ah ! Rohan, Laval, Longueville, Beaumanoir, ah ! mon cher Rieux, qu’allez-vous devenir ? — Et son discours à la bataille de Rosebecque, lorsqu’on proposait de faire garder le roi par Clisson, pendant que le sire de Coucy commanderait l’armée à sa place : « Très-cher sire, il n’y a pas de plus grand honneur que de garder votre personne, mais que dira mon avant-garde, si je ne suis pas à sa tête ? — D’ailleurs, voici quinze jours que je-prépare mes batailles, et que diront mes gens si je me retire ? — Ce sont là de ces paroles qui dessinent tout un caractère, ajoutez que le connétable était habile, grand négociateur, sachant la politique aussi bien qu’homme de son temps, il avait de nombreux partisans en France, il en avait en Bretagne ; riche, redouté, tout-puissant, plus puissant et plus redouté que le connétable Duguesclin lui-même, car à la force, Clisson unissait la ruse. — Donc le moyen de s’imaginer que le duc de Bretagne oublierait tout à la fois les amitiés passées, et le péril présent ! Ce fut pourtant ce qui arriva.
Or, telle fut la première cause de ces rivalités effrayantes ; après la bataille d’Auray, bataille décisive pour son trône, le duc de Bretagne avait refusé à Clisson le château de Gavre, près de sa terre du Blain, pour le donner à l’Anglais Chandos. Clisson, indigné, marche sur la forteresse de Gavre, il l’emporte d’assaut, il la livre aux flammes. Ce n’est pas tout, Olivier refusa de remettre aux mains du duc de Bretagne Chantouan, dont il s’était emparé pendant la guerre ; il fallut que le duc assiégeât la place et la reprît de vive force. Ce fut, entre le prince et le sujet, une guerre déclarée, sérieuse, et désormais Olivier de Clisson eut en grande joie de prouver au duc de Bretagne que le connétable de France n’est pas de ces ennemis que l’on dédaigne. Sur l’entrefaite, l’occasion se présenta belle et illustre pour que le sire Olivier pût tout à l’aise satisfaire son ambition et sa haine. Jeanne de Penthièvre, qui avait été la digne rivale de Jeanne de Montfort, la veuve dévouée et vaillante de Charles de Blois, venait de mourir (10 octobre 1384), et le duc de Bretagne s’était emparé des biens de cette princesse malheureuse, morte sans avoir embrassé ses enfants. L’un des fils de la duchesse avait succombé à Londres dans les ennuis d’une captivité de trente-six ans ; l’autre fils, le dernier espoir de cette maison de Blois, Jean de Penthièvre, restait le prisonnier des Anglais, et ils demandaient, pour la rançon du prince, cent vingt mille livres, c’est-à-dire un million de notre monnaie. Ce fut alors que l’ambition vengeresse d’Olivier de Clisson voulut rendre la liberté à Jean de Penthièvre, et avec la liberté, le duché de Bretagne ; et enfin, du duc de Bretagne, le connétable fera le mari de Jeanne de Clisson sa fille. Le projet est hardi, mais la chose est possible. Le connétable sait, à n’en pas douter, les rancunes des Anglais contre Jean de Montfort, et qu’ils ne pardonnent pas au duc de Bretagne les misères de la dernière guerre, quand ils ont été forcés de manger les chardons des champs, car les Anglais se plaignaient à haute voix ; en même temps, ils menaçaient Montfort de relâcher le fils de Charles de Blois. — Encouragé par ces justes plaintes, Olivier de Clisson envoya à Londres un sien écuyer pour saluer, disait-il, son maître, Jean de Bretagne. — « Sire, dit écuyer, monseigneur le connétable a une belle fille à marier ; là où vous voudrietz jurer et promettre que vous, retourné en Bretagne, vous la prendrés à femme, il vous ferait délivrer d’Angleterre. » Jean de Bretagne répondit : « Ouil vraiment. Vous retournerez par de là, dites au connétable que sa fille je prendrai et épouserai très-volontiers. » Ceci fait, l’écuyer revient en Bretagne, et le connétable, qui désiroit l’avancement de sa fille, ne fut pas négligent de besogne et exploits.
Le connétable paya donc la rançon de Jean de Bretagne, et le jeune prince débarqua à Boulogne. « Là il trouva son arroy tout prêt que « le connétable lui avait fait appareiller. Si s’en vint en France, premièrement à Paris ; là trouve le roi et les seigneurs de son lignage qui lui firent très-bonne chère, et le connétable aussi qui l’emmena en Bretagne, et Jean de Bretagne espousa sa fille ainsi que convenancé avoit. » D’où il suit que la haine violente du duc Jean IV pour le connétable de Clisson avait sa cause dans plusieurs motifs qui expliquent bien des haines. — D’abord l’ancienne amitié tournée en fiel ; les violences du connétable contre tout ce qui appartenait à cette Bretagne qu’il avait longtemps aimée et servie ; l’exemple qu’il donnait aux principaux seigneurs de quitter le service de leur prince direct pour le service du roi de France, d’autres ajoutent la rivalité du prince et du sujet, à propos de la jeune duchesse de Bretagne, Jeanne de Navarre, le duc Jean IV s’étant marié pour la seconde fois (1386), et surtout la bonne volonté de Clisson pour le fils et l’héritier de Charles de Blois, tous ces motifs réunis avaient accumulé la plus violente rancune dans l’âme du duc de Bretagne. Ajoutez que le fils aîné de Charles de Blois, Jean de Penthièvre, devenu le gendre du sire de Clisson, s’était rendu très-populaire en Bretagne, en refusant, même dans sa prison, l’appui intéressé de l’Angleterre. Au fait, c’était là la grande irritation et inquiétude de Jean de Montfort ; il s’en était expliqué très-librement et plus d’une fois. « Voire, disait-il, me cuide messire Olivier de Clisson mettre hors de mon héritage, il en montre les signifiances ; il veut mettre hors d’Angleterre Jean de Penthièvre et lui donner sa fille, telles choses me sont moult desplaisantes, et par Dieu ! je lui montrerai un jour qu’il n’a pas bien fait, quand il s’en donnera le moins de garde. » — Il dit la vérité, ajoute Froissart, et en effet il le remontra trop durement dedans l’an. Le piége fut si bien tendu que messire le connétable y tomba sans méfiance. Les états de Bretagne venaient d’être convoqués à Vannes ; le duc Jean IV avait convié à cette assemblée Olivier de Clisson (Clisson était alors à Tréguier préparant toutes choses pour son expédition en Angleterre) et les plus nobles seigneurs du duché, « les priant moult doulcement et affectueusement, par les lettres, que tous y viennent. » La fête avait été brillante, le festin royal, l’amitié pleine de démonstrations de part et d’autre. Le sire de Clisson et le duc de Bretagne avaient bu dans la même coupe ; ainsi faisaient-ils à trente ans en deçà, quand ils n’avaient que vingt ans l’un et l’autre. Bref, le duc tint ses hôtes en paroles amoureuses et en grand soulas durant tout le dîner.
« Vous devez savoir que assez près de Vannes, le duc de Bretagne faisait faire un chastel très-bel et très-fort, lequel chastel on appelle l’Hermine, et qui étoit alors presque tout fait. Le duc ; qui voulait attraper le connétable là-dedans, dit à Clisson, au seigneur de Laval, au vicomte de Rohan, au seigneur de Beaumanoir, et à aucuns barons qui étaient là : « Beaux seigneurs, je vous-prie, à votre département, que veuillez venir voir mon chastel de l’Hermine, li verrez comment je l’ai fait ouvrer et fais encore. » Tous le lui accordent et montent à cheval jusqu’au château de l’Hermine. Le duc, par la main, les mena de chambre en chambre et d’office en office, et devant le cellier, et là les fit boire. Arrivés au pied de la tour principale, le duc s’arrêta à l’entrée de l’huis et dit au connétable : Messire Olivier, il n’y a homme deçà la mer qui se connoisse en ouvrage de maçonnerie mieux que vous faites ; je vous prie, beau sire, que montiez là sus, si me saurez à dire comment le lieu est fortifié. Le connétable, sans méfiance, entre dans la tour, mais quand il eut passé le premier étage, ci y avoit gens embuchés qui le lièrent en une chambre, fermèrent l’huys, et l’enferent de trois paires de fers, non pas sans lui dire : Monseigneur, pardonnez-nous, mais c’est l’ordre ! En vain le connétable appelle à son aide, on lui ferme la voix. — Il veut résister, on le charge de coups. — Il se débat, on le jette dans les profondeurs de la tour. Dans la tour, profonde était l’obscurité, terrible était le silence ; cependant, à la pâleur du duc de Bretagne, à sa parole troublée, à son oreille attentive, à son visage plus vert que une feuille, le sire de-Laval comprit une partie du crime. — Ah ! monseigneur, s’écria le sire de Laval, qu’allez-vous faire ? n’ayez nulle traître volonté sur beau-frère le connétable ! — Sire de Laval, répondit le duc d’une voix sévère et d’un ton résolu, montez à cheval et vous partez de ci. — Monseigneur, répétait le comte ; jamais ne partirai sans beau-frère le connétable. — En même temps arrivait Beaumanoir, que le duc hayait grandement ; il était le compagnon du connétable et son plus vieux frère d’armes ; cette trahison lui faisait horreur. « Ah ! monseigneur, s’écriait-il en pressant les genoux du prince, je vois tant de noblesse en vous, que, s’il plaît à Dieu, vous ne nous ferez que droit, car nous sommes en votre merci et par bonne amour, et par bonne compagnie, et à votre requête et prière, nous sommes ci venus. Si ne vous deshonorez pas pour accomplir aucune felle (cruelle) volonté, si vous l’avez sur nous, car il en serait trop grande nouvelle. — Or, va, va, répliqua le prince, tu n’auras ni pis ni mieux que lui ; » et Beaumanoir est jeté dans la tour de Clisson, garrotté. En même temps, le duc, excité par l’opposition même de ces braves gens, fait appeler un de ses lieutenants, homme d’honneur et dévoué ; le duc veut que, cette nuit même, le connétable de Clisson ait cessé de vivre. En vain ce gentilhomme, nommé Jehan Basvalen, hasarde quelques objections timides, le prince répond, en frappant du pied, qu’il faut obéir. — Basvalen sort en homme décidé à obéir. — La nuit vint ; bonne et sage conseillère, la nuit calme les colères ; elle jette une bienfaisante lumière dans les passions humaines ; elle a des silences favorables au remords. Cette nuit-là, Jean de Montfort ne put pas fermer ses paupières brûlantes, le souvenir du passé augmentait en cette âme peu méchante les angoisses du remords. Eh quoi ! il va donc faire égorger son compagnon Olivier ! Olivier, cet orphelin que Jeanne de Belleville, sa mère, allaitait encore dans les champs de bataille, il va mourir, cette nuit, tout à l’heure, hôte égorgé par son hôte ! — Et demain, demain, que dira la Bretagne ? que pensera la France ? quelles indignations dans l’Europe ? Ne dira-t-on pas que le duc de Bretagne s’est pleinement et entièrement déshonoré ? Quoi ! le connétable est venu dîner chez lui sur parole, il a bu de son vin, — et maintenant le prince l’a livré aux bourreaux ! « Oncques si grande lansqueté ni mauvaiseté ne fut pourpagée. » Et d’ailleurs en qui peut-on avoir fiance, sinon en son seigneur ? car le seigneur doit tenir ses gens en droit et en justice. — Ainsi il pensait, et même dans ces longues heures d’une nuit sans sommeil, il semblait à Jean IV qu’il voyait égorger sous ses yeux, par de vils assassins, après « un abominable guet-apens, cet illustre chef d’armées, un connétable de France, un si grand baron et si grand chevalier ! — La nuit fut horrible. — Le matin venu, Basvalen se présente au chevet du duc, — le duc avait peur. — Monseigneur, dit Basvalen… Et comme le prince osait à peine porter un œil hagard sur ce remords en chair et en os qui se dressait à son chevet : — C’en est fait, dit le gentilhomme baissant la voix… Noyé dans les fossés du château ! À tes mots, le désespoir du prince éclata :
— Messire Jehan, messire Jehan ! s’écria-t-il, plût à Dieu que j’eusse suivi vos conseils ! Ah ! je vois bien que jamais sans détresse ne serai. Relirez-vous, messire, et que jamais plus je ne vous revoie ! Et poussant des cris affreux, il courut s’enfermer dans les réduits les plus obscurs. Il pleurait, il se désolait, il rejetait toute nourriture : c’était une douleur violente ; la rougeur au front, le sanglot à la bouche, la main crispée, l’épouvanté sur le visage ; d’autres lois, il disait qu’il voulait mourir.
Vers le soir, Basvalen, malgré la défense qui lui avait été faite, demanda à parler à son seigneur. Il connaissait le cœur de son maître ; il se rappelait les nobles larmes répandues sur le cadavre de Charles de Blois, et il avait veillé toute la nuit à la porte du connétable, prêt à le défendre contre tous : — À la nouvelle que le connétable vivait encore, Montfort se jeta dans les bras de son ami Jehan : « Basvalen, tu as été un bon serviteur de ton maître, tu m’as rendu le meilleur service qu’un homme puisse rendre à un homme, je te donne mille florins sur mon épargne ! » — Mais ce beau remords n’empêcha pas Jean de Montfort d’abuser de sa trahison. Il exigea, pour rendre Olivier de Clisson, cent mille livres en or, et en même temps que l’on remettrait purement et liement, entre ses mains, Josselin, Lamballe, Broons, Jugon, Blain, Guingamp, la Roche-Derrien, Châteaudren, Clisson et Chanteaucé. Moins le meurtre, le guet-apens restait le même. — Cependant, le connétable signe cet infâme traité. L’argent est compté, les places sont livrées, enfin la prison du connétable est ouverte. « Et se tint très-heureux quand il fut hors du castel et qu’il eut la clef des champs. Le connétable ne fit pas grand séjour en Bretagne, mais monta tantôt sur un grand coursier et bon, et fit tant qu’il fut en deux jours à Paris. Et descendit premièrement à son hôtel et puis alla au Louvre devers le roi et les oncles ; ses gens et son arroy le suivaient tout bellement par derrière. » On ouvrit les portes de la chambre du roi, comme à la coutume, et se jetant à genoux, le connétable, « Très-redouté sire, s’écria-t-il, vous m’avez revêtu d’une dignité dont je déclare ne m’être point rendu indigne ; et si quelqu’un soutenait le contraire, je lui prouverais qu’il a menti. » À ces mots, il s’arrêta, et comme tous gardaient le silence, Clisson reprit en ces termes : « Le duc de Bretagne m’a pris en trahison et m’a forcé, en menaçant ma vie, de lui abandonner, tous mes biens. La guerre que moi et mes compagnons comptions faire pour vous est arrêtée ; cette injure, sire, a été faite au chef de vos armées, à l’un des grands officiers de votre couronne ; il ne se peut que vous n’en éprouviez un vif ressentiment ; je vous demande justice, vengeance, et hors d’état désormais de soutenir convenablement la dignité dont j’étais revêtu, je vous rends l’office de la connétablie, « et y pourvoyez tel qu’il vous plaira, car je ne veux plus m’en charger. »
Mais, hélas ! où était le roi Charles V, où était-il, le sage et prévoyant monarque qui savait tirer parti des moindres accidents de l’histoire ? Avec la trahison de Montfort et les justes ressentiments du connétable de Clisson, Charles V eût conquis la Bretagne ! — Son faible successeur fut touché, mais à quoi bon ? de là juste indignation de ce terrible soldat. Les deux oncles, les ducs de Berri et de Bourgogne, pour toute consolation au connétable offensé, le blâmèrent gravement de ce qu’il était allé à Vannes « quand il se sentait en haine au duc. » Bien aperçut le connétable que ces seigneurs lui étoient plus rudes que le roi n’étoit. En effet, le duc de Berri avait conclu un traité secret avec le duc de Bretagne, qui lui devait faire obtenir en mariage la fille du duc de Lancastre. Alors, ne pouvant faire, de sa cause personnelle, une guerre de France à Bretagne, Clisson en fit une ligue. Si le roi de France ne vient pas en aide à son connétable, le connétable sait se suffire à lui-même, et il le prouve. À l’œuvre donc ! Et, au grand étonnement de la France, de l’Angleterre, de la Bretagne, en moins de quinze jours l’échappé de la tour de l’Hermine a repris, par l’escalade, par la surprise, par l’habileté ou par la force, Guingamp, Châteaudren, Lamballe. C’était une guerre véritable entreprise par un particulier contre un prince souverain. En vain les tuteurs du roi de France, comprenant enfin que la chose les regarde quelque peu, envoient ambassadeurs sur ambassadeurs : l’amiral Jean de Vienne, le sire Jean de Breuil, Louis Blanchet, le comte d’Étampes, l’évêque de Beauvais, l’excellent chancelier de France, mort en chemin, à Montlhéry, l’évêque de Langres, rien n’y fait ; Montfort résiste au roi, il refuse toute satisfaction au connétable. « Je le hais à la mort, disait-il, on prend ses ennemis où on les trouve ; — je garde ses châteaux, à moins que le roi ne m’en chasse. » En même temps le duc de Bretagne se préparait à résister aux volontés du roi, et comme la noblesse était contre lui, il tâchait d’avoir le peuple, il traitait avec l’Angleterre, il traitait avec la Navarre, ce que voyant et que le duc de Bretagne était incorrigible, et qu’il restait aveuglé par la colère, les plus sages du conseil de France disaient : On parle d’aller en Allemagne, on devrait parler d’aller en Bretagne et se ruer sur ce duc hautain, qui a toujours été contre la couronne de France, qui ne veut obéir ni ne daigne. « Il ne craint, aime, ni prise nellui ! » Et ils ajoutaient : Prenez garde ! le duc de Bretagne mettra les Anglais en son pays et les Anglais entreront en France ! Cependant, Olivier de Clisson, poursuivant sa vengeance commencée, prenait au duc de Montfort tout ce qu’il pouvait prendre. Les villes tremblaient ; Olivier de Clisson parlait en maître ; pour mettre un terme à cette guerre entreprise sous les yeux de la France et sans la France, le roi fait citer directement, à son tribunal, le duc de Bretagne et le sire de Clisson. Il fallut obéir. Déjà battu par le connétable, le duc de Bretagne ne se sentait pas assez fort pour résister seul au roi Charles. « Il vous faudra briser votre propos, disaient ses conseillers, ou perdre trop grossement et mettre votre terre en guerre, et si est madame votre femme grosse, à quoi vous devez bien penser et regarder. Nous savons bien que vous avez en grande haine le connétable de Clisson, mais puisque les barons de France s’engagent à l’encontre vous, il sera secouru, car il est connétable. En Angleterre vous n’avez que faire, car les Anglais sont assez ensoignés d’eux-mêmes. » Les conseillers de Bretagne ajoutaient que le duc Jean IV n’avait pas à attendre d’autres secours que le secours du duc de Bourgogne : « Il vous a toujours aimé, à cause de votre bonne amie et cousine madame de Bourgogne, sa femme. — Il a des enfants qui sont vos parents les plus proches. » En même temps, ses amis rappelaient au duc de Bretagne la puissance et autorité du parlement de Paris, et que si le parlement le condamne à restitution, il faudra obéir, et qu’enfin le-roi de France est son souverain et naturel seigneur. — La cause fut plaidée en effet en chambre du parlement. Le duc de Bretagne s’y présenta en personne, et bien en prit à Jean de Montfort que l’amitié des frères du roi l’eût préservée du chagrin de rencontrer Clisson face à face, Clisson l’eût insulté en présence de tous leurs pairs, et de son gendre Jean de Blois. — Ce terrible débat fut terminé par la restitution, au sire de Clisson, de l’argent compté au duc de Bretagne, et des villes qui lui avaient été arrachées. — Désormais la paix semblait rétablie entre Olivier de Clisson et le duc de Bretagne, lorsqu’un nouvel incident ralluma les haines du connétable contre Jean IV. Pierre de Craon, l’ancien favori du roi, avait été disgracié et chassé de la cour. Comme il attribuait sa disgrâce à Clisson, Craon résolut de tuer Clisson. En conséquence, il attendit, avec quelques affidés, le connétable au coin de la rue Culture-Sainte-Catherine ; à minuit, comme le connétable sortait de l’hôtel Saint-Pol pour regagner son logis, qui est aujourd’hui l’hôtel de Soubise, à peine suivi de quelques serviteurs qui portaient des flambeaux, les affidés de Craon voyant venir le connétable, se mirent à crier : À mort ! à mort ! tue et tue ! et le renversèrent de son cheval. — Pierre de Craon frappa le premier, en disant : — Je suis Craon ! Les autres frappent à leur tour. — Le connétable portait à son côté un coutelas avec lequel il tenta de se défendre. — À la fin, il tomba à la porte d’un boulanger qui chauffait son four, la porte s’ouvrit au choc, et le boulanger tirant à lui messire le connétable, le sauva du coup de la mort. — Soit que les assassins aient pensé qu’il n’y avait plus rien à faire, soit qu’ils n’aient pas voulu descendre de cheval pour porter les derniers coups, soit qu’enfin ils aient été frappés de terreur en apprenant que l’homme assassiné était le connétable de France, ils prirent la fuite et se départirent tout au loin. — La nouvelle de ce meurtre féroce remplit Paris d’indignation et d’épouvante ; le roi lui-même, à peine eut-il appris le crime, se rendit dans la pauvre maison où était couché messire le connétable ; Clisson commençait à reprendre ses sens. — Ah ! s’écria le roi, comment allez-vous, connétable, et qui vous a mis en cet état ? — Cher sire, répondit Clisson, c’est Pierre de Craon et ses complices ! — Connétable, répondit le roi, jamais chose ne sera payée et punie si cher que celle-là ! Sur l’entrefaite, arrivent les chirurgiens et médecins ; le roi demandant à chaque instant où en est le connétable. — Et quand le roi fut assuré que dans quinze jours messire Olivier serait sur pied et à cheval. — Dieu soit loué ! s’écriait-il, voilà une bonne nouvelle ! Prenez soin du connétable ; quant au reste, c’est mon souci. — Cher sire, grand merci de votre visite ! disait Clisson.
ASSASSINAT DE CLISSON.
De retour en son palais, le roi fait appeler le prévôt de Paris, il veut qu’à l’instant même on arrête Pierre de Craon. — Craon, comprenant que la partie était perdue, s’était sauvé de toute la vitesse de son cheval ; tout ce qu’on put prendre, ce fut trois des assassins, qui furent exécutés quatre jours après le crime : le poing coupé, la tête tranchée, le corps pendu au gibet. — Dans Paris, l’intérêt fut unanime pour Olivier de Clisson ; les bourgeois s’informaient dans les rues des nouvelles du connétable ; ses frères d’armes pleuraient autour de son lit ; la grande voix publique accusait Craon et demandait vengeance. Pierre de Craon fut condamné à la mort des traîtres, son hôtel démoli, ses biens confisqués ; la rue qu’il habitait s’appela désormais la rue des Mauvais-Garçons. — Dans son beau château de la Ferté-Bernard, Craon avait laissé sa femme et sa fille ; sa femme, Jeanne de Châtillon, jeune et belle, l’enfant digne de la mère ; ces deux femmes furent chassées à demi nues, et le château de La Ferté confisqué comme tout le reste. — À chaque journée, Craon apprenait ces désastres, et plus la colère du roi et du peuple était terrible, plus il fuyait au loin, jusqu’à ce qu’il arrivât chez le duc de Bretagne. — « Vous êtes bien chétif, disait le duc, de n’avoir pas tué qui vous teniez entre vos mains ! » Puis il ajoute : « Or, maintenant, nous n’en sommes pas quittes ; le roi et le connétable vont me donner de leurs nouvelles ; soit ainsi fait, mais je vous protége ! » Le surlendemain, un message arrivait de France de la part du roi, qui réclamait messire de Craon. Le duc de Bretagne répondait au roi qu’il n’avait que faire, lui le duc, de se mêler aux querelles du sire de Clisson. Le roi se trouvait personnellement offensé à son tour ; la cour était indignée, le connétable était revenu à la vie, donc la guerre est décidée avec la Bretagne. Seul, le duc de Berri résistait à cette guerre ; mais le moyen de l’emporter sur toutes ces volontés implacables ? — Le duc de Berri y fit tous ses efforts. Il disait que c’était dommage de remuer la France pour la vengeance personnelle de M. de Clisson ; il rappelait que le peuple de Paris était déjà ruiné et foulé, le clergé se plaignait du connétable, l’université était mécontente ; enfin, le testament du connétable était un vif sujet de jalousie et de disgrâce. Quoi donc ! outre ses domaines, Clisson possédait dix-sept cent mille francs en effets mobiliers ! — Ainsi on parlait ; mais le roi voulait la guerre contre la Bretagne, il la voulait absolument ; il ordonne que chaque seigneur convoque ses chevaliers et ses vassaux. Jamais Charles VI n’avait exprimé sa volonté d’une façon plus impérieuse et pétulante ; une idée fixe le poussait ; et comme il vit que ses oncles partaient de mauvaise grâce, il partit seul. Ses oncles, comprenant que c’était pour tout de bon, rejoignirent leur royal neveu à Chartres ; arrivés au Mans, on passa une grande revue. L’armée partageait l’ardeur du roi, et prenait sa part dans les injures du connétable ; elle s’écriait que le duc de Bretagne était le fléau de la France : il n’aime pas la France ; il ne l’a jamais aimée ; il n’aime que le comte de Flandre et madame de Bourgogne ; il abhorre Clisson parce que Clisson tient pour la France ! Ainsi parlait l’armée. — Cependant le roi, toujours ardent à la guerre, s’irritait de plus en plus ; la fièvre l’avait pris, et la fièvre augmentait encore cette irritation mal contenue. Il s’écriait qu’il fallait entrer en Bretagne. — À grand’peine si le duc de Berri et le duc de Bourgogne obtiennent la permission d’envoyer une sommation dernière au duc de Bretagne ; le duc répond par de nouveaux mépris. — Non ! il ne cédera pas, quand bien même tout son duché dirait Oui ! — Alors, pour gagner du temps, le duc de Bourgogne imagine de dire au rot, que Pierre de Craon vient d’être arrêté à Barcelone. — Non, mon oncle, disait le roi, n’en croyez rien ; Craon est bien tranquille chez le duc de Bretagne. — En effet, la nouvelle était fausse ; et, au bout de trois semaines, comme le roi était plus que jamais résolu à partir, l’armée se mit en marche et quitta le Mans. — Les présages étaient mauvais, l’armée se sentait tirailler en sens inverse, le roi allait tout droit son chemin, pensif, très-échauffé sous sa tunique ; il portait un chapeau écarlate, garni de grosses perles, que lui avait donné la reine ; le duc d’Orléans et le duc de Bourbon, les sires de Coucy, de Navarre, d’Albret, de Bar, d’Artois, suivaient à distance. — On venait d’entrer dans la forêt du Mans, lorsque tout à coup se dressa dans l’ombre d’un chêne un homme couvert de haillons ; c’était comme un fantôme sorti des entrailles de la terre ; l’apparition se tenait immobile sur le chemin ; le cheval s’arrêta, et le jeune roi entendit une voix funèbre ; la voix criait : « Arrête, ô roi ! — on te trahit ! »
Àces cris, le prince, affaibli par de cruelles souffrances, perd le peu de sang-froid qui lui restait ; pour comble d’horreur, car, dans ces graves perturbations de l’intelligence, le moindre accident peut devenir funeste, l’un des pages qui suivaient le roi laissa tomber sa lance ; la lance retentit sur le casque du page voisin avec un bruit de trahison et de meurtre ; à ce bruit, à la vue de cette arme qui étincelle, le roi se trouble et s’imagine qu’en effet il est assailli par des traîtres. Il met l’épée à la main, et sa raison s’égarant de plus en plus, il se précipite sur ceux qui l’entourent, frappant d’estoc et de taille comme un furieux. Ceci se passait le 13 août 1392. Dans le premier accès d’une démence qui devait finir si tard, Charles VI abattit à ses pieds quatre de ses serviteurs ; son frère lui-mème, le duc d’Orléans, reçut un coup d’épée : ce fut à grand’peine si l’on put reconduire le jeune roi sur un chariot, et comme à demi mort, dans la ville du Mans. — « Voilà le voyage de Bretagne terminé, disait le duc de Berri ; » et, de fait, la maladie du roi sauva le duc de Bretagne, elle entraîna la disgrâce de Clisson. — Fasse le ciel que Clisson fût mort, et avec lui tous ceux de son parti, plutôt que de voir ainsi le roi notre sire ! s’écriait le duc de Bourgogne ; le roi n’a été empoisonné et ensorcelé que de mauvais conseils. — Le duc de Berri, de son côté : Ah ! Clisson, Clisson, voici l’heure où je vais te payer en ta monnaie, forgée à la même forge ! — Madame de Bourgogne, qui était à Paris dans l’intendance de la maison de la reine, portait une grande haine au connétable ; quant au duc de Bourgogne, il était d’un esprit plus froid et plus calme que son frère de Berri ; il avait pour maxime de ne pas se trop hâter : « Il est vrai disait-il, que le duc de Bretagne est un grand seigneur, et que le sire de Clisson n’est pas pour lui être comparé, mais aussi le connétable de Clisson dit et montre bien que notre cousin de Bretagne n’a commencé à le haïr que parce qu’il a bien servi la France, et c’est aussi la commune renommée. Maintenant, la chance tourne contre le sire de Clisson et contre ceux qui ont conseillé ce voyage, tout le monde leur en veut ; mais, patience ! la verge qui les doit châtier est déjà cueillie. — Tels étaient les propos du duc de Bourgogne ; à quoi le duc de Berri répondait que c’était trop attendre, et que puisque les verges étaient prêtes, il fallait s’en servir. Les dix-sept cent mille francs du testament de Clisson tenaient au cœur du duc de Berri, et il ne parlait rien moins que de faire juger le connétable en pleine cour du parlement, nonobstant la vive et sincère amitié que le duc d’Orléans et les barons de France lui portaient. — Clisson savait ces mauvais vouloirs, mais aussi il connaissait ses propres forces ; il voulut prouver au duc de Bourgogne qu’il ne reculait pas devant une disgrâce, et, un matin, il s’en vint trouver Monseigneur en son hôtel d’Artois. Le connétable était à cheval, menant avec lui grand’foison d’écuyers. — Il est introduit chez le duc de Bourgogne, et tout de suite Clisson commence par demander au prince, de l’argent pour payer les dépenses militaires qui concernent sa charge. — À quoi le duc de Bourgogne répondit d’une voix pleine de colère : « Clisson, vous n’avez que faire de vous embarrasser de l’état du royaume, il se gouvernera bien sans vos services. Mais où donc avez-vous pris tout l’argent que vous avez ? vous êtes plus riche à vous seul que moi et mes deux frères. — Puis s’échauffant à sa propre colère : « Sortez ! s’écria le duc de Bourgogne, quittez ma chambre, et qu’on ne vous revoie ! Je ne sais pourquoi je ne vous fais pas crever votre bon œil ! » Resté seul, le connétable courbe la tête sous le poids de cette disgrâce ; puis il rentre silencieux dans son hôtel. — Le soir même, le connétable se sauva à toute bride dans sa tour de Montlhéry, et certes fut-il bien avisé, car sur l’heure les frères du roi avaient donné l’ordre d’arrêter Clisson, et grand fut leur chagrin lorsqu’ils apprirent qu’il était parti. Cependant le duc de Bourgogne et le duc de Berri envoient à Montlhéry un de leurs capitaines et trois cents lances, avec ordre de ramener le connétable mort ou vif ; mais parmi ces lances plus d’une avait marché à la suite de Clisson, et Clisson, averti qu’on était en force pour le prendre, eut le temps de gagner sa bonne forteresse bretonne de Josselin. On fit leur procès à tous les conseillers du roi, le sire de Noviant, le sire de la Rivière, et les autres ; le connétable fut d’abord ajourné à la chambre du parlement de Paris ; au jour désigné, Clisson fut appelé à la porte du palais, sur le perron de la chambre de Messieurs, et comme il n’eut garde de comparaître, il fut banni du royaume de France et déclaré traître à la couronne ; — l’amende étant de cent mille marcs d’argent. — Le condamné restait dépouillé de l’office de connétable. — Sentence inique ! Tout ce que put faire le duc d’Orléans ce fut de refuser à ses oncles de Bourgogne et de Berri sa signature et son adhésion à l’arrêt qui frappait le connétable. — Mais le sire de Clisson ne s’avoua pas vaincu par l’arrêt du parlement de Paris. Cette épée qu’on lui reprend, il refuse de la rendre ; les châteaux confisqués il les garde ; Olivier de Clisson se fie à l’estime que lui porte le peuple de France, à l’amitié du duc d’Orléans, à la bonne volonté du roi qui, dans ses moments lucides, appelle à son aide son ami le connétable dont il avait l’habitude. — Quand le roi Charles VI fit son pèlerinage au Mont-Saint-Michel, son premier soin fut de s’interposer dans cette guerre entre Clisson et le duc de Bretagne, qui agitait toute la province ; mais les deux ennemis ne voulaient rien entendre. « Que me veulent ces Français ? disait le duc de Bretagne, qu’ils partent, au nom du diable ! Je n’ai que faire d’eux ! » et pendant même qu’on traitait avec lui, il s’empare par trahison de la Roche-Derrien, un des châteaux de Clisson, et il le fait démolir de fond en comble. Cependant le duc de Bourgogne, qui n’aimait pas ces guerres de prince à sujet, avait résolu de réconcilier Clisson et le duc de Bretagne. Pour ce faire, le duc de Bourgogne arrive, vers la mi-octobre jusqu’à Ancenis, menant avec lui non pas tout à fait une armée, mais une suite considérable, à savoir : deux cents hommes d’armes et nombre suffisant d’arbalétriers, sans compter de beaux et nombreux présents pour le duc de Bretagne, les riches tapisseries de la Flandre, les vins généreux de son duché de Bourgogne ; enfin un traité de paix fut conclu entre le duc et le connétable, le duc ne pouvant plus résister dès que son cousin de Bourgogne lui retirait son aide et appui. En conséquence, Jean IV fait écrire au sire de Clisson une lettre si remplie de bons vouloirs et d’urbanité amicale, que Clisson lui-même ne pouvait en croire ses yeux.
Clisson, redoutant et à bon droit quelque piége caché sous cette amitié inattendue, répondit qu’il ne se rendrait à l’invitation du duc, que si le prince lui livrait en otage son fils aîné ; à quoi Montfort, sans hésiter, donne l’otage précieux que Clisson lui demande ; mais quand il vit arriver dans sa forteresse le fils de son ancien compagnon d’armes, l’héritier de la couronne de Bretagne, Olivier de Clisson se sentit touché jusqu’au fond de l’âme ; le noble chevalier ne voulut pas le céder en générosité à son souverain, et lorsque, le lendemain, le sire de Clisson, pour obéir à l’invitation du duc de Bretagne, se rendit au lieu du rendez-vous (près de Rhedon, 30 octobre 1395), le connétable parut, tenant par la main le fils et l’otage de Montfort ; la paix fut faite, elle fut durable. Quoi d’étonnant ? elle avait commencé par un acte de confiance et de loyauté !
Cependant, après avoir célébré à Paris les noces de son fils aîné avec Jeanne, fille de Charles VI, roi de France, — deux enfants, — Jean IV se rendit à Saint-Omer. Étaient de ce voyage le roi de France Charles VI et Richard II, roi d’Angleterre. Le duc, par une délicatesse toute chevaleresque, confia à Olivier de Clisson, avec la garde de ses états, la garde de sa femme et de ses enfants. Ce fut seulement durant ce voyage des deux rois, que l’Angleterre consentit à rendre au duc de Bretagne la ville de Brest qu’elle occupait depuis si longtemps. — Peu de temps après, au château de Nantes, et d’une mort imprévue, à l’instant même où il possédait sans conteste ce duché de Bretagne qu’il avait acheté par tant de hasards, mourut le duc Jean IV. Il avait été marié trois fois : à Marie, fille d’Édouard II ; à Jeanne, fille de Thomas Rolland, comte de Kent ; à Jeanne, fille de Charles le Mauvais, roi de Navarre. Jeanne de Navarre, la seule des quatre duchesses de Bretagne qui eût laissé des enfants, avait donné à son mari quatre fils : Jean V, Arthur II, Gilles et Richard. Clisson, maintenant que Jean IV était mort, devait faire valoir les droits de son gendre à la couronne ducale. Ces droits de l’héritier de la maison de Blois, qui donneront tant d’inquiétude aux ducs de Bretagne avant peu, quand le roi Louis XI s’en sera rendu l’acquéreur à son tour, ne pouvaient être valables qu’avec le consentement des barons de la Bretagne. Le duc d’Orléans lui-même, à la tête d’une armée française, était venu jusqu’à Pontorson pour attendre la décision des états ; les états déclarent d’une voix unanime que la couronne de Bretagne appartient sans conteste aux princes de la maison de Montfort ; la mort leur a enlevé Jean IV, mais ils répondent à cette heure de la vie et de la couronne du jeune duc Jean V ; ils promettent de lui être bons, fidèles, dévoués, tuteurs et gardiens, et quand il aura l’âge d’homme, Jean V ira lui-même à Paris pour prêter foi et hommage au roi de France. L’arrêt était formel, la décision sans réplique ; Olivier de Clisson comprend qu’il faut remettre à un autre jour les prétentions de son gendre et de sa fille sur le duché de Bretagne ; les Français qui étaient venus pour soutenir au besoin la cause de la maison de Blois, se retirèrent sans aller plus avant.
Nous rencontrons ici une bataille gagnée sur la mer, par les Bretons, contre les Anglais. La guerre maritime fut toujours, pour les Anglais, la guerre véritable, sérieuse ; c’est surtout par la mer que les Anglais faisaient subir mille maux à la France. Aussi les plus habiles et les plus prévoyants parmi les seigneurs de France, de Bretagne, de Normandie, attaquèrent l’Anglais sur son véritable élément, la mer. À chaque instant nous rencontrons quelqu’une de ces entreprises partielles, qui ressemblent, non pas à la guerre d’un grand peuple contre un grand peuple, mais à la tentative aventureuse de quelque hardi pirate. En Normandie, les sires de La Roche-Guyon, de Martel et d’Acqueville, à la tête de deux cents voiles, et sans prendre congé de personne, s’en vont chercher fortune sur les côtes d’Angleterre. Ils abordent dans l’île de Portland et tombent entre les mains des Anglais, qui les accablent sous le nombre. Parmi les seigneurs de Bretagne que poussait l’instinct maritime, il faut placer au premier rang les sires de Chateaubriand, de Clisson, de La Jaille, Tanneguy Duchâtel et son frère Guillaume ; ils comprenaient que le vaisseau couvre la patrie mieux qu’une armée ; ils avaient l’instinct de ces grandes forces qui font les nations puissantes et riches. Ce combat du cap Saint-Matthieu fut gagné par le sire de Penhouët, amiral de Bretagne, à la tête de six cents vaisseaux de guerre ; aussitôt qu’ils eurent découvert les voiles anglaises, les Bretons voulurent marcher à l’escadre ennemie, mais l’amiral remit le combat au lendemain. La nuit fut bien employée ; protégés par une ombre propice, les Anglais s’étaient retirés dans la Manche ; les Bretons, pour leur couper toute retraite, avaient divisé leur flotte en deux escadres : la première escadre resta sous le commandement de Penhouët, l’autre fut dirigée par Guillaume Duchâtel. Les Anglais, arrêtés dans leur marche, partagèrent, comme avaient fait les Bretons, leur flotte en deux divisions. Les Bretons engagent le combat, sans s’inquiéter des forces de l’ennemi ; le combat dura six heures. Après six heures d’une lutte acharnée, les deux escadres bretonnes se réunirent en un seul corps de bataille, et l’action recommença avec une nouvelle furie. À la fin, les Anglais succombèrent. Quarante vaisseaux et deux mille prisonniers furent conduits à Brest, au milieu des cris d’enthousiasme des populations rurales, accourues sur les côtes, pleines de joie et d’orgueil.
BREST.
Cette victoire remportée par les marins de la Bretagne fut le prélude d’une lutte implacable entre les deux peuples, et de sanglants triomphes pour les Bretons. Excités par la haine nationale qui n’avait jamais cessé d’exister contre les Saozons (Saxons, Anglais), les Bretons allèrent brûler la ville de Plymouth, et leurs vaisseaux revinrent dans les ports de Bretagne, chargés de trophées et de butin. En ce temps-là, les marins bretons étaient devenus la terreur des habitants de la côte opposée, que les escadres anglaises étaient impuissantes à défendre. Mais enfin ce n’était pas l’habitude des Anglais de voir la guerre descendre sur leurs rivages, d’assister immobiles à l’incendie de leurs cités, à la dévastation de leurs campagnes, de céder à leurs voisins, l’empire des mers. Une flotte formidable aborda aux rivages de l’Armorique ; les Bretons, qui ne s’attendaient pas à cette vive attaque, perdirent quatre-vingts vaisseaux. Saint-Matthieu et Penmarch sont vigoureusement assaillis ; le ravage est complet, le pillage est sans frein, la désolation était grande, grande fut la colère ; un cri de rage retentit dans la Bretagne : vengeance ! mort aux Saxons ! — À l’instant même, deux mille hommes sont embarqués et prennent terre près de Darmouth. La fortune, cette fois encore, trompa le courage de ces vaillants hommes ; enveloppés par une armée de six mille Anglais, les Bretons se défendirent avec un indomptable courage ; ils furent écrasés, mais non pas sans avoir jonché le champ de bataille de quinze cents cadavres ennemis.
Au nombre des morts qu’ils laissaient sur la place, les Bretons pleuraient surtout le frère de Tanneguy Duchâtel, un des plus vaillants chevaliers du royaume de France, et celui-ci résolut de venger son frère. Suivi de nombreux vaisseaux et de quatre cents gentilshommes bretons, Tanneguy Duchâtel s’en vient mettre le feu à la ville de Darmouth ; bientôt la ville entière est en cendres ; les Bretons remontent sur leurs navires à la clarté de cet incendie, dont le reflet lugubre se prolonge au loin dans la mer, et Tanneguy Duchâtel, triomphant et vengé, ramène avec lui un immense butin.
Àla mort de son père, Jean de Montfort, Jean V, le fils et l’héritier du duc de Bretagne, avait onze ans à peine ; le jeune prince resta d’abord sous la tutelle de sa mère et sous la garde des barons de Bretagne ; mais bientôt la veuve de Jean IV (1402) devint, en secondes noces, la femme de Henri IV, roi d’Angleterre ; de ce mariage, dont les suites pouvaient être si funestes au repos des peuples, la France s’inquiéta à ce point que le duc de Bourgogne, l’oncle du roi Charles VI, s’en vint tout exprès dans la Bretagne, pour y contre-balancer l’influence anglaise. Ce duc de Bourgogne, c’est Philippe le Hardi. Les barons et les évêques de Bretagne, et la duchesse de Bretagne elle-même, bien que la femme d’un roi anglais, acceptèrent pour le jeune prince Jean V la tutelle du duc de Bourgogne, et celui-ci amena à la cour de France, le duc Jean et deux de ses frères. — Quatre ans plus tard, il avait quinze ans, le duc Jean V fut déclaré majeur, et il revint en Bretagne avec sa jeune femme, la fille du roi de France. Clisson, Tanneguy Duchâtel, le maréchal de Rieux, se pressèrent autour du jeune duc de Bretagne. — C’est l’heure funeste de la révolte des princes, des partis qui déchirent le royaume de France, des Bourguignons et des Armagnacs, des Anglais qui s’agitent, regardant la France comme une proie assurée. — Hélas ! la journée d’Azincourt n’est pas loin. — Dans ces tumultes, le duc Jean V resta fidèle à la France ; il fit ses premières armes contre les Anglais, qui avaient opéré une descente près de Brest ; pour cette guerre nationale, le jeune prince avait fait un appel énergique à la noblesse du duché, et cette vaillante phalange avait dignement répondu ; l’énergie de ces braves gens força les Anglais à s’embarquer de nouveau.
Cette campagne était à peine achevée, que la guerre civile, triste résultat de l’ambition de quelques vassaux puissants, désola de nouveau l’Armorique. Olivier de Clisson se révolta contre le fils, comme il s’était révolté contre le père. Pour forcer à la soumission ce sujet rebelle, Jean V vint l’assiéger dans son château de Josselin. Clisson, retenu au lit par une maladie dangereuse, obtint la levée du siége au prix de cent mille francs, que la mort ne lui permit pas d’acquitter. L’illustre compagnon de Duguesclin mourut, en effet, le 22 avril 1407. Robert de Beaumanoir avait été chargé par Olivier, peu de temps auparavant, de remettre au roi de France cette épée de connétable qui passera tout à l’heure, entre les mains d’un prince de la maison de Bretagne.
Le comte de Penthièvre, gendre du connétable de Clisson, était mort quelques années avant son beau-père. Restée veuve, mais convaincue qu’elle sera un jour duchesse de Bretagne, — vain espoir ! — Marguerite de Clisson, aussitôt que la mort eut emporté son père le connétable, recommença les hostilités contre le duc Jean V. Pour soutenir cette guerre, hardiment commencée, la comtesse de Penthièvre avait fait alliance avec le duc de Bourgogne ; déjà le duc de Bourgogne avait donné sa fille à l’héritier de Penthièvre, et il devait nécessairement encourager les prétentions de la maison de Blois. Sans plus attendre, la dame de Penthièvre, nonobstant toutes remontrances des états de Bretagne, fit mettre ses places en état de défense, et refusa net de se soumettre à l’autorité de Jean V, son légitime souverain.
Sur l’entrefaite, des événements de la nature la plus grave s’étaient accomplis au royaume de France. Les princes du sang royal, avides accapareurs des plus riches apanages, maîtres absolus de domaines nombreux, dans lesquels ils exerçaient tous les droits des anciens seigneurs féodaux récemment dépossédés, se servaient, les uns contre les autres, des soldats levés pour la-défense du trône ; ils dépouillaient ce royaume aux abois pour satisfaire à leurs passions, à leurs vengeances personnelles ; la France était en pleurs, elle était à l’encan : c’était à qui volerait un lambeau sanglant de ce royaume, déchiré par les factions. Heureux encore, dans cette misère, le royaume de France d’avoir à sa porte, non plus le duc Jean IV, allié naturel des Anglais, mais un jeune homme élevé en France, allié de la France, marié à une princesse française ; du parti qu’allait prendre ce jeune homme, entre les factions de Bourgogne et d’Orléans, une grande question allait dépendre. — En effet, la querelle de ces deux maisons, Orléans et Bourgogne, a pensé perdre la France ; la France fut partagée également entre celui-ci et celui-là ; le duc de Bourgogne, plein d’ardeur, brillant, éloquent, passionné, furieux ; le duc d’Orléans, plein de grâces, d’esprit, de gaieté, l’ami des poëtes, des belles dames, des artistes. Le duc de Bourgogne, le premier, donna le signal du crime ; il fit assassiner le duc d’Orléans (23 novembre 1407), et le peuple de Paris applaudit au crime de Jean sans Peur. Paris aimait son pauvre roi malade, insensé, mais Paris portait une haine violente aux lâches et aux ambitieux qui abusaient de la maladie du malheureux prince. Celle-là surtout, la reine adultère et déshonorée, Isabeau de Bavière, régente indigne du grand rôle auquel semblait la réserver la maladie du roi son maître, le peuple la couvrait d’ironie et d’insultes. Attaquée dans Paris par les amis du duc de Bourgogne, la reine se mit à implorer l’assistance de son gendre, le duc de Bretagne ; et le duc Jean V, en témoignage de ses rancunes contre le duc de Bourgogne, l’allié des Penthièvre, se hâta d’aller trouver à Melun sa belle-mère, qu’il ramena en souveraine à Paris.
Châteaugiron, qui commandait l’avant-garde de l’armée bretonne, portait pour devise sur ses drapeaux : « Pensez-y ce que vous voudrez ! » Les Parisiens, dévoués au parti bourguignon, éclatèrent en murmures quand ils virent les enseignes qui portaient cette devise, plantées aux portes du Louvre. Soudain les mécontents, que la nuit couvre de son ombre, prennent les armes, les chaînes sont tendues, les barricades s’élèvent menaçantes, le duc de Bretagne avait déjà rangé ses troupes en bataille, déjà on allait en venir aux mains, lorsque le prévôt des marchands et les échevins se rendirent auprès du prince, et le calmèrent par leurs soumissions.
Du séjour du duc de Bretagne à Paris, la reine Isabeau avait profité pour faire instruire le procès du duc de Bourgogne, assassin du duc d’Orléans. Si l’arrêt était juste, le châtiment fut sans force. À l’instant même où il était condamné comme meurtrier d’un prince de sa maison, le duc de Bourgogne écrasait sans miséricorde ni pitié la révolte des Liégeois, et, du même pas, il marchait sur Paris, à la tête d’une puissante armée. Cette fois encore, la reine Isabeau est obligée de s’enfuir, ses partisans la suivent dans sa fuite ; Jean V et ses Bretons accompagnent la régente et le roi Charles VI jusqu’à Tours. Plus que jamais, la France est prête à s’écrier : Charles le Sage, et vous, Bertrand Duguesclin, où êtes-vous ?
De ces dissensions et du triomphe de Bourgogne vivant, sur d’Orléans assassiné, Jeanne de Clisson, que le souvenir de Jeanne de Montfort empêchait de dormir, profitait cependant pour remettre en lumière contre le duc Jean V, les prétentions de la maison de Blois au duché de Bretagne. Le duc de Bourgogne avait prêté quelques soldats à la fille de Clisson ; de son côté, Jean V avait envoyé des sergents pour ajourner la princesse Marguerite ; ces sergents, dans leur dévouement empressé, portent là main sur la dame de Clisson ; Les domestiques de la comtesse les chassèrent à coups de hallebarde, et même deux ou trois restèrent sur la place. — Par devant les barons du duché, le duc de Bretagne fit condamner Jeanne de Clisson pour crime de félonie ; ses terres, confisquées au préalable, furent ouvertement attaquées, et, comme la noblesse bretonne s’inquiétait de cette expédition, Jean V (toujours l’Angleterre !) appelle à son aide les soldats de l’Angleterre. Voilà donc la guerre civile qui recommence, et, cette fois encore, elle est poussée avec acharnement. Guingamp, la Roche-Derrien, Châteaulin (sur Trien), furent pris et presque entièrement démolis. La comtesse Marguerite, accablée par l’Anglais, en appela à l’intervention de la France. De part et d’autre on nomma des arbitres ; Jean V choisit pour ses arbitres le roi de Navarre et le duc de Bourbon ; Marguerite choisit le roi de Sicile et le duc de Berri. La conférence se tint à Gien. Les Penthièvre furent reconnus bien et dûment déchus de leurs droits à la couronne ducale et renvoyés au traité de Guérande ; grande douleur pour Jeanne de Clisson, mais comment faire ? Il fallait attendre, elle attendit. De son côté, le jeune duc de Bretagne se défendait en homme habile et sage, refusant de se mêler aux brigues, aux intrigues, aux ambitions environnantes ; sa grande ambition, c’était de donner un peu de repos et de bonheur à son peuple ; son grand travail, c’était de passer, sans trop d’encombres, à travers ces passions brûlantes ; c’était de maintenir l’équilibre entre les maîtres de la France. À ces causes, quand il vit que le duc de Bourgogne allait être écrasé par la ligue du bien public (cette ligue du bien public se retrouvera sous le roi Louis XI), ou, si vous aimez mieux, la ligue des princes, à savoir : les ducs de Berri, de Bourbon et d’Orléans, les comtes d’Alençon, de Clermont et d’Armagnac, — le duc de Bretagne prit parti pour son cousin de Bourgogne, pendant qu’Arthur de Richemont, moins prudent et moins sage que son frère le duc Jean V, amenait à l’armée coalisée, seize cents hommes d’armes bretons.
Certes, la France, ainsi divisée, sans roi, sans gouvernement, sans honneur, paraissait une proie trop facile pour que ces mêmes Anglais qui se rappelaient Édouard III, le prince Noir, Lancastre, et les deux victoires de Poitiers et de Crécy, n’eussent pas le plus vif désir de recommencer, en France, des conquêtes interrompues depuis le règne de Charles V. Henri IV avait laissé, en mourant, le trône à son fils Henri V, et ce nouvel héritier de l’Angleterre, voyant qu’enfin l’Angleterre était redevenue obéissante à son roi, tourna les yeux vers le royaume de France, déchiré par des factions implacables et privé de gouvernement depuis la maladie de Charles VI.
Ce sont là de grandes misères à raconter ! Avant toute déclaration de guerre, le roi d’Angleterre fit demander en mariage la fille du roi de France ; il exigeait que la dot de la princesse se composât des provinces cédées, autrefois par le roi Jean à l’Angleterre, c’est-à-dire la Normandie, la Guienne, l’Anjou, le Maine et la Touraine. — Naturellement, la proposition parut peu acceptable, et ce fut à peine si la France daigna répondre au roi Henri V. — Au premier refus de la France, le roi anglais débarqua à Harfleur avec toute son armée. — La bataille d’Azincourt met le comble aux malheurs de Crécy et de Poitiers. Une folle présomption, une ardeur mal dirigée, amenèrent, dans cette journée funeste, les mêmes fautes et les mêmes résultats. Oneûtt dit que nous étions incorrigibles. Les capitaines les plus sages voulaient, qu’avant d’en venir aux mains avec les troupes anglaises, on attendît l’arrivée du duc de Bretagne ; et, en effet, le duc Jean V, plein d’ardeur maintenant pour la cause française, accourait en toute hâte à la tête de deux mille hommes d’armes ; il n’était plus qu’à deux journées de marche de l’armée française, et sa présence pouvait tout sauver, mais on eût dit que ces sages conseils s’adressaient aux chevaliers du roi Jean, tant ils furent peu écoutés ; au contraire, les Français se battaient avec d’autant plus de hâte, que les Bretons étaient plus proches. — Le vainqueur d’Azincourt fut le maître de la France. — Il était à Rouen. — Il marchait sur Paris. — Cependant, à Paris même, que faisaient les factieux ? À peine savaient-ils si l’on s’était battu à Azincourt ; ils ne songeaient qu’à s’égorger. Ô ce Paris de Bourguignons et d’Armagnacs ! Ce sont des scènes folles et brutales ; dans une seule nuit, les Armagnacs, les amis du dauphin de France sont égorgés par les Bourguignons, et, si Tanneguy Duchâtel ne l’eût emporté jusqu’à Melun, le dauphin était perdu. Le connétable, le chancelier, les évêques sont égorgés, le massacre dura trois jours ; celui qui était naguère le maître tout-puissant, Armagnac est traîné en lambeaux avec un de ses fils ; on porte sur des piques la tête des enfants : c’est à qui, parmi les gentilshommes alliés de Bourgogne, excitera davantage les fureurs de ce peuple en délire : — Pille et tue ! ainsi criaient les Luxembourg, les Chevreuse, les d’Harcourt ! Un seul prince, dans cette mêlée sanglante, se montra prince, gentilhomme et chrétien, et ce vrai gentilhomme, Richard, le quatrième frère du duc Jean V, sauva, à ses risques et périls, Marie d’Anjou, la femme du dauphin. Au Breton Richard, le dauphin donnait, plus tard, le duché d’Étampes « à notre très-cher et très-amé cousin Richard de Bretaigne, pour plusieurs notables services faits à nous et à notre très-chère et très-amée compaigne, la dauphine du Viennois, laquelle estoit demeurée en grand doupte de sa personne. » Voilà ce que faisait Paris, pendant que la France succombait dans les plaines sanglantes d’Azincourt !
Arrivé trop tard pour prendre sa part dans les dangers de cette journée, le duc de Bretagne voulut au moins chercher quelque moyen d’arrêter ces lamentables divisions. Il y mit son-zèle, son crédit, son dévouement tout entier ; et enfin, ses bons soins, réunis à ceux des légats du saint-siége, déterminèrent le dauphin et le duc de Bourgogne à nommer des plénipotentiaires, pour traiter d’un accommodement. Déjà un traité avait été rédigé, et la France allait échapper à d’effroyables catastrophes ; mais les favoris, maîtres des volontés du dauphin, rejetèrent un accord qui replaçait entre les mains du duc de Bourgogne les rênes d’un pouvoir qu’ils voulaient exercer à leur profit. Le duc de Bretagne, indigné de toutes ces intrigues, abandonna à leurs folies insensées et sanglantes ces ennemis furieux, et il revint dans son duché.
Plus on se battait à Paris, et plus le roi d’Angleterre s’avançait à grandes enjambées. En son chemin, il prenait les villes du royaume de France, et s’y établissait en homme qui désormais n’en doit plus sortir. Il était si près de Paris, qu’on pouvait entendre des remparts de la ville épouvantée, le bruit solennel de cette armée de cinquante mille hommes à qui rien ne résiste. — Que faire alors ? que devenir ? est-il bien temps de s’abandonner aux fureurs civiles ? En présence de cette nécessité cruelle, le duc de Bourgogne et le dauphin prennent enfin la résolution d’établir un peu d’ordre dans ces discordes, sinon Paris est perdu.
La première entrevue des deux rivaux eut lieu à Pouilly-le-Fort, entre Melun et Corbeil. Les deux princes, en se retirant, étaient convenus de se revoir, un mois après, à Montereau. Ils furent l’un et l’autre exacts au rendez-vous. Mais, pendant que le duc de Bourgogne et le dauphin disputaient entre eux avec une aigreur naturelle à des hommes depuis tant d’années rivaux acharnés, Tanneguy Duchâtel, indigné de quelques paroles trop hardies échappées au duc de Bourgogne, saisit sa hache et il étend le prince à ses pieds.
Ce crime imprévu, cette vengeance stérile, porta à leur comble les maux de la France. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, et la reine Isabeau de Bavière, poussée par la haine violente qu’elle portait à son fils, acceptent, à comble de honte ! la royauté des Anglais. Par le traité d’Amiens (17 avril 1423), il est convenu que le roi d’Angleterre, Henri V, devient le mari de la propre fille de Charles VI. Lui-même, Henri V, tant que vivra le roi son beau-père, il sera régent de France, et quand Charles VI aura rendu à Dieu cette âme troublée, l’Angleterre et la France, — deux royaumes ! — n’auront qu’un seul et même roi ! — Par ce traité, l’héritier de la France, le fils de tant de rois, le dauphin, reste à jamais chassé du trône de ses pères. — Mais, Dieu soit loué ! Henri V est mort quelques jours avant Charles VI, afin, sans doute, qu’on ne pût pas écrire sur la tombe d’un seul homme : — Roi d’Angleterre et de France !
Pendant que le triste royaume de France était en proie à ces calamités, pendant que Lahire, Richemont, Dunois, Xaintrailles, valeureux champions de cette France privée de Duguesclin et d’Olivier de Clisson, attendent encore le secours qui leur doit venir d’en haut l’arrivée de Jeanne d’Arc, la Bretagne, heureuse sous le sceptre pacifique de son prince, voyait son commerce renaître et ses plaines incultes se couvrir de riches moissons. De tous côtés les plus malheureuses familles abandonnaient cette France trop faible pour les protéger, trop pauvre pour les nourrir ; trente mille familles de l’Anjou, de la Touraine, de la Normandie, vinrent s’établir dans la haute Bretagne. L’Armorique, arrivait ainsi, a toute l’importance d’un royaume habilement et heureusement gouverné, lorsqu’un événement imprévu vint interrompre le cours de cette éphémère prospérité.
Jean V, si dévoué naguère à la cause française, avait fini, à force de dégoûts et de mauvais traitements de la part de ses alliés, par oublier qu’il était le vassal et le gendre de Charles VI, qu’il était le beau-frère de Charles VI ; peut-être aussi Jean V eut-il peur de se mêler aux destinées de cette France qui semblait perdue. Charles VII, au contraire, croyait à la bonté de sa cause ; quelque chose lui disait que la France et le trône ne pouvaient pas disparaître ainsi dans l’abîme ; et comme il lui fallait appui de la Bretagne, il résolut de placer la couronne ducale sur la tête d’un allié et d’un ami. Rien n’était plus facile, grâce aux rivalités anciennes ; les Penthièvre étaient là toujours, rêvant à la succession des comtes de Blois. Charles VII, par lettres revêtues de son sceau, s’engagea à rendre aux Penthièvre le duché de Bretagne, s’ils parvenaient, de leur côté, à s’emparer de la personne de Jean V. Marguerite de Clisson, qui n’eût pas reculé devant un crime plus grand, accepta volontiers cette complicité malheureuse avec le roi de France. À vrai dire, l’entreprise était difficile ; le duc de Bretagne était aimé, et par conséquent bien gardé. On eut recours à la ruse, la pire des trahisons. Le comte de Penthièvre, Olivier, se rend au château de Nantes dans l’attitude d’un suppliant. Il voulait, disait-il, rentrer dans les bonnes grâces du duc de Bretagne. Le duc reçoit ce jeune homme avec grande amitié, et bien plus, il accepte la fête à laquelle l’invite la dame de Clisson dans sa terre de Chantoceaux. De grands préparatifs ont annoncé à l’avance cette heureuse Journée ; la chasse sera brillante, le festin splendide : le bal appelle les plus belles et les plus jeunes dames de la contrée, et l’on dit que Jean V ne les haïssait pas. — Le prince, sans défiance, accepte l’invitation des Penthièvre. On était au mois de février (1419). Le duc partit de Nantes avec son frère Richard, le maréchal de Bretagne, Bertrand de Dinan, plusieurs seigneurs de sa cour, et une faible escorte. La chevauchée du premier jour fut pleine de gaieté et de saillies. Le lendemain, arrivé au pont de la Troubarde, le prince mit pied à terre. Les planches du pont avaient été déclouées à l’avance, et la suite du comte de Penthièvre les jeta dans la rivière dès que Jean V eut passé, afin de séparer le prince de son escorte. Le duc regardait faire, jugeant que tout cela était badinage, lorsque Charles de Penthièvre, frère du comte, sortit d’une embuscade à la tête d’une troupe de cavaliers et barra le passage à son souverain. Au même instant accourait Olivier de Penthièvre, et portant les mains sur Jean V, il lui déclara qu’il était prisonnier du dauphin. — Désormais, pour condition de sa liberté, le duc Jean V doit renoncer à la couronne de Bretagne !
La trahison était lâche, abominable, sans excuse, sans rémission. Olivier de Clisson, prisonnier de Jean IV, et jeté dans la tour de l’Hermine, n’avait pas songé à une pareille revanche. Le duc, les yeux bandés et la jambe droite attachée à l’étrier de son cheval, fut conduit à Palluan, entre deux épées nues ; trois jours après, il fut transféré, avec son frère, à Chartreaux, et renfermé dans une des tourelles du château. Le soir même, il reçut la visite de Marguerite de Clisson et de la jeune comtesse de Penthièvre, digne du sang de Bourgogne qui coulait dans ses veines et montait à son regard. Aux questions du prince, ces deux femmes répondirent par les plus énergiques menaces. Cette dame de Clisson portait tant de conviction et d’énergie dans sa parole, elle rappelait avec tant d’audace l’infâme guet-apens dont son père le connétable avait été victime sous le règne de Jean IV, il y avait déjà trente-trois ans, elle était si complétement devenue la femme et la mère des princes de la maison de Blois, que le duc de Bretagne eut peur. Il s’humilia sous la main et sous la menace de la comtesse ; il demanda la vie, disant « qu’il ne challoit de sa position de seigneurie, pourvu qu’il ait la vie sauve. » L’impitoyable Marguerite, sans répondre à cette humble prière, sortit de la tour en récitant d’une voix lugubre ce verset menaçant : « Deposuit potentes de sede. » — Elle se croyait duchesse de Bretagne à son tour !
Àcette affreuse nouvelle que son mari était le prisonnier des Penthièvre, la jeune duchesse de Bretagne est saisie d’une vive douleur ; le duché s’indigne, les états s’assemblent dans une sympathie spontanée. Devant cette réunion des plus grands seigneurs de ce duché au désespoir, paraît la duchesse de Bretagne, la fille d’un roi de France. Elle se présente, les yeux baignés de larmes et montrant ses deux enfants orphelins du vivant de leur père, elle fait un appel pathétique à la générosité et au courage de ses Bretons. La cause de cette épouse, de cette mère, était gagnée à l’avance ; à sa voix, les épées sortent du fourreau, les capitaines montent à cheval ; pas une forteresse des Penthièvre qui ne soit attaquée, à l’instant même, par cinquante mille hommes à la fois. Telle était l’horreur inspirée par le lâche attentat de Jeanne de Clisson et de ses fils, que même les gentilshommes bretons qui se trouvaient dans les pays étrangers s’en revinrent aussitôt dans leur patrie pour prendre part à la guerre. Guingamp, la Roche-Derrien, Jugon, Broons, Châteaulin et beaucoup d’autres places sont assiégées. Quand il se vit traqué de toutes parts, et désormais impuissant à toucher cette couronne qui lui brûlait les mains, le comte de Penthièvre s’abandonna à la plus violente fureur ; l’œil en feu, l’insulte à la bouche, l’épée à la main, il se précipite dans la prison du duc de Bretagne, lui jurant ses grands dieux qu’il sera coupé en morceaux s’il ne fait lever le siège de Lamballe ! La menace était sincère ; Jean V, accablé de tant de nuits sans sommeil, de tant de jours sans espoir, traîné de cachots en cachots, attaché, par le froid et la neige d’un rude hiver, à la porte des hôtelleries, où ses gardiens se reposent en buvant, eut encore la faiblesse de donner tous les ordres qu’on lui dictait !… Les Bretons n’avaient garde d’obéir. Ils s’emparèrent du château de Lamballe et le firent démolir ; Broons fut rasé ; Guingamp, la Roche-Derrien, Jugon, forcées de capituler ; Chantoceaux même allait se rendre au comte de Penhouët ! La Bretagne, la Bretagne soulevée voulait son prince ; elle le voulait vif ou mort ; ajoutez que dans Chantoceaux même étaient renfermées Marguerite de Clisson et la femme du comte Olivier de Penthièvre, otages du duc Jean V, À la fin, poussé au bout par l’indignation de ce peuple qui redemande son prince et son père, le traître recule devant sa trahison ; Penthièvre, épouvanté, rendit leur souverain aux soldats de la Bretagne : on relâcha sa mère, on relâcha sa femme, on rasa la forteresse, et il resta accablé de la honte d’une trahison inutile. — À l’aspect de son duc bien-aimé qui lui était rendu, la Bretagne se remplit de cris de joie. Dans sa prison, le duc Jean V avait fait à Notre-Dame et à saint Yves un vœu qu’il s’empressa d’acquitter. Il se plaça, armé de pied en cap, dans l’un des plateaux d’une balance, et fit charger le plateau opposé, jusqu’à ce qu’on eût atteint le poids de trois cent quatre-vingts marcs d’argent et sept onces d’or. Il donna également à saint Yves son pesant d’argent ; et telle était cette âme sincère et facile au pardon, que, bien loin de songer à tirer vengeance de l’horrible conduite des Penthièvre, Jean V leur voulut faire grâce de la vie et de la ruine, à cette condition qu’ils viendraient lui demander miséricorde et merci en présence des états. — Et les Penthièvre acceptèrent d’abord cette humiliation méritée. Ils l’avaient juré ! Marguerite de Clisson, Jean et Guillaume, ses dignes enfants, devaient se confesser, en présence des barons, d’avoir traîtreusement pris et constitué prisonnier le duc Jean ; ils devaient demander pardon, grâce et miséricorde au duc lui-même, séant en son parlement tenu à Nantes, le 16 février 1424. — Ils avaient même donné, pour otage de leur repentir et contrition, leur jeune frère Guillaume… cependant le courage de cette honte dernière leur manqua, et à l’heure de l’humiliation solennelle, ils refusèrent de comparaître. — C’en était trop ! — La patience du prince était à bout. — Olivier, Charles et Jean de Blois, et Marguerite de Clisson, leur mère, furent condamnés à avoir la tête tranchée : leurs biens, meubles et héritages confisqués, et dégradés de tout honneur et des armes et noms de Bretagne. — Pour mettre le comble à la misère de cette maison, le dauphin, disons maintenant le roi de France, qui avait poussé la comtesse de Clisson à la révolte, l’abandonnait, elle et ses ennemis, aux vengeances des seigneurs de Bretagne. Bien plus, le roi de France signait à Sablé (le 8 mai 1421) un traité d’alliance avec le duc Jean V, contre ses cousins Charles et Olivier de Blois, confisquant même les biens que ceux-ci avaient en France. Abandonnés à eux-mêmes, les Penthièvre furent écrasés et dépouillés sans pitié. Toutes leurs forteresses, en Bretagne et dans le bas Poitou, furent prises, et pour la plupart rasées et démolies. Les coupables cherchèrent leur salut dans la fuite, laissant leur jeune frère en prison, victime innocente sacrifiée à la déloyauté du reste de sa famille. Ce prince, dit l’histoire, versa tant de larmes dans les diverses forteresses qu’il habita pendant vingt-sept ans, qu’il y perdit les yeux. Ces belles terres furent distribuées, par le duc de Bretagne, à ses libérateurs : de Rohan, Guéménée, Rieux, Chateaubriand.
Cependant le traité d’Arras, qui, malgré le vœu de la nation et les lois fondamentales de l’État, appelait un étranger à régner sur la France, avait été suivi du traité de Troyes. Ce traité de Troyes confirmait toutes les clauses du traité précédent, et d’abord, le duc de Bretagne refusa d’y souscrire ; cette conduite était dictée par l’honneur. Vassal et gendre du roi Charles VI, beau-frère du roi Charles VII, pair de France, le duc de Bretagne ne devait pas avoir d’autre parti que le parti de la France, attaquée et perdue. Longtemps il avait paru hésiter entre les divers partis qui se divisaient la nation, l’hésitation ne lui était plus permise en présence des Anglais. Son rôle était beau, son rôle pouvait être illustre. Jean V ne sut pas obéir jusqu’à la fin à sa première inspiration, qui était bonne et loyale. — Tout d’un coup nous le voyons, non pas sans douleur, signer le traité de Troyes, qui faisait du roi de France le roi de Bourges ! — L’histoire, bienveillante pour le duc Jean V, explique cette trahison en disant que le duc de Bretagne se vengeait de Charles VII, qui le voulait assassiner. — Mauvaise excuse ! Il ne s’agissait pas de Charles VII, il s’agissait de la France !
On dit encore, et cette excuse n’est pas meilleure, que le duc Jean V fut précipité dans ces changements qui ne sont pas à sa gloire, par le dévouement qu’il portait à son frère, celui qui devait être connétable de France, Arthur de Richemond. Il s’agissait d’arracher Richemond aux prisons de l’Angleterre, et, pour la rançon de son captif, l’Angleterre, exigeait l’adhésion du duc de Bretagne au traité de Troyes. Ce noble frère du duc de Bretagne, Richemond, a gagné sa bonne part dans les hommages qui reviennent aux vaillants capitaines du roi Charles VII, pour avoir sauvé la France ; son nom est le premier qui se lise tout d’abord dans la liste glorieuse de ces intrépides combattants : Dunois, Lahire, Xaintrailles, Illiers, Barbazac, Ambroise de Loré, dignes compagnons du roi Charles VII. — Il nous est donc impossible, bien que le temps nous presse, de ne pas donner une place, dans ce livre, au troisième connétable que la Bretagne ait fourni à la France dans l’espace de si peu d’années, au connétable Arthur de Richemond.
« Cy commence la chronique de très-hault et très-excellent prince de bonne mémoire, Artus, troisième de ce nom, extrait de la noble lignée royale et ducale de Bretaigne, en son vivant, comte de Richemond, seigneur de Parthenay, connestable de France, et à la fin de ses jours, duc de Bretaigne, comte de Montfort et de Richemond ; qui régna trop petit en Bretaigne, car il ne fut due que quinze mois. — Il fut fils du bon duc et vaillant le duc Jehan, qui gaigna et recouvra son pais de Bretaigne à l’espée. — Il naquit l’an de grâce 1393, et fut traité et nourry ainsi qu’il appartient à fils de si noble lignée et maison. » — Guillaume Gruel raconte que lorsque le duc de Bourgogne emmena à Paris le jeune duc de Bretagne et ses deux frères, il fallut tenir par la bride le cheval du petit comte de Richemond. — Il fit ses premières armes contre le duc de Bourgogne, pour messeigneurs d’Orléans et de Berri, en compagnie de très-notables gens : le vicomte de la Belière, messire Armel de Châteaugiron, messire Eustache de La Houssaye, messire Alain de Beaumont, et messire Guillaume Delaforest.
« L’an 1415, monseigneur de Richemond mit le siége à Parthenay, et, pour aller secourir le roy et le royaume, se leva de son dit siége, pour tirer la part où les Anglois tireroient. — Et du païs de Bretaigne y avoit bien cinq cents chevaliers et escuyers, entre lesquels estoient le sire de Combour, messire Bertrand de Montauban, messire Jehan de Coëtquen, messire Geoffroy de Malestroict, Guillaume Le Veer, Olivier de La Feuillée, Édouard de Rohan, et le seigneur Du Buisson, qui portoit la bannière. Et tira notre dit seigneur de Richemond sur la rivière de Somme, pour se joindre aux seigneurs lesquels faisoient leurs assemblées pour combattre les Anglois ; entre lesquels étoient messeigneurs d’Orléans ; de Bourbon, le connétable d’Albret, de Brabant, de Nevers, d’Eu, et le maréchal de Boucicaut. »
L’affaire d’Azincourt est du mois d’octobre : « Et fut le duc de Clarence, frère du roy d’Angleterre, abattu à coups de hache, et le roy son frère vint mettre le pied sur luy, de peur qu’il fust tué, et eut un tel coup sur sa couronne, qu’il fut abattu sur le genouil. Et deux autres, qui étoient habillés proprement comme le roy, furent tuez, et l’oncle du roy, le duc d’Exeter, fut tué, et moult d’autres. — Toutefois assez fort après, en peu d’heures, ainsi comme Dieu, qui est maistre des batailles, voulut que nos gens fussent déconfits, et morts, et prins, et en fuite, lesquels estoient dix cents hommes d’armes ; et le roy d’Angleterre avoit bien de onze à douze cents combattants. Et là furent prins messeigneurs d’Orléans, de Bourbon, et monseigneur de Richemond, qui fut tiré de dessous les morts, et un peu blessé, et fut cognu à sa cotte d’armes, qui estoit toute sanglante, et furent tuez deux ou trois sur luy, puis fut mené au roy d’Angleterre, qui en fut plus. Joyeux que de nul des austres. Pourtant furent prins, à cette journée, messeigneurs d’Eu et de Vendôme, et plusieurs autres seigneurs et capitaines ; et y eut de morts, messeigneurs d’Alençon, de Brabant, de Nevers, d’Albret, de Bar ; et soubs la bannière de monseigneur de Richemond et de sa compagnie, moururent monseigneur de Caubour, messire Bertrand de Montauban, Jean de Coëtquen, Geoffroy de Malestroict, de Châteaugiron, de Laforest, Guillaume Le Veer ; et entre les prisonniers furent : messires Édouard de Rohan, Olivier de La Feuillée, Jehan Giffard, le seigneur Du Buisson. Et le lendemain se partit le roy d’Angleterre, et s’en alla à Calais, et emmena les prisonniers, et de là s’en alla en Angleterre. Et ne demeura avec, monseignéur de Richemond, sinon un varlet de chambre nommé Janin Catuyt. Aussitôt après que ils furent à Londres, la royne (la duchesse de Bretagne, mariée en secondes noces au roi d’Angleterre), mère du dict comte de Richemond, demanda congé au dict roy d’Angleterre de veoir son fils qui estoit prisonnier, et le roy le luy accorda. Et les gardes du dict seigneur l’amenèrent devers la royne sa mère, laquelle quand elle sceut sa venue, elle mist une de ses dames en sa place, qui bien sçavoit parler et le recevoir (en effet, Richemond n’avait pas vu sa mère depuis les premières années de sa tendre enfance), et se mist du rang de ses autres dames, et en mist deux devant elle. Quand le dict seigneur de Richemond arriva, il cuida de la dame que ce fust sa mère, et la salua et luy fieit la révérence ; et la dame l’entretint une pièce, puis luy dist qu’il allàt baiser les austres dames. Et quand il fut endroict à la royne, le cueur luy tendrea, et elle luy dist : — Mauvais fils, m’avez-vous descogneue ? Et tous deux se prinrent à pleurer, puis firent grand chère. Et luy donna, la royne sa mère mille nobles, qu’il despartit aux prisonniers ses compagnons, et à ses gardes, et aussi luy donna des chemises et des habillements, et depuis il n’obtint guères le congé de parler à elle, ny de la visiter comme il l’eût voulu. »
Cette guerre était implacable. Les Anglais de Lancastre et d’Édouard III, que Duguesclin poursuivait de sa haine prévoyante, ne sauraient se comparer, pour la férocité, même aux Anglais de Henri V. Si nous voulions citer les témoins oculaires, que de misères ! Du camp anglais partaient des compagnies avec mission « de bouter le feu en tous les petits villages et grands, pillant les abbayes, prenant les reliques pour avoir l’argent qui autour estoit… L’ung regarda un prestre qui chantait la messe, et pour ce qu’elle lui sembloit trop longue, quand le prêtre eût dit : Agnus Dei, un grand ribaut saute avant, et tantost prit le calice. — Ordre estoit que nul ne fust si hardi, sous peine d’être pendu par la gorge, de soi loger en l’ostel des bourgeois, ni démesnaiger outre sa volonté, ou de piller personne, s’il n’est natif d’Angleterre. » Chaque jour amenait pour les Anglais un progrès rapide ; la Normandie leur appartenait toute entière, moins le Mont-Saint-Michel, la forteresse qui sert de limite aux deux provinces de Normandie et de Bretagne. Déjà le Mont-Saint-Michel était assiégé par terre et par mer, lorsque le duc Jean V, malgré les traités qui l’unissaient aux Anglais, prit enfin le parti de prêter secours aux assiégés. Une flotte armée à Saint-Malo, et équipée en grande partie par les bourgeois de cette ville, mit à la voile et atteignit la flotte des Anglais. Le génie maritime des peuples de la Bretagne n’avait fait que grandir depuis les temps de Jules César ; le combat commence ; les Bretons plièrent d’abord, mais le chef de la flotte ayant ordonné l’abordage, la victoire se déclara pour les Malouins. Une partie des vaisseaux de l’ennemi tomba au pouvoir des marins de la Bretagne, le reste de la flotte prit la fuite, et l’Anglais leva le siége. À la bonne heure ! nous retrouvons les fidèles Bretons de Charles V !
Ledit seigneur de Richemond resta prisonnier en Angleterre depuis ladite journée d’Azincourt jusqu’à l’an 1420, et il ne retrouva la liberté que lorsque son frère, le duc de Bretagne, fut tombé entre les mains de Jeanne de Clisson et de ses fils. Quand donc ils virent que leur duc et seigneur était prisonnier, Richard, seigneur d’Étampes, frère de Jean V, la duchesse sa femme, le maréchal de Bretagne, Bertrand de Dinan, et les barons, chevaliers, écuyers et les états de Bretagne envoyèrent supplier le roi d’Angleterre de leur prester monseigneur de Richemond pour être leur chef, s’obligeant, les divers états, de rendre ledit Richemond audit roi d’Angleterre, mort ou vif, ou une grande somme d’argent. La députation des gentilshommes de Bretagne s’en vint trouver le roi d’Angleterre sous les murs de Melun, et bien que dans l’intervalle les Bretons eussent retrouvé leur duc et seigneur (ce dont fut bien marry le roi d’Angleterre), permission fut donnée au comte de Richemond de demeurer en Normandie, en la foi et sous la garde du comte de Suffolk. Richemond donna sa parole, et s’en vint en effet en Normandie, sur les confins même de la Bretagne ; là il jouait aux champs et tirait de l’arc, et quand les Bretons le voulurent délivrer de force, il répondit qu’il était prisonnier sur sa parole, et il n’eût rompu son ban à aucun prix. — Son frère lui-même, le duc de Bretagne, s’en vint pour visiter Richemond dans le château de Pontorson, et y vinrent beaucoup de gens de Bretagne, et entre autres monseigneur de Montauban et monseigneur de Combour, et Dieu sait s’ils s’entrefirent bonne chère, et s’ils pleurèrent bien fort. Après quoi Richemond, fidèle jusqu’à la fin à la promesse qu’il avait faite, s’en revint en Angleterre, où il resta jusqu’à ce qué le roi Édouard eût rendu à Richemond sa liberté pleine et entière « pour retarder son frère d’Estampes (Richard) et les Bretons d’aller servir le dauphin, qui jà estoit allé à Cosne à l’encontre des Anglois. »
L’arrivée du comte de Richemond à Vannes fut le sujet d’une grande allégresse dans la Bretagne entière ; entre toutes les villes heureuses de revoir le vaillant capitaine, la ville de Rennes se signala ; Richemond, trouvant la ville trop petite pour retirer et loger tant de peuple, pensa à la fortifier, et incontinent il traça l’enceinte fortifiée, et en huit mois furent creusés les plus beaulx fossés qu’on pust trouver, fortifiés de palis et de bonnes tours et murailles. — Peu de temps après, le comte de Richemond se marie avec la sœur du duc de Bourgogne, madame de Guienne, veuve du dauphin Louis, mort en 1415. Richemond disait : « que toujours les deux maisons de Bourgongne et de Bretaigne s’entre étoient bien aimées. » Le mariage fut conclu en présence même du duc de Bretagne, arrivé tout exprès à Amiens, malgré les représentations des états ; les noces furent célébrées à Dijon par l’archevêque de Besançon en personne, et Dieu sait la feste et les joustes qui y furent et la grande chère. Madame de Guienne apportait en dot pour son douaire : Montargis, Gien-sur-Loire, Dun-le-Roi, Fontenay-le-Comte. — L’alliance du comte de Richemond et du roi Charles VII n’est pas racontée avec de moins curieux détails. Le roi de France étant à Angers, Richemond le vint trouver accompagné des meilleurs seigneurs de Bretagne, non pas sans avoir pris toutes ses précautions : otages, villes, châteaux forts ; le roi Charles reçut le comte de Richemond à Angers, dans un jardin, et lui fit grand’chère et grand accueil, si grand accueil qu’il lui donne l’épée de connétable de France, l’épée de Duguesclin et d’Olivier de Clisson. À peine connétable, le comte de Richemond s’en va trouver le duc de Bourgogne et le duc de Savoie, pour obtenir (et c’est là un curieux détail) leur consentement à être connétable de France : « car pas ne vouloit prendre l’épée sans le consentement des ducs de Bourgongne, de Bretaigne et de Savoye ! » Avec le connétable, marchaient, par l’ordre même du duc de Bretagne, M. de Chateaubriand, M. de Porhouët, amiral de Bretagne, maître Pierre de L’Hospital, président de Bretagne ; enfin le septième jour du mois de mars (1424), le comte de Richemond reçut, des mains du roi Charles VII, l’épée de connétable. « Notre très-cher et amé cousin Arthur de Richemond, frère germain de nostre très-cher et amé frère le duc de Bretaigne, attendu les grands sens, industrie, prouesse, prudence et vaillance de sa personne, tant en course que autrement, la prochenneté dont il nous atteint ; et la maison dont il est issu, — ayant exposé et abandonné moult honorablement sa personne à la journée d’Azincourt lui commettons et baillons le soin de nos plus hautes affaires, qui sont le faict et conduicte de nostre dicte guerre, esperant, par son moyen et celui des siens, qui sont grands et puissans. — avons faict, ordonné, constitué et établi, — et lui donnons pouvoir d’ordonner les frontières, garnisons de chasteaux et de villes, capitaines de gens d’armes et de traict, — et généralement de faire et ordonner, audit faict de la guerre, comme représentant notre personne, — voulant ledit sire par tous obéi, comme à nostre dicte personne, et comme faire se doibt à un connétable de France. Lui avons baillé et commis la garde de nostre épée — en tesmoin de ce, avons faict mettre nostre scel à ces dictes présentes données à Chinon, le septième jour de mars l’an de grâce 1424, et de nostre règne le troisième. » Et ont signé après le roi, le comte de Vendôme, les archevêques de Rheims et de Sens, l’évêque d’Angers, le maréchal de Sévérac, Christophe de Harcourt, le maître d’hostel le sire de Montrejean, maître Adam de Cambray, président du parlement, le maréchal et président de Savoye, l’amiral de Bretagne, Guillaume d’Avangour, maître Arnault de Marle, le sieur de Trignal, l’archidiacre de Rheims, le gouverneur d’Orléans.
Àpeine connétable de France, le comte de Richemond trouva le royaume le plus au bas que fust jamais, et (c’est le biographe qui parle) le laissa le plus entier que fust passé a quatre cents ans. « Et avant qu’il prît l’épée, le roi leur promit et jura d’envoyer hors de son royaume tous ceulx qui avoient été cause de la mort de monseigneur de Bourgogne, et consentant de la prise du duc Jehan de Bretagne. » — Bientôt après s’élevèrent contre le nouveau connétable les intrigues et les cabales de la cour ; lui cependant, sans s’inquiéter et sûr de couper court, lorsqu’il le voudra bien, à ces sourdes menées, se met à l’œuvre à l’instant même ; à sa voix (1425), une armée de vingt mille hommes se leva de tous les côtés de la Bretagne, et pour commencer dignement cette guerre, ils enlevèrent d’assaut Pontorson ; de Pontorson, Richemond s’en vint mettre le siège devant Saint-James-de-Beuvron ; la forteresse était défendue par six mille Anglais, qui repoussèrent l’attaque avec grande énergie ; cependant le connétable mène ses hommes à l’assaut ; déjà les remparts se couvraient de soldats bretons, déjà l’Anglais parlait de capituler, la ville était prise, lorsque les assiégés virent accourir une grande compagnie de gens d’armes qui revenait de fourrager, tout au loin ; à voir accourir ce gros de soldats, les Bretons s’imaginent qu’ils vont avoir toute l’armée anglaise sur les bras, et ils commencent à faiblir. Une fois commencée, la déroute fut complète. L’armée du roi y perdit MM. de Molac, de Coëtivi, Alain de La Motte et son fils Guillaume et Guillaume Eder. — La panique fut si grande que le connétable « resta abattu en la presse, cheval et tout passoient pas dessus luy et nul ne l’eut secouru. — Et pensez que c’est un grand chose quand un désarroy se met en un grand ost et de nuit. » Et l’historien ajoute : « Ce fut un des grands déplaisirs que mon dict seigneur eust en sa vie ! » Mais si l’affront était grand, le châtiment fut terrible. Le connétable attribuait, non sans cause, la défection de son armée au mauvais vouloir du sire de Giac, chancelier de Bretagne. Giac avait laissé sans ressource l’armée du connétable, « à l’occasion de ce ils n’avoient de quoi payer les vivres, » et quand il vit que Richemond était battu, « il luy avoit haussé son chevet devers le roi. Aussi monseigneur le connétable prend ledit Giac en la ville d’Essoudun, cet s’en vint luy et Les gens de sa maison et ses coches « li oult étoit couché le dict Giac, et montèrent contremont, si rompirent l’huis, et ledit Giac demanda : Qui c’était ? l’on luy dit que c’étoit le connétable, et lors il dit qu’il estoit mort. Et madame sa femme, madame de Tonnerre, se leva toute nue (la première dame de Giac morte empoisonnée par son mari, comme on verra au chapitre suivant) ; mais ce fut pour sauver la vaisselle, et incontinent on fit monter le sire de Giac sur une petite haquenée, et n’avoit que sa robe de nuit et ses bottes, et fut tiré à la porte. »
Tout le reste du récit n’est pas moins dramatique. L’arrestation du sire de Giac, favori du roi, ministre tout-puissant, la nuit, dans sa maison, fit grand bruit. Plus d’un fit mine de vouloir soutenir M. de Giac, mais le connétable leur répondit qu’ils ne bougeassent, et qu’il travaillait pour le bien du roi. M. de Giac fut mené au château de Dun-le-Roy, qui appartenait à M. le connétable, et incontinent commença le procès dudit Giac, par le bailli de monseigneur le connétable. Il confessa « tant de maulx que ce fut merveilles, entre lesquels la mort de sa femme toute grosse et le fruit dedans. » En même temps il offrait au connétable de lui donner cent mille écus, et de n’approcher jamais du roi de vingt lieues, pourvu qu’il eût la vie sauve. « Non, non, disait le connétable, tu aurais tout l’argent du monde, tu mourras ! » On fit venir un bourreau de Bourges qui mit à fin le sire de Giac. Grand fut d’abord le courroux du roi ; mais quand il eut été bien informé de la vie et gouvernement dudit Giac, le roi fut très-content.
Quand il eut ainsi assuré ses derrières et montré aux favoris du roi son maître comment il savait les traiter, le connétable de Richemond, pour n’être plus en cette peine, voulut donner au roi un favori de sa main ; il lui donna le seigneur de La Trémouille, et le roi dit au connétable : « Beau cousin, vous me le baillez, mais vous en repentirez ; car je le connais mieux que vous. » Et La Trémouille ne fit pas le roi mentir, car il fit le pis qu’il put à monseigneur le connétable.
Cependant M. de Richemond avait levé une nouvelle armée destinée à châtier ces mêmes Anglais qui, depuis leur dernière victoire, désolaient les côtes de Bretagne. Bien plus, Pontorson était assiégée par toutes les forces anglaises, à savoir : le comte de Warwick, gouverneur et lieutenant général du roi d’Angleterre ; « les sires de Talbot, de Scales, de Ross, de Ovyrebi, et en effect toute leur puissance qui pour lors étoit en Normandie. » Le duc Jean V, voyant la place bien attaquée, mal fortifiée, n’osa pas attendre l’ennemi de pied ferme, et il ordonna à ses troupes d’évacuer Pontorson. À cet ordre du duc de Bretagne, les soldats de France et d’Écosse obéissent, mais les Bretons refusent d’obéir. Ils répondent qu’ils tiennent Pontorson, non pas pour le duc, mais pour monsieur le connétable. « Et par délibération de tous ceux qui estoient dedans, fut conclu de le tenir tant que faire se pourroit. » — Et ils tinrent jusqu’au huitième jour de mai, sous les ordres des sires de Chateaubriand et de Beaumanoir, tant, qu’ils n’eurent plus de vivres ; « et si y eust dès le jeudy absolu un mauvois échec, car ceux qui apportoient des vivres à ceux du siége furent desconfits, et y mourut beaucoup de gens de bien, à sçavoir, monseigneur de La Hunaudaye, de Chateaugiron, le baron de Coulonces, messires Guillaume L’Évesque, Robin de Quiste, et Olivier Tomelin, et plusieurs chevaliers et escuyers, et furent prins le vicomte de La Belière et plusieurs antres. » Et ainsi la ville de Pontorson ne fut rendue, par ces bons compagnons, qu’à la dernière extrémité. Ce sont là de ces exploits dignes d’avoir Duguesclin pour témoin. — Cependant l’argent manquait ; il fallait vivre, il fallait payer les troupes ; Richemond et ses capitaines étaient à bout de toutes leurs ressources ; le bâtard d’Orléans, Poton, La Hire, La Paillière, Alain Giron, les uns et les autres, ils en étaient réduits aux expédients. M. de Richemond eut recours aux usuriers, il mit en gage une couronne d’or et de pierreries, sur laquelle un nommé Jean Besson lui prêta dix mille écus, avec lesquels on tenta de ravitailler Montargis. Et, en effet, la ville de Montargis fut délivrée ; et les Anglais, en se retirant sur un pont qu’ils avaient fait « pour s’entrecourir, le dit pont rompit et se noyèrent grand nombre, et les autres furent morts et prins, et furent desconfits tous ceulx du siège de celuy costé. » Et s’en vint ensuite le connétable de Richemond à Laval, à Craon, à Angers, chassant l’Anglais, reprenant les villes, servant le roi de France malgré les intrigues de La Trémouille, que lui-même il avait donné au roi.
Ces victoires partielles ne pouvaient pas sauver la France ; la France était envahie de toutes parts, et il fallait une grande révolution pour la délivrer de l’Anglais. Cependant, en toutes ces rencontres, le connétable se fait sentir, il est Breton, il mène des Bretons avec lui ; le duc Jean V, leur seigneur direct, ne s’oppose en rien à cette défense du royaume de France ; de cette neutralité le duc de Bedfort demande compte à Jean V. Abandonné à ses propres forces, le duc de Bretagne se soumet au régent d’Angleterre. Si nous comptons bien, c’est pour la quatrième fois que ce prince, abandonné à lui-même, promet obéissance aux Anglais. — L’obéissance n’alla pas jusqu’à porter les armes contre la France. De ce moment (1427) jusqu’à la fin du règne de Jean V, dix ans plus tard, la Bretagne conserva une complète neutralité au milieu des luttes qui désolaient la patrie française. Heureusement pour elle — et pour nous — la noblesse bretonne se montra de plus difficile composition que son souverain. Ennemie implacable des Anglais, avide de l’émotion des champs de bataille, guerrière, à elle seule, autant que toutes les noblesses, de l’Europe, elle émigra, pour ainsi dire, dans les armées qu’Arthur de Richemond commandait en France. Durant les siècles qui déjà se sont écoulés, nous avons trouvé presque toujours des enfants de l’Armorique à la tête des armées et des flottes françaises, donnant l’exemple aux timides, les égaux des plus braves ; soldats par goût, par inclination, par héroïsme, par nécessité ; fidèles ! — fidèles à ce point, que Richemond, disgracié par la trahison de La Trémouille, Richemond chassé par le roi Charles VII, revient en Bretagne tout exprès pour lever, à ses frais, une nouvelle armée, résolu qu’il était de sauver la France et son roi malgré le roi lui-même ; tant il était difficile de mener à bonne fin ces grandes entreprises contrariées à chaque instant par les volontés d’un favori et les caprices d’une maîtresse.
Cependant la femme du connétable, madame de Guienne, était restée à Chinon, gardée par un certain capitaine nommé Guillaume Belier ; ce Belier livre Chinon au roi de France. Grande fut l’inquiétude de madame de Guienne, qui eut grand’peur d’être maltraitée ; mais le roi lui fit dire qu’elle était la maîtresse de rester ou de se retirer autre part, à condition qu’elle resterait éloignée du connétable ; à quoi elle répondit qu’elle ne voulait demeurer en place où elle ne pourrait voir monseigneur son mari. En effet, la noble dame s’en vint à Parthenay rejoindre le connétable, et elle fut grandement reçue ; et avec sa femme, se consola monseigneur de Richemond d’être exilé de la cour.
Ceci est le moment le plus critique de l’histoire de France ; l’abaissement de la France est complet ! À moins d’un miracle (mais, Dieu merci ! c’est alors que le miracle va venir !) le royaume de tant de rois français sera la proie de ces terribles Anglo-Normands, dont les conquêtes ne s’arrêtent pas depuis tantôt quatre cents années ! De secours à attendre, nulle part : les alliés naturels du roi Charles sont absents ou sont occupés à se défendre. Le roi de Sicile, comte de Provence et duc d’Anjou, restait à Naples ; les Anglais occupaient la Normandie, la Champagne, la Picardie, l’Île-de-France et la Guienne. Philippe le Bon était harcelé ; le duc de Bretagne restait immobile. Les Anglais étaient maîtres de Paris, des deux Bourgognes, des deux tiers de la France ; autour du duc de Bedford, se tenaient ses vaillants capitaines : Salisbury, Warwick, Arundel, Sommerset, Suffolk, Talbot. On se battait sur tous les points du royaume, les villes étaient prises, les campagnes ravagées, les garnisons étaient massacrées ; le roi de France n’était plus que le roi de Bourges ; Richemond, mécontent, pouvait d’un instant à l’autre adopter la cause de l’Angleterre, à laquelle il tenait par ses alliances. Montargis était assiégé, et les soldats manquaient pour délivrer cette ville importante. De son côté, Bedford menait la guerre anglaise avec le génie d’un homme qui dispose de toutes les forces d’un grand royaume. Déjà, pour sa part, il avait pris l’Anjou et le Maine ; il avait donné la Champagne à son frère, le comté du Perche à Salisbury. Sur la rive droite de la Loire, tout était pris ; seule, la ville d’Orléans faisait mine de se défendre. — Perdre Orléans, c’était tout perdre, c’était réunir aux provinces que les Anglais occupaient déjà les provinces que le roi de France possédait encore ; la position semblait désespérée ; où trouver des troupes pour faire lever le siége ? comment venir en aide à cette garnison valeureuse ? comment chasser ce Bedford, maître chez nous, et qui se reposait en cités de France, à son ayse, lui et sa femme, qui partout le suivoit ? L’Europe entière avait les yeux sur la ville d’Orléans ; dans ses murs assiégés s’étaient portés Les plus valeureux chevaliers de la France ! Pour enclore la cité, les Anglais fermèrent et fortifièrent plusieurs boulevards et bastides enclos de fossés et de tranchées, surtout les grands chemins passants, c’est à savoir : les bastides St-Laurent, du Colombier, la Croix-Boissée, et ces bastilles qui portaient insolemment le nom de : Londres, Paris, Rouen, si bien que la ville se trouva serrée à la fois dans treize bastilles et qu’il devenait impossible de la secourir d’aucun côté. Ainsi pas d’espoir de sauver la ville assiégée ; tout manquait, le temps, l’argent, les hommes et surtout l’espérance. C’était donc un trône écroulé, c’était donc une France perdue. C’était la perte de vos travaux à vous tous, ô Charlemagne, ô Philippe Auguste ! ô grand roi, saint Louis ! plus de Normandie, plus de Bretagne, plus de France, plus rien ! Tout est pris, tout est perdu, tout succombe, la conquête de l’Angleterre par les Normands de Guillaume le Bâtard va enfin trouver son digne pendant ! — À cette grandeur incroyable des Lancastre qui s’intitulaient « vrais héritiers du trône usurpé depuis Philippe de Valois », la France ne savait que répondre. Du fond de la tombe où ils dorment côte à côte, Charles le Sage et Duguesclin ont tressailli de douleur. Eh bien ! l’heure est venue de la délivrance, l’heure est venue où le joug sera brisé. Dans les plaines de Vaucouleurs, une simple fille des champs a entendu, au fond de l’âme, la voix inspiratrice qui lui disait : — « Va hardiment, et quand tu seras vers le roi, — vers le peuple, — le peuple et le roi auront signe de te croire et de marcher dans ton sentier ! »