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« Mes très-redoutées dames et mères… j’arrivai le samedi à Loches, et allai voir le dauphin au chastel, à l’issue de vespres, en l’église collégiale, qui est très-bel et très-gracieux seigneur, et très-bien formé, bien agile et habile, dans l’âge de sept ans qu’il doit avoir, et alors vis ma cousine madame de La Trémouille, qui me fit très-bonne chère. Le dimanche, j’arrivai à Saint-Aignan, où était le roi, qui me dit moult de bonnes paroles… et le lundy me party d’avec le roy pour venir à Selles, en Berry, à quatre lieues de Saint-Agnan, et fit le roy venir devant lui la Pucelle, qui était auparavant à Selles, disant aucuns que ce avoit été, en ma faveur, pour que je la visse, et fit la dite. Pucelle très-bonne chère à mon frère et à moy, estant armée de toute pièce, sauve la tête, et tenant la lance en main ; et après que nous feusmes descendus à Selles, j’allay en son logis la voir ; et fit venir le vin-et me dist qu’elle n’en feroit bientôt boire à Paris. Et semble chose toute divine, de son faict et de la voir et de l’ouyr. Et s’est partie ce lundi, aux vespres de Selles, pour aller à Romorantin, à trois lieues en allant avant ; et approchèrent des advenuës, le maréchal de Boussac et grand nombre de gens armés et de la commune avec elle ; et la veis monter à cheval, armée toute en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à l’huis de son logis se demenoit très-fort, et ne souffroit que elle le montast. Et lors elle dist : — Menes-le à la Croix, qui étoit devant l’église, auprès, au chemin. Et lors elle monta sans que il se meust, comme si il feust lié ; et lors se tourna vers l’huys de l’église, qui étoit très-prochain, et dist en assez voix de femme : — « Vous les prêtres et gens d’église, faites processions et prières à Dieu. » Et lors se tourna en son chemin, en disant : Tirez avant ! tirez avant !… Son estandart ployé que portoit un gracieux page, et avoit sa hache petite en sa main, et un sien frère qui est venu depuis huit jours, partoit aussi avec elle, tout armé de blanc… La princesse n’a dit en son logis, comme je la suis allé y voir, que trois jours après son arrivée, la Pucelle avoit envoyé à vous, mon ayeule, un beau petit anneau d’or, mais que c’estoit bien petite chose, et qu’elle vous eust volontiers envoyé mieux, considéré votre recommandation. — Elle s’en est partie devant les places angloises d’environ Orléans, et elle ne s’émeut pas. » Écrit de Selles, le 8 juin 1429.
Certes, il est impossible de mieux parler de Jeanne d’Arc, qu’en citant ce très-curieux passage d’une lettre écrite par le jeune comte de Laval aux dames de Laval et de Vitré, sa mère et sa grand’mère. L’apparition soudaine de cette fille des champs, au regard inspiré, qui seule, dans tous ces désastres, ne désespéra pas de donner un roi à la France, et à ce roi de France un royaume, est un des plus grands miracles que le ciel pût accorder à la terre très-chrétienne. Quand elle parut, elle seule elle pouvait sauver ce royaume de France, sauvé une première fois par les Bretons de Duguesclin. Au temps de Duguesclin, en effet, la force militaire était du côté de la France ; la France comptait, dans ses rangs, des Bretons, des Gascons, des Dauphinois, des Aragonais, des Lombards ; sous Charles VII, non-seulement l’armée manquait au roi, mais encore le roi manquait à l’armée. La cour de France, si sage et si prudente naguère, s’était remplie, peu à peu, de témérités et de folies. Arthur de Richemond, le bon connétable de France, était tout occupé à combattre, auprès du roi Charles VII, l’influence des conseillers armagnacs et de la belle-mère du roi. Point d’argent dans les coffres de l’État, pas de solde à l’armée. « Madame ma mère, disait Jean de Laval, vous qui avez mon sceau, n’épargnez pas ma terre par vente ni par engage, car si nous ne payons, nous demeurons tout seul. » Quoi de plus ? la famine partout, les campagnes ravagées, pas une maison debout hors des villes, et pour comble de misère, les Anglais avaient forcé la barrière de la Loire ; leurs meilleurs soldats et leurs plus habiles capitaines menaçaient les murs d’Orléans, les Salisbury, les Suffolk, les Talbot ; Orléans, le centre de la France, la clef du Midi, la ville restée fidèle au roi de France, même quand Paris l’abandonne ! — seule, elle se défendait encore, dans ce royaume aux abois ; mais quand partit Jeanne d’Arc au secours de la ville assiégée, la ville ne pouvait plus tenir. — Jeanne arriva donc sous les murs d’Orléans en même temps que Lahire, Xaintrailles, Armagnac, en même temps que les Bretons du maréchal de Retz, cet abominable bandit dont l’histoire est pleine d’épouvante ; indomptable et féroce volonté, qui pourtant courbait la tête devant cette force inconnue, nouvelle, innocente, que Dieu envoyait de si loin, pour tout sauver !
L’inspiration marchait aux côtés de la jeune guerrière, et avec l’inspiration, le dévouement. Le peuple se précipitait pour toucher les crins de son cheval ; les Anglais en avaient grand’peur. — En dix jours, la Pucelle délivra Orléans d’un siége acharné qui avait duré sept mois, du 12 octobre 1428 au 8 mai de l’année suivante. — Et maintenant, — les chemins étaient ouverts ! — Charles VII pouvait aller d’Orléans à Reims, chercher son sacre et sa couronne. — Dans cette défense de la France et du roi, le connétable de Richemond se montra plein de générosité et d’ardeur. Chassé de la présence du roi, il ne tint compte de pareille disgrâce. À la nouvelle du siége d’Orléans, Richemond avait réuni une très-belle et bonne compagnie, composée des garnisons de Sablé, de La Flèche, de Dureteuil et de Bretagne ; il amena avec lui plusieurs notables gentilshommes : Robert de Montauban, Guillaume de Saint-Gilles, Alain de La Feuille, et grand nombre de gens de bien de la terre de Poitou. — Ces braves gens marchaient sur Orléans à grandes enjambées, quand ils rencontrèrent en leur chemin le-sire de La Jaille, qui leur était envoyé par le roi Charles VII, avec défense de passer outre. Richémond s’écria : qu’ils étaient partis pour le service du roi, et que, nonobstant tout contre-ordre, ils iraient en avant. À quoi le sire de La Jaille répondit : — « Monseigneur, il me semble que vous ferez très-bien ! » Ainsi fait le connétable ; mais Dieu merci la Pucelle avait suffi à la délivrance d’Orléans ; ce qu’apprenant, le connétable va pour s’enfermer dans Beaugency, assiégé par les Anglais. Au-devant de Richemond, accompagnée des capitaines de l’armée, accourt la Pucelle, et, du plus loin qu’elle vit monseigneur le connétable, tout disgracié qu’il était et mécontent du roi, elle va embrasser mon dict seigneur par les jambes. — « Jehannes, dit Richemond, on m’avait dit que vous voulez me combattre. Je ne sçay si vous êtes de par Dieu ou non : si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains rien, car Dieu sçait mon bon vouloir ; si vous êtes de par le diable, je vous crains encore moins ! » Et cette nuit-là, comme c’était l’usage pour les nouveaux venus qui doivent le guet, monseigneur le connétable monta la garde devant le château. « Et ce fut le plus beau guet qu’eût été en France passé de long-temps. » — Beaugency fut sauvé par le connétable, et Talbot renonça à prendre une ville si bien défendue. Mais à peine l’armée anglaise a-t-elle commencé sa retraite, que le sire de Rostrenen, s’approchant du connétable, « Monseigneur, dit-il, faites tirer votre étendard en avant, et tout le monde vous suivra. » En effet, tout le monde suit le connétable, la Pucelle donnant l’exemple. Les uns et les autres, ils marchaient en belle ordonnance par cette belle Beausse ; et tant galopèrent ces braves gens à cheval, la Pucelle allant avant, qu’ils rencontrèrent les Anglais au village de Patay. L’armée anglaise, en grand désarroi, fut battue à fond ; tout fut pris ou mis en fuite. Parmi les prisonniers étaient Talbot et le sire de Scales, son compagnon. M. le connétable passa la nuit dans le village de Patay ; les uns et les autres, soldats et capitaine, ils avaient besoin d’une nuit de repos après cette victoire. Mais plus le connétable rendait de services à la France, plus Charles VII s’obstinait à nier les mérites du bon capitaine, à ce point que le roi fit au comte la défense formelle de le suivre jusqu’à Reims. Le voyage était beau pourtant ; l’enthousiasme avait gagné même cet indolent monarque ; les politiques et les courtisans, les jeunes soldats et les vieux capitaines, les fous et les sages, il n’y avait qu’une voix pour pousser le roi de France jusqu’à Reims. Et alors seulement, il sera le vrai roi, le seul roi, et les Anglais pourront, sans danger pour la France, faire sacrer leur roi Henri. — Eh bien ! cette fête de la monarchie secourue et sauvée, Richemond ne la verra pas ! Il ne suivra pas ! — (la défense du roi est formelle), — l’armée française dans son triomphe. — Richemond, au désespoir de ne pas faire partie de cette chevauchée royale, où sa place est marquée à la droite du roi, prie et supplie le roi de France de ne pas lui faire tant d’affronts ; il envoie au roi ses deux amis, Rostrenen et Beaumanoir, redemandant, au nom de l’armée, son vaillant capitaine, Arthur de Richemond ! Jeanne d’Arc elle-même, Jeanne, qui se connaissait en héros, embrassait les genoux du roi de France, en redemandant : Richemond ! Richemond ! Charles VII, obstiné dans ses petites colères, répondit que Richemond ne serait pas du voyage de Reims, qu’il n’assisterait pas à ce sacre qu’il avait préparé. — Et j’aimerais mieux, ajoutait Charles VII, ne jamais être couronné à l’autel, que d’avoir pour témoin Arthur de Richemond ! — Donc, comment résister à ces volontés si violentes ? Richemond, indigné, quitta l’armée de ce prince ingrat ! Il fut accueilli, en son chemin, par toutes les insultes que put inventer l’ennemi du connétable, le sire de La Trémouille, ce favori que lui-même il avait donné au roi, et le roi avait dit au connétable : Vous vous en repentirez ! Au nom seul du connétable, les villes de guerre, celles que Richemond avait reprises, et celles qu’il avait défendues, fermaient leurs portes. — Comme il passait devant Châtellerault, et que les portes de la ville restaient fermées, le connétable jeta dans ces murailles ingrates sa hache d’armes, en signe de mépris et de colère. Les soldats osaient à peine saluer leur vaillant capitaine, tant La Trémouille était le maître de cette armée que lui abandonnait le roi de France. Spectacle lamentable, ces mesquines divisions qui compromettent les plus grandes entreprises ! — Et dans quel moment ces discordes ? À l’heure sanglante et funeste où l’héroïne de cette France reconquise, de cette royauté rétablie, Jeanne d’Arc expie, sur le bûcher des Anglais, son innocence, son courage et sa vertu.
Par cette mort qui souille, d’une tache à jamais exécrable, l’histoire d’Angleterre, les Anglais comptaient sauver le roi Henri VI, un enfant de neuf ans, dont la tête était surchargée du poids fabuleux des deux couronnes de France et d’Angleterre. Faible nature, affaiblie encore par les leçons de lord Warwick, une ombre enfantine qu’entouraient les malédictions de deux grands peuples :
Indigne également de vivre et de mourir.
Ce fut un des bonheurs de Charles VII, de rencontrer des serviteurs dévoués qui le servaient malgré lui, M. de Richemond, par exemple ; on dirait que tant d’injures et d’injustices n’ont fait que redoubler la surveillance du connétable ; il allait, sans que rien l’arrêtât ; sauvant ou reprenant des villes, tuant des Anglais sans miséricorde ; et enfin, comme s’il eût voulu mettre le comble à ses bons offices, le connétable réconciliait à la France les maisons de Bourgogne, de Bourbon et d’Anjou, si longtemps hostiles. Restait à ramener au roi de France le duc de Bretagne, mais le duc de Bretagne profitait de la guerre qui avait jeté dans son duché plus de trente mille Normands, laboureurs ou artisans de Normandie ; le duc hésitait donc à finir une guerre qui lui était profitable ; en revanche, et déjà nous avons vu cela plus d’une fois, si le duc de Bretagne n’était pas pour la France, les Bretons avaient en haine l’Angleterre, ils suivaient le connétable, ils tenaient un bon rang dans l’armée française, qui les appelait : les bons corps ! — En ce moment, M. de Richemond veut surtout être le maître de Paris ; il arrive ; il traverse Pontoise ; il est à Poissy au soleil couchant. Il était arrivé, lui et son armée, à une heure de Paris, que Paris ignorait encore cette approche. Richemond cependant, grâce aux intelligences qu’il avait dans la place, savait que les portes s’ouvriraient à son nom, et que, pour lui, on besognait aux halles. À la porte Saint-Jacques, il frappe, disant : Ouvrez au connétable ! La porte s’ouvre en effet, et M. de Richemond entre dans la ville, monté sur son beau cheval. De la rue Saint-Jacques au Petit-Pont et du Petit-Pont au pont. Notre-Dame, le connétable fut porté en triomphe ; aux halles, on lui présenta les épices et il but à la santé du peuple ! Des halles, il se rendit à Notre-Dame, où il entendit la messe tout armé. — Au même instant Paris redevient la ville des rois de France ; la ville couvre de ses huées cette valetaille d’Anglais à laquelle Paris n’a que trop obéi ; l’Anglais, chassé de toutes parts, s’estime heureux de s’embarquer sur la Seine, qui l’emporte jusqu’à Rouen.
Lé roi Charles VII fit son entrée dans Paris au mois d’octobre 1437 ; il fut reçu par les acclamations unanimes de tout un peuple. Le dauphin, le connétable, M. du Maine, messeigneurs de Vendôme et d’Orléans étaient du cortége, le connétable de Richemond en était. — Il faut encore quinze années de luttes et de travaux pour que la France soit tout à fait délivrée des Anglais, mais déjà l’Anglais comprend que la domination touche à son terme ; bientôt, à leur tour, ces insolents vainqueurs, ils vont connaître les fureurs de la guerre civile ; la guerre des deux roses n’aura rien à envier aux guerres de Bourgogne et d’Armagnac. — Dieu soit loué, cependant ! le roi de France est enfin à Paris, il n’a plus qu’à attendre pour être tout à fait le maître ; il a pour lui le peuple, le clergé, la noblesse, l’avenir.
Au reste, l’instant est mauvais pour tous ces gentilshommes, il faut renoncer aux vieux priviléges ; la féodalité s’en va pour ne plus revenir. À les voir de près, ils ont perdu l’éclat et la grâce chevaleresque ; ils ont oublié la justice et la pitié, et jusqu’au nom de Dieu ! Le seigneur n’est plus qu’un chef de bandes qui de temps-à autre rentre dans son manoir après avoir pillé les plus humbles chaumières. Ils sont fiers des sobriquets que leur inflige le peuple malheureux : écorcheurs, houspilleurs, tondeurs. — Ils s’enivrent dans l’orgie et dans le sang. À Paris même, le bâtard de Bourbon, pour arracher quelque argent à un malheureux bourgeois, le fait enfermer dans un coffre, et par-dessus le coffre la femme de ce pauvre homme est attachée, et elle assiste à la longue agonie de son mari. Le comte d’Harcourt tient son père dans une étroite prison, et le vieillard meurt sans avoir revu la lumière du ciel ; la comtesse de Foix empoisonne sa sœur ; le sire de Giac empoisonne sa femme, et quand elle a pris le poison, « il la feist monter derrière luy à cheval, et chevaucha quinze lieues en cettuy estat, puis mourut la dicte dame incontinent. » Et quand enfin le connétable de Richemond eut pris M. de Giac, et qu’il fallut tuer ce misérable, Giac supplia le connétable de lui faire auparavant trancher sa main droite, que lui Giac il avait donnée au diable, de crainte qu’avec cette main, le diable n’emportât tout le corps. — Ce sont partout mêmes histoires cruelles et lamentables de sang et de crimes. Ce chapitre ne s’achèvera pas sans que nous ayons à vous raconter comment le duc de Bretagne laissa mourir de faim Gilles, son frère ! — Au même instant, Adolphe de Gueldre traîne son père par les cheveux, dans la neige, dans un sentier de cinq lieues, jusqu’à l’abîme où il précipite le vieillard ! « Nous sommes tous parricides de père en fils » ! disait Adolphe de Gueldre. Voilà par quelle trace sanglante nous arrivons jusqu’au fameux procès du maréchal de Retz, un des plus grands seigneurs de Bretagne, car il appartenait, par les Laval, à la maison régnante de Montfort ; il tenait à la maison de Thouars par sa femme, et il avait hérité de Jean de Craon, son aïeul maternel, des seigneuries de la Suze, d’Ingrande, de Champtocé. Depuis bientôt quinze années, Gilles de Retz était l’effroi de la contrée. Il avait à ses gages une horrible vieille femme surnommée la Meffraie, qui enlevait de petits enfants qu’elle entraînait dans le château du sire de Relz, et ces enfants, on ne les revoyait plus. Ce Gilles de Retz n’avait peur de rien et de personne ; il avait gagné, à la pointe de l’épée, son titre de maréchal de France ; il était au sacre de Reims, où le connétable de Richemond n’était pas, et c’est lui-même que le roi Charles VII avait choisi pour porter la sainte ampoule ! — Pourtant, la voix des mères désolées qui redemandaient leurs enfants disparus parla plus haut que les services et la vaillance de cet homme. — On l’arrête. — L’évêque de Nantes, intrépide et sans peur, commence hardiment ce procès de scandales et de meurtres. — Il pénètre dans ce château, ou pour mieux dire, dans cette caverne, et il trouve les cadavres calcinés de tant de pauvres enfants égorgés par ce misérable ! — Alors la province entière se-mit à porter l’accusation contre Gilles de Laval. Maintenant qu’il ne pouvait plus échapper à la justice humaine et divine, on se racontait tout haut ses orgies de la nuit, ses débauches dans le jour, ses évocations magiques quand il appelait l’esprit des ténèbres à son aide, en chantant l’office de la Toussaint en l’honneur des démons. À force, d’invoquer Satan, lui-même il était devenu Satan ! Il n’avait pas de plus grande joie que de contempler les convulsions des lentes agonies. Il avait fait du crime une bouffonnerie ; il faisait porter aux courtisanes de ses orgies nocturnes la guimpe des religieuses, aux baladins la mitre et la crosse des évêques. Bientôt vint la ruine de cette fortune indignement gaspillée. — Gilles de Retz mit en vente plusieurs de ses domaines, mais à la vente de ses biens s’opposa le parlement de Bretagne. — Alors le désespoir s’en mêla ; il fallait à cet homme de l’argent à tout pris il appela le diable à son aide. Oh ! l’horreur ! un pauvre petit enfant fut égorgé en l’honneur de Satan ! Lui-même, Gilles de Retz, il offre à la divinité infernale le cœur, les yeux, le sang de la tendre victime ; il donne au diable tout ce que peut donner un homme, — moins son âme ! — Eh bien ! de ce seigneur tout-puissant par la vaillance, par le courage, par son titre de maréchal de France, noblement gagné dans les batailles, le parlement de Bretagne a fait justice ; rien n’a pu sauver Gilles de Laval. Condamné à être brûlé vif, la sentence fut exécutée dans la plaine de Nantes. Seulement on fut moins cruel pour ce damné que les Anglais ne l’avaient été naguère pour Jeanne d’Arc. Il fut étranglé avant que le feu ne montât jusqu’à lui, et quand il fut mort (au vent les cendres de Jeanne d’Arc !) — des demoiselles de grand état vinrent le détacher du bûcher et l’ensevelirent dans l’église des Carmes. — Honte aux Anglais, qui avaient corrompu à ce point les mœurs de la noblesse féodale ! À force de troubler les âmes, les consciences, les courages, les libertés de ce peuple, ils ont rejeté la nation française dans la sanglante barbarie ! Ils ont arraché du cœur de cette nation les rares vertus qui en faisaient la nation chevaleresque et chrétienne par excellence ; ils ont fait de nos villes un désert, de nos campagnes un amas de ronces ; ils ont donné à cette nation la faim et les maladies contagieuses ! Aux portes même de Paris se tenaient les loups enragés, demandant à l’Anglais et à la famine leurs cadavres de chaque jour ! Ô pauvre France ! que la voilà bien malade. Mais, quoi ! maintenant que l’Anglais est en fuite, il ne faut désespérer ni du roi, ni du peuple de France. Le peuple va se presser autour du roi ; il va travailler maintenant à la paix, qui console et qui sauve ; il va donner à la royauté toute cette puissance éparse dont les gentilshommes ont abusé pour s’abandonner à leurs instincts féroces. Dans cette œuvre où l’avenir est en jeu, le connétable de Richemond prêtera volontiers aide et appui au peuple et au roi ; Richemond a eu l’honneur d’être aussi utile à la cause de la paix et de la justice que Jacques Cœur, le financier, et Jean Bureau, le maître des comptes ; ajoutez à ces trois-là Yolande d’Évreux, la belle-mère du roi Charles VII, celle qui a protégé la Pucelle, et même, car il faut être juste pour tous, enveloppez dans votre indulgente reconnaissance Agnès Sorel, la dame de courage et de beauté.
Cependant, le 19 avril 1442, le duc Jean V était mort à Nantes, dans le manoir de La Touche. Il laissait la Bretagne florissante, au milieu des calamités qui accablaient et-dépeuplaient le royaume de France. Prince généreux, dévoué à son peuple, de mœurs faciles, il fut aimé, partant il fut pleuré des Bretons. Jamais chrétien ne fut plus charitable. « Celui, disait-il à ses courtisans, de qui vous me parlez mal, vous vaut par aventure bien. » L’histoire rapporte du duc Jean V un de ces beaux traits qui éclairent tout un caractère. Peu de temps avant sa mort, il avait fait demander en mariage pour François, son fils aîné (on disait parfois : le comte de Nantes), Isabelle d’Écosse, sœur du roi Jacques, et comme les ambassadeurs du duc de Bretagne lui disaient, au retour, que cette princesse avait une trop grande simplicité d’esprit, le duc leur demanda « si elle avait bonne santé et était propre à avoir des enfants. — Oui, certes, répondent les envoyés de la Bretagne. — Cela suffit, leur dit le prince ; elle est telle que je la veux. Ces grandes subtilités, dans une femme, nuisent souvent plus qu’elles ne servent. Par saint Nicolas, je tiens une femme assez sage, quand elle sait distinguer la chemise d’avec le pourpoint de son mari ! »
Notre grand poëte Molière a mis en beaux vers cette parole très-sensée du duc Jean V, quand il a dit, dans les Femmes savantes :
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.
Le duc Jean V est le dernier des ducs de Bretagne qui ait laissé des enfants mâles. Son fils aîné monta sur le trône ducal, en 1442, et il régna sous ce nom-là, François I. Il fut couronné en grande pompe et avec toutes les cérémonies accoutumées : le prince, au milieu d’un nombreux cortége, arrivait jusqu’aux portes de Rennes, monté sur un beau cheval. « Et Dieu sait comment il étoit accompagné, et c’étoit belle chose à voir les seigneurs, chevaliers et escuyers ! » À la porte de la ville, le nouveau duc était reçu par l’évêque, qui lui demandait, par le guichet : « Que voulez-vous ? — Ouvrez, disait le prince ; je viens chercher l’épée et la couronne ! » Alors, et le serment prêté, la porte s’ouvrait à deux battants ; le prince passait la nuit en prières dans la cathédrale, et, au matin, l’évêque de Rennes remettait au duc l’épée et la couronne.
L’année qui suivit son couronnement, l’an 1444, en esté, le nouveau duc de Bretagne, pour obéir à l’invitation du roi de France, s’en vint signer à Tours la trêve conclue avec l’Angleterre ; il vint accompagné de son frère le connétable, et à Tours il y eut grande assemblée, et fut conclu le mariage du roi d’Angleterre et de madame Marguerite, fille du roi de Sicile ; et après s’en alla le duc en Bretagne, et le connétable à Parthenay. La trêve signée devait durer deux ans ; mais à quoi tiennent ces repos des armes ? Charles VII savait que peu de trêves sont durables ; que la paix même ; en certaines rivalités, se peut rompre d’un jour à l’autre ; aussi, lorsque François I s’en vint faire au roi hommage pour le duché de Bretagne, le jeune duc se vit entouré d’honneurs et d’amitiés. Charles VII était en son château de Chinon ; le duc François, debout, la tête nue, les mains dans les mains du roi, prêta loi et hommage de la duché de Bretagne et de ses appartenances ! — Là étaient le dauphin et le roi de Sicile, messeigneurs d’Orléans, de Bourbon, d’Alençon, du Maine. — Le serment prêté, les fêtes commencèrent. Le roi de France tenait, avant tout, à se faire de son homme lige un sujet fidèle et dévoué. Pour que la réconciliation fût complète entre la maison de France et la maison de Bretagne, des lettres d’abolition et de pardon furent octroyées ; par le roi, au duc François et au comte de Richemond, connétable de France, son frère, et à tous leurs sujets ; officiers et serviteurs, de tous les forfaits commis contre le roi et la couronne de France. À la nuit, et quand M. le connétable veut rentrer dans son logis, il se trouve que le logis du connétable est occupé par le duc de Nevers. M. de Richemond réclame sa maison et M. de Nevers est obligé de céder, disant : C’est pour l’amour de l’office ! c’est-à-dire : Je cède au connétable ! À quoi M. de Richemond répond : Et vous céderiez quand il s’agirait simplement d’Arthur de Bretagne. — Au même instant, la maison de Penthièvre se réconciliait, de son côté, avec la maison de Bretagne, et promettait de renoncer à ces sanglantes rivalités qui avaient fait tant de mal à la patrie commune. — Ainsi, le règne du duc François I s’annonçait sous des auspices pacifiques. Une mésintelligence inattendue ; survenue entre les deux frères, François et Gilles de Bretagne, rejeta dans les guerres acharnées la France et l’Angleterre. Vous savez en effet, depuis longtemps, que ces mésintelligences sont dangereuses, car l’Anglais est au fond de toutes ces questions. Or, voici cette tragédie épouvantable qu’on pourrait appeler la Thébaïde bretonne. Le fils puîné de Jean V, Gilles de Bretagne, avait reçu en apanage et en fief, pour lui et ses hoirs, procréés de sa chair en loyal mariage, héréditairement et perpétuellement, six mille livres de rentes, assises en diverses châtellenies de Bretagne. Comme il ne se contentait guère de son partage, le jeune prince avait prié son frère de lui affecter quelques propriétés dans le duché même. Il paraît que cette requête fut accompagnée d’observations dont le ton déplut au duc François, qui rejeta la demande de son frère ; d’autres racontent « que le dit Gilles, qui étoit un beau chevalier, bien formé et puissant de corps, avoit été élevé et nourri durant sa jeunesse avec son cousin germain Henri d’Angleterre, lequel roy l’avoit fait son connétable, et, à cette occasion, il s’étoit mis à séduire et à attirer plusieurs grands seigneurs de la duché de Bretaigne en faveur des Anglais. » Quoi qu’il en soit, le prince Gilles fit une opposition déclarée à son frère et seigneur le duc de Bretagne, et le duc François I en prit grand ombrage. D’ailleurs, le prince Gilles avait auprès du duc un ennemi acharné, Arthur de Montauban, maréchal de Bretagne. Le père du chevalier de Montauban était de la maison de Rohan, sa mère était une Visconti ; il avait tous les vices d’un ambitieux de bas étage, et pas un moyen, pas un crime, ne lui coûtait pour réussir. Sa haine violente contre Gilles de Bretagne lui venait de ce que ce prince avait enlevé et épousé une riche héritière des maisons de Chateaubriand et de Dinan, et cette héritière des biens de deux familles, Montauban la voulait pour sa femme. En attendant, il en avait fait sa maîtresse ; maître de la femme et pour mieux perdre le mari, Montauban avait cherché à Gilles de Bretagne des ennemis acharnés dans la maison de Laval. — Ce fut une conjuration véritable. — Les conjurés convinrent qu’ils perdraient l’ennemi commun par la calomnie ! — À les entendre, les murmures du prince Gilles ce sont des menaces ; si le prince se retire dans son château de Guildo, c’est que le prince conspire. Le prince Gilles, élevé en Angleterre avec le roi Henri VI, touchait une pension du gouvernement anglais ; c’est qu’il voulait ouvrir la Bretagne à l’invasion anglaise. — Quelques archers anglais viennent-ils de Normandie au château de Guildo pour tirer de l’arc avec le prince, aussitôt ces archers anglais prennent la dimension d’une armée. — De tous ces bruits s’inquiète le roi de France ; il se souvient, non sans effroi, de la Bretagne envahie. — « Sur ces advertissements, il fut arrêté entre le roy et le duc, que le roy envoyroit prendre Gilles, et qu’on le constitueroit prisonnier. Et de fait, tost après le partement et le retour du duc, le roy envoya messire Prégent de Coëtivy, admiral de France ; messire Pierre de Brézé, sénéchal du Poitou, et messire Renault de Dresnay, capitaine breton, avec quatre cents lances : lesquels, le dimanche vingt-sixième jour de juin mil quatre cent quarante-six, arrivèrent au Guildo : et trouvans ce jeune prince jouant à la paulme en la court du chasteau, demandèrent à entrer : et dirent de la part de qui ils étoient envoyez : comme il sçcut qu’ils estoient de la part du roy, il fit ouvrir les portes, leur disant qu’ils fussent bien venus : et demanda des nouvelles des dispositions du roy son oncle. Il fut bien étonné quand il sçeut la commission dont ils étoient chargez, et qu’ils étoient venus pour le faire prisonnier. Leurs exploits furent qu’ils se saisirent des clefs, pillèrent indignement sa vaisselle d’argent, bagues et joyaux qu’ils trouvèrent, sans rien épargner ny respecter, ny sa femme ny sa belle-mère, Catherine de Rohan. Puis, l’ayant saisi, le menèrent à Dinan devers le duc son frère, qui ne le vouloit point recevoir. » L’expédition fut tenue si secrète, que le connétable de Richemond lui-même, le chef des armes, n’apprit qu’à la dernière minute le complot qui menaçait la liberté de son neveu. À l’instant même, le connétable demande son cheval ; il part, il chevauche la nuit et le jour ; il espérait arriver assez tôt pour sauver son neveu François d’un crime ; et Gilles son neveu d’un attentat épouvantable. Arrivé chez le duc François, Richemond se jette aux pieds de son neveu, demandant la grâce de Gilles. — Aux prières de Richemond, se joint Pierre de Bretagne, le second fils de Jean V ; rien n’y fait, François I est inflexible ! Il veut la liberté, il veut la vie de son frère ! — Il la demande au parlement de Bretagne ! — Le duc voulait que son frère fût condamné sans être entendu ; mais les états, par la voix d’Olivier de Breil, procureur général de Bretagne, résistent à la volonté du prince. — Alors François livre le prisonnier à la garde d’Arthur de Montauban, son ennemi implacable ; la victime était désormais sous la main du bourreau. — Cette querelle entre les princes de la maison de Bretagne devait exercer son influence accoutumée sur les destinées de l’Angleterre et de la France.
C’est depuis longtemps une vieille habitude de l’Angleterre, de se poser comme la gardienne des droits légitimes ; qu’une injustice se commette, dont elle puisse tirer quelque profit en la réparant, elle crie à l’injustice ! Vous pensez bien que la captivité et les malheurs de Gilles de Bretagne furent un prétexte d’invasion que l’Angleterre mit soudain à profit. Elle accourait, disait-elle, au secours d’un prince infortuné ! — Au nom de Gilles de Bretagne, les Anglais occupent la ville de Fougères ; et comme le duc François demandait raison de cet outrage au duc de Sommerset, Sommerset répliqua que l’Angleterre ne répondait que de ses soldats et non pas des aventuriers qui vivaient au jour le jour du hasard de leur épée. — Bref, la guerre recommençait entre les deux nations ; la trêve était rompue ; des deux côtés on se mettait en campagne, et Charles VII, content du prétexte, commençait par envahir la terre par excellence pour la couronne de France, le duché de Normandie : Richemond, cette fois, menait l’armée française ; car le roi de France lui permettait de rendre à la France la plus belle de ses provinces. Richemond obéit, et cependant il prie le roi d’intercéder pour son neveu, renfermé à Dinan. Pour être agréable à son connétable, le roi de France envoie en Bretagne son amiral, M. Prégent de Coëtivy, et le duc François remet à M. de Coëtivy lui-même l’ordre d’ouvrir au jeune prince les portes de sa prison. — Tel n’était pas le compte des faussaires. — Ils font composer, par un certain Pierre Larose, autrefois employé dans les chancelleries d’Angleterre, une fausse lettre du roi Henri VI, adressée au duc François. La lettre était remplie de menaces si violentes, que le duc de Bretagne non-seulement ne veut plus relâcher son frère, mais encore il veut que sa prison soit plus étroite que jamais. — Bien plus, on traîne le malheureux prince de prisons en prisons ; on l’accable de mauvais traitements et d’injures ; on brûle ses lettres à son frère, et à ces lettres suppliantes on substitue des lettres de menaces. C’est ici le lieu de raconter la bataille de Formigny, gagnée par le connétable de Richemond, le quinzième jour d’avril 1450. Le matin, le connétable ouït la messe à Saint-Lô ; après quoi il fit toutes ses dispositions pour le combat : il plaça à l’avant-garde M. de Blossac et le maréchal de Lohéac ; il confia les archers aux deux frères, Jean et Philippe de Malestroit, gardant autour de sa personne, Regnauld de Voluire, Pierre du Pan, Yvon de Tréenna, Jehan Budes, Hector Mériadec, Jehan du Bois, Colinet de Liguières, Guillaume Gruel, son écuyer et son historien. La bataille s’engagea tout d’abord autour d’un moulin à vent, où les armes du connétable firent merveille. Dans cette mêlée se distinguèrent au premier rang le jeune comte de Clermont, qui gagna ses éperons de chevalier, Jacques de Chabannes, Joachim Rouault, Olivier de Broons, Jehan de Rochewaen. — L’armée anglaise fut battue en moins de trois heures ; la déroute fut complète ; les prisonniers étaient nombreux. Le premier soin du comte de Clermont et du connétable, ce fut d’enterrer les morts. Cette nouvelle victoire devait profiter à coup sûr au malheureux Gilles de Bretagne ; elle agrandissait l’autorité du connétable, et, plus que jamais le comte de Richemond réclamait, en homme qui veut être obéi, la liberté de ce neveu qu’il aimait. — Vain espoir ! poussé à bout par tant d’habiles mensonges, le duc de Bretagne avait composé un tribunal tout exprès pour en obtenir une sentence contre son frère. Le sire de Montauban, et son digne frère, Arthur de Montauban, étaient au nombre de ces juges iniques. Une seule nuit suffit à dresser la sentence ; sans avoir été entendu, Gilles de Bretagne est condamné à mort par Louis de Rohan Guéménée-Guingan, l’oncle de Montauban et chancelier de Bretagne. En vain le garde des sceaux du duché, Eon Beaudoin, refuse de sceller cet arrêt inique, le chancelier de Rohan destitue le digne magistrat, et, lui-même, il met le sceau de Bretagne à ce fratricide ! Au reste, l’arrêt de mort était confié à des mains dignes de l’exécuter. On sait même le nom des bourreaux : Robert Roussel, Jean de La Chaise, Maletouche, Jean Rageard. — La mort du malheureux Gilles de Bretagne rappelle une funèbre histoire du moyen âge, dans cette sanglante Italie où Montauban, le fils de l’Italienne, avait appris « les attentats, les poisons et les énormités que la France déteste, » ce sombre drame qui se passe à Pise même, sur la place des Chevaliers, dans la Tour de la Faim ! — C’en est fait ; le jeune homme, condamné à mort, est jeté tout vivant dans un abominable sépulcre. La faim le prit dans ces ténèbres immondes. Des hommes qui passaient sous les fenêtres de cette affreuse prison entendirent ces cris d’angoisses : « Oh pitié ! oh pitié ! — Du pain ! du pain ! au nom du Christ ! — De l’eau ! au moins une goutte d’eau, mes frères ! » — La peur contenait les plus hardis ; chacun eût voulu sauver le fils du duc Jean V, l’amour de la Bretagne ; pas un n’osait. — Seule, une pauvre vieille femme fut assez courageuse pour faire l’aumône d’un morceau de pain à ce fils de tant de princes ! — Et avec la bonne femme vint un humble cordelier, pour entendre la confession suprême de ce malheureux prince qui va mourir ! — Le prêtre, passant sa main généreuse à travers les barreaux, accorda à cet infortuné la bénédiction suprême. — Encore les assassins trouvaient-ils que Gilles de Bretagne vivait trop longtemps ; ils l’étranglent ; et quand il a rendu le dernier soupir, ils s’en vont à la chasse ! — Ainsi périt seul, sans consolation, après une captivité de près de quatre ans, dans ce château de la Hardouinaye, si triste et si sombre, au bord de son grand étang, au milieu de sa vaste forêt, ce dernier reste d’une si grande maison. En effet, Gilles emportait avec lui l’avenir de la maison de Bretagne (24 avril 1450). Cet abominable fratricide jeta sur le règne du duc François I une épouvante invincible, « qui ternit la douceur et la beauté de ce règne ! »
La nouvelle de cette mort remplit la Bretagne d’épouvante et d’horreur. Le duc François était alors au siége d’Avranches, et il venait d’être rejoint par son frère le connétable, par Chabannes, Loheac, Blossac, Couvron, Rosnivinen, en un mot, les principaux seigneurs de Bretagne ; ils apprirent tout à coup les horribles nouvelles de monseigneur Gilles, et les uns et les autres ils en furent atterrés. M. de Richemond contenait son indignation à grand’peine ; les seigneurs portaient un front consterné ; le duc François sentit le remords grandir dans son cœur. Malheur à celui qui attend que le crime soit accompli pour en voir toute l’horreur ! — Devant le mépris de tous ces visages, devant le courroux de Richemond son oncle, et surtout quand il entendit au fond de sa conscience le grand cri, le cri terrible : Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? le fratricide quitta le siégé d’Avranches, sans trop savoir où porter ses pas. Il était cheval, avec peu de suite, et il allait sur la grève qui mène au Mont Saint-Michel lorsque soudain, et comme s’il fût sorti de terre, un homme au regard terrible, au geste menaçant, se dressa devant le prince ; c’était le cordelier qui avait reçu, à travers les barreaux de son cachot, la confession de monseigneur Gilles de Bretagne. — Fratricide ! s’écria le terrible missionnaire, au nom de monseigneur Gilles, ton frère, mort de faim dans tes prisons, je te somme à comparaître dans quarante jours devant le tribunal de Dieu ! — Prépare-toi ! — Et, en effet, quarante jours après cet appel terrible, heure pour heure, le fratricide comparaît au tribunal du juge dont l’arrêt est sans appel. — 17 juillet 1450 !
Comme il ne laissait pas d’héritiers mâles, le duc François I, en présence des évêques de Dol, de Nantes, de Saint-Brieuc, de Quimper, avait institué, pour héritier de sa couronne, son frère Pierre ; et, dans le cas où celui-ci mourrait sans postérité masculine, son oncle Arthur de Richemond, connétable de France, montait sur le trône de Bretagne ; enfin, à défaut d’héritier de ce dernier, François, son cousin germain, fils de Richard, comte d’Étampes, auquel François I avait accordé la jeune Marguerite, sa fille aînée, était désigné comme l’héritier possible du duché de Bretagne (1450).
Par ce testament, le duc François I, qui pourtant laissait deux filles. de son sang, suivait à la lettre le traité de Guérande, où il avait été décidé que les filles n’héritaient du duché de Bretagne qu’à l’extinction complète de la ligne masculine. — Dans ce même testament, François I instituait une fondation pour l’âme de feu son frère Gilles. — Ce dernier acte d’une volonté intelligente et ferme fut obéi en tout point. Pierre monta sur le trône de son frère François I.
L’histoire ne peut rien dire du règne de Pierre II. — À défaut d’actions illustres, les historiens ont ramassé des anecdotes. — Pierre II est taciturne, dévot, inquiet, très-jaloux de sa femme ; il la frappe sans pitié, au moindre soupçon. — Il voulut que les assassins de Gilles, son frère, fussent traités selon leurs mérites ; il les fit saisir jusque sur les terres du roi de France, et les misérables, ramenés en Bretagne, furent livrés au bourreau. — Seul, le plus coupable de tous ces assassins, Arthur de Montauban évita le supplice en prenant la robe de moine. Même, c’est chose triste à dire ! ce bandit que réclamait l’échafaud de Gilles de Laval, il devint plus tard, non pas évêque en Bretagne, car la Bretagne se fût soulevée, mais archevêque de Bordeaux ! — Pierre II mourut en 1457, non pas sans avoir confirmé le testament de François I. Désormais, le comte de Richemond devenait duc de Bretagne. Si la couronne était pesante, le front qui la devait porter était digne de la couronne. Depuis plus de trente ans, le comte de Richemond tenait dans ses mains l’épée de connétable de France ; il est de tous les capitaines venus après le connétable Duguesclin, celui qui a le mieux marché sur ses traces. Moins heureux que Duguesclin, qui s’appuyait sans peur sur la sagesse bienveillante du roi Charles V, Richemond avait eu à combattre, même pour sauver la couronne de France, les mauvais vouloirs du roi Charles VII. Il servit malgré lui le roi de France ; malgré le roi, il prit Beaugency et gagna la bataille de Patay ! — Il négocia le traité d’Arras, qui fit rentrer dans le devoir le duc de Bourgogne. — Formigny, c’est la vraie bataille de Richemond, et cette fois, du moins, la France gardera la Normandie. — Il fut le réformateur de la milice française ; le premier, il a institué les compagnies d’ordonnances qui ont fait longtemps la force des armées et les ont mises sur un pied fixe. — Homme énergique et vrai, il établit dans l’armée l’obéissance et le respect du commandement ; il fut à la fois sévère et juste ; ses soldats l’appelaient d’un beau surnom : le justicier. — Monté au trône de Bretagne, et comme les seigneurs bretons lui conseillaient de ne pas garder la charge de connétable, « il faut, dit-il, que ma vieillesse honore la dignité qui a été l’honneur de ma jeunesse ! » Aussi bien, dans les grands jours, faisait-il porter devant lui, par Philippe de Malestroit, son escuyer d’escurie, l’épée de Bretagne à sa droite, et à sa gauche l’épée du connétable, cette épée qui, dans les mains de trois capitaines bretons, avait sauvé la France sous trois rois chancelants : Charles V, Charles VI, Charles VII.
Même sur son trône, Arthur cherchait du regard et du cœur, avec des regrets bien sentis, les princes de sa maison, les jeunes gens qui l’avaient précédé dans la tombe : François, Gilles, Pierre ! « Le roy (de France) et son conseil vouloient qu’il fist hommage lige à cause du duché de Bretagne ; il répondit qu’il n’en feroit rien qu’il n’eust parlé aux états de son pays, et jamais ne fust-il retourné devant le roy et ne lui eust fait nulle redevance, si n’eust été pour sauver la vie à monseigneur d’Alençon, son neveu ; et il fist redevance au roy, telle que ses prédécesseurs avoient fait, et non autrement ; puis après la condamnation de monseigneur d’Alençon, le duc s’en vint en son pays, et pleust à Dieu que jamais n’eust été à Vendôme, car oncques puis ne fust sain jusqu’à la mort ! Le bon prince s’en fust à Nantes et fust le bien reçu, et fist grand’chère. » — Son grand rêve, le rêve de sa vie entière, la préoccupation de sa mort, la gloire à côté de laquelle toute gloire lui paraissait incomplète, c’était de marcher sur les traces de Guillaume le Conquérant, c’était de retrouver ce sillon de l’Océan qui devait conduire l’armée triomphante dans cette île de la Grande-Bretagne ! Avec quelle joie ineffable il eût recommencé la bataille d’Hastings ! — Il le voulait, il en était sûr, sûr à ce point qu’il avait, lui aussi, son livre de partage, où à l’avance il avait divisé sa conquête entre ses amis et ses compagnons d’armes. — La mort vint interrompre ces vastes projets de conquête. « Depuis la Conception de Notre-Dame, fust toujours le bon prince malade jusques à Noël, nonobstant que toujours estoit sur pied et point ne se couchoit, et jensna les Quatre-Temps, et la vigile de Noël se confessa, et fut à matines et à la messe de minuit, et à la grand’messe du jour, et à vespres, et le jour de Sainct-Étienne ouyt la messe, et dict les heures à genoux bien dévotement, comme bon et loyal chrestien ; car je sais que en son temps il n’y avoit meilleur catholique que lui ; et pour quelques mauvais termes que luy tint le roy Charles son maître, oncques ne dit mal de luy et ne laissa de le bien servir. — Oncques homme ne hayait plus toutes sortes d’hérésies et de sorcelleries qu’il hayoit, et bien y parut, car il fist plus contre les sorciers en France, en Poitou et en Bretagne, que nul autre en son temps. Il étoit preudhomme, chaste et conciliant, et tous les jours, au moins une fois, parloit de la guerre et y trouvoit grand plaisir, — et aimoit et soutenoit le peuple plus que tout autre, et faisoit grandement des biens aux mendiants et aux pauvres de Dieu. Celuy bon duc trespassa de ce monde, le jour de la Sainct-Étienne, lendemain de Noël, environ six heures après midi, et rendit à Dieu son esprit le vingt-troisième jour de décembre de l’an 1458, et repose son corps en l’église des Chartreux, près Nantes, dans une chapelle, laquelle s’appeloit auparavant chapelle du Duc, que le bon duc Jehan son père avoit fondée, et depuis l’augmenta, et fit enfin le monastère ; et depuis sa mort, la duchesse Catherine, sa femme, a fait parachever les cloîtres, fait faire des chaires, donné cilices, livres, chappes, chasubles, avec leurs appartenances, et fait plusieurs autres biens. »
Achevons cette oraison funèbre en deux mots : quand le roi Charles VII confiait au comte de Richemond l’épée de connétable, les Anglais étaient les maîtres du royaume de France ; à la mort du connétable, les Anglais n’avaient plus, de leurs conquêtes en terre de France, que la ville de Calais !
Ici, nous touchons aux derniers jours de l’Armorique indépendante. La faiblesse des derniers ducs de cette maison de Montfort, qui gouverne la Bretagne depuis tantôt deux cent cinquante années, la défaite complète et définitive du régime féodal, et enfin même, le dévouement et le sacrifice des Bretons pour cette France qu’ils s’habituaient, à force de la servir, à regarder comme une seconde patrie ; toutes ces raisons réunies poussent à la réunion de la Bretagne et de la France. Nous n’avons plus, avant de voir s’accomplir cette révolution depuis longtemps prévue, que deux règnes à vous raconter. Vous avez vu que le testament du duc François I s’exécutait dans toutes ses parties. Arthur de Richemond, Arthur III, venait de mourir sans enfants, et sur ce trône auquel les héritiers allaient manquer, monta, sans conteste, François II, comte d’Étampes, fils de Richard de Bretagne. Dans la personne du nouveau prince, petit-fils du duc Jean IV et mari de la fille aînée du duc François I, se réunissaient les droits des deux branches, et tous ces droits accumulés sur sa tête, François II ne savait à qui les transmettre. Depuis tantôt deux cent cinquante années que la maison de Jean de Montfort régnait sur la Bretagne, cette maison n’avait jamais été plus près de s’éteindre. François II avait perdu, presque en même temps, sa femme et son fils, et quand il aurait dû songer à un second mariage, il perdit les belles années dans ses vaines amours avec la dame de Villequier. Le moment était mal choisi pour un duc de Bretagne, de s’abandonner ainsi lui-même, car François II allait avoir affaire avec une forte partie. En effet, en ce moment régnait sur la France S. M. très-terrible et très-habile le roi Louis XI. À peine roi, il avait montré que désormais il marcherait dans sa voie d’un pas ferme et sûr ; il avait commencé par se faire le maître absolu dans la Normandie, dans le Poitou, dans la Guienne, sur les rivages où pouvaient se présenter les Anglais. Le roi Charles VII avait emporté dans la tombe la puissance des grands vassaux, et désormais le nouveau roi, Louis XI, ne veut plus, autour de son trône, que le peuple et les villes. D’ailleurs, dans ce royaume qu’il allait agrandir de moitié, Louis XI se sentait seul et livré à ses propres forces. Les grands lui étaient hostiles, les petits ne le comprenaient pas encore ; il avait été traîné, pour ainsi dire, jusqu’à Reims, par son hôte le duc de Bourgogne. On eût dit le vainqueur qui conduisait son captif ; ce captif, c’était le roi de France. Il est à genoux, il se relève ; il était si humble tout à heure, bientôt il sera terrible ! — Laissons-le faire, il brisera tout ce qui reste encore du monde féodal. Or, de toutes les provinces de l’ancienne Gaule, la plus considérable, la plus belliqueuse, et surtout la moins disposée à porter le joug du pouvoir absolu, quel qu’il fût, c’était la Bretagne ! La Bretagne était à prendre ; il est vrai que d’un second mariage, car enfin il avait épousé en secondes noces Marguerite Sein-de-Lis, la fille de Gaston IV, comte de Foix, François II avait eu deux filles, mais ces deux enfants ne pouvaient pas être un grand obstacle à Louis XI. Il était déjà le maître du Roussillon, qu’il avait acheté, et de la Provence, que lui avait laissée le testament de Charles d’Anjou, il ne lui manquait plus que la Bretagne pour rendre à la France ses limites naturelles et tant rêvées. Mais l’exemple même de son père Charles VII, et Jean de Montfort rappelé du fond de l’Angleterre par l’inquiétude de ses sujets, à l’instant même où l’armée française envahissait son duché, c’étaient là des leçons que Louis XI devait mettre à profit. En conséquence, il commença par étudier avec soin son duché futur.
Les difficultés étaient grandes, sinon insurmontables, au dedans et au dehors de la Bretagne. D’abord le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne paraissent disposés à s’entr’aider, le roi Louis XI les sépare, en nommant ce dernier son lieutenant dans les provinces entre Seine et Loire ; en même temps roi dévot et plein d’astuce, il faisait de fréquents pèlerinages dans les chapelles des saints de Bretagne qui attirent encore aujourd’hui un si grand nombre de pèlerins. Il visitait, en priant et surtout en regardant çà et là, derrière lui et devant lui, en haut et en bas, dans le peuple et parmi les seigneurs, Notre-Dame du Mont-Saint-Michel, et l’église de Saint-Sauveur de Redon, et même Notre-Dame de Nantes ; véritable pèlerin, il en avait le chapeau, le bâton, et presque l’habit. Quant à s’inquiéter des voyages d’un si bon homme, comment le duc François s’en fût-il inquiété ? Le roi Louis, bon compagnon quand il voulait, avait accablé le duc François des témoignages de sa tendresse royale, il voyageait seul, en petit équipage, accompagné de quelques serviteurs seulement, avec défense « que nul, sous peine de mort, ne s’avanschât de le suivre. » Seulement, beaucoup plus loin, arrivaient sa garde et ses canons, mais sans bruit et sans que le royal visiteur en tirât vanité. Et enfin, son pèlerinage accompli, il s’en vint de Nantes à La Rochelle. Chemin faisant, il se faisait des amis, achetant les volontés, arrêtant les résistances, disputant comme un bon bourgeois, qui ne veut pas être trompé, avec les corporations et les villes. — Et d’ailleurs, le moyen de croire qu’il songeait à la Bretagne ? Il avait l’air de n’en vouloir qu’à l’Espagne. Ou bien il était en Normandie, suivant, du rivage, la flotte plus menaçante que dangereuse, du comte de Warwick. — Dans ce voyage qui ne fut qu’un voyage, les Anglais purent s’assurer, par eux-mêmes que maintenant la France était gardée par de bonnes villes et de bonnes armées. Tout ce que put faire Warwick, ce fut de descendre sur les côtes de Bretagne. Ainsi la Bretagne paya pour la France ; mais assurément ce n’était pas la faute du roi Louis XI, pourquoi le ciel ne lui a-t-il pas donné la Bretagne ? Vous verriez comme il saurait la défendre ! — Bientôt Louis XI, laissant Marguerite d’Anjou perdre l’Angleterre, pendant que son père et son frère se perdaient en Italie, menaçait Calais avec un blanc-seing de cette reine infortunée. Dans cette armée de la reine Marguerite, les Bretons et les Normands étaient en nombre ; à peine si le roi Louis XI avait hasardé à cette restauration impossible quelques soldats et quelque argent ; c’était trop peu pour reprendre une des portes de la France. — Cette fois, Calais était loin, et aussi la Bretagne ; le Roussillon même redevint espagnol. — Eh donc, encore une fois, qui parle de prendre la Bretagne ? Mais, moins que jamais, elle redoute sa réunion avec la France. Tout au rebours, l’Angleterre, la Bretagne et la Bourgogne se proposent, entre elles, alliance offensive et défensive contre l’ennemi commun. — Peu à peu cependant, le roi Louis revient à la Bretagne ; plus il la convoitait de l’âme et du regard, et plus il comprenait qu’il était difficile de la prendre. Parmi tous les grands fiefs, le duché de Bretagne était le plus difficile à entamer. C’était mieux qu’une province, plus qu’un duché ; c’était véritablement une terre à part, une exception, quelque chose qui ressemblait aux anciennes colonies militaires, les capitaines et les soldats restant, en fin de compte, réunis par la même passion et les mêmes nécessités. Là, tout gentilhomme était prince souverain ; le duc régnait par la grâce de Dieu ; les Bretons croyaient à la royauté de la Bretagne, même avant de croire à la royauté de la France ; car, disaient-ils, qui donc a sauvé le trône de France ? Deux soldats de Bretagne, le connétable Duguesclin et le connétable de Richemond ! La fierté du prince et l’orgueil des sujets étaient puisés aux mêmes sources ; ajoutez que la Bretagne était florissante ; les villes étaient riches et peuplées, les campagnes ne manquaient pas de laboureurs, les remparts de soldats pour les défendre, l’Océan de marins pour livrer aux vents la voile bretonne. — Donc, par quelle brèche entrer dans ce peuple bien défendu, bien gardé, et qui voulait, même quand il prenait sa bonne part des combats et des travaux du peuple de France, rester le peuple breton ?
Le roi Louis XI entra dans cette nation par une de ces brèches qu’il savait faire. Il y entra par des arguments, par des discussions, par la légalité. Amaury d’Acygné, évêque de Nantes, successeur de Guillaume de Malestroit, avait refusé, tout comme son prédécesseur, l’hommage au duc de Bretagne pour le temporel de son Église ; et, en conséquence, le duc François II avait déposé l’évêque de Nantes ; l’évêque en avait appelé, non pas à la justice des barons du parlement, mais au roi de France en personne. Cet appel à une autre juridiction que la juridiction de son parlement, était une atteinte formelle aux droits de François II ; appel peu dangereux cependant, la Bretagne n’étant pas soumise, comme la France, à la pragmatique sanction ; toutefois, Louis XI reçoit l’appel de l’évêque de Nantes, et il répond qu’il rendra justice à qui de droit. — Entre le duc de Bretagne et le roi de France, il y avait non-seulement rivalité de puissance à puissance, mais une haine toute personnelle, la haine de deux natures ambitieuses qui se sont comprises l’une et l’autre. Dans ses révoltes contre son noble père Charles VII, le dauphin de France avait sollicité, mais en vain, les secours du duc de Bretagne ; et quand après la mort de Charles le Sage, le duc de Bretagne s’en vint à la cour du roi Louis XI, il y fut reçu avec une froideur qui tenait du mépris. — Dans cette dispute entre l’évêque de Nantes et le duc François II, Louis XI remit ses pleins pouvoirs au comte du Maine, son oncle, et celui-ci rendit une sentence qui privait le duc de Bretagne du droit de régale, un droit important reconnu dans les états de 1462, par lequel le duc de Bretagne, à l’exclusion de tout autre prince, pouvait disposer des juridictions temporelles des évêques. Et comme le duc François II refusait de se soumettre à l’arrêt qui le privait d’une partie de cette autorité, qu’il regardait comme une autorité vraiment royale, Louis XI, à l’instant même, fait marcher ses troupes sur le Poitou. En même temps, il adressait au duc de Bretagne des propositions inacceptables. Le roi de France exigeait donc : 1 que le duc de Bretagne cessât de s’intituler désormais : duc par la grâce de Dieu, formule qui impliquait l’indépendance ; 2 que le duc cessât de battre monnaie ; 3 qu’il renonçât à lever des impôts en son nom, attendu qu’au roi de France seul appartenait le droit de les percevoir.
Ces propositions jetèrent un étonnement qui tenait de la stupeur, dans le conseil du duc de Bretagne. François II demanda trois mois de délai, afin de consulter les états sur cette affaire. Les trois mois écoulés, un autre délai fut exigé, mais cette fois encore le duc de Bretagne promettait de porter lui-même sa réponse à Paris. C’est qu’il voulait donner, à main armée, la seule réponse qui fût honorable et possible ; et c’est qu’il voulait lever des troupes et entraîner dans son alliance quelques-uns des grands feudataires de la couronne. Ce plan d’une politique habile avait été tracé par Tanneguy Duchâtel, neveu du célèbre conseiller de Charles VII. À la fin, le duc de Bretagne entrait dans les résistances nécessaires ; il dépêchait des courriers, cachés sous quelque habit de religieux, à tous les princes du royaume. Ces princes, comprenant que Louis XI n’avait qu’un but, anéantir toute noblesse au profit de son despotisme, se liguèrent immédiatement avec le duc de Bretagne. Cette ligue prit le nom de ligue du Bien public ; à ces causes, le comte de Dunois et une foule d’autres seigneurs se réfugièrent en Bretagne, accompagnés de la plupart des capitaines qui avaient combattu sous leur bannière contre les Anglais.
Cette conjuration redoutable avait pour son chef ostensible le duc de Berri, faible esprit, timide courage, volonté chancelante, un de ces princes qui ne font d’ombrage à personne. — De tous ces chefs coalisés, le plus dangereux, c’était le comte de Charolais, le même qui allait être bientôt Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Pour celui-là, il comprenait qu’entre lui et le roi de France, son beau cousin, c’était une lutte à mort. Il attendait, non pas sans impatience, son avénenent au duché de Bourgogne, qu’il était résolu à bien défendre ; il dominait, en attendant, toute la haute noblesse flamande et wallonne ; il avait dans l’âme plus d’un vice orgueilleux qui le rapprochait du roi Louis XI. Placé entre ces deux tyrans, le vieux duc de Bourgogne avait fort à faire. L’un et l’autre, Louis XI et le comte de Charolais, l’Habile et le Téméraire, ils en voulaient également à ses domaines et à sa couronne. — Telle était l’alliance. Dans cette conspiration du Bien public, François II fit entrer les états de Bretagne. Le duc de Bourbon lui-même, tout chancelant qu’il était, y prit sa part. — La Bourgogne et les Pays-Bas envoyèrent, pour donner l’exemple, quatorze cents gens d’armes, huit cents archers, des coulevrines et des arquebuses ; en même temps, arrivait le duc de Bretagne avec ses Bretons. De son côté, Jean de Calabre amenait ses gens, ramassés aux quatre coins de la France, pendant que le duc de Berri allait rejoindre le gros de cette armée. — Ainsi, les uns et les autres, ils attaquaient, chacun de leur côté, l’influence française. Bourbon soulevait le Bourbonnais ; le comte de Charolais envahissait la Picardie ; la Bretagne, menacée naguère, menaçait à son tour. L’occurrence était difficile, le danger pressait ; la lutte était engagée par des gens qui ne pouvaient plus reculer, et cependant le sang-froid du roi Louis XI lui vient en aide ; il avait tout prévu à l’avance ; il avait le calcul des têtes fortes et des courages de sang-froid. Il estimait assez peu cette féodalité qu’il voulait briser, pour imaginer que tous ces princes réunis ne composeraient jamais une armée. Son but et son plan, les voici, et rien de plus simple, on le peut voir : qu’il vienne à bout d’arrêter deux mois, seulement deux mois, le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire ; qu’on lui donne le temps d’écraser tout de suite le duc de Bourbon, à l’aide des renforts venus du Dauphiné, du Languedoc, de l’Italie ; et celui-là brisé, que l’on puisse tomber sur le Bourguignon avant que la Bretagne ne lui vienne en aide, et c’en est fait de la ligue du Bien public, et cette fois le roi est le maître encore. À l’œuvre donc ! Louis XI n’est pas homme à longtemps réfléchir lorsque absolument il faut prendre un parti. Aussitôt le roi entre en campagne. — Le duc de Bourbon s’est caché dans les remparts de Bourges ; le roi va plus loin : il prend Montrond, et Montluçon, et Sancerre ; il demandait deux mois : trente jours lui suffisent pour reprendre le Bourbonnais. En même temps, il pénétrait dans le Berri et dans l’Auvergne, appelant à lui Armagnac et ses Gascons. — Avant tout autre auxiliaire énergique et dévoué, Louis XI comptait et devait compter sur le duc de Nemours. Il avait donné à Nemours des biens sans nombre dans le nord de la France, à Meaux, à Châlons, à Langres, à Sens. Nemours arrive enfin à l’ordre et au secours du roi, mais il arrive lentement, comme un homme qui veut imposer sa loi, et cette loi, c’était d’être duc souverain d’un duché-pairie, au même titre que les dues de Bourgogne ou de Bretagne. Ce Gascon s’entendait avec l’évêque de Bayeux ; — un Normand ! pour trahir le roi de France. Mon Dieu ! le plan du Normand et du Gascon était des plus simples : le duc de Nemours aura l’Île-de-France, le comte de Dunois la Normandie ; la Picardie restera à Saint-Pol, la Champagne à Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon ; et, ceci conclu, le roi de France s’arrangera comme il l’entendra avec les derniers lambeaux de son royaume, sous la tutelle et curatelle de deux évêques et de douze pairs ! Les insensés et les imprudents ! ils traitaient, à l’avance, Louis XI comme une proie qui leur était assurée. En effet, trahi par Nemours, peu sûr de la fidélité du duc de Nevers, qui devait arrêter les soldats de Bourgogne ; doutant fort du comte du Maine, qui devait tenir tête au duc de Bretagne, et très-inquiet de savoir comment il empêchera ses deux ennemis de se réunir pour l’accabler — sous la double force qu’ils entraînent, le roi de France semblait perdu.
— Que faire alors ? que devenir ? comment se défendre ? Le comte du Maine, au lieu de combattre, cédait la place au duc de Bretagne tout le long de la Loire, si bien que ces mêmes Bretons qui étaient naguère à Duguesclin, à Clisson, à Richemond, voyant la bannière nationale qui les semblait appeler, passèrent du roi de France au duc de Bretagne : irrésistible puissance de la bannière et des souvenirs de la patrie ! — Sur les bords de la Somme, le duc de Nevers n’était guère plus avancé que le comte du Maine sur la Loire. Nevers était le neveu de Philippe le Bon, il était le cousin du comte de Charolais, le Téméraire, et il voulait traiter de cousin à cousin, de puissance à puissance. — Ceux que Jupiter veut perdre, il les rend fous, dit le proverbe latin ; et rien qu’à voir ces nobles champions de la France oublier ainsi toute loyauté envers le roi leur maître, tout devoir envers la France leur légitime souveraine, on se demande avec effroi comment finiront ces accès de démence. — Cependant le comte de Charolais et le duc de Bretagne faisaient des progrès de jour en jour. Sur leur chemin, les villes ouvraient leurs portes, les peuples criaient Délivrance ! Avec le duc de Bretagne était le duc de Berri ; l’armée des Bretons se composait de dix mille hommes. C’en était fait, le comte de Charolais campait sous les murs de Paris, à Saint-Denis même ; et même de sa bonne ville de Paris le roi Louis XI n’était pas sûr, tant ce grand nom de Bourgogne retentissait encore dans l’âme des bourgeois de Paris ; ils avaient tant aimé Philippe le Bon, ils avaient bu si souvent de son vin, et lui, de son côté, il avait si souvent courtisé leurs fillettes, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de faire des vœux pour son fils, le Téméraire. — À tout instant grandissait le danger. Trahi par les seigneurs, peu aimé des bourgeois, servi par de faibles âmes, attaqué par de hardis courages, le pas était difficile pour ce roi sombre, ombrageux, qui n’avait foi en personne ; mais, heureusement, les Bretons marchaient à petites journées ; on les attend aujourd’hui, on les attend. demain, ils viendront dans trois jours à coup sûr… On avertissait François II à tue-cheval… Bref, François II et ses Bretons ne venaient pas ; les Bourguignons perdaient patience ; deux ou trois assauts inutiles les avaient convaincus que Paris était un trop gros morceau pour leurs armes. Pourtant le Bourguignon sondait la ville, on se faisait amitié du haut des remparts, on se disait de bonnes paroles à travers la herse levée. — On se visitait au pont de Saint-Cloud. — Il était temps que le duc de Bretagne arrivât, ou bien il était temps que le roi Louis XI se montrât enfin. Le roi accourait en effet ; bonne et solide armée, bien payée, bien équipée, française dans l’âme, parisienne aussi, et qui brûlait, ainsi que le roi Louis, de rentrer dans Paris ; car, depuis le temps du roi Charles VII, c’était une vérité démontrée, qui avait Paris avait la France. Le roi accourait donc, sûr de ses soldats, inquiet de ses capitaines. Cependant, pour qui arrivait du Bourbonnais dans Paris, il fallait traverser le camp des Bourguignons. L’armée de Bourgogne est forte, et à coup sûr elle se mettra entre le roi et la ville. — Mais ceci ne gêne pas Louis XI ; son plan est fait : le maréchal de Rouault, qui commande Paris, sortira, avec deux cents lances, contre l’aile droite des Bourguignons, pendant que lui, le roi, il attaquera l’aile gauche. Puis, une fois dans Paris, la Bretagne peut se réunir à la Bourgogne, Armagnac à Nemours, le duc de Nevers et le comte du Maine pourront trahir Louis tout à l’aise, Louis XI sera toujours le roi de France. — Ainsi, le roi arrive à Montlhéry. — Là, on lui dit que le Parisien est immobile, que les deux cents lances ne viendront pas, que le maréchal de Rouault reste immobile dans les murs. — Il fallait se suffire à soi-même ; à cette heure, la trahison est partout contre le roi. Le duc de Brézé lui-même, ce grand sénéchal de Normandie dont on voit le tombeau dans la cathédrale de Rouen ; parent du roi, puisqu’il avait épousé la fille de Diane de Poitiers et du roi Charles VII, Brézé, qui commandait l’armée royale, était d’intelligence avec les princes du Bien public. C’était un vaillant capitaine, indifférent au bien et au mal ; à force d’avoir vu des trahisons soudaines et de soudains retours, il était tombé dans le scepticisme de vieux politiques, qui donneraient le choix d’un maître pour un bon mot ou pour un écu. Il fut tué un des premiers à cette bataille de Montlhéry, et nul ne le regretta, pas même sa femme, quand elle le vit bien enfermé dans son magnifique tombeau.
Cette bataille de Montlhéry n’a été ni gagnée ni perdue ; ce fut une de ces rencontres après lesquelles il est permis à chacune des deux armées de crier victoire et d’allumer des feux de joie, si elles ont du temps à perdre. Le roi paya de sa personne, et Saint-Pol, bien qu’il voulût être connétable, fut forcé de s’aller cacher dans un bois. Le comte de Charolais poussa au centre de l’armée française, et à force d’aller en avant, il se trouva presque seul ; on le presse, on l’entoure, un soldat lui porte à la gorge un coup de pointe ; arrive un Flamand, sur un gros cheval flamand, qui dégage son prince, et le prince le fait chevalier. De son côté, le roi de France n’était guère mieux gardé que le comte de Charolais ; le duc du Maine, qui aurait dû soutenir le roi, avait emmené avec lui l’arrière-garde ; ainsi, pas d’armée d’une et d’autre part, et deux princes abandonnés à eux-mêmes, l’un ici, l’autre là-bas. Les deux armées ne pensaient qu’à fuir. Le roi fut le premier qui quitta la place, et il s’en alla à Corbeil. Cette marche rétrograde sur Corbeil rassura l’armée de Bourgogne, qui déjà levait ses tentes. Entre ces deux forces également craintives, Paris restait immobile ; il n’ouvrit ses portes ni au roi ni au Bourguignon ; on eût dit que la ville assistait à un tournoi du haut de ses remparts. Alors, quand il vit que le Bourguignon n’entrait pas dans Paris, le roi y vint de Corbeil. Une fois là-dedans, il fut le maître. Lui, cependant, il se faisait plus que jamais bonhomme. — Vous voulez ceci ? Prenez-le. Vous me voulez conseiller ? Conseillez-moi ; je suis à vous, par Dieu ! — Les seigneurs se disaient : — Il est nôtre ! Les bourgeois le traitaient comme un camarade. — Sous les murs de Paris, le comte de Charolais faisait le beau ; quant au duc de Bretagne et au duc de Berri, ils arrivaient à petites journées, sans trop se hâter, comme des jeunes gens qui sont sûrs de leur fait. — À la fin, cependant, Bourgogne et Bretagne se rencontrent à Étampes ; à Étampes (le duc de Bretagne, enfant, était duc d’Étampes), on dresse les tentes, on se repose, on fait bonne chère. Arrivent à leur tour, bonnement et sans se gêner, les autres chefs de la confédération : Armagnac, Bourbon, le maréchal de Bourgogne, et enfin le duc de Lorraine. On dînait, on conspirait, on se faisait des niches ; bref, le Bien public était au grand complet. — Tout cela est très-bien fait, ma foi ! que le roi Louis soit content ou mécontent, peu importe ; ces bons princes avaient l’air de se dire : « Seigneurs, nous sommes bien ici, dressons-y, s’il vous plaît, nos tentes. » Et véritablement ils seraient restés là jusqu’à la fin du monde, armés à la légère, — car, dit Commines : « On disoit même qu’ils portoient des cuirasses de soie couleur de fer ; qu’il n’y avoit que de petits clous dorés par-dessus le satin, afin de leur moins peser, » — si l’on avait trouvé à Conflans de quoi nourrir ces {rois ou quatre armées, ces cinq où six peuples. — À proprement dire, c’est la tour de Babel ! — Que de peuples ! que de langues diverses ! Suisses, Provençaux, Lorrains, Allemands, Armagnacs ; le Midi et le Nord, les habits du chevalier et les haillons, la plus vile populace des camps et l’honneur des cités, le père de famille et le soudard, de nobles soldats et des voleurs de grands Chemins, le plus vil ramassis de ces armées fabuleuses dont, le premier, Duguesclin était venu à bout de délivrer la France : — Cela était grand et bouffon tout à la fois ; — puis, dans cette populace, les deux vrais princes, François II et le comte de Charolais ; les deux vraies provinces, Bourgogne et Bretagne ; — les Bourguignons glorieux, et disant qu’ils avaient gagné la bataille. Les Bretons, peu faits à ces manières insolentes, et malheureux d’être arrivés (contre leur habitude) quand la bataille était gagnée, rongeaient leur frein impatiemment. Certes, ces gentilshommes bretons qui luttaient contre le roi de France lui-même avec l’orgueil, avec l’épée, noblesse à demi féodale, à demi rebelle, ne pouvaient guère supporter les vanteries du comte de Charolais ; ils regardaient d’un mauvais œil ces Bourguignons tout disposés à se faire la part du lion dans les misères de la France. Qu’étaient-ils donc, comparés aux Bretons ? d’où venaient-ils ? que voulaient-ils ? Le duc de Berri, le futur roi de France, qui donc le ramène, sinon le duc de Bretagne et les soldats de Bretagne ? Ainsi ils se disputaient, les insensés ! pour ces dépouilles opimes, traitant le roi Louis XI avec autant de dédain que s’il était mort ! — Cependant le roi était maître de Paris, il était maître des événements ; il savait déjà où il voulait aller, où il était, et en quelle fumée s’en ira cette révolte du prétendu Bien public. Il disposait son armée lui-même, il allait en Normandie (10 août 1465) chercher des renforts ; il se rendait assez puissant dans Paris même pour en sortir à volonté et sans avoir à craindre que les portes lui fussent fermées au retour ; et d’ailleurs les princes coalisés s’étaient répandus çà et là, eux et leurs armées, au caprice des pâturages et des moissons, ou des vignobles, dans la Brie, dans l’Auxerrois, dans la Champagne ; qu’ils fassent un mouvement sur Paris, et le roi sera de retour avant qu’ils n’aient avancé de vingt-quatre heures. — La diligence des coalisés fut plus prompte que le roi ne l’avait pensé ; ils n’arrivèrent pas, ils accoururent ; et, de Laguy, ils font tenter le nouveau gouverneur de Paris, le comte d’Eu ; ils envoient leurs proclamations aux bourgeois, à l’Université, à l’Église ; ils s’adressent au Parlement, comme des plaideurs dont la cause est bonne, Le vrai est qu’ils plaidaient l’épée au poing.
Paris, entendant ces promesses et ces menaces, fut plongé dans une grande incertitude. Après tout, comment refuser d’ouvrir les portes de la ville aux grands feudataires de la couronne ? Comment dire au duc de Berri, au duc de Bretagne, au fils du duc de Bourgogne : — Vous n’entrerez pas ! C’était manquer à tous les égards dus aux princes du sang. Ainsi raisonnaient les bourgeois de Paris, rassemblés dans leur hôtel de ville ; mais, cependant, que dira le roi Louis XI, si, lui absent, Paris reçoit tous ces rebelles ? Le roi se fâchera, à coup sûr ; et la colère du roi est terrible… Heureusement que le bon peuple parisien fut délivré de cette incertitude par l’arrivée du roi, qui ramenait des hommes, des armes, de la poudre ; des vivres, et, ce qui vaut mieux, l’autorité ! Avec l’abondance, Paris retrouva le courage ; il avait du pain, du vin, de la viande, du poisson, des pâtés même, tous les délices que lui apportent la Seine d’en haut et la Seine d’en bas, et, dans ces bombances de la guerre prudente et sage, les assiégeants mouraient de faim ; « les joues velues, pendantes de malheureuseté ; sans chausses ni souliers, pleins de poux et d’ordures, ils avoient telle rage de faim aux dents, qu’ils prenoient fromages sans peler, et mordoient à même ! » Voilà les gens de Bourgogne bien loin de l’abondance plantureuse de leurs campagnes, et les Bretons bien au regret des poissons de leur mer et du gibier de leurs forêts. — Une bataille aurait pu tout sauver, mais le roi Louis XI était trop prudent et trop sage pour hasarder une bataille avec ces affamés. Il attendit ; il se mit en campagne, non pas pour tuer du monde aux coalisés, mais pour les acheter ; qui voulait se vendre au roi de France était le bien reçu ; on lui donnait beaucoup, on lui promettait davantage ; en toutes choses, le roi se montrait d’humeur fort accommodante ; tant promis, tant payé ; ceux qui voulaient le quitter le pouvaient faire, et passer à l’ennemi ; sa maison était une tente ; entre et sort qui veut entrer, qui veut sortir. — Ainsi il affrianda les ambitions, il jeta dans mille inquiétudes ces alliés d’un jour, celui-ci se hâtant de traiter, de peur que son voisin ne traitât sans lui. Ils y passèrent tous, les uns après les autres : les Armagnacs, le comte de Saint-Pol, Jean de Calabre, laissant à leur orgueil le Bourguignon et le Breton. — Le roi n’était pas inquiet de ces deux-là, il savait comment les prendre. Il mit le feu aux poudres des Liégeois, et l’explosion de la ville de Liége fit bondir Charolais dans son camp. En toute hâte, il fallait partir pour mettre à la raison les bourgeois de Liége, et voilà notre cousin de Charolais qui demande une trêve au roi de France. À cette demande de trêve se joignait le duc de Bretagne, qui ne pouvait pas prendre Paris à lui tout seul. Seulement, le duc de Bretagne demandait, pour le duc de Berri, la Normandie ou la Guienne ; le comte de Charolais demandait, pour lui-même, toute la Picardie. C’était à prendre ou à laisser, et tout d’abord le roi ne dit pas non. — Quand donc ils virent ce roi qui ne refusait rien, nos seigneurs coalisés demandèrent davantage ; et, revenant une seconde fois sur Paris, ils redoublent de menées et de perfidies ; le roi Louis XI eut encore là un moment difficile : il avait confié Pontoise à un sien ami, qui livra Pontoise aux Bretons ; son propre héritier le quitta pour passer au duc de Berri ; la veuve du maréchal de Brézé, tué naguère à Montlhéry, cette femme à qui le roi, dans un moment de-confiance peu commune, avait laissé la garde de la ville et du château de Rouen, remit à la coalition les portes du château et de la ville : triste abus des rares bontés d’un pareil monarque. Avec Rouen, Évreux et Caen se soulèvent ; peu s’en fallut que le comte de Nevers ne vendît Péronne ; il fut écrasé en un tour de main. — Cependant, le roi comprit que la position était mauvaise, et, ajournant toute vengeance, il se prit à capituler. — C’était un roi habile ; il savait reconnaitre le danger où il était ; il ne se fiait pas aux apparences, mais au contraire allait-il au fond des choses ; il sentait, autour de sa personne et de sa couronne, toutes sortes de froideurs cachées : l’évêque mal conseillé, le peuple incertain, le bourgeois mal disposé ; il entendait les chansons satiriques, les noëls méchants, l’esprit frondeur ; et puis il n’était pas très-sûr de ses fidèles sujets les Normands, gens quelque peu pillards et bavards. Quant à leur faire percer la langue à tous, c’était impossible. — D’un pas alerte et pour en finir, en attendant mieux, le roi Louis s’en va trouver le comte de Charolais ; et il lui annonce qu’il accepte la paix proposée. — C’en est fait, le roi consent à tout. — On veut la Normandie, il cède la Normandie ; il donne la Seine, il donne Dieppe et Honfleur, il renonce à tout l’espace magnifique de Calais à Nantes ; tout cela est au duc de Berri, son frère ; au duc de Bourgogne, le roi donne Boulogne et Guines ; il rend les villes sur la Somme ; quant au duc de Bretagne, notre sire, voici ce que gagne le duc François II à cette guerre du Bien public : — Il va rentrer dans son duché, maître absolu de l’Église de Bretagne, maître de ses barons, maître de frapper des monnaies à son effigie, maître de lever les impôts comme un roi dans son royaume. Pour lui-même, le duc de Bretagne n’en veut pas davantage ; mais il demande la Saintonge pour les Écossais, c’est-à-dire pour les Anglais. — Or, la Saintonge avait été promise aux Écossais par le roi Charles VII, en échange d’une armée venue d’Écosse ; l’armée n’était pas venue, et cependant les Écossais réclamaient la Saintonge ! — Va donc pour la Saintonge ! D’ailleurs le duc François II gagnait ceci, à voir le duc de Berri maître de la Normandie, qu’il espérait fort devenir, lui duc de Bretagne, le tuteur du duc et du duché de Normandie. — Dans cet abominable démembrement du royaume de France, qu’il rêvait si beau et si complet, le roi Louis XI resta impénétrable ; on eût dit qu’il réglait sa conquête. De son côté, Charolais était insatiable ; chaque matin il se relevait avec de nouvelles exigences ; avec le comté de Boulogne, il voulut Amiens, puis Langres et Sens, puis le Vermandois, puis le comté de Ponthieu ; le roi donnait tout ce qu’on lui demandait. — En voulez-vous encore ? parlez donc ! Plus il était facile en affaires, et plus il était surveillé par les gens du Bien public ; le Bourguignon se tenant à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes ; dans Paris même, le roi avait des espions. — Du reste, autour de lui, tout était ruiné, gaspillé, perdu. Les princes ses alliés en firent tant, qu’eux-mêmes ils prirent en pitié ce pauvre roi qui jouait avec eux au roi dépouillé, et qu’ils se retirèrent chez eux enfin, chargés de dépouilles, non pas sans avoir fait promettre à leur seigneur suzerain que désormais il renonçait au droit de faire comparaître ses vassaux par devant sa personne ; tout au plus le laissait-on le maître d’aller dans les duchés de Bourgogne et de Bretagne, mais après avoir prévenu son monde trois mois à l’avance ! Et maintenant, bon voyage, messeigneurs !
Ces gens partis, le roi de France avise en lui-même, car il était tout son conseil, par quels moyens il va panser tant de plaies saignantes. Le premier moment de joie qui lui vint, ce fut d’apprendre les dissensions survenues entre le duc de Bretagne et le nouveau duc de Normandie. Le Breton voulait être le maître à Rouen, et Rouen s’était soulevé, ne reconnaissant pour son seigneur que le seul duc de Berri. « Je serai obligé de reprendre mon duché de Normandie ! » disait le roi avec un gros soupir. La chose fut d’autant plus facile, que le comte de Charolais était occupé à châtier cette pauvre ville de Liége, soulevée et plantée là par ce dévot Louis XI, qui tuait un peuple pour gagner, chez lui, une heure de répit. — À l’heure même où cette cité de travailleurs tombait sous la boucherie du Charolais, le roi de France entrait en Normandie, et, pour que la partie fût plus sûre, il faisait du duc de Bourbon son lieutenant dans tout le Midi ; il achetait le duc de Bretagne au prix énorme de cent vingt mille écus d’or ! Et encore, le duc de Bretagne ne passa au roi de France que lorsqu’il eut été chassé de Rouen par les bourgeois même de la ville. D’ailleurs François II s’était repenti d’avoir tant contribué à l’élévation de ce duc de Normandie à qui la Bretagne allait devoir foi et hommage. — Quand il sut que le roi son frère venait d’entrer en Normandie, Monsieur, duc de Berri, se retire non pas chez le comte de Charolais, son ami, qui n’avait pas pu le secourir, mais chez le duc de Bretagne, son ennemi, qui l’avait abandonné le premier. — Toute cette affaire de Normandie restant soumise, disait le roi, à l’arbitrage des ducs de Bourbon et de Bretagne. — Si bien soumise, que Louis XI est le maître dans toute la Normandie, et que désormais il n’en sortira pas.
En effet, quand ils virent le roi de France maître partout dans cette province, qu’ils avaient arrangée et disposée pour en faire un véritable royaume, rival du royaume de France, François II et le comte de Charolais comprirent toute leur imprudence ; le Bourguignon se repentit d’avoir perdu tout ce temps-là-et tous ces hommes devant Liége ; le Breton se repentit de l’argent qu’il avait accepté pour rester neutre. Un allié leur restait, c’était l’Anglais ; mais chez les Anglais, Louis XI avait son grand ami Warwick, et, de son côté, le comte de Charolais, fils d’une princesse de Lancastre, ne pouvait guère prétendre à l’appui de la maison d’York. — Cependant il pouvait arriver que le roi Édouard voulût désobéir à Warwick, que l’Angleterre fût attirée par un traité de commerce avec la Bretagne et la Flandre, et que les Anglais fissent une nouvelle descente sur les côtes de France, aidés des Bretons, autant de motifs pour que le roi Louis XI ne fût pas pris à l’improviste. Ses préparatifs furent immenses ; on triplait les taxes des villes, on s’abattait sur les biens d’église. À l’Angleterre, à la Bourgogne, à la Bretagne, le roi, pour se sauver (et il ne pouvait guère se sauver autrement) opposait, à prix d’argent, Bourbon, Anjou, Orléans. — Le duc de Bourbon, maître du centre de la France, devait garder tous les pays du centre, la France des grandes plaines. — En un mot, le duc de Bourbon avait la moitié du royaume ; mais il restait renfermé dans ce même royaume, mais il était sans enfants, mais Pierre de Beaujeu, son frère cadet, était le serviteur du roi Louis XI ; il sera bientôt son beau-fils, et partant, esclave de sa femme, digne fille d’un tel père. — Quant au comte d’Anjou, Jean de Calabre, c’est le héros besogneux qui pour de l’argent est destiné à accepter les emplois les plus difficiles ; voilà le noble chevalier que le roi Louis XI enverra en Bretagne pour ramener Monsieur, le duc de Berri, dont l’anneau d’or a été brisé en plein parlement de Normandie. — Pour ce qui regarde le comte de Saint-Pol, cet ennemi dangereux, l’oncle de la reine d’Angleterre, l’allié du comte de Charolais, il devait être et sembler plus difficile à ramener ; le roi en vint à bout avec l’épée de connétable de France, votre épée à vous trois, Duguesclin, Clisson, Richemond ! Le connétable de Saint-Pol, dans la pensée du roi, devait lui servir à reprendre la Picardie. — En Picardie, le comte de-Saint-Pol était tout-puissant ; le populaire était pour lui, la noblesse était en ses mains. — Restait l’autre ennemi, le Charolais, sur lequel semblait compter l’Angleterre ; mais, de bonne foi, le chef de la maison de Bourgogne ne pouvait pas se donner, lui, Français et gentilhomme du sang royal de France, à l’Angleterre ! et enfin n’était-il pas Lancastre, et devait-il donc tendre la main à Édouard d’York ? — Il y avait encore à redouter et à éloigner ces dangers-là : l’alliance des Castillans avec les Anglais ; l’Espagne, qui oublie les services du roi et de Duguesclin ; la sœur de Louis XI, duchesse de Savoie, qui complote avec le duc de Berri, avec le duc de Bretagne, un nouveau partage de la France. — Warwick et l’Angleterre déjouèrent ces mauvais vouloirs. Édouard d’York voulait la guerre avec la France ; mais le peuple anglais (et le peuple anglais avait sa volonté) ne la voulait pas. — Le roi de France comprit bientôt que de ce côté-là, du côté de l’honneur bourguignon, il avait fait un faux calcul ; car, sur l’entrefaite, Philippe le Bon était mort ; Charles le Téméraire était désormais le duc de Bourgogne, et le nouveau duc, sans songer à la honte qui allait rejaillir sur sa maison, avait appelé à son aide les lances anglaises ! — Les Bourguignons et les Anglais réunis, terribles menaces pour la France ! — Et aussi l’alliance des Castillans et des Bretons, et ce duc de Berri qui déjà signait le partage de la France, sous la dictée du duc de Bretagne ! — Dans cette terrible occurrence, le roi Louis XI rendit à la ville de Paris les armes que lui avait enlevées Charles VI, que Charles VII n’avait pas osé lui rendre. — Paris était son dernier, son seul espoir ; il l’accable de bienfaits, il l’entoure de ses complaisances les plus empressées, royales dans le fond, bourgeoises dans la forme. Aussi il leva sans peine une armée de quatre-vingt mille hommes. — Armée bourgeoise et guerrière, avec laquelle le roi vivait, fraternisait, buvait le petit vin des campagnes parisiennes. Et il faisait bien, car enfin le duc de Bretagne était entré en campagne, il avait pris Alençon, Caen avait ouvert ses portes aux Bretons, enfin même François II était à Rouen, et, sous le nom de son hôte le duc de Berri, il gouvernait toutes choses. Quant à s’opposer au Breton, Louis XI ne le pouvait guère sans attirer sur lui toutes les forces du duc de Bourgogne. — Le Téméraire, plus que jamais, était l’ennemi du roi de France ; il avait même menacé le connétable de Saint-Pol, qui voulait parler de la paix ; c’est le grand moment de sa puissance ; il est le prince de toute chevalerie, il est juge de l’honneur, chef de la Toison-d’Or, l’exemple et la récompense de tous les courages. Dans cette seconde ligue du Bien public, le Téméraire avait résolu que l’Angleterre serait de la partie, car il venait d’épouser Marguerite d’York, et de ces fiançailles royales la France devait payer tous les frais. — Cette Marguerite d’York, la sœur des trois fratricides, apportait avec elle un siècle et demi de guerres civiles : Bourguignons, Bretons, Anglais, ils devaient tomber du même coup sur la France… Le Breton seul se mit en campagne, et le roi, voyant que l’Anglais n’arrivait pas, que le Bourguignon restait immobile, se porta contre le duc de Bretagne par deux côtés à la fois, par le Poitou, par la Normandie ; il reprend Bayeux, Vire et Coutances. En vain François II appelle à son aide ! le duc de Bourgogne se demande à quoi lui servira que le duc de Bretagne soit le maître en Normandie. Et comme en même temps, Ancenis et Machecoul ouvraient leurs portes, le duc de Bretagne se vit forcé d’implorer une trêve, et Louis XI accorde la trêve. Mais quelle triste suspension d’armes de part et d’autre ! Le roi et le duc avaient, chacun de son côté, ses espions et ses traîtres ; François II achetait les secrets du roi, Louis XI achetait les sujets du duc, Pierre de Rohan, par exemple, le plus grand seigneur de la Bretagne, après le duc ; le roi achetait même la maîtresse du duc François, Antoinette de Magnelon, dame de Villequier ; même son ministre Aylin, sire de Lescun ; même son favori Pierre Landois, un valet de sa garde-robe. — Peu à peu les projets du roi Louis XI grandissaient, mais de temps à autre un accident imprévu abîmait cette fortune. Tantôt c’était la tempête qui jetait sur les côtes de Bretagne des princes du sang des Lancastre, et le duc François II se servait de ces épaves de la mer pour dominer dans sa tour de Londres le roi Édouard, l’usurpateur tremblant du trône des Lancastre ; tantôt c’était ce même duc de Bretagne qui, malgré la foi jurée sur les plus terribles reliques (la vraie croix exceptée, car c’était la croyance : qui trahissait le serment prêté sur la vraie croix mourait dans l’année), s’abandonnait de nouveau à l’Angleterre ; ou bien le terrible accident de Péronne, quand le roi de France s’en vint à l’étourdie se jeter sous la main, nous devrions dire sous la griffe de Charles le Téméraire, à l’heure trop hâtée où tout d’un coup, au milieu de l’entrevue des deux princes, tombe la nouvelle de la révolte de Liége, et que la ville est à feu et à sang par les menées du roi de France ! — L’habileté du roi le tira de cette méchante affaire, dans laquelle tout autre eût succombé. La fortune voulut que le duc de Bourgogne ne se souciât guère de faire un roi de France de ce duc de Normandie élevé à la cour du duc de Bretagne. — Bourgogne se contenta de démembrer la France ; il ne voulut plus savoir le frère du roi en Normandie, c’était être trop près du Breton ; il lui fit donner la Brie et la Champagne. — Et, pour mettre le comble à ses vengeances, Charles le Téméraire entraîna à Liége même, témoin obligé de ses massacres, le roi Louis XI ; Louis accepta presque librement cette commission affreuse d’assister à la ruine d’une vaillante cité que lui-même, en guise de diversion, il avait poussée à la révolte. — Expliquez donc, avec le seul secours de l’intelligence, la conduite d’un si habile roi. — Refaire son royaume deux fois, reprendre la Normandie deux fois, tenter la Bretagne toujours, avoir un parti considérable dans les Flandres, et venir se heurter dans ce piége de Bourgogne ! — Ce qu’on peut dire, c’est que de ce piége où il devait à jamais rester, ce piége tendu par lui, le roi Louis XI est sorti. — Et même il en est sorti non pas sans avoir acheté, autour du duc de Bourgogne, quiconque avait voulu se vendre ; il avait payé sans marchander ; il avait prouvé qu’il était habile, sage et prudent. — Ce roi-là était le roi du quinzième siècle, enfin.
Mais pour bien savoir ce qui se passe en Bretagne, il est utile que nous ne soyons pas ignorants de ce qui se fait en Angleterre à cette heure. C’est l’Angleterre mobile et changeante des deux Roses, la rose d’York, la rose de Lancastre ; l’une et l’autre florissant, rouge ou blanche, à la volonté de Warwick. Pour York se tenait le duc de Bourgogne, le mari de Marguerite, et toute la Flandre. Pour Lancastre s’agitait Louis XI ; mais Louis XI n’avait pour lui que Warwick ; des sympathies de la nation anglaise, il n’avait rien ; rien du côté de la Bretagne, rien du côté de la Bourgogne. Son seul espoir, c’était que son frère consentirait à accepter l’Aquitaine et la Guienne en échange de la Champagne, — et aussi que le duc de Bretagne consentirait à porter l’ordre de Saint-Michel. Le frère du roi accepta, empressé, l’échange que lui proposait son frère, sans plus s’inquiéter du duc de Bourgogne, son allié, qui voulait faire de la Champagne un grand chemin tout ouvert pour aller à Paris. Quant au duc de Bretagne, il comprit le danger que portait avec lui le cordon de Saint-Michel. Saint-Michel avait été créé par le roi de France, à l’imitation de la Jarretière et de la Toison-d’Or ; le serment des nouveaux chevaliers était solennel ; ils juraient de rester les amis du roi de France envers et contre tous, et de n’avoir pas d’autre alliance, et d’avoir pour ennemis ses ennemis ! Le duc de Bretagne refusa cet honneur, mis à si haut prix. Le roi dévora l’injure ; il était patient, il attendit ; il comptait sur son ami Warwick pour dissiper cette triple alliance : Angleterre, Bretagne, Bourgogne. — Justement, Warwick venait de mettre la main sur les deux rois de l’Angleterre ; l’un est enfermé à la Tour de Londres ; l’autre, dans un château fort loin de la ville ; un troisième restait, Clarence, le frère du roi Édouard, qui venait d’épouser la fille aînée de lord Warwick. Une lettre du duc de Bourgogne, dans laquelle le Téméraire se plaignait à ses amis d’Angleterre, fit tomber cette haute fortune. Le Téméraire demandait compte aux Anglais du roi Édouard, le frère de sa femme Marguerite, et Warwick fut obligé de ramener lui-même le roi, qu’il avait enfermé dans la Tour. Ceci fait, Warwick n’eut plus qu’à s’enfuir ; il arriva en Normandie, et là, par le bon vouloir de Louis XI, il put revenir bientôt, proclamant cette fois, non plus la rose blanche d’York, mais la rose rouge de Lancastre ; non plus Édouard, mais Henri. Quelle pitié ! Warwick adoptant la cause de ces Lancastre qu’il a traînés dans la fange et dans le sang !
Ceci servait à merveille la fortune de Louis XI ; battu à Londres, le duc de Bourgogne fut dénoncé à Paris comme traître et félon ; la France, disait Louis XI, déchirait d’une main indignée le traité de Péronne. La mort de Warwick dérangea encore une fois les plus savantes combinaisons du roi de France. Maintenant que l’Angleterre appartenait à Richard III, le roi Louis pouvait avoir sur les bras toutes les forces anglaises, et avec l’Angleterre, l’Espagne, l’Aragon, la Castille, la Bretagne. Heureusement, les Anglais hésitent ; le duc de Guienne, ce frère mal conseillé, cet obstacle qui avait été, entre les mains des ennemis du roi de France, une arme terrible, meurt empoisonné si fort à temps, que Louis XI est accusé, non pas sans quelque justice, d’avoir hâté cette mort ; la grande preuve, c’est que lui-même, le roi Louis, il était institué l’héritier de ces vastes domaines qui menaçaient d’envahir la France entière. Grâce à la mort de son frère, le roi garda la Picardie et prit la Guienne. — Voilà la guerre qui recommence, voilà le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne qui font alliance de nouveau contre le roi de France ; mais le roi Louis ne veut pas que ces deux forces se réunissent ; il tenait le Breton dans son duché et l’empêchait d’en sortir. En vain le duc de Bourgogne traîna l’incendie et le pillage dans toute la Normandie, le roi de France ne s’en inquiète guère, il lui suffit de contenir la Bretagne ; il prend Champtocé, Machecoul, Ancenis, et le duc de Bretagne, ne voyant venir à son aide ni les Anglais au Nord, ni les Aragonais au Midi, sollicite une trêve ; le roi accorda la trêve, et même à la trêve il ajouta de l’argent. Seulement il gardait Ancenis, sans compter plus d’un bon ami que le roi sut attirer à sa cause, — entre autres ce vicomte de Rohan, si célèbre sous le nom de maréchal de Gizé. Voilà donc la Bretagne réduite au silence, et la Guienne réunie à la couronne ; le midi et le nord du royaume sont domptés, à l’heure même où les plus habiles disaient que tout était perdu. Six mois après, la guerre recommençait de nouveau, et aussi recommençaient les transes du roi. Comment tenir la mer contre les flottes réunies d’Angleterre, de Flandre et de Bretagne ? Le roi se fie à son génie et aux discordes qui peuvent tourner, l’un contre l’autre, ces alliés d’un jour ; il prend les Anglais par toutes sortes d’amitiés et de prévenances. Arriva enfin la mort de Charles le Téméraire, que le roi Louis XI battit par les longues épées de ses amis les Suisses. Voilà donc à quoi en était réduite cette grande fortune ! Charles le Téméraire à demi dévoré par les loups ! Alors reparaît, brillante et ferme, l’étoile du roi Louis XI ; alors il se rappelle toutes les terres françaises possédées par cette ingrate maison de Bourgogne. Le roi entra en Picardie et en Bourgogne, car la Bourgogne revenait naturellement à la France par la mort de Charles le Téméraire, les apanages ne passant point aux filles. Il s’empara des villes sur la Somme, il prit une partie de l’Artois, et pour se dégager de la suzeraineté de la ville de Boulogne sur cette province, il donna cette suzeraineté à la sainte Vierge. En même temps il serrait les Anglais dans Calais ; tout lui cédait alors, les grands fiefs devenaient la France ; seule, la Bretagne se défendait encore ; province obstinée entre toutes, elle ne voulait pas absolument devenir la France. Pressée de toutes parts, privée de son allié le duc de Bourgogne, la Bretagne appelait Anglais à son aide ; l’Anglais ne venait pas, et cependant Louis XI est en Flandre, et bientôt il est en Bourgogne ; et de là il pressait, il serrait la Bretagne à l’étouffer ; il la voulait, il y employa dix ans de ruses, de prudence et d’activité. Au midi de Nantes, le roi occupait La Rochelle, il tenait Alençon du côté opposé, il avait l’Anjou tout en face ; il tenait le Maine, et pour comble, il avait acheté de Jean de Brême et de Nicole de Bretagne, sa femme, au prix de 35 000 livres tournois (26 janvier 1479), les « droits très-éventuels de la maison de Blois au duché de Bretagne ; par les Rohan il avait les Laval ; il maria Jeanne de Laval, belle et grande jeune fille de vingt ans, au roi Réné, qui en avait quarante ; ce qui était une façon de faire du bon Réné un roi appartenant à la France. Peu de temps avant sa mort, il avait réuni à Pont-de-l’Arche une nouvelle armée, destinée à envahir les États du duc François II ; pour commencer, il prenait Champtocé au Breton, et le Breton comprenait en frémissant qu’il allait être enclos dans cette France qui se réglait enfin, et qui s’étendait, triomphante, dans ses limites naturelles. La mort arrêta le roi de France dans cette ambition. — Dans son codicile, tout rempli d’une prévoyance vraiment royale, le roi Louis XI avait écrit de sa main : « Nous avions songé à chasser les Anglais de Calais ; mais ce seroient de trop grosses affaires pour qui se meurt. — Qu’on termine tous nos débats avec la Bretagne, et qu’on laisse en paix le duc François, sans plus lui donner trouble ni crainte. C’est ainsi qu’il en faut user maintenant avec tous nos voisins : cinq ou six ans de bonne paix sont bien nécessaires au royaume ; le peuple a trop à souffert, il est en grande désolation. » La mort de ce roi si pesant à son peuple (24 août 1483) fut un grand sujet de joie pour quiconque avait été placé à la distance de son sceptre et de son glaive. La France, opprimée, se sentit revivre ; les Flandres accablaient de leur exécration ce tyran qui les avait jetées dans ces immenses misères ; la Bretagne, quand elle apprit la mort du roi de France, se dit à elle-même qu’elle échappait à un grand danger. Louis XI, en effet, eût donné tous les États du duc de Bourgogne pour être le maître de cette souveraineté importante qui gênait ses mouvements, pour fermer de sa main de fer cette porte incessamment ouverte aux Anglais sur le royaume de France. — La mort du roi, son seigneur suzerain, et la minorité de Charles VIII, promettaient enfin au duc François II quelques paisibles années avant sa mort ; vain espoir ! la fin de ce règne, rempli d’agitation et de tempêtes, fut troublée par des dissensions intestines. Le duc de Bretagne avait pour son favori le fils d’un tailleur de Vitré, nommé Pierre Landais ; cet homme, habile par la volonté, était devenu grand trésorier de Bretagne ; après le duc toujours, et plus d’une fois même avant le duc, cet homme était le maître dans la Bretagne ; pas un ne résistait à Pierre Landais, sinon messire Chauvin, le chancelier, Chauvin, esprit ferme, âme intelligente, calme bon sens, probité sévère. Il accablait de son mépris inflexible le trésorier de Bretagne, réparant tant qu’il pouvait les injustices de Landais, s’opposant à ses cruautés, reproche vivant du délire de ce favori. La lutte entre ces deux hommes devait finir par une accusation de trahison et de péculat, et naturellement l’innocent fut l’accusé, le coupable se porta l’accusateur ; l’homme austère qui, pendant vingt années de zèle et de probité avait été à la tête de la magistrature de son pays, fut traîné devant les juges menacés par Landais, et cependant pas un de ces juges tremblants n’osa condamner messire Chauvin ! Le chancelier fut traîné de-prisons en prisons, dans la forteresse de Nantes, dans les cachots d’Auray, dans les gênes du château de l’Hermine ; en même temps, la confiscation avide et féroce faisait main basse sur les biens du magistrat injustement attaqué, à ce point que la femme et la fille du chancelier se virent dépouillées de leur dernier manteau et de leur lit ! Des anciens amis du chancelier, pas un n’osa élever la voix pour réclamer un traitement moins sauvage envers un homme innocent ; à peine si dans son cachot, cet homme vénérable obtenait le pain et l’eau des plus vils criminels. Seul entre tous, l’évêque de Nantes, Jacques l’Espinaz, osa faire entendre le langage d’un homme sincère et trop honnête pour supporter ces iniquités de la toute-puissance ; — l’évêque de Nantes est chassé de son siége ; lui-même, le cardinal de Saint-Georges, pour avoir voulu prendre en main la défense de l’évêque, il est chassé de son église de Tréguier. Nantes et Tréguier, deux siéges de cette Église au désespoir, sont donnés aux propres neveux de Landais, à des enfants ! À la fin, le malheureux chancelier, qui ne put rencontrer dans toute la Bretagne ni un juge pour le condamner, ni un bourreau pour achever sa misère, succombe sous la faim, sous les coups, sous la vermine des cachots. Presque en même temps sa femme expirait de honte et de misère suc la place publique de Nantes, où cette malheureuse dame tendait sa noble main à l’aumône. Les biens de cette famille infortunée servirent à constituer un majorat pour le fils adultérin de la maîtresse du duc de Bretagne, la dame de Villequier ! Tel était ce Pierre Landais, avare et traître, aveugle et féroce ; il accabla sous la honte les gentilshommes du duché de Bretagne ; mais enfin le vieux sang breton remonta au cœur de tous ces hommes, ils s’indignèrent de leurs propres lâchetés, ils se demandèrent par quels miracles ce vil ministre les dominait ? Ils prennent alors la résolution d’en finir avec cet ambitieux.
Jean de Châlons, prince d’Orange, le neveu du duc de Bretagne et le maréchal de Rieux, Louis de Rohan-Gueménée, étaient les chefs des conjurés. — Une première fois Landais échappe à ses ennemis, et alors commence entre le fils du tailleur et les Rohan une guerre acharnée. Seul contre tous, Landais résista longtemps ; en désespoir de cause, les seigneurs de Bretagne appelèrent à leur aide l’influence et les armes de la France. Retranchés dans la ville d’Ancenis, qui appartenait au maréchal de Rieux, les conjurés s’adressent à la régente de France, la dame Anne de Beaujeu, à qui le roi Louis XI, son père, avait confié le royaume et la tutelle du roi Charles VIII, promettant, si elle leur accorde aide et appui, de reconnaître, quand le duc François sera mort, les droits de la maison de Blois, achetés par feu le roi Louis XI ! Landais, de son côté, invoque la complicité du duc d’Orléans. Ce prince avait accepté indocilement l’autorité d’Anne de Beaujeu, il en avait appelé tour à tour au parlement de Paris et aux états du royaume, réclamant la tutelle du jeune roi. Quand il vit la dame de Beaujeu passer du côté des seigneurs de Bretagne, le duc d’Orléans vint à Nantes, promettant son secours à Landais. Anne de Beaujeu, de son côté, qui poursuivait, — les uns disent de son amour, d’autres, de son inquiétude et de sa haine, M. le duc d’Orléans, l’hôte des Bretons, — promet aux conjurés toute assistance. Du côté de Landais se tenait le sire de Coëtquen ; les conjurés obéissaient au sire de Rieux. Voilà donc la guerre, la guerre civile bien engagée de part et d’autre ; mais quand il fallut en venir aux mains, il y eut comme une grande honte parmi ces seigneurs, de tout le noble sang qui allait être versé pour chasser où pour maintenir ce Pierre Landais ! C’en fut assez ; les deux chefs se tendent là main ; les deux armées n’en font plus qu’une ; les uns et les autres, désormais amis et alliés, s’en vont jusqu’à Nantes, poussés par la même haine contre le vil auteur des émotions de la Bretagne. À cette nouvelle, que l’armée du prince s’est réunie aux conjurés, Pierre Landais fait tête à l’orage. À quoi donc croyez-vous qu’il soit occupé à cette heure ? Il rédige un acte par lequel sont déclarés traîtres et félons tous les gentilshommes de l’armée ducale ; la noblesse entière était mise au ban du duché de Bretagne. Rien ne manquait à cette violence que la signature du chancelier ; le chancelier n’hésite pas, il refuse ; il passe, lui aussi, à l’armée qui s’avance ; il fait mieux, lui, chancelier de Bretagne, il signe un décret de prise de corps contre Pierre Landais ! À cette attaque imprévue, Landais comprit enfin qu’il était perdu : ce que n’avaient pu faire tant d’épées coalisées, un mot du magistrat en vint à bout sans peine. Condamné par le chancelier, Pierre Landais est condamné par le peuple ; le peuple se porte au château de Nantes, il demande la tête du ministre ; les portes sont enfoncées, la foule hurlante remplit les cours et le palais ; on cherche Landais, on le trouve ; il était caché dans une armoire, l’armoire est brisée : « Landais ! Landais ! » criait le peuple. En vain le beau-frère du duc François II, le comte de Foix, harangue le peuple et demande au nom du prince : calme et silence ! le peuple répond : « Landais ! Landais ! » Le comte de Foix s’en revint tout attristé chez son beau-frère : « Par Dieu ! disait-il, mieux vaut gouverner un million de sangliers que tels Bretons ; et quant à votre trésorier, il faut le leur jeter en pâture, ou nous sommes perdus ! » — Ainsi fut fait. Tout ce que le prince put obtenir, ce fut que Landais ne serait pas déchiré par le peuple furieux, et le ministre fut traîné jusqu’à la prison, au milieu des cris de rage de cette multitude ameutée. Son procès ne dura guère, tant les juges avaient hâte et joie de venger leur ancien chancelier Pierre Chauvin ! Le 19 juillet 1486, un homme pâle et les yeux hagards était conduit sur la place du Bouffay ; le bourreau attendait cet homme à une potence, au milieu des imprécations publiques. Cet homme, c’était Pierre Landais ! François II apprit tout à la fois la condamnation et le supplice de ce ministre qu’il avait tant aimé. La mort de Landais mit fin à ces disputes : par une déclaration signée du prince, furent réhabilités les seigneurs rebelles ; les conjurés obtinrent non-seulement leur pardon, mais encore des faveurs et des grâces, comme s’ils avaient servi là chose publique. Le prince d’Orange fut nommé lieutenant général ; le site de Rohan fut créé baron de Louviers. — Ainsi se terminait par ces dissensions intestines ce règne agité de tant de passions différentes : François II, accablé d’années et de maladies, et sentant sa fin prochaine, bien qu’il eût à peine cinquante ans, songeait avec effroi aux malheurs que l’ouverture de sa succession pourrait attirer sur la Bretagne ; à ces causes, il rassemble les états de Bretagne, déclarant que « attendu que, de toute antiquité, lui et ses prédécesseurs, les rois, ducs et princes de Bretagne, ils ont régné par la grâce de Dieu » lui, duc de Bretagne, il laisse son duché à la princesse Anne, sa fille aînée, et, à défaut de la princesse Anne, à la princesse Isabelle. Les états reconnaissent en effet Anne de Bretagne pour l’héritière de leur prince, ils lui prêtent serment de fidélité comme à leur future et légitime souveraine. De son côté, Anne jura devant tous, par le précieux corps de Jésus-Christ, qu’elle maintiendra l’indépendance de la Bretagne ! Désormais, en effet, à défaut de descendants de la couronne de Bretagne, par la ligne masculine, Anne et sa sœur Isabelle étaient les seules héritières de la couronne, Cette grande affaire sagement réglée, le duc François devait penser qu’à la fin il pouvait mourir en paix ; hélas ! les agitations de son règne le suivirent jusque dans la tombe. La Bretagne était loin d’être calme ; la France était là qui guettait cette proie opulente que lui avait indiquée Charles VIII, que lui avait préparée Louis XI. Nous avons dit comment le duc d’Orléans, persécuté par la dame de Beaujeu, s’était réfugié en Bretagne ; en vain il avait été rappelé à la cour, le duc d’Orléans avait refusé d’obéir ; madame de Beaujeu l’avait fait déclarer coupable du crime de lèse-majesté, et en même temps une armée française envahissait là Bretagne sous le prétexte de s’emparer du coupable ; en réalité, c’était dans le but d’opérer la réunion du duché à la France.
Les intrigues de la cour de France jetaient incessamment de cruelles divisions parmi les seigneurs les plus puissants de la Bretagne ; les uns voulaient qu’on guerroyât contre la France, si la régente s’obstinait à exiger l’expulsion du duc d’Orléans ; les autres se demandaient de quel droit le duc de Bretagne pouvait et devait prendre le parti du duc d’Orléans, qui était la cause ou du moins le prétexte de cette guerre ? La régente de France eut l’habileté de faire accepter des secours à l’un de ces partis, à la tête duquel se trouvaient placés le maréchal de Rieux et le baron d’Arangois, fils naturel de François II. Par le traité de Châteaubriant, ce parti s’engageait à porter les armes jusqu’à l’expulsion du duc d’Orléans, du prince d’Orange et du comte de Dunois. En même temps, la France devait fournir quatre cents lances seulement, et, si ses alliés l’exigeaient, quatre mille hommes de pied. Ce sont là des traités qui se peuvent appeler des trahisons. Quand ils traitaient ainsi avec la France, les seigneurs de Bretagne savaient, à n’en pas douter, que l’armée du roi Charles VIII était à Vannes et à Ploërmel, et qu’en effet ils signaient l’invasion de leur patrie. — Et l’Angleterre ne voyait pas que la Bretagne devenait France ! et le roi Henri VII, vainqueur de Richard II, et mari d’Élisabeth d’York, qui, par ce moyen réunissait sur sa tête les droits et les ambitions des deux maisons d’York et de Lancastre, laissa se consommer, sous ses yeux, la disgrâce d’un prince, son allié, son cousin, Anglais dans le cœur ! — Cependant le duc François II avait été forcé de fuir ; sans le dévouement des habitants de Guérande et du Croisic, le duc était pris. Nantes était assiégée par l’armée française, dans la ville assiégée s’était réfugié le duc de Bretagne ; plus d’espoir ; le duc François II avait compté sur l’Angleterre ; les Anglais ne venaient pas sur le parti du duc d’Orléans en France ; le duc d’Orléans n’avait pas de parti ; au moins pensait-on que les généraux de Charles VI n’étaient guère disposés à se battre contre l’héritier présomptif du royaume de France, au contraire, ils se battaient à merveille, non pas contre le duc d’Orléans, mais contre les Bretons. Depuis deux mois déjà, Nantes était assiégée par Louis de La Trémouille, elle était défendue par le duc d’Orléans et le prince d’Orange. Le secours vint du côté où on ne l’attendait pas : le comte de Dunois, laissé dans les environs de Saint-Malo, parvint à s’introduire dans les remparts de Nantes, avec dix mille soldats que Maximilien d’Autriche envoyait en aide au duc de Bretagne. — Le siége fut levé. Ce fut une joie d’une heure ; car tantôt les Français reviendront plus impétueux et plus ardents. Déjà le roi de France se regardait comme le maître de ce duché qui représente le tiers de la France, et que la France convoitait depuis tantôt neuf cents ans.
Donc, la patrie bretonne était en péril ; le siége de Nantes était levé, il est vrai, mais Louis II, sire de La Trémouille, marchait sur le Nord par Auray, Vitré et Saint-Aubin-du-Cormier. La Bretagne comprenait confusément qu’elle était abandonnée et trahie ; les populations criaient : Mort aux Français ! Alors les conjurés eurent peur, ils reculèrent eux-mêmes devant le suicide de la patrie commune : le maréchal de Rieux et le baron d’Arangois passèrent du roi de France à leur prince naturel, heureux s’il n’eût pas été trop tard ! En même temps, le sire d’Albret amenait 14 000 hommes au service de la Bretagne, pendant que l’archiduc Maximilien, roi des Romains, venait en personne pour mériter, par quelque action décisive, la main et bientôt le domaine d’Anne de Bretagne. De son côté, le roi de France envoyait en Bretagne une nouvelle armée, qui s’emparait de Châteaubriant, d’Ancenis et de Fougères, jusqu’à ce qu’enfin l’armée du roi de France et l’armée de François II se fussent rencontrées à Saint-Aubin-du-Cormier. La bataille eut lieu le lendemain, 28 juillet 1488. La cavalerie française y fit merveilles ; elle coupa la ligne de l’armée bretonne avec une impétuosité sans égale. La déroute fut complète, six mille Bretons restèrent sur la place ; le duc d’Orléans, qui avait, voulu se battre à pied et qui s’était battu comme un héros, fut fait, prisonnier à côté du prince d’Orange ; le même soir, le duc d’Orléans et ses compagnons soupaient dans la tente de La Trémouille, leur vainqueur, lorsque l’on vit entrer deux moines, en robe noire, deux confesseurs in extremis ! À la vue de ces moines, les prisonniers pâlirent, et la coupe, pleine encore, tomba de leurs lèvres tremblantes. « Messeigneurs, dit La Trémouille aux deux princes, le roi décidera de votre sort ; quant à vous, messieurs, en s’adressant aux autres conjurés, vous êtes soldats et gentilshommes, vous avez trahi votre roi et votre drapeau, marchez à la mort en braves gens ! » Ils se levèrent pour aller mourir, non pas sans avoir repris courage et porté la santé du prince ! — Le duc d’Orléans fut envoyé à la tour de Bourges, où il resta enfermé près de trois ans. Le sire de La Trémouille mit à profit sa victoire ; il envoya à l’instant même sommer la ville de Rennes de se rendre ; la ville était défendue par les bourgeois, qui se battirent mieux que des soldats. Leur réponse fut fière et digne : « Vous n’êtes pas encore seigneurs de Bretagne, disaient-ils, rappelez-vous Crécy et Poitiers ; vous prendrez Rennes comme vous avez pris Nantes ! » Devant ce fier langage, le sire de La Trémouille recula, et comme il n’avait pas de temps à perdre, il prit Dinan et Saint-Malo avant que les troupes anglaises ne fussent arrivées. C’en est fait, la Bretagne est perdue, et même si le chancelier Guy de Rochefort, dans le conseil du roi Charles VIII, n’avait pas pris la parole pour demander s’il était juste de ne pas accorder une heure de répit au duc François II, s’il était juste d’envahir l’héritage d’une enfant, et de forcer les peuples bretons à devenir Français, malgré eux, la France poussait sa victoire aux dernières conséquences. On convint cependant que les droits du roi Charles VIII sur le duché de Bretagne seraient jugés par des commissaires que nommeraient les deux parties. Si le roi a droit, les Bretons seront bien forcés d’obéir ; sinon, la France n’aura pas la Bretagne. — Voilà ce qu’on appelle le traité du Verger ; ce fut une paix d’une heure, une paix menteuse, ce fut tout au plus une trêve accordée au duc François II, pour lui donner le temps de mourir. Et, en effet, il mourut plein de chagrins et d’inquiétudes, tremblant sur l’avenir de son duché et de sa famille, le 9 septembre 1488, à l’âge de cinquante-trois ans, à Coiron, près de Nantes. Il fut inhumé dans l’église des Carmes, à Nantes, où plus tard, par les soins de sa fille, la reine de France Anne de Bretagne, lui fut élevé ce magnifique tombeau qui est resté le chef-d’œuvre de ce grand artiste breton, Michel Columb.