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insi s’avançait le jour funeste à la nationalité de la Bretagne. Charles VIII l’avait déclaré aux ambassadeurs du duc François II. Comme prince, disait-il, je suis maître de faire grâce ou justice ; je laisse la vengeance à Dieu, et je pardonne au duc de Bretagne, mon vassal ! — La vengeance n’était donc que suspendue sur la tête du malheureux prince ; il mourut, bien en peine de savoir s’il n’était pas le dernier des ducs souverains de cette illustre patrie de tant de héros ! Sa fille aînée, la princesse Anne, fut proclamée duchesse de Bretagne dans la ville même de Guérande ; mais pour que le roi de France reconnût la souveraineté de la jeune princesse, la fille aînée de François II fut obligée de se soumettre aux trois conditions que voici :
1 Le roi de France devient le tuteur des deux princesses de Bretagne ;
2 Des commissaires, choisis par chaque partie, jugeront quelle est la validité des titres sur le duché de Bretagne, que la princesse Nicolle, arrière-petite-fille de Charles de Blois, a cédés au roi Louis XI ;
3 Tout soldat ou capitaine étranger sortira à l’instant même du duché de Bretagne.
C’était tout simplement mettre en question l’autorité souveraine de la jeune duchesse. Mais la princesse Anne était une personne d’un grand cœur ; elle était née tout exprès pour gouverner, comme elle l’a montré depuis, ce duché de Bretagne, un des plus grands de la chrétienté ; d’ailleurs elle avait pour la conseiller et pour la défendre le comte d’Albret, le comte de Comminges et le comte de Dunois. Toute jeune qu’elle était, elle comprit les menaces que renfermaient les conditions imposées par le roi Charles VIII, et elle refusa net d’y souscrire, Certes, la Bretagne était en grand danger de périr, elle n’avait plus d’armée, le trésor public était épuisé ; les Français s’étaient emparés, sans coup férir, des meilleures villes de Bretagne : Châteaubriant, Ponthieu, Guingamp, Concarneau, Brest enfin ; un capitaine breton, le vicomte de Rohan, venait d’envahir le duché au nom du roi de France. Du côté de la jeune duchesse s’étaient élevées mille dissensions intestines ; celui de tous les seigneurs qui auraient dû le mieux la protéger et la défendre, M. le maréchal de Rieux, son tuteur, voulait la marier malgré elle au seigneur d’Albret ; la princesse avait refusé d’accepter cette union étrange, et peu s’en fallut que son tuteur ne la fît enlever de vive force. Que faire alors ? que devenir ? dans quelle place se réfugier ? Ici, les Français qui envahissent la ville de Redon, laissant à peine à la jeune princesse le temps de se sauver ; plus loin, le maréchal de Rieux, qui forme à sa pupille les portes de Nantes. Traquée de toutes parts, la jeune princesse était perdue si elle n’eût pas rencontré en son chemin la ville de Rennes, dévouée et fidèle. Dans ces conjonctures, la fille de François II, loin de renvoyer les soldats auxiliaires, en appela d’autres à son aide. Elle promettait ou plutôt elle semblait promettre, à qui la voudrait délivrer, son duché d’abord, et surtout sa main, cette noble main enviée de tous les rois de l’Europe. Elle était belle et agréable, d’une taille élégante, légèrement boiteuse, « aussi peu, dit Brantôme, que la princesse de Condé de la maison de Longueville. » Elle avait l’esprit vif, le regard ardent, l’ambition très-haute, comme une digne élève de madame de Laval, sa gouvernante. Aussi, quiconque tenait une épée et pouvait prétendre par sa naissance et par son courage à cette fière couronne, accourut au se cours de la fière duchesse. Le roi des Romains prit Saint-Omer, le roi de Castille fit marcher une armée sur les Pyrénées. Véritablement, la duchesse Anne se fût bien défendue si toute la noblesse bretonne fût restée fidèle à héritière légitime de ses anciens maîtres ; mais déjà depuis longtemps, plus d’un gentilhomme breton était Français dans l’âme et dans le cœur. À force de se battre pour la France, sous les drapeaux du roi de France, les hommes de la meilleure race, avaient passé à la cause française ; il faut bien le dire, le connétable Duguesclin lui-même leur avait donné l’exemple du dévouement, envers et contre tous, au roi de France, voire contre le duc de Bretagne en personne. Parmi les ennemis bretons de son duché et de sa personne, la duchesse de Bretagne comptait toujours le vicomte de Rohan. Il avait pris Brest par la force, Guingamp par trahison. À ces causes, le nom du sire de Rohan fut bientôt couvert d’un horrible vernis de haine et de mauvaise renommée. Aujourd’hui encore, dans certains cantons de la Bretagne, c’est un proverbe des toits à porcs : Il mange à l’auge comme Rohan, disent les montagnards du Ménez-Arrèz :
Dibri a ra d’anu éo evel ma ra Rohan.
Rohan n’était pas le seul traître à son pays ; depuis que François II, le dernier duc de la maison royale de Dreux, était mort, laissant après lui cette belle enfant de douze ans, il était peu de gentilshommes de quelque importance qui ne se fût trouvé quelque droit à la succession du duché de Bretagne. Les Rohan, les d’Orange, le sire d’Albret, supportent impatiemment l’idée d’obéir à cette jeune fille qui attend un mari. Ceux qui ne disputaient pas le trône à la princesse, et de ce côté-là le danger n’était pas moins grand, se disputaient sa main et sa personne. Ce roi des Romains qui accourt à la tête d’une armée, était le petit-fils de l’empereur Frédéric III ; il avait nom Maximilien, il était pauvre, criblé de dettes, mais son père était avare et par conséquent très-riche, et lui-même, Maximilien, il sentait que son courage était égal, pour le moins, à ses espérances. Le roi des Romains avait d’assez belles chances pour devenir duc de Bretagne, s’il eût pu se faire agréer de la jeune princesse ; mais ce que disaient les courtisans de l’horrible visage du prétendant, son air farouche, son attitude sans pitié, devaient naturellement épouvanter une belle jeune fille élevée avec toutes sortes de prévenances et de respects.
Les autres prétendants, le prince de Galles, fils d’Édouard IV, et le comte de Richemond, dernier rejeton de la famille de Lancastre, ne furent pas plus heureux dans leurs espérances que Maximilien lui-même. Au reste, à cette époque, les riches et belles héritières ne manquaient pas aux soldats de fortune : Marie de Bourgogne, Isabelle de Castille, Élisabeth d’York, Catherine de Foix, tout aussi bien que la jeune duchesse de Bretagne, devaient apporter à leurs maris la grâce, la beauté, la puissance et tous les genres de fortune ; et pourtant pas une d’elles n’a été sollicitée avec l’ardeur de la duchesse Anne. D’où venait ce grand nombre de rivaux, et pourquoi tout cet acharnement pour s’emparer de la main d’une enfant dont les droits étaient contestés, dont le domaine était si pauvre, qu’on en fut réduit à faire de la monnaie de cuir ? Pourquoi donc le sire d’Albret, par exemple, a-t-il poussé le mensonge jusqu’à supposer des lettres de la jeune duchesse qui compromettaient l’honneur et la bonne renommée de celle dont il voulait faire sa femme ? Ceci soit raconté à la gloire de la princesse Anne, elle fut tout d’abord entourée d’un intérêt puissant ; on l’aima pour son duché, sans doute, mais aussi pour son élégance et pour sa beauté ; cette frêle jeunesse qui échappait à peine à l’enfance, sut trouver le cœur des plus farouches. « Elle pensait nuit et jour à ses affaires en vraie princesse ; chacun parlait de sa haute et de sa très-haute noblesse, et en parlait avec amour ! » Cependant il fallait prendre un mari ; c’était l’intérêt de la Bretagne et le devoir de la duchesse. En vain le vicomte de Rohan réclamait, pour son fils, la tutelle et les domaines de la princesse de Bretagne ; entre tous ces concurrents elle finit par accepter Maximilien, le roi des Romains ; l’Angleterre reconnaissait cette alliance ; Maximilien l’accepta avec joie. Il envoie aussitôt, en Bretagne, le comte de Nassau, pour épouser en son nom la jeune duchesse. La cérémonie était solennelle et étrange. Le comte de Nassau, comme le représentant de son maître, est introduit auprès de la jeune duchesse, qui l’attend couchée dans son lit. Alors l’ambassadeur pose dans ce lit royal sa jambe nue, gardant à l’autre jambe sa botte et son éperon. Depuis ce jour, la fille de François II signa ainsi : Anne, duchesse de Bretagne, reine des Romains, pendant que de son côté Maximilien signait : roi des Romains et duc de Bretagne. Ce n’était guère le moyen que ce mariage restât secret. Le sire d’Albret en fut informé le premier, et lui-même il fit part de la nouvelle au roi de France, promettant de s’opposer de toutes ses forces à l’accomplissement de ce mariage. En même temps, le sire d’Albret livrait au roi Charles VIII la ville de Nantes, dont il était le maître. Dans cette occurrence, la France en vint à penser que la conquête de la Bretagne était devenue impossible, par l’empressement même de tous les rois de l’Europe à se mêler aux affaires du duché de Bretagne. Désormais la guerre ne suffisait pas ; il fallait avant tout que la jeune duchesse apportât librement ses droits et l’autorité de sa naissance. D’ailleurs ce mariage avec Maximilien, qui livrait la Bretagne aux ennemis de la France, était une violation manifeste au traité de Saint-Aubin-du-Cormier, où il avait été arrêté que l’héritière de Bretagne ne pouvait se marier qu’avec le consentement du roi de France.
En ce temps-là régnait, sur la France, la propre fille du roi Louis XI, la dame Anne de Beaujeu, volonté ferme et digne tout à fait d’appartenir à ce fin renard le roi Louis. « Fine femme et déliée s’il en fut. » Brantôme, qui est bien informé en toutes ces matières, prétend que madame de Beaujeu aimait le duc d’Orléans plus tendrement qu’il eût fallu, et véritablement, tant la haine ressemble à l’amour, la régente ne fut pas étrangère à la captivité du prince quand il eut été fait prisonnier à Saint-Aubin-du-Cormier. Jamais fille ne ressembla plus à son père que la dame de Beaujeu ; elle était habile, patiente, intelligente, vindicative ; aussi eut-elle compris bien vite qu’il fallait à tout prix donner la Bretagne à la France ; elle accomplissait par cette réunion un des rêves du roi son père, elle faisait de son pupille, le roi Charles VIII, un roi plus puissant que Louis XI lui-même. C’est ce même roi Charles VIII que les Français et les Bretons appelaient avec complaisance leur petit roi Charles. De petite stature, il est vrai, mais très-grand de courage et d’âme, de vertu et de valeur, il avait été élevé par le roi Louis son père, dans toutes sortes d’angoisses et de tortures ; à peine avait-il reçu, non pas l’éducation d’un roi, mais d’un simple gentilhomme, et pourtant il a pris sa place parmi les rois heureux de la France. Il a rêvé plus de puissance que son père lui-même n’en avait osé concevoir, puisqu’au royaume de France il a voulu ajouter le royaume des Deux-Siciles et tout l’empire d’Orient. Ce fut donc, à coup sûr, un grand coup d’œil de la régente Anne de Beaujeu, quand elle tenta de marier le roi Charles VIII, son pupille, à l’héritière du duché de Bretagne.
L’obstacle était grand, il était double ; si la duchesse était mariée au roi des Romains, le roi Charles, de son côté, était fiancé à la fille de Maximilien lui-même, la princesse Marguerite, amenée toute jeune en France pour être la femme du fils de Louis XI. À proprement dire, c’étaient deux mariages à briser. Madame de Beaujeu fit déclarer par le souverain pontife : que le mariage de Maximilien était nul et de nul effet. Maximilien, de son côté, avait eu le très-grand tort auprès de sa jeune femme, qui ne l’avait jamais vu, qui ne le vit jamais, de rester en Italie et de ne pas accourir, avec le zèle empressé des amoureux, pour savoir au moins s’il était vrai que sa femme fût accorte et belle, autant que le disait la renommée. Aussi les beaux esprits de l’Italie faisaient-ils des gorges chaudes de cet amant transi : admodum tepidus — qui s’était marié par ambassadeur. Les deux mariages furent donc cassés, cassés à deux fois, par le pape d’abord, et ensuite par madame de Bretagne elle-même. Le roi d’Angleterre s’inquiéta, comme il convenait, de ce mariage rompu ; Charles VIII envoya à Londres des ambassadeurs, disant que le roi de France pouvait seul disposer du duché de Bretagne, dont il avait la tutelle et la garde noble. L’Angleterre répondit aux ambassadeurs du roi de France, que de son côté elle réclamait la Normandie, la Guienne et l’Anjou, et même tout le royaume de France. Quant à rompre le mariage d’Anne de Bretagne avec Maximilien, l’Angleterre n’y voyait pas d’obstacle, pourvu toutefois que le roi de France n’eût pas l’intention d’épouser l’héritière du duché de Bretagne. Donc la guerre était imminente entre la France et l’Angleterre. Mais la dame de Beaujeu savait tout prévoir ; d’abord, elle eut grand soin de se faire bien venir par le peuple breton ; elle lui donnait la paix, elle s’inquiétait de sa fortune, elle négociait, elle intriguait, elle avait des émissaires qui couraient le pays, disant et prouvant que la Bretagne c’était la France. Quand tout fut prêt pour une offre plus directe, madame de Beaujeu résolut d’envoyer auprès de la jeune duchesse un ambassadeur qui pût mener cette négociation à bonne fin ; et avec une habileté que Louis XI lui-même aurait avouée, la régente envoya le duc d’Orléans en Bretagne. Ce n’était pas la première fois, vous le savez, que le duc d’Orléans venait en Bretagne. Il y était venu, bien jeune, pour éviter les persécutions de la dame de Beaujeu ; il avait vu la jeune duchesse toute enfant, et bien que le contraire fût facile à prouver, nous ne voulons pas déranger l’opinion des faiseurs de romans historiques, qui prétendent qu’à la première venue, et par un tendre pressentiment, le duc d’Orléans était devenu amoureux de l’héritière présomptive du duché de Bretagne. Lors du premier séjour du prince français à la cour de François II, Anne était encore une enfant ; il est vrai de dire aussi que ce terrible roi Louis XI n’avait pas moins pesé sur le duc d’Orléans que sur son propre fils, le roi Charles VIII. Fils d’un père renommé pour sa bonne grâce et sa galanterie, un père qui est resté un des grands poëtes de la France ! très-disposé à être, comme lui, amoureux et jeune, le duc d’Orléans avait été obligé de fléchir sous la volonté du roi Louis XI, et d’épouser sa fille, la princesse Jeanne, humble femme, timide, dévouée, austère, et tremblante de se voir si peu belle et partant si peu aimée ! En vain, quand Louis XI fut mort, le duc d’Orléans avait-il espéré quelque répit et quelques beaux jours de liberté ; de la domination du père, il était tombé sous la domination de la fille, et vous avez vu comment Anne de Beaujeu, soit qu’elle aimât un peu trop son cousin, soit qu’elle redoutât l’ambition de monseigneur le duc d’Orléans, l’avait forcé de quitter la cour et de se réfugier en Bretagne. La bataille de Saint-Aubin-du-Cormier et sa cruelle captivité dans la tour de Bourges, où il était resté trois ans en continuelle crainte de mort, avait replacé le duc d’Orléans sous la domination de la dame de Beaujeu, et maintenant elle veut que ce jeune prince, beau et bien fait de sa personne, très-aimé en Bretagne, car il avait été le compagnon de quiconque tenait une épée, s’en aille demander, pour le roi de France, la main de la duchesse Anne de Bretagne ! Voilà comment se vengeait la dame de Beaujeu ; il fallait obéir ; le duc d’Orléans partit donc ; il arrive en effet à cette cour où il est le bienvenu ; la duchesse le reçoit comme un ami de la maison, comme un allié de son père. Enfin, après les premières fêtes, il fallut bien que monseigneur le duc d’Orléans avouât qui l’envoyait et pour quel motif il était venu, et qu’en un mot la jeune duchesse de Bretagne devait épouser le roi Charles VIII. Alors ce fut dans le château de Nantes un cri de douleur et d’indignation. — Qui, moi ? la fille du duc François II, donner ma main à l’ennemi de notre maison ! moi qui ai juré aux autels de maintenir l’indépendance de la Bretagne, j’irais donner mon cœur, j’irais donner ma terre au roi de France ? — Ainsi elle parlait, ainsi elle s’indignait, très-irritée que le duc d’Orléans eût accepté une pareille mission. Le duc d’Orléans cependant, assez content au fond de l’âme, avait rapporté la nouvelle de ce refus à la régente de France. Aussitôt, car l’armée française en savait bien le chemin, le duché de Bretagne est envahi. Les villes, tentées à avance, ouvrent leurs portés sans se défendre ; les soldats bretons mettent bas les armes ; le roi de France est déjà le maître à ce point dans la Bretagne entière, que les lettres pour la convocation des états s’expédiaient au nom du roi ; même la ville de Rennes, la ville fidèle qui a si bien défendu et protégé une première fois sa souveraine, Rennes est serrée de très-près et si on ne la prend par la force ou par la ruse, on la prendra par la famine. Seule dans cette ville assiégée, la jeune duchesse se défendait encore ; seule de tous les membres de son conseil, elle se rappelait le serment que les uns et les autres ils avaient prêté au duc François, son père ; mais enfin il fallut se rendre, la famine était dans la ville, le conseil de Bretagne appartenait corps et âme à la régente de France. Il y eut même un jour où s’ouvrit en secret une des portes de la ville ; par cette porte entr’ouverte, se glissa le roi Charles VIII en personne. Il venait lui-même plaider sa cause auprès de la princesse ; il fut tendre et éloquent ; il parla beaucoup, non pas du présent, mais de l’avenir ! Il donnait la France ; et il promettait l’Italie ! La visite du roi en fit plus que n’auraient fait tous les ambassadeurs du monde ; il fut agréé, et la jeune duchesse consentit enfin à monter sur ce trône de France, que le roi Louis XI avait posé sur une base qui semblait indestructible. Dans cette entrevue décisive, la jeune duchesse plaida surtout la cause de son peuple de Bretagne ; elle ne demanda rien pour elle, elle demanda, pour ses sujets, toutes sortes de libertés et de garanties. Elle venait d’avoir quinze ans ; elle était éloquente autant que belle ; elle parlait comme une princesse très-versée dans la science des deux littératures antiques, qui lisait Démosthène et Cicéron dans leur langue ; on se sépara, le traité fut conclu, il fut signé par toutes les parties contractantes, non pas sans avoir été débattu en plein conseil ; et, chosé incroyable ! de ce grand cas, comme aurait dit le roi Louis XIV, telle fut l’habileté et la prudence, et si profond était le mystère sous cette race des Valois, disciplinée par le roi Louis XI, rien ne transpira au dehors. Si bien que le roi Maximilien apprit au même instant, et quand on n’eut plus d’intérêt à le cacher, que sa fille lui était rendue, et que le roi Charles VIII, qui devait devenir son gendre, épousait sa femme ! Je vous laisse à penser l’étonnement stupide des ambassadeurs du roi des Romains !
De Rennes, le roi Charles VIII était arrivé, toujours incognito, dans le château de Langeais, petite ville située sur la Loire, à quatre lieues de Tours. Là, quinze jours après leur entrevue, le roi de France fut rejoint par sa fiancée, la duchesse Anne de Bretagne, accompagnée d’une brillante cour, et dans toute la pompe de la majesté royale. Le mariage fut célébré, le 6 décembre 1491, par l’évêque d’Alby, Louis d’Amboise, de cette famille illustre des d’Amboise qui a jeté tant de grâce et de poésie sur le règne de Louis XII. Le couronnement de la jeune reine eut lieu à Saint-Denis, quelques jours plus tard, et nul ne saurait dire avec quelle magnificence, quel nombre incroyable des plus hardis et des plus célèbres chevaliers de l’Europe. Depuis bien longtemps la France n’avait retenti de ces cris de joie et d’orgueil ; le peuple entier se porta au-devant de cette reine adorée qui complétait magnifiquement ce grand royaume et qui ajoutait cet admirable fleuron de Bretagne à la couronne de nos rois. D’ailleurs, la reine Anne était si jeune et si belle, tant de charme dans le maintien, tant de feu dans le regard, tant de fermeté dans le sourire ! La magnificence extérieure, l’éclat resplendissant des diamants et des perles, ses beaux cheveux flottants, cette robe de brocart, cette hermine de Bretagne, ces pages, ces varlets, ces vieux gentilshommes bretons qui aimaient cette reine comme un enfant nourri chez eux et qu’ils avaient bercé dans leurs bras, ces acclamations qui montaient jusqu’au ciel, et aussi, disons-le, les colères de l’Angleterre, l’indignation de l’Italie, les craintes de l’Espagne, c’étaient là autant de sujets de joie pour cette fière nation française, disposée à toutes les grandeurs. Hélas ! pendant ce temps, Marguerite d’Autriche, la jeune archiduchesse, trop jeune encore pour être mariée, naguère la promise du roi de France, à qui elle apportait en dot la Bourgogne, l’Artois et le Charolais, traversait dans l’abandon et dans le dédain universel ce royaume qui l’avait traitée en reine. Mais quoi ! il y a une compensation aux plus terribles disgrâces : cette princesse dédaignée de Charles VIII, et mariée plus tard à l’infant d’Espagne, devait être la mère de l’empereur Charles-Quint !
Voilà ce que c’est que de réussir, tout vous réussit, L’émotion fut grande en Europe à la nouvelle du mariage de la reine de Bretagne. On criait au rapt, à la violence ! Ni ces cris, ni ces menaces, ni ces colères des rois et des peuples, ne purent troubler le triomphe de la cour de France. En vain l’Angleterre envoie une flotte à l’extrémité de la péninsule armoricaine : la flotte anglaise est repoussée, et le roi Henri VII, ce Richemond, qui réunit par un rare bonheur les intérêts des Deux Roses, en est réduit à calomnier, comme une commère mal élevée, la dame de Beaujen et le roi de France ; à quoi la dame de Beaujeu répond, sinon par une guerre, du moins par une émeute au beau milieu de l’Angleterre. On se rappelle l’imposture de Lambert Symmel, qui avait soulevé toute l’Irlande, restée fidèle à la maison d’York. Symmel était, à cette époque, marmiton dans les cuisines du roi Henri VII. La destinée de ce Symmel, qui avait été proclamé roi d’Angleterre et de France, et qui était devenu un valet du château, n’avait pas empêché au nouveau prétendant à la couronne d’Angleterre de réclamer le nom et les droits de Richard duc d’York, second fils d’Édouard IV. Il était, disait-il, le propre frère de cet Édouard V assassiné dans la Tour de Londres, et tout de suite ce nouveau venu fut reconnu par la France, comme le vrai duc d’York et l’héritier légitime de la couronne d’Angleterre. Le roi Charles VIII fit à ce prétendant un accueil presque royal, et lui donna une garde d’honneur. Il appela autour de sa personne les exilés et les proscrits de l’Angleterre qui étaient venus demander un asile à la France. — Voilà par quel moyen la dame de Beaujeu força le roi Henri VII à demander la paix. Quand il se vit ce nouveau concurrent à repousser et cette révolte à contenir, Henri VII ne songea plus guère à réprimer les envahissements de la France, à empêcher la Bretagne de subir le sort des autres grands fiefs que la couronne de France venait d’absorber. Le roi Henri VII, en effet, a bien d’autres soucis que de venger là bataille de Saint-Aubin, et les Anglais de sir Édouard Widevile, et les dix-sept cents Bretons égorgés sous les habits blancs et sous la croix rouge des Anglais. En vain l’Angleterre s’indigne de voir la Bretagne passer à la France ; en vain l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, se veulent opposer à cet envahissement définitif d’une province si longtemps ouverte aux Anglais. Henri VII met à profit toutes ces colères pour demander au parlement d’Angleterre de nouveaux subsides. L’Angleterre, tant la Bretagne lui tenait à cœur, accorde cent mille livres pour l’entretien de dix mille archers pendant un an ; les lords et les communes promettent un dixième du produit annuel de leurs terres, salaires et pensions, et cet argent, Henri le dépose dans ses coffres, s’inquiétant beaucoup moins du sort de la Bretagne que de dompter les mutineries du peuple anglais et de se gagner les bonnes grâces du roi de France. À ces premiers sacrifices l’Angleterre en ajouta de nouveaux, à savoir, un subside de deux dixièmes, un autre subside de deux quinzièmes. Les Chambres poussaient à la guerre de toutes leurs forces ; quiconque suivra le roi dans son expédition contre la France peut aliéner ses biens sans payer de droits ; il peut inféoder ses terres, afin d’assurer l’exécution des legs de son testament ; tout capitaine paiera ses soldats six jours après qu’il aura reçu l’argent du trésor ; est déclaré félon tout soldat qui quittera l’armée sans la permission du chef. En même temps, on faisait de grandes levées de soldats : hommes d’armes, accompagnés chacun de son valet et de son page ; lanciers, archers à cheval, fantassins armés d’ares, de piques, de hallebardes. — Le roi Édouard semblait partager un si beau zèle ; c’est pour le coup qu’il va châtier la France et le roi Charles ! — Enfin, quand il eut bien traîné cette guerre en mille longueurs, et après un simulacre de débarquement à Boulogne, Henri VII, qui devait nous arracher la Bretagne tout au moins, revient à Calais avec un traité de paix, par ce traité inattendu la paix était conclue entre le roi d’Angleterre et le roi de France pour toute la vie des deux princes, Charles VIII s’engageant à payer au roi Henri VII, à des échéances convenues, la somme totale de cent quarante-neuf mille livres sterling, dont vingt-quatre mille livres « en échange de toute répétition contre Anne de Bretagne, » et vingt-cinq « mille comme arrérages de la pension faite au roi Édouard IV. » En même temps, le roi Charles renvoyait assez brutalement le prétendant Perkins Warbeck, qui s’en alla solliciter sa tante, la duchesse douairière Marguerite de Bourgogne… Voilà à quel mince résultat aboutirent ces grands efforts de l’Angleterre contre la France ! — Un peu d’habile politique fit beaucoup plus pour la tranquillité de ce royaume que n’eût fait une puissante armée. C’est qu’aussi en ce moment solennel de l’histoire où commencent et se fondent tant de choses, nous sommes arrivés enfin à cette science devinée par Machiavel, la politique. L’heure est véritablement singulière dans les annales de l’esprit humain ! le moyen âge s’en va dans l’abîme qui l’emporte, par la raison que l’abîme emporte l’abîme ; l’Europe féodale est plus que croulante ; Constantinople, prise par les Turcs, nous renvoie les peintres, les poëtes ; les artistes échappés aux ruines du monde athénien ; les belles-lettres font entendre, après ce long silence, leur voix puissante ; l’imprimerie jette au loin ses premières lueurs ; les beaux-arts se manifestent, divine aurore du grand jour de la renaissance ; demain, pas plus tard, Christophe Colomb va découvrir son nouveau monde ; la grandeur de la maison d’Autriche se fait pressentir ; Henri VIII et Léon X, François I et Charles-Quint, Luther et la réformation, ne sont pas loin encore. Ô bonheur ! vous mettez à la fois le pied sur un nouvel univers et le pied sur l’ancien monde, car le genre humain chrétien comprend enfin qu’au-dessous des cendres et de la lave du moyen âge, volcan éteint à cette heure, quelque chose est resté qui s’appelait l’antiquité grecque et romaine, et que si le génie des peuples antiques a paru enseveli pendant tant de siècles, il n’a pas pu, il n’a pas dû mourir. Cette fois enfin, l’Europe se constitue ; les royaumes, à force de les chercher, vont retrouver enfin leurs limites naturelles. L’Espagne entière est chrétienne, l’Évangile a chassé le Koran, l’Abencerrage a quitté son paradis de Grenade et de l’Alhambra ; la France est bien véritablement la France ; l’Anglais a passé le détroit et pour toujours ; Louis XI a constitué la monarchie, le monde féodal est ruiné, la poudre à canon a égalisé toutes les forces, et enfin regardez que de conquêtes ! l’Anjou, la Guienne, la Provence, la Bourgogne, la Bretagne enfin, ce rendez-vous brûlant de tous les mécontents de la France, cette porte incessamment ouverte aux armées de l’Angleterre, cette formidable patrie des meilleurs soldats de la France et de ses grands capitaines : tout cela conquis par la paix, toute cette terre qui vous est donnée par une enfant de quinze ans à peine ! Ce fut alors aussi que, devenu véritablement roi par son mariage avec la duchesse Anne de Bretagne, le roi Charles VIII voulut s’affranchir, par la gloire et par la guerre, de la tutelle utile et pesante de sa tante la dame de Beaujeu.
Aussitôt donc que le petit roi Charles se fut résolu à partir, rien ne le put retenir dans ce royaume rempli de fêtes, de luxe et d’élégance, ni les prières de la jeune reine, ni les représentations de son conseil : le roi de France n’avait-il donc pas hérité des droits que la maison d’Anjou avait laissés à la maison de France sur le royaume de Naples ? pouvait-il donc et devait-il donc supporter, lui, Charles VIII, que le bâtard de la maison d’Aragon, le vieux Ferdinand, portât une de ses couronnes ? — Il part. — À peine a-t-il franchi la moitié du chemin que l’argent lui manque ; il emprunte, pour les mettre en gage, les joyaux de la duchesse de Savoie et de la marquise de Montferrat, toutes deux très-bonnes Françaises, royales et charitables. L’Italie entière se sent troublée à cette nouvelle qu’elle est envahie par la France. C’est qu’en effet, avant l’invasion de cette armée régulière, l’Italie n’a vu dans les Français qué des aventuriers et des soldats de fortune, et maintenant la voilà qui rencontre un grand peuple ! — Ce fut d’abord moins une guerre qu’un pacifique voyage ; Rome même ouvrit ses portes à ce roi chevalier qui avait fait vœu, disait-il, d’aller s’agenouiller au tombeau de monseigneur saint Pierre. Ces nouvelles merveilleuses, qui franchissaient les Alpes, devaient plaire à la reine, amoureuse de nouveautés et de gloire ; son mari était entré dans Rome bravant et triomphant, la cuirasse sur la poitrine, le casque en tête, la lance sur sa cuisse, comme s’il eût voulu charger une armée ; c’était à la fois la pompe d’un triomphe et l’apprêt d’une guerre ; les trompettes sonnaient, les tambours battaient, les palais romains s’ouvraient à ces hôtes illustres ; le roi de France plantait ses justices et posait ses sentinelles dans tous les endroits de la ville ; Charlemagne n’avait pas mieux fait, ni davantage. — C’était le droit du roi Charles VIII : Charles d’Anjou, héritier de son oncle René, avait cédé au roi de France ses droits sur l’Italie ; comme aussi André Paléologue, héritier de l’empire de Constantinople, n’avait-il pas cédé à Charles VIII ses justes prétentions sur l’empire d’Orient ? — De Rome à Naples se rend le roi de France, et Naples ouvre ses portes à Charles VII (21 février 1495). Le roi Charles était vêtu comme les empereurs d’Orient et d’Occident à la fois ; il règne dans Naples, pendant que le roi Ferdinand se départ et s’enfuit comme devant son maître ; et vous devez croire que les Italiens de Naples n’avaient rien vu de pareil depuis les temps du Normand Robert Guiscard, quand vint en Italie la famille de Tancrède de Hauteville, pour rajeunir cette race énervée, moitié grecque et moitié latine. — À Milan, ce fut un vrai triomphe ; notre petit roi Charles fit son entrée en manteau d’étoffe écarlate, au grand collet renversé fourré d’hermine mouchetée, le globe d’or en sa main droite, le sceptre en sa main gauche, et le peuple criait : Vive l’empereur très-auguste ! Ici la joie ne fut pas complète pour cette belle jeune reine restée en son logis ; la Renommée, effrontée messagère qui apporte également les bonnes nouvelles et les pires, racontait confusément de galantes histoires de ces belles grandes dames d’Italie accourues au-devant des chevaliers de France, et si belles et si bien ornées de la tête et du corps « qu’il n’y avoit rien de si beau à voir à nos François nouveaux, qui n’avoient vu les leurs de France si gentilles ni en si belles parures ; ». et notez bien que ces belles dames d’Italie en voulaient surtout au roi, l’approchant de très-près et lui présentant leurs jeunes enfants, avec de vives prières de leur donner l’ordre de chevalerie de sa propre main royale, ce qui était réputé un grand honneur, ce que le roi ne refusait guère, ne fût-ce que pour avoir plus de loisir et amusement à contempler leurs beautés, leurs bonnes grâces « et la superbité et gentillesse de leurs accoutrements. »
Cette fois, les nouvelles d’Italie étaient moins plaisantes pour une princesse de ce lignage récemment mariée, et dont la main avait été mise à si haut prix dès ses plus tendres années. En ceci, on peut bien voir l’habileté et prudence, d’autres disent — et vengeance, de la dame de Beaujeu, d’avoir fait partir monseigneur le duc d’Orléans avec le roi Charles : car, en fin de compte, le duc d’Orléans et la reine se connaissaient de longue date. Ajoutez qu’en l’absence du roi Charles VIII, la jeune reine se conduisit en toute prudhomie ; elle gouverna, autant qu’il était en elle, ce royaume de France qui était resté confié à la dame de Beaujeu, ou même, ce qui revient au même, à M. de Bourbon, son mari ; car de monsieur son mari elle était dame souveraine et maîtresse. Seule, la jeune reine résista à la volonté de cette femme impérieuse et fière. « Elle voulut garder son rang, sa grandeur, sa primauté, toute jeune qu’elle étoit, car c’étoit une fière Bretonne, qui estoit fort superbe et altière à l’endroit de ses égaux ; de sorte qu’il fallut à madame de Bourbon (madame de Beaujeu) caller et laisser à la reine, sa belle-sœur, tenir son rang et maintenir sa grandeur et majesté ; et ainsi la dame de Beaujeu trouva chaussure à son pied. » Brantôme ajoute avec sa prudence et précaution ordinaires : « Madame de Beaujeu étoit une maîtresse-femme, un petit pourtant brouillonne, et encore que tout en plein elle ne se mêlât des affaires comme elle avoit fait, si vouloit-elle mettre le nez partout où elle pouvoit. »
C’en est assez pour expliquer les craintes et l’abandon de la jeune reine ; elle était restée presque seule dans le royaume de France ; son duché était désert, car les meilleurs compagnons de Bretagne avaient suivi la guerre en grande hâte. Le roi, cependant, s’arrêtait à toutes les bonnes villes, à toutes les belles dames qu’il rencontrait en son chemin. — Cette conquête de Naples ressemble à un rêve, tant le sentier paraît facile qui conduit à ces grandeurs inespérées ; sous le soleil éclatant du Midi. — Contre le roi de France, maître du cœur de l’Italie, une ligue est conclue à Venise entre le pape, l’empereur d’Aragon, Henri VII, roi d’Angleterre, Ludovic Sforce et les Vénitiens ; les uns et les autres, sûrs de vaincre par le nombre, ils s’en vont attendre l’armée française à Fornoue, si bien qu’il faut se battre pour le retour en France plus qu’on ne s’est battu pour envahir le royaume de Naples. Cependant, grâce à son artillerie, Charles VIII passe et bat les confédérés à Fornoue. Rien qu’à voir l’allure de ce roi-là et de ces gentilshommes, on comprend qu’ils s’amusent à ces guerres ; c’est la première, et ce ne sera pas la dernière fois que ces belles contrées seront envahies par une armée régulière venue de France ; ce n’est plus comme du temps des Anglais, quand la France était le théâtre de toute bataille ; les capitaines ont rencontré enfin un champ de bataille hors de France, des villes à prendre et non pas à reprendre ; on ne se défend plus, on attaque ; et puis ce n’est pas la haine qui pousse cette armée de Charles VIII ; c’est la gloire. À défaut de meilleures nouvelles, la reine Anne pouvait apprendre comment son mari était armé à la bataille de Fornoue ; il montait un cheval borgne, mais excellent, que lui avait donné le duc de Savoie, et qui s’appelait Savoie ; il était armé de toutes pièces, et il avait jeté sur son harnais une cotte de mailles blanche et violette, à courtes manches. À côté du roi se tenaient, prêts à bien faire, et les rois de cette journée, les maréchaux de Gié, de Rieux, de La Trémouille, de Ligny, de Pienne, le bâtard de Bourbon. Le roi lui-même harangua son armée comme un capitaine qui revient de Rome et qui a appris les usages de l’antiquité, racontés par Tite-Live. — La bataille gagnée, l’armée repasse les montagnes, délivre Navarre, dégage le duc d’Orléans, et, quand enfin la paix est conclue, le roi arrive à Lyon, sain et gaillard, joyeux et triomphant, « rencontré et accueilli de la royne Anne sa femme, l’une des belles, honnêtes et vertueuses princesses du monde, avec un visage beau et riant, d’elle et de toutes les dames de la cour, qui en faisoient de même à leurs pères, maris, frères, parents, amis et serviteurs ; et Dieu sait les contes qu’ils leur faisoient de leur voyage. »
De retour de ses guerres d’Italie, le roi Charles VIII avait été demander quelques jours de repos au château d’Amboise, sur les rives de la Loire. La reine suivit son mari dans ce brillant séjour des galanteries et des fêtes, car ces princes de la maison de Valois ont brillé par l’esprit et par la grâce autant que par l’habileté et le courage. — La mort soudaine de ce roi de France, dont le roi François I faisait tant de bons éloges, vint suspendre un instant le cours de ces prospérités. Cette mort fut subite, incroyable. Un jour qu’il regardait jouer à la paume, le roi Charles tomba en défaillance, et ce fut à peine si la reine accourut assez à temps pour recevoir le dernier soupir de son mari. C’était perdre beaucoup en un jour, c’était quitter le trône bien avant l’heure. De cinq enfants qu’elle avait eus de son mari, la reine Anne n’en avait pas conservé un seul ; ses deux filles étaient mortes coup sur coup ; elle avait perdu l’un après l’autre ses trois fils, destinés à ces grands héritages ; le dauphin était mort le dernier, et tant la douleur de cette perte avait été profonde, que les médecins avaient ordonné qu’on eût à distraire la reine si on la voulait sauver. Ce qu’entendant, M. le duc d’Orléans imagina une mascarade plaisante avec une dame de la cour ; mais son zèle pour distraire sa souveraine fut mal reconnu ; bien plus, car la reine Anne se trouva fort irritée de voir le premier prince du sang s’abandonner à sa gaieté, là, sur la tombe du dauphin ! M. le duc d’Orléans fut obligé de s’exiler au château de Blois. Ce sont là de petites anecdotes, je le sais bien, mais ces simples historiettes témoignent, plus qu’on ne saurait dire, de la malignité des historiens, quand ils ont voulu nous montrer le mariage d’Anne de Bretagne et du roi Louis XII comme chose arrêtée à l’avance, depuis longtemps, de concert, le roi vivant !
La douleur de la reine fut très-grande et très-sincère à la mort du roi Charles VIII ; tout d’abord elle déclara qu’elle ne consentirait jamais à être moins qu’une reine ou une duchesse de Bretagne ; elle qitta donc cette cour de France sur laquelle elle avait régné par l’esprit, par l’intelligence, par la beauté ; la France pleurait en se séparant d’une reine qu’elle honorait ; la Bretagne cependant était dans la joie ; la noble province allait donc redevenir la province indépendante et libre, car la reine Anne redevenait la duchesse de Bretagne, car elle rentrait en possession pleine et entière de ce duché qui avait été sa dot. La duchesse fit son entrée dans la ville de Nantes, au milieu des acclamations unanimes ; elle portait le deuil de son mari ; non pas en blanc, selon l’usage des reines de France, mais en noir. La belle duchesse portait ce jour-là la coëffe nationale, à laquelle elle avait ajouté, d’une main habile et savante dans l’art des chastes et sévères parures, un long voile noir orné de franges rouges en signe de-deuil. Elle avait alors vingt-trois ans à peine. Cependant le duc d’Orléans montait sur le trône de France, sous le nom de Louis XII ; la France obéissait avec joie à ce prince qu’elle avait appris à estimer sur les champs de bataille ; l’armée pouvait témoigner de la valeur du nouveau monarque, les peuples savaient qu’il était affable et disposé à bien faire, et, en effet, il s’appela plis tard du plus beau surnom des rois : le Père du peuple, c’est-à-dire, le père de cette nation jeune, ardente, affranchie du joug féodal et très-disposée à suivre ses rois, ses derniers et ses vrais maîtres. Louis XII, ce roi tant aimé, dont les mots populaires sont restés dans l’âme de la nation, tout autant que les bonnes paroles de Henri IV, était l’arrière-petit-fils de ce Louis, duc d’Orléans, « par qui le sang italien commença à couler dans les veines de nos monarques et à leur communiquer le goût des arts ; race légère et romanesque, mais élégante, et qui mêla la civilisation à la chevalerie. » C’est lui qui commença son règne heureux par ce beau cri parti d’une âme bienveillante et généreuse : que le roi de France ne vengeait pas les injures du duc d’Orléans ! Il était très-beau et très-agréable, de très-haute taille, d’une figure ouverte, tel, en un mot, qu’il faut des rois pour plaire à la France. Une fois sur le trône, le premier soin de Louis XII, ce fut d’épouser cette même duchesse de Bretagne, la veuve du roi Charles VIII. Cette alliance était sage, elle était utile, elle nous rendait la Bretagne, le dernier des grands fiefs qui fût revenu à la couronne et sans lequel désormais le royaume de France ne sera plus complet ; mais à cette alliance se présentait un grand obstacle. Le duc d’Orléans était marié à la fille du roi Louis XI, Jeanne de France, bonne et intelligente princesse, mais timide et tremblante, non pas qu’elle manquât d’esprit ou de courage, mais elle manquait de grâces et de beauté. Elle aimait son mari de l’amour résigné et craintif d’une esclave, et comme elle n’avait trouvé dans M. le duc d’Orléans, non plus que dans le roi son père, ni amitié ni sympathie, la duchesse d’Orléans s’était repliée sur elle-même, cachant dans l’ombre la plus sainte résignation et la plus austère vertu.
La princesse Jeanne de France avait été l’ange gardien du duc d’Orléans ; elle lui avait sauvé la vie, et quand elle avait vu son mari enfermé dans les cachots de la tour de Bourges, elle n’avait pas eu de cesse auprès de son frère le roi Charles VIII, auprès de sa sœur la dame de Beaujeu, que le prisonnier n’eût été rendu à la liberté. Voilà pourtant de quelle pieuse femme il fallait se séparer ! Fille du roi Louis XI, sœur du roi Charles VIII, estimée et respectée pour ses rares vertus, honorée de la France entière, belle âme au-dessus de toutes les passions humaines, madame la duchesse d’Orléans n’avait pas d’enfants ; — le roi Louis XII était prêt à jurer qu’il avait été forcé à ce mariage, et qu’il avait laissé sa femme telle qu’il l’avait reçue de son père ! D’ailleurs, à quoi bon tant d’explications et de commentaires ? le pape, qui brisait ce mariage sans s’inquiéter de savoir s’il ne brisait pas en même temps le cœur d’une infortunée, s’appelait Alexandre VI. — Tout ce qu’on peut dire pour excuser cette cruelle injustice du roi Louis XII, c’est que véritablement Louis XI avait forcé le duc d’Orléans à épouser sa fille. « Je me suis délibéré, écrivait le roi Louis XI, de faire le mariage de ma fille Jeanne et du petit duc d’Orléans, parce qu’il me semble que les enfants qu’ils auront ne leur coûteront guère à nourrir. » Néanmoins, c’est grande pitié de voir cette noble princesse, Jeanne de France ; se défendre avec tant de modération et de modestie ; et quand elle est condamnée, quand le divorce est prononcé, quelle résignation, quel pardon chrétien ! Elle se réfugie, ou plutôt elle disparaît dans un monastère de la ville de Bourges, — une prison où son mari ne viendra pas la voir ! — Là, elle termina sa vie en 1498, priant encore pour l’ingrat qui l’avait si vite oubliée, et sacrifiée sans pitié !
Cette fois, plus que jamais, c’est le cas de s’écrier, comme fit Côme de Médicis en apprenant le premier mariage de la duchesse de Bretagne avec le roi de France : Que cette couronne de France est donc puissante ! En tout ceci, la duchesse de Bretagne (elle avait repris son titre) se montra sage, habile et bien avisée ; elle savait, à n’en pas douter, les vœux de la France et la tendresse du roi Louis XII, et qu’elle était la maîtresse de remonter sur ce trône, plus respectée et surtout plus aimée du roi qu’elle ne l’avait été à son premier couronnement, Elle commença par reprendre les places fortes de son duché : Brest, Nantes, Fougères, le Conquet, Saint-Malo. — Quand son second mariage fut arrêté, la duchesse, sûre des bonnes dispositions du roi son mari, dicta elle-même son contrat de mariage ; et, sans s’arrêter aux précautions du contrat signé, un peu forcément, avec le roi Charles VIII, elle agit comme une femme souveraine qui commande, comme une femme jeune et belle qui se sent aimée. Cette fois, laissant de côté les droits prétendus de la couronne de France, la princesse Anne s’intitule vraye duchesse de Bretagne ; puis elle déclare « qu’afin que le nom de la principauté de Bretagne ne soit et demeure aboli pour le temps à venir, le second enfant provenant dudit mariage, masle, ou fille à défaut de masle, et aussi ceux qui issiront, respectivement et par ordre, seront et demeureront princes dudit pays, pour en jouir et user comme ont de coustume faict les ducs ses prédécesseurs, en faisant par eux, au roi, les redevances accoutumées : et s’il advenoit que d’eux, en ledit mariage, n’issît ou vînt qu’un seul enfant masle, et que cy-après issirent ou vinssent deux ou plusieurs enfants masles ou filles, audit cas ils succéderont pareillement audit duché, comme dit est.
« Et si icelle dame alloit de vie à trespas avant le Roy Très-Chrestien, sans enfants d’eux, ou que la lignée d’eux procréée audit mariage défaudroit, en ce cas, le Roy Très-Chrestien jouira, sa vie durant seulement, desdits duchés de Bretagne et autres pays et seigneuries que ladite dame tenoit à présent : et après le décès d’iceluy Roy Très-Chrestien, les prochains vrais héritiers de ladite dame suecéderont auxdits duchés et seigneuries, sans que les autres roys ses successeurs en puissent quereller, ne aucune chose demander. »
En même temps, elle veut qu’en vertu même de son mari age, le roi garantisse les priviléges du duché de Bretagne ; qu’il s’engage à ne rien changer de ce qu’elle-même elle a établi depuis son veuvage ; à maintenir les officiers qu’elle a nommés ; pour l’avenir, la duchesse-reine se réserve, dans son duché, le droit de nommer aux emplois vacants, et le droit de grâce, et le droit d’impôt ; bien plus, les gentilshommes de Bretagne appartiennent à la reine, non pas au roi ; ils ne sont pas obligés de servir la France, sinon dans les circonstances difficiles. — Ainsi la condition d’Anne de Bretagne s’agrandissait de tout l’amour que lui portait le roi Louis XII, de toute l’expérience d’une femme qui avait appris la royauté à une belle et bonne école. Le contrat du premier mariage était tout au plus le pardon d’un maître irrité à un ennemi vaincu ; le mariage avec le roi Louis XII, c’est une alliance glorieuse de souverain à souverain. Cette fois, plus de régente, plus de dame de Beaujeu, plus de roi Charles VIII maître en Bretagne, plus de mari infidèle qui délaisse la reine pour ses filles de chambre, mais un prince amoureux et jeune, constant et fidèle. Désormais, en effet, le roi Louis XII n’avait plus rien à demander à l’ambition et à l’amour. À vrai dire, vous voyez qu’il n’est pas besoin d’antidater le roman de ces royales tendresses ; à quoi bon vouloir démontrer que le duc d’Orléans, à la cour du duc François II, se soit épris d’une enfant ? Attendez donc qu’il ait vu Anne de Bretagne assise sur le trône de France, pour lui faire aimer tant de grâce, d’intelligence et de majesté. D’ailleurs, tout conviait notre prince à l’amour : la beauté, la grâce, l’esprit, la raison d’État ; ajoutez qu’Anne de Bretagne était une reine féconde, en un mot, une illustre dame d’une si entière vertu, que, mariée au roi Charles, elle n’avait jamais accordé au duc d’Orléans un seul mot d’espoir. Cette femme était la vraie reine de France, et toute la vie du roi se passa à l’entourer d’honneurs et de respects. Elle, de son côté, elle témoigna par son humeur généreuse qu’elle était digne d’être la femme d’un si grand monarque. Reine de France, elle avait voulu garder le duché de Bretagne, et qu’elle seule elle eût le droit de lever l’impôt avec l’autorisation des états, et de disposer de cette fortune et de cet argent. En effet, des revenus d’un si riche duché elle disposait comme une reine. Elle faisait des dons immenses au nom du roi ; pas un capitaine de l’armée, pour peu qu’il eût servi la France, qui ne reçût quelque pension de la reine Anne. Elle était libérale et magnifique en toutes choses, elle avait la majesté, le geste, la gravité, la douceur, tout cela entremêlé de la Bretonne et de là Française. Pas une dame de France n’entendait mieux que la reine l’art de l’accoutrement, de l’invention, de l’ornement et de la parure extérieure ; rappelant tant qu’elle pouvait, même dans l’apparat royal, les modes de sa province, qu’elle arrangeait à la française avec un art merveilleux. Aussi bien menait-elle une grosse cour qu’elle avait dressée à son usage, et c’était autour de sa personne bienveillante et royale une grande quantité de dames et de filles des meilleures maisons, qu’elle élevait et qu’elle dressait comme à une école de vertu et d’honneur, dont elle-même elle était l’exemple ; comme aussi elle avait une bande de cent gentilshommes attachés à sa personne, payés par elle ; et vous pouvez juger que l’éducation de ces gentilshommes était bonne, par cette seule histoire de M. d’Estrée, qui fut grand maître de l’artillerie sous François I, tout comme l’a été, sous Henri IV, M. le duc de Sully. « M. de l’Estrée était un fort grand homme, et beau et vénérable vieillard, avec une longue barbe qui lui descendait très-bas, et sentait bien son vieux adventurier de guerre du temps passé, dont il avait fait profession, où il avait appris d’être un peu cruel. Feu mon père et lui (c’est Brantôme qui parle), avaient été nourris tous deux pages de la reine Anne, et tous deux allaient sur les mulets de sa litière, lesquels (à ce que j’ai ouy dire à mon père et audit M. d’Estrée) elle a bien fait fouetter quand ils faisaient aller les mulets d’autre façon qu’elle ne voulait, ou qu’ils eussent bronché le moins du monde. Mon père allait sur le premier, M. d’Estrée sur le second, et puis tous deux sortant hors de pages, elle les envoya, de là les monts, à la guerre. » Ce qui indique véritablement une maison royale ; royale était en effet Anne de Bretagne. Le roi l’honorait à ce point, qu’un jour, dans une comédie, les clercs de la basoche s’étant permis quelque allusion contre Louis XII et les gens de sa cour : « Pardieu, dit le roi, je le veux bien, mais sur leur vie qu’ils ne disent pas un mot de la reine, sinon je les fais pendre ! » et comme il le disait, il les eût fait pendre, tout bon qu’il était. Quiconque venait saluer le roi, prince étranger ou ambassadeur, le roi l’envoyait saluer la reine au préalable, et la reine avait pour chacun très-bonnes et belles grâces, et majesté pour les recevoir, et belle éloquence pour les entretenir. Bien plus, elle poussait la coquetterie de l’éloquence jusqu’à prendre soin de préparer une petite phrase, toute faite à l’avance, dans la langue de l’homme à qui elle parlait, et cette phrase elle la demandait le plus souvent à M. de Grignols, son chevalier d’honneur. Un jour entre autres, et c’est encore une anecdote qui ne déparera pas cette biographie, la reine, qui devait recevoir l’ambassadeur d’Espagne, demande une petite phrase espagnole à M. de Grignols, et celui-ci dicte à la reine une gaillardise un peu forte, même en espagnol, puis il en va faire le conte au roi, qui rit à gorge déployée. Mais la reine fut très-indignée du tour de M. de Grignols, et elle ne s’apaisa que quand celui-ci lui eut juré, ses grands dieux ! qu’il voulait seulement faire rire le roi, et qu’il eût averti la reine à temps. Anne pardonna, mais toujours en grognant, et depuis elle ne demanda plus de phrase espagnole à M. de Grignols.
Cependant elle n’était pas si bonne France qu’elle n’aimât la Bretagne et les Bretons ; en véritable compatriote et cousine, et tant qu’elle l’a pu, elle a maintenu la Bretagne indépendante du royaume de France. Une fois que le roi était bien malade, la reine ne pensa plus qu’à revenir à son duché de Bretagne et même elle fit emballer ses effets les plus précieux ; le bateau qui portait les bagues de la reine fut arrêté sur la Loire par le maréchal de Gié, Pierre de Rohan, le bon capitaine qui s’était battu si bien à Fornoue. Là-dessus grande colère de la reine Anne, se voyant donner, par un gentilhomme de son pays, et doublement son sujet, cette leçon peu ménagée ! — M. le maréchal de Gié paya de sa ruine cette insulte faite à la reine bretonne. — Mauvaise page à inscrire dans la biographie de cette illustre reine, terrible vengeance d’une femme, plus indulgente d’habitude ! Le vieux capitaine, poursuivi par la colère de la reine, livré à des juges complaisants, attaqué dans tout le passé de sa vie guerrière, se soumit à son sort sans daigner proférer une plainte, et il revint dans sa maison du Verger pour y mourir en paix, loin de ces funestes grandeurs. C’est un malheur dans la vie de cette reine qui partagea avec le Père du peuple les bénédictions de la France. Les Bretons l’aimaient et la recherchaient, comme le souvenir vivant de leurs anciens princes, aux temps de l’indépendance de la Bretagne, C’était l’usage parmi les gentilshommes de sa garde et les autres gentilshommes bretons qui passaient à Blois, de venir attendre la reine aux heures où elle sortait de sa chambre pour aller à la messe ou à la promenade, sur une petite terrasse qui longeait le chàteau. — Ah ! disait-elle en dessinant son plus beau salut, voilà mes Bretons qui n’attendent sur la Perche ! — et depuis, cette terrasse fut appelée la Perche aux Bretons.
Des voyages de la reine, ou plutôt des voyages de leur duchesse, les Bretons se souviennent encore. En 1506, après la ruine complète de M. le maréchal de Gié, quand le roi Louis XII fut rétabli de sa maladie, et pour bien témoigner qu’elle était vraiment restée souveraine et maîtresse de ses actions, la reine traversa toute la contrée pour se rendre en pèlerinage à Notre-Dame-du-Folgoët. Le Folgoët était alors (il l’est encore) un des pèlerinages les plus fréquentés de la Bretagne. Au temps de la reine Anne, cette pieuse histoire était toute récente. En effet, sur l’emplacement même de la chapelle, sur la lisière du bois, vivait naguère un pauvre fou, assez éclairé pour croire en Dieu, et à qui nul ne pensait, sinon pour lui jeter de temps à autre le pain de l’aumône. Le fou mourut comme il avait vécu, ignoré ; à peine si quelque bonne âme se rencontra pour rendre à cette humble dépouille les derniers, les seuls honneurs que pût espérer le pauvre idiot. — Pourtant, l’humble tertre sur lequel s’agenouillait cet humble chrétien devint bientôt célèbre dans toute l’Armorique par le nombre, par l’éclat, par le retentissement des miracles ; le fou n’avait pas eu d’oraison funèbre, mais un beau lis grandit soudain comme pour honorer cette dépouille mortelle ; louange à Dieu ! le lis portait écrit sur ses feuilles brillantes le nom divin de la mère du Sauveur ! Attirés par la suave odeur du lis merveilleux, les fidèles vinrent invoquer le nom de ce bienheureux qui faisait des miracles. — Le duc Jean IV, un des aïeux de la duchesse Anne, jeta lui-même les fondements de cette chapelle élevée au fou des bois, et bientôt la chapelle s’éleva, d’une grâce exquise et charmante, sous les efforts réunis d’une pieuse corporation d’artistes bretons, appelés les Lamballays. On dirait les francs-maçons de la Bretagne, et en effet, cette association obéissait aux lois qu’elle s’était faites. Ils étaient les ouvriers des cathédrales et des chapelles, demandant, pour leur peine, le pain et la prime de chaque jour. Le Folgoët est resté l’œuvre par excellence des Lamballays ; ils ont gravé sur les autels sortis de leurs mains la truelle, l’équerre, le niveau, le plomb, ces insignes de leur antique profession. — Du Folgoët, la merveille la plus excellente c’est le jubé, d’un style merveilleux, tout en pierre de Kersanton, noire comme le jais. Ce jubé est en effet un chef-d’œuvre d’une grâce infinie ; au ciseau de ces grands artisans, la pierre obéissait comme une cire molle chauffée au soleil. — Tel état le pèlerinage de la reine Anne, et vous jugez quel triomphe pour la Bretagne, et quelle joie de revoir sa dame et souveraine ! Les peuples tombaient à genoux sur son passage, les cloches sonnaient, les prêtres et les nobles, les paysans et les bourgeois se confondaient dans cette ardente mêlée ; là où s’arrêtait la reine, s’élevait un monument ; si elle entrait dans un château, le château gardait le nom de cet hôte illustre ; les poëtes bretons composaient des chansons en son honneur, et ces guerz de la Bretagne se chantent encore dans les veillées de l’hiver. Entre toutes les villes de Bretagne, la ville de Morlaix se signala par sa magnificence et son enthousiasme. Un arc de triomphe fut dressé à l’entrée de la ville, lequel, au dire d’Albert (de Morlaix), « représentait sa généalogie depuis Conan Mériadec, lequel était représenté suivi des autres rois et ducs de Bretagne ; et tout en haut était une belle fille représentant Sa Majesté, qui, en passant, lui fit une belle harangue. La ville lui fit présent d’un navire d’or enrichi de pierreries, et d’une hermine apprivoisée, blanche comme neige, ayant au col un collier de grand prix. Ce petit animal, reçu de la reine, sauta de dessus son bras sur son sein, ce dont elle s’épouvanta un peu ; mais le seigneur de Rohan, qui se trouva tout près, lui dit : Madame, que craigniez-vous ? ce sont vos armes. »
En sa qualité de dame souveraine, Anne de Bretagne avait fondé l’ordre de la Cordelière. Les dames seules pouvaient obtenir cet honneur, mais il fallait être reconnue pour une dame de vertus et de renommée irréprochables. Noble et touchante idée, d’avoir fondé un ordre de chevalerie sur la vertu des femmes, et non pas uniquement sur leur beauté ! Aussi cette reine passe à bon droit pour une très-honorable reine et très-vertueuse et très-sage, la mère des pauvres, le support des gentilshommes, le recueil des dames, damoiselles et honnêtes filles, et le refuge des plus savants hommes de France et de Bretagne.
Lorsque plus tard (1510) éclata la guerre entre le pape Jules II et le roi de France, et quand le roi Louis XII partit, à son tour, pour tenter la fortune en Italie, et pour reprendre le duché de Milan, la reine Anne, dont la piété répugnait à cette guerre entre le souverain pontife, — comme si ce n’était pas là la Rome des Borgia ; César Borgia et la fille du pape, Lucrèce ! — suivit, avec les craintes d’une femme dévoué et d’une reine intelligente, la fortune de ce mari qu’elle aimait. Elle assista, de loin, à cette conquête du duché de Milan, tour à tour gagné et perdu, et repris, et qui resta à la France pendant douze années ; elle assista à la prise de Gênes, à l’humiliation de Venise ; elle reçut à genoux, et comme la consolation des victoires que remportait la France contre un pape, le bois de la vraie croix et la couronne d’épines, dérobés à la Sainte-Chapelle, vendus aux Vénitiens, et repris dans le trésor de Venise par le roi Louis XII. Elle savait mieux que personne…… aussi bien que son mari, le nom et la valeur de tant de capitaines, qui se peuvent comparer, pour la vaillance et pour le nombre des exploits, aux douze pairs de Charlemagne ; braves gens, illustres courages qui nous expliquent la devise du roi Louis XII : un porc-épic aux dards acérés, avec ces mots : Cominus et eminus, de près et de loin. Et en effet, ces vaillants capitaines étaient comme autant de flèches que le roi lançait dans ses batailles et lointaines expéditions ; d’où l’on peut conclure que la reine Anne a régné sur de vaillants hommes, et qu’elle avait à faire à les récompenser dignement.
Mais si la reine avait été attristée de cette guerre en Italie, la France et la Bretagne virent avec admiration sa conduite et son courage, quand, à la première nouvelle d’une descente des Anglais sur les côtes de Bretagne, elle fit armer dans le port de Brest une flotte, dont le principal vaisseau, la Cordilière, portait cent canons et douze cents hommes ! La bataille s’engagea entre les Anglais et les Bretons avec la fureur des guerres de Duguesclin ; enfin le capitaine breton, Porsmauguer, accroche le vaisseau amiral des Anglais, nommé la Régente au cri de : Vive la duchesse ! et quand il le tient sous le feu de la Cordilière, il fait sauter les deux navires ! La mer engloutit tout ce courage, et la Bretagne s’enorgueillit d’un héros de plus. Cependant, arrivée à ce comble de la gloire et de la fortune humaines, Anne de Bretagne, dont la vie appartenait également à un grand royaume et à une grande province, se sentit prise tout à coup d’un chagrin profond, avant-coureur d’une mort prochaine. Elle était alors au château de Blois, très-occupée de la gloire de sa maison et de l’avenir de sa famille, lorsqu’en moins de huit jours elle fut frappée d’une mort soudaine et presque aussi inexplicable que la mort du roi Charles VIII. Jamais douleur plus grande d’une perte plus inestimable n’était tombée sur le royaume de France ; chacun pleurait, non-seulement les Français et les Bretons, mais l’Allemagne, l’Espagne, l’Angleterre et l’Écosse pleuraient la reine de France, tant la douleur était profonde de voir partir de ce monde, à l’âge de trente-huit ans non accomplis, cette reine illustre et excellente, l’honneur de toute royauté et de toute noblesse. La douleur du roi Louis XII resta inconsolable, en dépit même de son troisième mariage avec la belle Marie d’Angleterre, la propre sœur du roi Henri VIII. La dame était trop jeune et trop belle, ou bien le roi était trop vieux ; toujours est-il que le mariage ne dura guère, et que Louis XII y trouva son tombeau. Anne de Bretagne était morte le 21 janvier 1513. Ses obsèques furent dignes de la douleur et des respects de cette grande nation. Pendant trois jours, la reine expirée resta exposée sur son lit de mort, le visage à découvert, et sur ce noble visage se voyaient encore le calme et la majesté royale. Le vendredi 27 du mois de janvier, une longue procession s’en vint chercher la feue reine au château de Blois, pour la conduire à son dernier asile, à Saint-Denis, dans le caveau des rois de France. À cette funèbre cérémonie étaient accourus les plus célèbres gentilshommes et les meilleurs capitaines de ce grand règne, qui vit combattre les La Trémouille, Louis d’Ars, Châtillon, Longueville, Gaston de Foix, et avec eux le chevalier Bayard. — Le cardinal de Luxembourg, les seigneurs et prélats, les évêques, les abbés et les religieux marchaient en tête du convoi funèbre ; venaient ensuite le capitaine des gardes et les archers, les hérauts d’armes et le grand écuyer de la reine, car elle avait sa grande écurie ; le corps d’Anne de Bretagne était porté par ses gentilshommes ; aux quatre coins du drap funèbre se tenaient le seigneur de Saint-Pol et le seigneur de Lautrec, le sire de Laval et M. de Nevers ; le poêle était porté par M. Chateaubriand et M. de Candole. Menaient le deuil : les seigneurs d’Angoulême, d’Alençon, de Vendôme ; madame de Bourbon, madame d’Angoulême, madame de Mailly, marchaient à la tête de toutes les dames, damoiselles et filles d’honneur de la reine, vêtues de robes noires et de deuil ; venaient ensuite, reconnaissables à leur douleur, les seigneurs et les barons de Bretagne, précédés du roi d’armes nommé Montjoie et Bretagne ; et sur le chemin de ce vaste convoi c’étaient des larmes, c’étaient des prières. Les grands corps de magistrature, les présidents et conseillers des cours souveraines, venaient rendre les derniers devoirs à la lionne duchesse ; Paris accourut au-devant du cercueil, que traînaient six chevaux harnachés et couverts de satin blanc et noir. L’effigie de la reine, vaine ressemblance de cette beauté royale, était portée par plusieurs gentilshommes dans une litière couverte de drap d’or et enrichie d’hermine. L’effigie avait la couronne en tête, l’habit royal, le sceptre et la main de justice, le tout surmonté d’un riche poêle bleu de ciel aux armes de France et de Bretagne. Un service solennel fut célébré à Notre-Dame de Paris le 15 février, et le lendemain le convoi se remit en route pour l’antique basilique de Saint-Denis, où le corps fut reçu par M. le cardinal du Mans, par les archevêques de Lyon et de Sens, et enfin quand madame Anne, de son vivant très-noble reine de France, duchesse de Bretagne et comtesse d’Étampes, fut honorablement inhumée et ensépulturée, le héraut d’armes Bretagne appela d’une voix lamentable les principaux officiers de la reine : le chevalier d’honneur, le grand maître d’hôtel, et tous les autres, afin qu’ils accomplissent une dernière fois le devoir de leurs charges ; et quand chacun eut rempli son office avec des pleurs et des sanglots, le héraut d’armes cria par trois fois : La très-chrétienne reine de France, duchesse de Bretagne, notre souveraine dame, est morte ! Après quoi chacun s’en alla plein de tristesse et de deuil. Comparez, s’il est possible, les honneurs rendus à cette reine bien-aimée et bien pleurée, et les regrets de ce grand peuple, à la façon dont fut ensevelie la reine méprisée Isabeau de Bavière, l’indigne femme du roi Charles VI. À peine morte, on la jette dans une barque sur la Seine, et elle est portée à Saint-Denis comme une pestiférée ; juste châtiment de cette femme criminelle qui avait ouvert les portes de la France aux Anglais. Quand il eut perdu sa Bretonne, peu s’en fallut que le roi Louis XII ne mourût de chagrin dans son vieux château du bois de Vincennes. Il prit le deuil pour ne plus le quitter ; quiconque voulait lui parler, ambassadeur ou courtisan, devait être vêtu de noir, et même le jour où il maria sa fille à monseigneur le duc d’Angoulême, (le roi François I) dans la chapelle de Saint-Germain-en-Laye, les deux époux allèrent à l’autel, vêtus de noir, en souvenir du trépas de feu la reine, la princesse Anne de Bretagne. — J’ai perdu ma Bretonne ! disait le roi avec de gros soupirs, car il l’appelait ainsi dans ses beaux jours. Jamais, quoi qu’il fit, il ne s’en put consoler, et quand enfin il mourut, à l’âge de cinquante-six ans, dans son hôtel des Tournelles à Paris, pleuré, lui aussi de cette nation qui lui devait ses meilleures franchises, il voulut être enterré à Saint-Denis, à côté de sa Bretonne. Il ne laissait pas d’enfants de sa troisième femme, Marie ; sa femme Anne de Bretagne ne lui avait donné que deux filles, madame Claude et madame Renée. La première avait été la joie du roi Louis XII et de la reine Anne, sa mère. Ils la nommaient leur bonne fille et leur bien-aimée, ils lui avaient donné, en présence même du parlement de Paris, le roi son duché de Milan, la reine son duché de Bretagne. La reine la voulait marier à Charles d’Autriche et en faire une impératrice d’Allemagne, et si Anne eût vécu, jamais elle n’eût consenti au mariage de sa fille avec M. le duc d’Angoulême, tant elle prévoyait les mauvais traitements qu’elle en devait recevoir. Madame Claude de France, par sa bonté, sa douceur, sa charité chrétienne, montra qu’en effet elle sortait de bonne souche ; elle mourut jeune, en grande odeur de sainteté, laissant à son mari une belle et généreuse lignée, à savoir : trois fils, François, Henri, Charles, et quatre filles, Louise, Charlotte, Madeleine et Marguerite. Quant à madame Renée, ma fille Renée, comme disait la reine Anne, elle était née avec un esprit vif et un caractère droit. Elle fut pour les artistes et pour les poëtes une reine véritable. Calvin lui-même, Calvin proscrit et sans asile, fut protégé et sauvé par la duchesse de Ferrare, qui redoutait moins que sa mère Anne les foudres du Vatican, Madame Renée épousa, en effet, avec les duchés de Chartres et de Montargis pour sa dot, Hercule II, duc de Ferrare et de Modène, à qui elle donna deux fils et quatre filles : Alphonse II, qu’on pourrait appeler le Magnifique, duc de Ferrare, le cardinal Louis d’Este, digne d’être confondu avec son oncle le cardinal Hippolyte d’Este, madame Anne d’Este, qui, épousa le duc de Guise, madame Lucrèce, duchesse d’Urbin, et madame Éléonore, célèbre entre toutes les femmes de l’Italie, pour avoir rempli de ce délire amoureux l’âme du poëte excellent entre tous les poëtes du monde moderne, qui a écrit la Jérusalem délivrée. Chose étrange et glorieuse, que cette illustre maison de Ferrare, qui a donné à la poésie moderne son plus brillant essor, ait été surtout agrandie et fécondée par une princesse de la maison de Bretagne !
Mais cependant nous avons beau faire et beau chercher, çà et là, à séparer la France de la Bretagne, arrivés à ce moment de nos annales, la Bretagne nous échappe ; politiquement et en bonne histoire, la Bretagne, ou peu s’en faut, c’est la France. Donc il nous semble qu’il est temps de dire quelque chose des institutions et des lois de la noble province, avant sa réunion complète et définitive au royaume de France. — S’il vous plaît, nous parlerons très-simplement, en peu de mots, et sans affecter plus de science qu’il ne convient, des nobles, des bourgeois et des paysans.
« Il n’y a, disent les lois d’Hoël, que trois conditions dans la Cambrie : la condition de comte ou brenin, celle de noble et celle de vassal non noble. »
Il en était de même dans l’Armorique. Depuis l’arrivée des Bretons insulaires, chaque petite principauté (comté) de l’Armorique était gouvernée par un chef qui tenait son autorité immédiate des seigneurs inférieurs (barons), qui de leur côté exerçaient un droit de suzeraineté sur des vassaux nobles ou non nobles. Tout vassal devait obéissance à son seigneur direct ; les droits et les devoirs étaient réciproques ; c’est là le système féodal. Le savant historien de l’Angleterre, le révérend John Lingard, qui a jeté tant de vives lueurs sur les origines de cette histoire, explique à merveille comment il se fait que le régime féodal se soit établi d’une façon uniforme en Angleterre, dans la Bretagne, en Normandie : « La raison on est très-simple, dit-il, toutes ces tribus du Nord sont sorties de la même souche ; leurs institutions, quoique modifiées par le temps, le climat et les événements, avaient entre elles une grande ressemblance, et les coutumes du vainqueur s’amalgamaient aisément à celles des vaincus. »
Le régime féodal est expliqué d’une façon très nette par le savant historien : « De tous les services féodaux, il n’en existe peut-être pas un seul dont on ne puisse découvrir quelque trace obscure chez les Anglo-Saxons. » Et ceci dit, il explique, dans les plus grands détails, la condition des différents modes suivant lesquels la terre est possédée. La plus honorable de toutes, c’est la tenure par service militaire, chaque tenancier en chef restant obligé envers le souverain d’avoir sous sa bannière un certain nombre de cavaliers ou de chevaliers toujours prêts à combattre. Ceci était d’ordre public, non-seulement pour les tenanciers laïques, mais encore pour les évêques, pour les corporations cléricales et monastiques. Ce que le prince exigeait. de ses tenanciers, le tenancier en chef l’exigeait de ses tenanciers. « Ainsi toute grande propriété, qu’elle fût tenue par un vassal de la couronne ou par un sous-vassal, se divisa en deux portions d’inégale étendue. Le seigneur se réserva l’une pour son propre usage, sous le domaine de son nom, en fit cultiver une partie par les vilains, en afferma une partie, et en donna une à différents tenanciers, à toute autre condition que celle du service militaire. Il divisa la seconde portion en plusieurs lots, appelés fiefs de chevaliers, et donnés à des tenanciers militaires, avec l’obligation de servir à cheval, à sa réquisition, le temps accoutumé. » Et plus loin : « Le serment de féauté était attaché à toute espèce de tenures, même aux plus basses. Le tenancier militaire avait ce serment, qu’il disait désarmé, tête nue, à genoux : Écoutez, monseigneur ! Je deviens votre homme-lige, de vie, de mort et de révérence terrestre, et je vous garderai foi et fidélité à la vie, à la mort ! — D’abord, l’autorité du souverain ne pouvait atteindre les sous-vassaux qu’en passant par leur seigneur, qui seul avait juré obéissance au souverain, les vassaux ne croyant pas faillir en l’assistant en ses guerres et rébellions contre son suzerain. Mais plus tard, la loi féodale fut modifiée, et les francs-tenanciers des vassaux immédiats du prince furent obligés au serment de féauté. — Outre le service en temps de guerre, les tenanciers de la couronne devaient se rendre à la cour du prince aux trois grandes fêtes de l’année ; dans ces assemblées, les seigneurs délibéraient ensemble sur toutes les questions qui intéressaient le bien de l’État ; ils concouraient, avec le souverain, à faire ou à modifier les lois, et formaient le plus haut tribunal de l’État. »
Voilà comment les barons, ou seigneurs de fiefs, devinrent par la force même du lien féodal, les conseillers-nés du souverain dans toutes les affaires d’intérêt général. Les rois ou ducs de Bretagne, aussi bien que Les princes saxons eux-mêmes, ne pouvaient lever aucun impôt sur les hommes de leurs grands feudataires, sans le consentement formel des grands feudataires. Ces derniers, de leur côté, ne pouvaient imposer leurs vassaux qu’avec la permission du prince. Ces garanties accordées à tous expliquent suffisamment l’union qui, jusqu’à la révolution française, avait toujours régné entre toutes les classes du peuple breton.
« Les gens du peuple en Basse-Bretagne, dit M. Augustin Thierry, n’ont jamais cessé de reconnaître dans les nobles de leur pays les enfants de la terre natale ; ils ne les ont jamais haïs de cette haine violente que l’on portait ailleurs à des seigneurs de race étrangère sous ces titres féodaux de barons et de chevaliers, le paysan breton retrouvait encore les tierns et les mactierns des premiers temps de son indépendance. »
En effet, jusqu’en 1790, les rapports les plus intimes ne cessèrent d’exister entre les gentilshommes bretons et les habitants des campagnes. « C’était une race à part, dit Cambry lui-même, que ces nobles campagnards, à qui toute ambition était presque inconnue. » La plupart cultivaient le champ paternel à la sueur de leur front, et ils ne quittaient leur pauvre manoir que pour aller combattre les Anglais ou discuter aux états les intérêts du pays.
Les beaux esprits se sont moqués, avec la grâce des beaux esprits oisifs, de ces humbles gentillâtres qui s’en allaient à Rennes, mal vêtus de l’habit à longues basques qu’avait porté leur grand-père, mal armés de la rapière rouillée qui avait servi à leur trisaïeul ; les beaux esprits ont eu tort de tant se moquer : ces vieux habits recouvraient d’honorables et fières poitrines, sous ces lambeaux battaient de nobles cœurs ; la vieille épée suspendue au foyer domestique pouvait attester le courage des ancêtres et la ferme volonté des enfants. Noblesse oblige, telle est la devise de cette noble race de gentilshommes laboureurs. Ils disaient encore : Vis où tu peux, meurs où tu dois ! — Ils étaient pauvres, mais ils avaient précieusement maintenu les droits du sol et de la naissance. Ils n’avaient pas fait comme les gentilshommes d’Angleterre dont parle John Lingard : « Les plus petites baronnies s’étant divisées et subdivisées par mariages et transmissions héréditaires, ils s’exclurent eux-mêmes des assemblées de leurs collègues. » Au contraire, les nobles Bretons, en dépit même de leur pauvreté, se retrouvaient par tout au besoin ; à l’armée et pleins de courage, dans le conseil de la province, pleins d’énergie et de sagesse ; même plus d’une fois on a vu ces gentilshommes sans habit tenir tête aux plus fiers barons de la Bretagne. Un jour entre autres que l’un d’entre eux assistait à une réunion présidée par le vicomte de Léon (Rohan), celui-ci ayant témoigné quelque étonnement de ce qu’un Kersauzon (c’était le nom du pauvre gentilhomme) se fût rendu à la montre en sabots, et quasi en costume de laboureur, « Vicomte de Léon, lui répondit ce dernier, vous êtes plus riche et plus puissant que moi, mais je suis d’aussi vieille roche que vous ! »
Les anciens bourgeois de Bretagne n’étaient pas moins dévoués à la sainte cause du pays ; au premier signé, le père de famille se faisait soldat, et ses colères étaient terribles.
De toutes les cités armoricaines, la moitié à peu près appartenait aux ducs de Bretagne, l’autre moitié à des seigneurs laïques ou ecclésiastiques. Ces villes étaient de véritables forteresses soumises à l’autorité militaire ; néanmoins, elles avaient toutes, et cela de temps immémorial, un conseil de bourgeois chargé de veiller aux intérêts communs des habitants. D’ordinaire, ce conseil se composait d’un syndic, d’un miseur, d’un contrôleur de deniers et de six conseillers. Toutes les charges municipales étaient remplies indistinctement par le clergé, par la noblesse, par les bourgeois.
Le mot commune n’a été connu en Bretagne que depuis la réunion de ce duché à la France ; en effet, depuis l’établissement des paroisses dans la péninsule, toute église paroissiale avait son conseil de fabrique, et ce conseil de fabrique formait une véritable administration municipale. Dès l’an 1000 (c’est-à-dire près de deux siècles avant l’époque où l’on place, l’établissement des communes), nous voyons les bourgeois de Rennes se réunir dans l’église de Saint-Pierre, et décréter un impôt sur les vins, auquel impôt le comte lui-même restait soumis.
Bien que la qualification de roturier (homo roturarrus) fût appliquée à toute la classe des non nobles, la loi même reconnaissait un moyen terme entre le noble et le roturier. C’est ainsi qu’il est fait mention, dans la très-ancienne Coutume de Bretagne, « de bourgeois de noble anceterie qui ont accoustumé de vivre honnestement et de tenir table franche comme des gentilshommes. »
Au seizième siècle, les riches bourgeois de Bretagne qui, pour la plupart, prenaient le litre de nobles hommes, vivaient, dit le chanoine Moreau, en logis plus beaux que ceux de gens de qualité, agant de beaux ménages et buvant dans de magnifiques hanaps d’argent doré.
Au quinzième siècle (1428), ces bourgeois aux façons si relevées le disputèrent à la noblesse en ardeur militaire et en dévouement au pays. Les Malouins, pour faire lever aux Anglais le siége du Mont-Saint-Michel, équipèrent à leurs frais trente vaisseaux. L’ennemi fut battu ; et, pour reconnaître ce service, Charles VII exempta Saint-Malo de tous impôts durant trois années.
Ce fut surtout pendant la Ligue, comme vous le verrez tout à l’heure, que les municipalités de la Bretagne se signalèrent par leur énergie. Les registres des villes de Quimper, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Morlaix, nous offrent des peintures pleines de vie de cette grande époque de guerres religieuses. On sait que toute la Bretagne, nobles, bourgeois et paysans, se leva en masse pour combattre le calvinisme ; Saint-Malo se distingua, entre les cités bretonnes, dans cette lutte ardente contre l’hérésie. À la première nouvelle de l’assassinat de Henri III, les Malouins signifièrent à leur gouverneur, catholique peu zélé, qu’ils aviseraient eux-mêmes aux moyens de défendre leur ville contre les entreprises des huguenots. Un conseil extraordinaire fut en effet organisé, et son chef investi d’une sorte de dictature. Ce n’est pas tout : comme ils venaient d’apprendre que le comte de Fontaines entretenait des intelligences avec les royaux, les bourgeois, dans une assemblée générale, décidèrent qu’une attaque serait tentée contre le château. Cinquante-cinq matelots, les plus courageux et les plus braves, furent choisis pour accomplir cette entreprise difficile. En effet, quand la nuit fut venue, ces braves gens, au moyen d’une corde, se glissèrent sur la plate-forme du château, et le château fut enlevé en moins d’une heure par ces hardis marins.
MORLAIX.
Les bourgeois de Morlaix n’étaient pas moins dévoués aux intérêts de leur ville que ceux de Saint-Malo.
Un jour que le duc d’Étampes visitait les batteries de la côte de Morlaix, Fun des notables bourgeois de cette ville l’aborda et lui dit : « Monseigneur, vous pouvez voir le grand coustage qu’ont les habitants de Mourlaix et ceux qui sont sur la coste de cette rivière, d’estre ainsi contraints de feure le guet et mener de la ville-artillerye et munitions pour empescher la descente de l’ennemi. S’il vous plaisoit moyenner du roy, en fabveur des habitants de ladite ville et pays circonvoisins, congié de bâtir un fort sur ce rocher que voyez à l’entrée du havre, ce seroit relever la ville d’un grand ennui et coustage. »
La permission fut en effet accordée par le roi, et le château du Taureau fut bâti aux frais de la communauté de la ville de Morlaix (1542). C’étaient les habitants qui choisissaient, en assemblée générale, le gouverneur de la forteresse. Une somme de deux cents livres tournois fut assignée pour solde au sire de Kermelec, qui, le premier, fut chargé de garder ce poste important. C’est ce même château du Taureau (Castel-an-Taro) repris en sous-œuvre par M. de Vauban, qui y fit ajouter une batterie basse à fleur d’eau. Le gouverneur choisi devait prêter serment au pied de l’autel dans l’église du Mur, en recevant l’épée des mains du premier magistrat municipal. Ce privilége, unique dans notre histoire, d’une communauté de ville exerçant un droit souverain dans une place frontière uniquement défendue par des bourgeois, n’a été aboli que sous Louis XIV.
Maintenant il nous reste à parler des paysans ; parlons-en avec respect. C’est la classe la plus nombreuse, c’est la partie de la Bretagne qui est restée entièrement bretonne. Ils ont leur place bien méritée dans l’histoire des hauts faits de notre province : nous les retrouverons bientôt ; voici cependant ce qu’on en peut dire, politiquement parlant.
L’administration des communes, ou, pour mieux dire, des paroisses rurales, en Bretagne, était confiée aux notables, c’est-à-dire aux fabriqueurs chargés de gérer les intérêts de l’église. Ces notables formaient un corps délibérant, ou assemblée, auquel le seigneur du lieu pouvait envoyer des délégués, mais non pas assister en personne. Chaque paroisse avait ses règlements particuliers. — Les fabriqueurs administraient à la fois les intérêts de l’église et les intérêts bien distincts de la commune. « Dans ce dernier cas, les fonctions de trésorier consistaient à gérer, sous le contrôle d’une assemblée de douze notables, toutes les affaires relatives aux droits de la paroisse sur les bois communaux, sur les gouesmons et les pêcheries ; à dresser les rôles relatifs à la répartition de l’impôt (à l’esgail), aux levées de deniers nécessaires à la réparation de l’église, lorsque les fabriques manquaient d’argent ; à régler la pourvoyance des enfants trouvés, du fruit des filles engrossées ; enfin à veiller au soulagement des pauvres de la commune et à l’entretien de l’école chrétienne. »
La très-ancienne Coutume de Bretagne, rédigée vers l’an 1330, renferme quelques lignes curieuses sur le soin apporté par les fabriqueurs de nos anciennes paroisses rurales à la pourvoyance des orphelins et des enfants trouvés.
Telle fut, aux époques les plus reculées, l’organisation de la commune rurale en Bretagne. Les habitants des campagnes comptaient, dès lors, pour quelque chose dans le gouvernement du pays. En l’an 1089, le cartulaire de Redon nous montre des paysans (ruricolæ) assistant avec des chevaliers et des bourgeois à un jugement important. En 1150, le baron de Fougère réunit autour de son lit de mort ses vassaux nobles, ses bourgeois et ses paysans. — Ces rustiques cultivaient leurs terres à l’ombre du château, féodal qui devait leur servir de refuge en temps de guerre. La plupart étaient en quelque sorte associés aux droits du propriétaire foncier, par l’usement à domaine congéable. On appelle en Bretagne domaine congéable, ou cessement convenancier, un contrat synallagmatique par lequel le propriétaire d’un héritage, tout en s’en réservant le fonds, transporte la propriété superficiaire au colon, moyennant une redevance qui est fixée, avec faculté perpétuelle au foncier de congédier le premier, en lui remboursant la valeur des édifices, superficies et améliorations faites à la terre.
D’où suivent :
1 La division de l’héritage en deux parties : le fonds d’une part, et d’autre part, les édifices et superficies et la propriété de chacune de ces parties, placés en des mains différentes ;
2 La réserve, au profit du propriétaire foncier, d’une rente ou redevance que doit lui servir le colon, appelé à jouir de tout l’héritage ;
3 La faculté, pour le propriétaire du fonds, d’évincer le propriétaire édificier, en lui remboursant la valeur de toutes les améliorations faites au domaine avec son consentement.
Ce singulier contrat régissait autrefois et régit encore par une exception assez étrange, et que l’on explique de bien des façons différentes, les comtés de Vannes, de Cornouailles et de Tréguier, c’est-à-dire la plus grande partie de la Bretagne armoricaine. Voici quels étaient les droits des colons ou domaniers et de leurs héritiers. Les colons avaient pour propriété les bâtiments, les clôtures, les arbres fruitiers, les bois blancs, les émondes des chênes plantés sur les fossés, l’herbe des pâturages, le travail présumé de l’aplanissement des prairies, les engrais actuellement enfouis dans les champs, les pousses d’herbes, les bruyères, ajoncs, en un mot toutes les productions quelconques attribuées, non pas à la nature du sol, mais à l’industrie des colons.
Les héritiers du domanier arrivaient à sa succession, suivant le mode des usements ; ce mode d’usement donnait des droits égaux à tous les enfants, quel que fût leur sexe. Toutefois, il n’en était pas ainsi en Rohan, où l’usement attribuait la tenure au dernier des enfants, ni en Goëllo, où l’aîné, roturier, recevait comme avantage la treizième part de l’héritage paternel. Le propriétaire foncier avait la faculté de congédier le colon, mais non pas sans l’indemniser de sa propriété superficiaire ; le colon pouvait vendre ou affermer sa tenure.
D’où il suit que, dans le domaine congéable, il y avait bien réellement deux propriétaires : celui du fonds, le propriétaire possesseur primitif ; et celui des superficies (était superficie non-seulement le mur, la maison bâtie, l’herbe et les broussailles, et le fumier, mais le sillon même tracé par la charrue), le propriétaire qui pouvait être congédié après indemnité. Quelle avait été l’origine de cette institution ? Beaudoin de la Maison-Blanche, qui a traité cette question difficile en jurisconsulte et en historien, pense, d’une façon très-probable, que ce fut l’arrivée des insulaires, chassés par l’épée des Saxons au cinquième et au sixième siècle, qui donna naissance à ce genre d’usement. À en croire ce savant homme, et il a dépensé à ce travail bien de l’attention et de la science, les nouveaux venus auraient reçu de leurs frères, précédemment établis dans l’Armorique, une certaine quantité de terres incultes, en qualité d’hospites (hospitalité très-grande en effet), et a concession de cette obligation aurait été l’obligation imposée au colon de payer une redevance au propriétaire foncier ; le propriétaire foncier, moyennant une indemnité suffisante, restant toujours le maître de rentrer dans sa terre.
Cette hypothèse nous paraît, en effet, d’autant plus fondée, que nous trouvons des exemples à peu près analogues chez les Francs établis dans les Gaules, tout comme nous en avons trouvé chez les Normands de l’Angleterre ; en effet, tel qui avait été favorisé dans le partage de la conquête, s’estimait heureux d’abandonner quelque bonne part de ces immenses et inutiles domaines à qui les voulait cultiver.
Quoi qu’il en soit, c’est à l’établissement du domaine congéable que la Bretagne doit en partie sa colonisation. C’est peut-être aussi à cet usement qu’il faut attribuer l’esprit de propriété qui distingue le Breton, et cette fixité de coutumes locales qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
Àcôté du domaine congéable, arrivait le système féodal et son triste cortége de corvées, tailles, suite de moulin, four banal, dot de la fille aînée, rachat du seigneur prisonnier de guerre, et les façons infinies d’imposer l’homme et la terre. Sous ce rapport, la Bretagne n’était pas mieux partagée que la France ; distinguons cependant ces deux modes de la propriété féodale, particulières à cette province ; à savoir, l’usement de quévaise et l’usement de mothe. La quévaise se rattachait principalement aux établissements religieux. Le quévaisier tenait sa terre en bon état, avec défense expresse de rien ajouter à sa propriété primitive, à moins qu’il ne consentît à perdre la première. Il était obligé à résidence ; absent depuis un an et un jour, il perdait sa tenue. On peut donc appeler le quévaisier, sans lui faire injure, attaché à la glèbe, adstrictus glebæ. Il ne pouvait vendre, aliéner, échanger, louer sa terre, sans l’autorisation expresse du seigneur, et encore si le seigneur consentait, le seigneur rentrait de droit dans le tiers du prix de la vente. Entre autres conditions onéreuses, le quévaisier faisait les foins à l’abbaye, et transportait à ses frais et risques toutes les provisions. Il avait la charge de charrier les bois et les pierres nécessaires à la réparation ou aux constructions nouvelles de l’abbaye. On cite, par exemple, les moines de Bégard, qui, à l’aide de leurs quévaisiers, firent construire le mur d’enclos qui renfermait le parc et la forêt. À la mort du quévaisier, le plus jeune de ses enfants héritait de la quévaise, à l’exclusion des collatéraux. À défaut d’héritier direct, la terre faisait retour au seigneur féodal. — Quant à l’usement de mothe, le vassal mothoyer, tout aussi bien que le quévaisier, ne pouvait ni louer, ni délaisser, ni vendre, ni louer sa terre ; s’il mourait sans enfant mâle, les filles n’héritaient pas de leur père, et la terre revenait au seigneur. L’homme mothoyer ne pouvait devenir clerc ou demander la tonsure sans la permission de son seigneur. On pourrait joindre à ces tenues, les taillis ; le tenancier tailli était obligé de rester un an et un jour au château du seigneur, pour faire tous les services desquels il était requis. C’est à encore un genre de servitude que nous trouvons avoir existé en Angleterre, témoin cette histoire du temps du roi Henri VII : Un jour que le roi Henri prenait congé du comte de Lancastre, dans son château de Birmingham, le roi se vit entouré d’un grand nombre de serviteurs et de vassaux à la livrée du comte. « Milord, dit le roi, votre hospitalité va plus loin encore que tout ce qu’on en raconte. Ces bons gentilshommes et tenanciers que je vois à côté de moi, sont à coup sûr vos domestiques ? » Le comte répondit avec un sourire : « Sous le bon plaisir de Votre Grâce, ce sont, pour la plupart, mes vassaux, venus à cette époque pour me servir. » À cette réponse le roi s’étonne : « Sur ma foi, milord, dit-il au comte, je vous sais gré de votre bon accueil, mais je ne dois pas souffrir que mes lois soient enfreintes sous mes yeux. Il faut que mon procureur s’arrange avec vous. » Le roi faisait allusion au statut de son premier règlement qui relevait les vassaux du service domestique. En conséquence, le comte de Lancastre fut condamné à payer une amende énorme de dix mille livres. Ces vassaux porte-livrée, c’étaient les taillis du comté de Lancastre.
Au reste, les usements n’étaient pas les mêmes dans toutes les parties de la Bretagne. Il y avait l’usement du pays de Bro-Erech, l’usement de Cornouailles, de Goëllo, de Rohan, de l’ancien comté de Poher, autant d’institutions antérieures au seizième siècle, plus dures dans le fond que dans la forme, modifiées par l’usage, par la bienveillance du seigneur, par l’esprit chrétien de ces campagnes ; — et d’ailleurs ces campagnes étaient si éloignées de tout débouché ! Les habitations étaient séparées l’une de l’autre par de si grandes distances ! Pas de routes, pas de fabriques, une mer sans navires, un peuple pauvre et simple attaché au sol et content, pourvu qu’il eût le pain de chaque jour ; ce qui vous explique comment le quévaisier, le mothoyer, le tailli, le tenancier à domaine congéable, devaient rester si longtemps, sinon les propriétaires, du moins les paisibles usufruitiers d’un sol auquel le propriétaire demandait tout au plus une faible rente chaque année, le droit de chasse, le respect, la reconnaissance et l’honneur de cette famille qui naissait, qui vivait, qui mourait et se renouvelait sur son sol.
PERMISSION ACCORDÉE PAR PHILIBERT DE LA GUICHE, GRAND-MAÎTRE DE L’ARTILLERIE DE FRANCE, AUX HABITANTS DE SAINT-MALO.
Nous, Philibert de la Guiche, chevalier des ordres du roi, conseiller d’État, capitaine de cent hommes d’armes, et grand-maître de l’artillerie de France, après avoir veu certain cahier et estat de remontrances, faites à Sa Majesté par les habitants de la ville de Saint-Malo en Bretaigne, arresté au conseil de Sa Majesté et par lequel, entre autres choses, elle leur a permis et permet de faire fondre le nombre de cent pièces peur servir, tant pour la garde et conservation de ladite ville et chasteau de Saint-Malo et l’obéissance de Sa Majesté, que pour armer plusieurs navires et vaisseaux appartenants auxdits habitants, à cette cause, nous, etc., etc.
Signé La Guiche.
Salut à vous, gens de campagne,
À vous, immeubles de Bretagne,
Attachés à votre maison
Au delà de toute raison.