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Par le mariage de la fille de François II, Anne de Bretagne, d’abord avec le roi Charles VIII, et, au défaut du roi Charles, avec le roi Louis XII, la Bretagne se trouvait réunie à la France ; mais la Bretagne, ce n’était pas encore la France. Par ses lois, par ses mœurs, par sa langue, par sa noblesse, par ses paysans, par son clergé, par la volonté même de la reine Anne et les dispositions qu’elle avait faites, la Bretagne était restée le duché dont nous avons raconté l’histoire, autant du moins qu’il était en nous de la dire. C’était un royaume dans un royaume, et ce royaume avait le grand désavantage d’appartenir au roi de France à un titre tout différent que la France même. La Bretagne fit partie du domaine de François I, non pas parce qu’il était l’héritier de Louis XII, d’après la loi salique, mais parce qu’il était le mari de la princesse Claude, fille aînée de la reine de France, duchesse de Bretagne. Situation mauvaise, remplie de périls, qui pouvait entraîner l’avenir en mille complications qu’il s’agissait d’éviter. — François I fit tous ses efforts pour régulariser cette conquête du temps, de la paix et de la guerre.

Pour bien commencer, et afin de rendre irrévocable désormais la réunion de la Bretagne à la France, le roi demande à Claude, sa femme, un acte authentique par lequel, « en considération de la grant amour et délection du roi son mari, et de la promesse par lui faite de se charger du mariage de Renée (seconde fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne), elle cède et remet le duché audit roi, pour en jouir sa vie durant, et être réputé vrai duc de Bretagne. » Quelques mois après, la reine fit au roi son mari une donation plus explicite encore que la première : elle lui céda, à lui et à ses successeurs, l’entière souveraineté de la Bretagne (28 juin 1515) ; puis, comme il craignait toujours que la validité d’une semblable donation ne fût contestée par une nation superbe et peu disposée à reconnaître la domination étrangère, le roi voulut donner à cette réunion définitive un caractère libre et national. — À ces causes, il interrogea avec mille déférences les désirs, les volontés, les ambitions du parlement de Bretagne, et quand une fois il se fut assuré de la majorité des hommes parlementaires, il convoqua les états à Vannes (1532). Dans cette assemblée, les députés gagnés à la cause du roi proposèrent d’appliquer au duché de Bretagne les mêmes principes qui servaient de règle à la transmission de la souveraineté pour les autres provinces du royaume. Là-dessus, grands débats, longues contestations, répugnances violentes de la part d’une minorité indomptable. Mais, enfin, nous étions les maîtres ; nous avions pour nous le plus grand nombre ; nous avions l’amour et les volontés de la reine : il fallut se soumettre, il fallut obéir. Ce fut alors que le parlement même fit demander au roi « qu’il lui plût unir et joindre perpétuellement lesdits pays et duché de Bretagne avec le royaume de France. » L’habile requête fut accueillie comme elle devait l’être. Par un édit royal du mois d’août suivant, François I déclara que la Bretagne était et demeurerait irrévocablement incorporée au royaume, « de sorte qu’ils ne puissent être séparés ne tomber en divorce, pour quelque chose que ce puisse être. » Depuis ce jour, on n’entendit plus guère parler de madame Claude que pour apprendre qu’elle était morte (1524), laissant, entre autres enfants de son lit, un dauphin qu’elle-même, dans son testament, elle désignait comme l’héritier de son duché de Bretagne. Madame Claude se montre à peine dans cette histoire ; toute préoccupée des élégances, des tumultes, des triomphes et des revers du seizième siècle. On ne peut comparer la noble et obéissante héritière du duché de Bretagne qu’à la première femme du roi Louis XII, la princesse Jeanne, modeste, résignée, chrétienne. Madame Claude fut pourtant une reine féconde ; elle donna cinq enfants à la France : Louise (19 août 1515), Charlotte (23 octobre 1516), François, dauphin de Viennois (28 février 1518), nés au château d’Amboise ; et à Saint-Germain en Laye, Henri (31 mars 1519), Madeleine (10 août 1520). Ainsi la lignée de Bretagne reste jusqu’à la fin entourée d’honneurs et de respects. — Il faut avouer que le bonheur de François I est étrange : sa femme lui donne la Bretagne et cinq enfants ; sa mère l’entoure de tendresse et de respects : « Mon roi, mon seigneur, mon bien et mon fils, » disait Louise de Savoie, dans un légitime transport d’amour maternel. Son enfance s’était passée heureuse, honorée, superbe, dans le château d’Amboise ; il avait eu pour son compagnon Robert de La Marck, le fils du sanglier des Ardennes ; pour gouverneur, le maréchal de Gié, emporté, colère, ambitieux, ardent à combattre. La salamandre disait vrai : « Je me nourris dans le feu, et j’y meurs ! » Beau jouteur, cavalier intrépide, habile à tous les exercices du corps, tel il était. Il grandit sous les yeux du roi Louis XII, sous le regard quelque peu sévère d’Anne de Bretagne. Pour décrire sa vie, il faudrait que « Dieu fît ressusciter Cicéron pour le latin, et maistre Jehan de Meung pour le français. » Quand le roi Louis XII eut perdu ses deux fils, Louis XII les remplaça dans sa tendresse par le jeune duc d’Angoulême et par Gaston de Foix, duc de Nemours, mort si vite et si jeune (bataille de Ravenne, 18 mai 1514). Le mariage du duc François avec madame Claude de France, la fille adorée du roi et de la reine de France, semblait avoir mis le comble à cette rare fortune. François, en attendant le trôné de France, qui ne devait pas lui manquer, possédait par lui-mème le duché de Valois, le comté d’Angoulême ; et du chef de sa femme, la Bretagne, les comtés d’Ast, de Blois, d’Étampes, de Vertus, Coucy et Montfort-l’Amaury. — Que de bonheurs sur une seule tête ! La gloire vint plus vite encore que la toute-puissance. Ce jeune homme fit ses premières armes en compagnie des plus vaillants capitaines, contre le père de don Pèdre de Tolède, le père du duc d’Albe ; — et à vingt ans il était roi de France (1 janvier 1515). Après quoi il avait gagné la bataille de Marignan, ce combat de géants ! Ce jour-là, la chevalerie française prit sa revanche de la journée des Éperons, revanche complète, glorieuse, éclatante. L’armée battit des mains au courage de ce jeune monarque qui portait si dignement cette couronne, cette armure, cette vaillante épée, cette cotte d’armes semée d’azur et de fleurs de lis d’or. — Pour comble d’honneur, le roi François I, sur le champ même de la bataille, fut fait chevalier par le chevalier sans peur et sans reproche. — « Certes, disait Bayard, ma bonne épée, vous êtes bien heureuse, vous serez moult comme relique gardée et serez toute autant honorée, » et puis après remit au fourreau son épée. — Et encore cette rare fortune que François I a partagée avec le roi Louis XIV, — d’avoir été le roi d’un grand mouvement littéraire, le roi des peintres, des poëtes, des artistes, des élégantes amours, roi de la Renaissance, au même titre que Léon X et à la même heure ! Léon X et François I voulurent se connaître et se regarder face à face, et ce fut dans cette entrevue, à Bologne, que Florence fut donnée aux Médicis. À Bologne fut signé, entre le pape et le roi de France, le célèbre concordat auquel s’opposèrent vainement le clergé, le parlement et l’université de France ; par ce concordat, le roi se réservait le droit de désigner au choix du pontife les prélats, les abbés, les évêques, tous les dignitaires de l’Église dans le royaume de France. Il était temps de chercher quelque réforme utile à l’Église, car dans le lointain grondait Luther, et déjà le roi d’Angleterre Henri VIII s’abandonnait à ces passions sanguinaires d’où devait sortir un si grand schisme. Heure solennelle et féconde entre tous les instants de l’histoire ! L’empereur Charles-Quint venait de monter sur le trône, empereur et roi de tant de royaumes sur lesquels le soleil ne se couchait jamais ; l’Amérique appelait toutes les âmes et tous les courages. C’est le règne des aventures, des tentatives, des hasards illustres, des grandes batailles ; le Mexique et le Pérou remplissent d’or et d’argent l’Europe étonnée ; les mers se couvrent de vaisseaux ; le cap des Tempêtes a fait taire son géant Adamastor ; les colonies recommencent comme au beau temps de la Grèce, mais bien plus loin et tout à l’extrémité d’un océan sans rivages. Que de mouvement ! que de batailles ! quelles révolutions sans nombre ! Les Pays-Bas domptés, les Flandres écrasées sous les armes de France et d’Autriche, les temps féodaux ressuscités un instant dans leur magnificence, au camp du Drap-d’Or, quand se rencontrent François I et Henri VIII. Nous vous disons en courant tous ces miracles, afin que vous sachiez tout à fait où vous en êtes. — Bientôt cependant — c’est la vanité des choses humaines ! — les beaux jours de François I se couvrent de nuages. Car à côté du roi se tenait Charles, sire et duc de Bourbon, connétable de France à vingt-six ans, le chef de cette illustre maison de Bourbon, qui, avant la trahison du connétable, n’avait rien à envier à la maison de Valois. Le connétable de Bourbon, le fils de la dame de Beaujeu, avait lutté de courage avec le roi François I, et plus d’une fois il avait primé la renommée de son royal cousin. — Comme il était jeune, et beau et brave, madame d’Angoulême, la mère du roi, avait aimé le connétable de Bourbon ; dédaignée, la reine mère avait réclamé les terres et fiefs de Suzanne de Bourbon, duchesse de Beaujeu, et en même temps on avait préféré le comte d’Alençon au connétable pour commander l’armée d’Italie. — Ce fut alors que l’empereur Charles-Quint souffla dans cette âme ardente et vindicative ce violent désir de vengeance qui pensa tout perdre. — Cette fois encore on en revenait à démembrer la France, à détacher du royaume les anciens fiefs ; l’Angleterre devait reprendre le Poitou et la Guyenne ; Charles-Quint la Bourgogne ; Charles de Bourbon aura le Bourbonnais et Moulins pour sa capitale en toute souveraineté, avec la main de la reine veuve de Portugal, la propre sœur de Charles-Quint ; même Henri VIII ne renonçait pas à réclamer la tête du roi de France. À ces préparatifs immenses, le royaume de France trembla comme s’il allait rouler. — L’invasion suivit de près la menace ; les Anglais, les Flamands, les Espagnols, c’était à qui tomberait sur ce royaume envié des rois. L’empereur Charles-Quint arrivait en personne, et avec lui le duc d’Albe ; les Vénitiens eux-mêmes, les Vénitiens, qui avaient décidé de Marignan, abandonnèrent la cause de la France ; le chevalier Bayard tombait sous l’arquebuse des soldats de Bourbon, et son dernier regard faisait pâlir le connétable ! — Arriva enfin la journée de Pavie : le sang, les morts, le ravage, la noblesse de France qui rappelle les hauts faits d’armes des combats de chevalerie, et dans ces débris, dans ces fondrières, le pied dans le sang, le front dans la poudre, l’épée au poing, la cuirasse percée de coups, entouré de blessés, de mourants et de morts, François I, qui veut mourir comme un roi, comme un héros ! — Il fallut tuer son cheval et jeter le cavalier par terre, — et le roi ne se rendait pas ! — et toute une armée lui criait : Rendez-vous ! il gardait son épée ! Il fallut enfin envoyer querir le marquis de Lannoy, qui reçut à genoux cette épée dont la poignée vagabonde, gardée à Madrid dans le trésor des rois d’Espagne, reprise par Napoléon, a disparu dans l’immense naufrage de la famille de l’empereur (14 février 1525, un an après la mort de madame Claude, jour pour jour). Ainsi tout est perdu, fors l’honneur ! Le roi chevalier est le prisonnier de la fédération italienne, ou plutôt de l’empereur Charles-Quint, car c’est à un Espagnol que le roi français à rendu son épée. — François I ne sentit sa prison que lorsqu’il fut arrivé à Madrid ; alors enfin il comprit quelles portes de fer se refermaient sur lui. — Alors aussi, après cette rude captivité où il n’eut pas d’autres consolations que les lettres de sa mère et la visite de sa noble sœur Marguerite de Navarre, duchesse d’Alençon, le roi, sur le point de succomber à sa douleur, apprit enfin qu’à force de sacrifices de tous genres, les portes de sa prison allaient s’ouvrir. Charles-Quint fit bien d’en finir, car le roi de France avait abdiqué cette couronne royale en faveur du dauphin François duc de Bretagne, son fils, et le fils de madame Claude. « Nous avons voulu, ordonné et consenti que nostre très-cher et bien-aimé fils François, dauphin, nostre vray et indusbitable successeur par la grâce divine, né et appelé après nous à la couronne de France, soit dès à présent déclaré, réclamé, tenu et appelé roy très-chrétien de France. » Œuvre royale du roi François I, cette résolution nettement formulée donna à penser au roi d’Espagne. François I fut libre (traité de Madrid 1516), à des conditions impitoyables : Il épousera la sœur de Charles-Quint, Éléonore, veuve du roi de Portugal ; — il donnera pour otages le dauphin et le duc d’Orléans, ses fils. — Restitution du duché de Bourgogne, — renonciation de tous ses droits sur Milan, Naples, Gênes, Tournay. — Le duc d’Albret renonce à ses droits sur le duché de Navarre. — Amnistie entière pour le duc de Bourbon et ses partisans. — Le dauphin de France épousera, quand il sera en âge d’être marié, la nièce de l’empereur Charles-Quint, la fille du roi de Portugal, — Le roi de France paiera au roi d’Angleterre les dettes de l’Espagne. — Et sur la rive de la Bidassoa, le roi de France n’eut pas la liberté d’embrasser ses deux enfants, qui s’en allaient, — otages désignés, — prendre les fers de leur père. Mauvaise paix, violente et meurtrière. La France et les provinces protestent, d’un commun accord, contre le rude traité de Madrid. Les états de Bourgogne sont les premiers à déclarer que le roi de France n’a pas pu céder la Bourgogne sans leur consentement formel, et que les Bourguignons ne veulent pas obéir au roi de Castille. C’est que les peuples donnent plus volontiers leur argent que leurs personnes. Dans son parlement, le roi François I réunit son clergé, sa noblesse, ses capitaines ; les cours de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen, d’Aix, de Dijon, sont représentées par leurs députés ; les échevins et les prévôts de la ville de Paris ont leur place dans cette réunion politique. Là, le traité de Madrid est discuté comme en un lit de justice ; le roi demande à chacun et à tous s’il faut exécuter ce fatal traité ; que pour lui, il est décidé de se remettre aux mains de l’empereur, plutôt que de rien faire qui soit contraire à l’honneur de la France. À ce noble discours, le clergé répond par un don de quatorze cent mille livres ; les gentilshommes mettent à la disposition du roi leur vie et leur fortune ; le parlement, plus net et plus ferme dans son âpre volonté, casse de son plein droit (messire Jean de Selle, premier président de la cour) le serment du roi François au roi d’Espagne, déclarant que ledit serment est nul, contraint et forcé ; — en même temps, le parlement propose, au nom du royaume de France, deux millions d’or pour payer la délivrance de messires le dauphin et le duc d’Orléans. — C’est l’indépendance parlementaire qui se manifeste dans sa résistance loyale et généreuse. À cette rançon du roi de France, la Bretagne répond qu’elle veut contribuer, mais de bonne volonté, et par pure courtoisie, et non pas au même titre-que le reste de la France, et sans dire pour quelle somme elle s’oblige. Bien plus, quand la Bretagne eut complété ce sacrifice d’argent, l’argent resta enfermé et scellé dans un coffre, nul n’en sachant le compte, excepté ceux qui l’y avaient mis. Cet argent avait été mis là par le peuple et par la noblesse de Bretagne. Le clergé refusait de contribuer à la rançon du roi, sans la permission du pape, et cette permission est encore à venir.

Pendant ce temps, le connétable de Bourbon ravageait l’Italie à la tête des plus vils bandits que la guerre puisse ameuter contre les villes civilisées. Ces mécréants, la torche à la main et le blasphème à la bouche, marchaient, cherchant leur proie à dévorer. Songez à cette épouvante ! Rome, la cité brillante, réparée par le génie de Léon X, Saint-Pierre de Rome, le Capitole chrétien, l’œuvre de Michel-Ange, tiède encore de ce souffle inspiré qui était l’esprit d’un Dieu, le duc de Bourbon y jette la torche et l’épée ! — et puis ce Bourbon, qui porte le nom de traître, dont la flamme a dévoré tant de chefs-d’œuvre, il tombe mort sous l’arquebuse d’un artiste florentin, Cellini ! Ainsi le veut la Providence. — Écrasée par la coalition, l’Italie appela à son aide François I, le seul roi qui la pût défendre. — On dit que, pour se venger du père, l’empereur Charles-Quint fit subir aux deux otages, aux deux enfants, une captivité plus dure. Ah ! madame la reine Anne, que vous aviez bien raison quand vous ne vouliez pas donner votre fille Claude à ce grand garçon qui devait tout gâter ! comme disait Louis XII, car voici que le petit-fils de madame Claude, un enfant, est traité comme traître et félon ! — Le roy faillit à ses enfants, dit l’empereur. Il y eut ici entre les deux rois un duel de comédie, comme si ces intérêts étaient les intérêts de deux hommes et de deux épées ! — On se battit en Italie avec des milliers de lances, et des canons et des arquebuses, dans les vieilles plaines du Milanais ; on reprit Pavie, comme si en brisant le théâtre on pouvait anéantir le drame ; on délivra le pape Clément VII, captif de Charles-Quint, geôlier des rois et des pontifes. — Les Français libérateurs furent appelés des anges… Tout manqua par le mauvais vouloir de Doria ; et enfin cet empereur Charles-Quint et le roi de France, François I, se laissent accorder par deux femmes, gardiennes de l’intérêt des deux couronnes : Marguerite de France et Louise de Savoie firent le traité de Cambrai. — La France garde la Bourgogne ; les deux enfants-otages sont rachetés au prix de deux milliers d’écus d’or ; — Charles-Quint reste le maître de l’Italie ; les héritiers du connétable de Bourbon et ses partisans rentrent dans tous leurs biens, droits et honneurs : nouvelle preuve qué les crimes d’un grand nombre restent impunis : Quidquid mulis peccatur inultum est.

Enfin donc l’argent fut envoyé à l’Espagne, car la France entière tenait à honneur de racheter au plus vile la délivrance de ces jeunes enfants. Paris à lui seul donna quatre cent mille écus d’or ; qui n’avait pas d’argent fondait sa vaisselle ou la prêtait au roi, — et cet argent bel et bien empilé, compté, encaissé pour le compte du roi d’Espagne, fut pesé écu par écu ; alors seulement l’Espagne rendit les deux enfants, qui pleuraient le beau séjour de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Chambord. Le roi leur père s’en vint au-devant de ses fils jusqu’à Bordeaux pour revoir plus tôt ces deux princes, les enfants de la reine Claude. — Ce fut dans toute la France comme une délivrance inespérée quand on sut que le dauphin et son frère étaient libres : — le peuple se jetait au pied des autels, chantant le Te Deum de la délivrance. — Vint ensuite Éléonore de Castille, fille de l’empereur Charles-Quint, la veuve du roi de Portugal ; François I l’épousa à Bordeaux, et avec sa nouvelle épousée il revint à Paris. — La France ne vit pas la reine, elle ne vit que le dauphin, beau jeune homme de dix-huit ans, beau regard limpide, jeunesse pâlie par l’exil, mais élégante, svelte, accorte. Son frère Henri, son joli petit compagnon, était surnommé le petit Guichardet, des quatre fils Aymon. Le roi Henri VIII lui-même qui n’était pas tendre tous les jours, se réjouissait dans ses lettres de la délivrance « de ses très-beaux et  bons amés cousins et enfants du roy. » — Dès ce moment, le roi de France renonça à conduire lui-même ses armées, et il se mit à travailler de toutes ses forces à l’agrandissement de la monarchie compromise. — Surtout il s’occupe de la Bretagne ; il ne la trouve pas assez française ; il veut dominer en maître souverain cette formidable ceinture de fières cités que baigne l’Océan, et que la Loire dessert en esclave. Ce fut dans ce but utile d’une réunion plus entière avec la France, que le roi François I, accompagné du chancelier Duprat, entreprit un voyage en Bretagne, et c’est par ce voyage (28 juin 1532) que commence le présent chapitre de cette histoire. Ce fut alors aussi que le dauphin, à peine sorti des prisons du roi d’Espagne, fut couronné duc de Bretagne :

Couronné fut l’an mil cinq cent trente-deux.
Le duc François à Rennes, prince heureux,
Dauphin de France, et troisième du nom,
Duc de Bretaigne et son premier fleuron

Vous avez vu, plus haut, que cette fois encore les états de Bretagne faisaient leurs conditions et traitaient avec la couronne de France. Le parlement de Paris s’opposa, mais en vain, à cette façon de se rattacher au royaume ; le parlement de Paris soutenait que la Bretagne était au roi, ipso facto, et par l’ordre légitime et légal des héritages. — François I y mit plus de bonne grâce ; désormais la Bretagne était à la France, et c’était là la chose importante. Son fils était duc de Bretagne, il avait le sceau ducal, il faisait acte de souveraineté ; il choisit lui-même son conseiller spécial en Bretagne. — Une fois encore, une dernière fois la Bretagne espéra — poétique mensonge — qu’elle était redevenue province indépendante et qu’elle obéissait à un prince souverain, au petit-fils de leur bonne duchesse, au descendant des princes de la maison de Montfort :

Il est du sang des ducs, mais il en est Le reste.

C’est durant ce voyage en Bretagne qu’il faut placer les dernières et funestes amours du roi François I avec la belle comtesse de Chateaubriand. À peine fut-il redevenu le roi de France, François I voulut ajouter à la couronne de France cette grâce nouvelle : il voulut qu’aux armures de fer se mêlassent les robes de satin et de brocart ; il disait sagement : Une cour sans femmes est un printemps sans roses. Et, en effet, dans ce grand nombre de beaux-arts, de voluptés, de dépenses, d’édifices somptueux, d’orfévreries d’argent et d’or, de riches tapisseries, de lambris, de châteaux, de parcs giboyeux, de poëtes, de grands capitaines et de professeurs royaux, entre l’établissement du collége de France, la restauration du château de Saint-Germain et la création de Fontainebleau et de Chambord, le roi du seizième siècle avait compris que son œuvre de magnificence et de galanterie ne serait jamais complète tant qu’il n’appellerait pas à son aide les plus belles dames du royaume, qui portaient d’une façon si légère et si charmante, à l’aide de leur vingtième année, les plus vieux noms de la monarchie. Mais l’usage résistait ; les hommes, habitués à tenir leurs femmes renfermées dans le manoir féodal, ne voulaient exposer à ce déplacement ni eux-mêmes, ni leur honneur, ni leur fortune. Parmi les plus récalcitrants seigneurs de la cour de France, le comte de Chateaubriand était le plus inflexible. Il vivait retiré dans son vieux château de Bretagne, tout occupé des devoirs de la chasse et des amusements d’un bon gentilhomme très-indépendant du roi de France ; seulement, de temps à autre il se rendait à la cour, où l’appelaient les intérêts de la Bretagne, dont il était gouverneur. Or, sa femme absente, et sans pouvoir expliquer d’où venait ce bruit de louange unanime, il arriva soudain que la comtesse de Chateaubriand fut idole de toute la cour. Personne ne l’avait vue, et chacun en parlait comme d’une beauté accomplie. On racontait sa beauté, son esprit, son origine. Ses ancêtres avaient dignement porté la couronne de Navarre ; son père était ce Gaston Phébus, grand poëte et grand chasseur. À la fin, le roi François I demande à M. de Chateaubriand, comme une faveur, qu’il veuille présenter Françoise de Chateaubriand dans ce château d’Amboise où règne Louise de Savoie, sa noble mère. D’abord le comte de Chateaubriand résiste et refuse net et ferme ; plus tard, il se retranche derrière les habitudes de sa maison : la longueur de la route, les difficultés du chemin, les répugnances de la comtesse ; puis enfin, car les volontés du roi étaient souveraines, il consent à écrire une lettre qui appelle madame de Chateaubriand au château d’Amboise. La lettre est écrite sous les yeux du roi, qui la fait partir, et la réponse est impatiemment attendue ; elle arrive enfin ; la comtesse répond qu’elle n’est pas faite pour tant d’éclat et de bruit. Sa lettre est sérieuse et sans réplique. Voilà le roi François bien étonné que l’on résiste, du fond de la Bretagne, aux enchantements de sa cour. Mais enfin, le roi savait tout, il apprend d’un confident indiscret que madame Françoise de Chateaubriand ne viendra qu’en recevant un anneau dont son mari est porteur. Dans les joies du festin, Chateaubriand perd son anneau. Madame de Chateaubriand reçoit, non pas sans une secrète joie, cette permission d’accourir, et, à peine arrivée, chacun trouve, en effet, que la renommée est restée bien au-dessous de cette gracieuse et chaste beauté. Ainsi commencèrent ces amours ; elles finirent comme toutes les amours finissent, chassées par une passion nouvelle. La duchesse d’Étampes, qui s’appelait alors mademoiselle d’Helly (elle épousa plus tard Jean de Brosses, duc d’Étampes et gouverneur de Bretagne), une enfant d’un charmant caractère, vint se mêler aux tendresses de François I et de Françoise de Foix. Le roi fut infidèle, la comtesse de Chateaubriand devint jalouse ; — c’est l’histoire éternelle ! Alors on se rendit, de part et d’autre, tous les gages d’amour ; les portraits d’abord, puis les lettres, tout le menu fretin des cœurs amoureux, jusqu’à ce qu’on en fût venu aux parures, aux bijoux, aux magnificences royales. Françoise de Foix, fière et dédaigneuse, fit un lingot de ses bracelets, de ses colliers et de ses bagues, puis elle renvoya l’or, conservant sur son cœur les chiffres entrelacés, et les devises amoureuses, et les serments aussi vite effacés que s’ils avaient été écrits sur le sable. Jusque-là, notre histoire est vulgaire ; elle ressemble à toutes les histoires d’amour. Mais voici que la tragédie commence et qu’il faut être attentif.

Le comte de Chateaubriand, gentilhomme de la meilleure race, hardi soldat et bon capitaine, avait pardonné une première fois les amours de François I et de sa femme, quand il eut vu le roi de France se perdre et s’abîmer à Pavie. Mais au retour du roi, et quand le roi n’eut rien de plus hâté que d’aller s’installer dans le château même de Chateaubriand, et quand il afficha devant tous cette passion ressuscitée, le comte de Chateaubriand résolut de venger l’outrage fait à son honneur. Porter la main sur le souverain, c’était impossible : toucher au roi de France, son hôte ! la chevalerie entière eût été indignée. Le comte attendit que le roi fût parti ; puis, resté le maître enfin, on ferme les portes de sa maison ; les sentinelles veillent aux créneaux de ses tours ; la herse est baissée, les fossés sont remplis. Que se passe-t-il ? quel drame se prépare ? Françoise est inquiète, elle pleure. — Son mari la vient prendre et l’entraîne dans une chambre haute, tapissée de noir. Des cierges brûlaient d’une façon funèbre ; un cercueil s’élevait au milieu de la salle, et sur la tenture noire se lisait en lettres d’argent : Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriand ; priez pour elle !

Dans cette tombe, madame de Chateaubriand reste enfermée durant six mois, au bout desquels Chateaubriand eut pitié de sa femme et lui envoya le poison. — On la pleura ; nul ne sut au juste comment elle était morte. Aujourd’hui encore, c’est la grande inquiétude des historiens, de savoir si cette histoire est vraie. Bayle, ce grand douteur, et Pierre Hévin, le savant jurisconsulte breton, prétendent que Jean de Chateaubriand est innocent de ce crime. Mais qu’importent les dissertations des historiens ? À quoi bon chercher le vrai, chercher le faux dans ces aventures aimées du public, parce qu’elles enseignent à pécher ? — Historias peccare docentes, dit Juvénal. Il y a des hommes plus puissants que la démonstration la mieux faite, et ces hommes-là, ce sont les romanciers, les poëtes, les inventeurs, ceux qui croient tout d’abord à tout ce qu’il y a de tendre dans l’amour des femmes et de terrible dans la vengeance des hommes. C’est ceux-là qu’il faut croire, sous peine de n’être pas écouté, si on se met à les démentir. J’ouvre, il est vrai, les lettres de la reine de Navarre, et je lis ce passage, adressé au roi : « M. de Chateaubriand a eu bien grand regret de sa femme ! » Mais les faiseurs de drames en pourraient tirer cette conséquence, que M. de Chateaubriand faisait semblant de pleurer. Le nom de Françoise de Foix revient souvent dans les œuvres de Clément, du gentil Clément, valet de chambre du roi ; et quand Françoise de Foix fut morte, il n’a pas manqué d’écrire l’épitaphe de son tombeau, qui se voyait en l’église des Mathurins, à Chateaubriand :

Sous ce tombeau gist Françoise de Foix,
De qui tout bien tout chacun souloit dire :
En le disant, onc une seule voix
Ne s’avança d’y vouloir contredire.

Pour en revenir au traité de Vannes, voici la formule que le roi de France adopta après l’assemblée de Vannes du mois d’août 1532 : « François, par la grâce de Dieu, roi de France, père, légitime administrateur et usufruitaire des biens de notre très-cher et très-amé fils le dauphin, duc et propriétaire du duché de Bretagne. » Par ses lettres patentes, le roi François I octroyait à la province le privilége de ne pouvoir être imposée, si préalablement n’a été demandé aux états d’iceluy pays. — La justice était maintenue en la forme et manière accoutumées. — Les historiens ont gardé le compte de l’argent que produisait au prince le duché de Bretagne ; en tout comptant : la recette de Rennes, Nantes, Dinan, Ploermel, Quimper-Corentin, Morlaix et Lanion, Vannes, Guérande, Hennebon et Naustaing, Pont-Croix, Pont-l’Abbé, Capcaval, Le Conquet, Fouësnant et Rosporden, Huelgouët, Landernau et Chateauneuf-du-Faon, Carhaix, Duault, Goello, Quimperlé, Carnouët, Gourin, Cesson ; en ajoutant le revenu du sceau, les mines d’argent et de plomb, les revenus de Brest, Saint-Renan, Châteaulin, Edern, Brisiac, Musillac, Rhuis et Sucinio (mais pendant dix ans madame de Chateaubriand n’eut rien à payer au fisc) ; et sans compter d’antres revenus abandonnés à divers seigneurs ; Fougères, Bazouges, Rinco et Antrain à M. de Montejean, Jugon à M. Duplessis-Bordage, Guingamp à M. d’Annebond, Saint-Aubin-du-Cormier à M. d’Allaigné, Legrave et Lesneven à MM. de Rohan ; Lamballe, Moncontour et la vicomté de Loyal à M. le duc de Guise, et tant d’autres belles terres : La Roche-Derrien, Clisson, Champtocé, Château-Fromont, l’apanage presque royal du sire d’Avaugour, lesquels biens sont restés pour la plupart dans le comté de Penthièvre ; — bref, quand tout était payé et en laissant aux tenanciers de la couronne les terres dont la couronne s’était dépouillée, et en comptant le fouage à raison de six livres par feu, pour trente-six mille cinq cent quatre-vingt-dix-sept feux, l’aide des villes, les ports et havres des évêchés de Vannes, Cornouailles, Léon, Tréguier et Saint-Brieuc, toutes dépenses, aumônes, charges ordinaires une fois prélevées, la Bretagne rapportait au roi François I 450 000 livres tournois, cinq fois cette somme, en calculant par la monnaie de nos jours. — Cependant le jeune dauphin François, duc de Bretagne, gouvernait la province en toute prévoyance, en toute bienveillance ; on eût dit que son ambition se bornait à être duc des Bretons et à se montrer le digne petit-fils de la reine Anne. C’était bien le même jeune homme dont sa tante Marguerite disait avec une tendresse presque maternelle : « M. le dauphin fait merveilles d’étudier, meslant avec l’escole cent mille autres métiers, et n’est plus question de colère mais de toutes vertus ! » Il paraît que le roi François I ne vit pas sans inquiétude la popularité du dauphin dans le duché de Bretagne, et l’innocent dévouement des Bretons, qui se débattaient, — vains efforts ! — contre la domination de la France. — Tout à coup on apprend que l’empereur Charles-Quint vient d’envahir la Provence ; Aix, Marseille, sont menacées ; le roi accourt contre l’empereur à la tête de sa noblesse, et avec leur père accouraient les trois enfants du roi de France, le dauphin, le duc d’Orléans et leur plus jeune frère. Le duc de Bretagne accourait joyeux de la guerre qui s’apprêtait… Mais, hélas ! chemin faisant, à Tournon, le 10 août 1536, ce noble jeune homme, qui donnait tant d’espérances, succomba empoisonné par Montecuculli, un gentilhomme de sa maison ! Du moins, telle fut la rumeur. L’accusé avoua son crime dans les tortures. Mais pourquoi ce crime ? à quoi bon ces fureurs ? que gagnait l’empereur Charles-Quint à cette mort ? — La haine de François I trouvait son compte à accuser l’empereur de l’empoisonnement du dauphin de France ; Clément Marot en jugeait ainsi quand il fit l’épitaphe du jeune prince :

Cy gît François, dauphin de grand renom,
Fils de François le premier de ce nom,
Duquel il tint la prison en Espeigne.
Cy gît François ; une fois en campaigne,

Glaives tranchants et harnois bien fourbis
Aimoit trop plus que somptueux habits.
Très-beau de corps s’il est possible d’être
Le fit nature encore plus adestre,
Et en ce corps haut et droit composé
Le ciel transmit un esprit bien posé,
Puis le reprint quand par grave achoison
Ung Ferrarois lui donna le poison
Au vœu d’autry, qui par crainte régnoit
Voyant François qui César devenoit.

Par la mort funeste de son frère, le duc d’Orléans, le mari de cette jeune et sérieuse enfant des Médicis, Catherine, née au vieux palais de Florence, devenait dauphin de France, duc de Bretagne, l’héritier direct de François I. Ce nouvel Henri eut sur son frère cet avantage d’être duc de Bretagne, non pas seulement de nom, mais de fait ; car le roi François, pour récompenser le passage des Alpes, forcées par son fils Henri en 1539, renonça en sa faveur à son usufruit sur la Bretagne. Ainsi, au lieu d’un seul maître, la province en avait deux : le roi de France et le duc de Bretagne. — La mort du roi François I, expirant dans les ennuis et les maladies d’une vieillesse prématurée et licencieuse, fit monter sur le trône de France, plus tôt qu’on n’aurait pu s’y attendre, le prince Henri, duc de Bretagne, qui mourut après un règne bien court, sous le nom de Henri II (1547). De ce moment, on peut dire que véritablement la Bretagne c’est la France. Vous avez déjà vu que le parlement de Paris regardait la réunion comme indissoluble et complète, comme il le donna à entendre une dernière fois, lorsque le roi François I exigea de son fils le duc d’Orléans, duc de Bretagne, le serment du vassal à son seigneur. Henri II prit quelques soins de diminuer toutes les secousses violentes, il donna au parlement de Bretagne son organisation définitive, non pas sans y introduire plus d’un magistrat français. Le parlement de Bretagne était composé de deux chambres : l’une siégeait à Nantes ; l’autre à Rennes ; il fut décidé que désormais les deux chambres siégeraient à Rennes seulement. Ces nouveautés furent suivies par d’autres ordonnances également favorables à la France. C’est ainsi que la langue française remplaça, dans l’administration de la justice et dans les actes publics, la langue latine ; en même temps, et c’était là une précaution qui nous semble superflue, le roi voulait que les fonctions d’avocat et de magistrat ne fissent pas perdre le titre de noblesse ; au reste, pour ceux qui ne tiennent pas compte de la nécessité dans les affaires humaines et qui cherchent avant tout le droit légitime, il serait difficile de rencontrer un droit plus complet sur la souveraineté de la Bretagne que celui du roi Henri II. La Bretagne était à lui, d’abord parce qu’il était l’héritier de la couronne de France, et ensuite parce qu’il était véritablement l’héritier le plus direct des anciens ducs de Bretagne, par sa mère, la reine Claude, par la reine Anne, sa grand’mère, par le duc François II, son bisaïeul ; et comme pour ajouter à tant de titres, même les titres les plus éloignés, ce même roi Henri II se trouvait l’héritier des droits de la princesse Alix sur le trône de Bretagne. Alix, fille de la duchesse Constance, avait, en effet, transporté tous ses droits de souveraineté à la maison de France par son mariage avec Pierre de Dreux, l’arrière-petit-fils de Louis le Gros. Pendant trois siècles, cette famille, qui n’était rien moins qu’une branche cadette de la maison capétienne, avait régné sur la Bretagne ; Anne de Bretagne était la dernière héritière de la maison de Dreux, et par conséquent tous les droits de cette maison s’accumulaient sur son petit-fils Henri. Trois règnes consécutifs avaient d’ailleurs consacré cet état de choses qui mettait un terme aux incertitudes de l’avenir. — Ainsi, le fils de François I et de la reine Claude était aussi bien le légitime héritier de la Bretagne que du royaume de France. À plus forte raison devons=nous fort peu nous inquiéter des droits de Jean de Brosse et de Nicole de Bretagne, sa femme ; quand le roi Louis XI, en 1419, avait acheté les droits de Nicole de Bretagne, il s’était engagé pour lui et pour les siens, dans le cas où le duché de Bretagne deviendrait la France, à restituer à Jean de Brosse et à ses descendants le comté de Penthièvre. Par l’édit de 1532, et maintenant que la Bretagne était réunie à la France, le descendant de Jean de Brosse, l’arrière-petit-fils de Nicole, réclama en effet, du roi François I, tout le comté de Penthièvre, confirmant, du reste, les cessions faites par son bisaïeul et par sa bisaïeule. Le comté de Penthièvre fut, sans conteste, remis par le roi au dernier héritier de cette maison, et celui-ci, à sa mort ; ne laissa qu’une sœur, qui hérita du comté de Penthièvre ; laquelle comtesse de Penthièvre ne laissa elle-même qu’une fille, Marie de Luxembourg, la femme du duc de Mercœur. — Quant à l’autre fille de la reine Anne, madame Renée, la femme du duc de Ferrare, par son contrat de mariage elle avait renoncé à tous ses droits sur le duché de Bretagne. Ainsi s’accomplit en son entier, et sans secousse, la tentative de Charles VIII, complétée par le roi Louis XII ; ainsi nous prenons congé de cette histoire de Bretagne que nous vous avons racontée de notre mieux, avec la prétention très-modeste d’être tout simplement un historien exact et clair, — la race royale des Valois a fini comme elle devait finir, dans un tournoi, un jour de fête, tranchée par une lance à fer émoulu, au milieu des femmes qui regardent et des jeunes gens qui applaudissent. Hélas ! c’en était fait déjà de vos enfants, l’objet de votre tendre sollicitude, ô madame Anne de Bretagne, et ce jour-là, s’est cruellement confirmée votre répugnance pour le prince François de Valois ; c’était l’instinct de la mère qui parlait en vous, sinon la prévoyance de la reine. L’héritier véritable de la maison de Valois, — et son épée l’a bien prouvé, — Henri de Bourbon n’appartenait ni aux Valois ni aux princes de Bretagne ; mais cependant ces trois maisons avaient une origine commune. D’ailleurs le Béarnais devait hériter de la Bretagne parce qu’il héritait de la France ; il n’y avait plus de duché, il y avait un royaume.

Mais déjà la résistance n’était plus là ; il s’agissait bien de droits légitimes, de branche mâle ou de branche cadette ! il s’agissait de la croyance religieuse ; car, en ce moment étrange où le monde antiqué va recommencer, où le monde moderne refuse d’aller en avant, le genre humain en est venu à tout vouloir refaire, même la religion des aïeux. Les idées religieuses s’agitent, dans l’Europe entière, d’une façon rapide, inspirée, violente. Léon X règne à Rome, il est vrai, dans la pompe éclatante des beaux-arts, dans la majesté presque divine d’un double empire sur les âmes et sur la fortune de l’univers chrétien, mais soudain (1517), au milieu des murmures, des doutes et des agitations des consciences chrétiennes, épouvantées de tant de désordres, s’élève la voix puissante de Luther. Du fond de ses vices sanglants, Henri VIII prête l’oreille à ce grand cri qui doit renverser tant de choses ; l’heure était solennelle, inquiétante ; elle deviendra terrible. — Plus le monde moderne s’amuse aux fêtes, aux magnificences, aux beaux-arts, plus il s’occupe de François I, de Charles Quint, de Clément VII, d’un peintre nommé Raphaël, et d’un sculpteur qui a nom Michel-Ange, et d’un certain Torquato Tasso qui adresse des sonnets d’amour à la princesse de Ferrare, une fille de la Bretagne, plus les histoires sont étranges qui remplissent le monde attentif : Soliman II maître de l’île de Rhodes, le chevalier Bayard tué à Rebecq, le connétable de Bourbon qui pille Rome et la brûle, Henri VIII qui épouse des femmes et les égorge, François Sforce décapité ; plus, les hommes qui sont à la tête des affaires s’abreuvent à la coupe enivrante de la gloire, des voluptés et des licences infinies, et plus les âmes chrétiennes et sincères se demandent enfin si, dans ce débordement des plus étranges et des plus diverses passions, l’Évangile même ne va pas disparaître dans un gouffre sans fond ?

Voilà la force de Luther ; voilà la puissance de Calvin. L’Europe chrétienne s’inquiète, mais ses passions religieuses, les politiques les exploitent, les partagent et les font tourner au profit de leur ambition et de leur puissance. Henri VIII se sert du schisme grandissant pour affranchir définitivement sa couronne de la tutelle pontificale, Gustave Wasa convertit tout son royaume à la réforme. Le schisme grandit par la persécution religieuse qui prête son éclat et sa force, que disons-nous ? son-respect même aux erreurs condamnables. Nous assistons, en effet, à une lutte immense ; les guerres s’apprêtent, inconnues et terribles ; la réforme de Luther ferme définitivement le moyen âge, elle ouvre d’une façon sanglante les temps modernes. C’est qu’en effet cette nouvelle hérésie, si elle a été plus puissante que toutes les hérésies passées, portait en elle-même un certain sentiment de liberté, de doute et d’examen, qui devait flatter singulièrement l’orgueil des âmes les plus honnêtes. La réforme partit d’en haut et des têtes les plus fières, passant du prince au magistrat, du magistrat au capitaine, et de là se répandant enfin dans le peuple, qui l’accepta d’abord avec méfiance ; car c’était là une parole austère, une charité correcte, mais sans sympathie, quelque chose de froid et de sec qui ne ressemble en rien à l’effusion fraternelle du bon Samaritain de l’Évangile. Mal étrange et sans remède, cette doctrine de l’affranchissement et de l’examen de l’Évangile ; la cour de Rome le comprit bien, mais elle le comprit quand il n’était plus temps de s’opposer à ce torrent qui déborde. La lutte entre les deux croyances commença d’une façon désespérée ; la Saint-Barthélemy, la Ligue, l’assassinat de Henri IV, les massacres de l’Irlande, la révocation de l’édit de Nantes et les dragonnades, ces misères et ces plaies saignantes, étaient pourtant contenues en germe dans les premières escarmouches des protestants et des catholiques. Le protestantisme a tout brisé en Europe ; il a détruit, il a renversé, il a brûlé ; non-seulement il s’est attaqué aux pierres muettes, mais aux sentiments, aux consolations, aux espérances, aux prestiges. Sa première œuvre a été de brûler Rome par les torches du connétable de Bourbon, de laisser incomplet Saint-Pierre de Rome, la magnificence excellente de la religion chrétienne. Il a déclaré la guerre à l’architecture, à la sculpture, à tous les beaux-arts ; mais ceci dit, et pour être juste, il faut bien reconnaître que la réforme a développé dans l’âme humaine de grandes qualités qui semblaient enfouies. Elle a donné au courage des héros plus de sang-froid, à la parole plus d’énergie, au foyer domestique plus de gravité peut-être, à l’amitié entre les hommes quelque chose de moins affable sans doute, mais de plus sincère et de plus vrai. La reine Élisabeth, Henri IV, Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric le Grand, autant d’enfants de Calvin et de Luther. Ajoutez ceci, que la réforme avait en elle-même un certain sentiment républicain qui ne déplaisait à personne, car au peuple elle promettait la liberté, et elle rappelait aux seigneurs, envahis par la royauté, le pouvoir féodal. Telle était la grande cause des discordes, tel était le grand doute à propos du roi Henri IV. Aujourd’hui que toutes les passions se sont calmées, que protestants et catholiques, à force d’indifférence, sont devenus des frères, nous ne comprenons plus ces rencontres meurtrières pour des communions différentes. Mais, au seizième siècle, l’Europe n’avait pas de préoccupation plus grande : — il y allait de la terre, il y allait du ciel ! En vain d’illustres événements se passent sous le règne de Henri II, de François II, de Charles IX et de Henri III : le duc de Guise à Metz, Guise, maître de Calais et de Thionville, qui deviennent enfin les frontières de la France ; Marie Stuart, Élisabeth, l’abdication de Charles-Quint, l’amiral de Coligny, les trois factions des Montmorency, des Châtillon et des Guise ; le règne des femmes, Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, Jeanne d’Albret, la duchesse de Nemours ; ici, les magistrats : L’Hôpital, Molé, Harlay, de Thou ; plus loin, les écrivains et les savants : Jean de Belloy, Jodelle, Ramus, Ronsard Amyot, Charron, Montaigne, Passerat, Scaliger ; en Espagne Cervantes, en Italie l’Arioste, en Portugal Camoëns, en Angleterre Shakespeare ; ces immortels chefs-d’œuvre nouvellement éclos du génie des hommes, ces grandeurs inespérées, l’éclat et la magnificence des noms propres, la beauté des femmes, le courage et le génie des hommes, rien ne doit distraire le seizième siècle de l’attention et de l’intérêt qui le poussent dans les passions, dans les disputes religieuses. On ne s’occupe que de la guerre religieuse, des opinions religieuses, des persécutions religieuses ; l’abominable règne de Charles IX en est plein, et il faut dire que jamais acteurs mieux remplis de leur rôle ne se sont rencontrés dans une plus sanglante tragédie. Catherine de Médicis, véritable Italienne de Florence, accoutumée dès le berceau au tumulte de la place publique ou de la loge des lanciers, qu’elle pouvait voir de sa fenêtre ; le prince de Condé, ambitieux qui fait son chemin à travers les églises ruinées ; le connétable de Montmorency et le duc de Guise, deux grands caractères manqués ; les huguenots, — et c’est une honte ! appelant les Anglais et leur livrant le Havre-de-Grâce ; le connétable de Montmorency mourant dans la mêlée, à l’âge de soixante-quatorze ans ; Philippe II, qui de loin prend part aux passions de la France, et remplit sa cour de la mort de son fils don Carlos et d’Élisabeth de France, — tragédie dont se doit emparer Schiller ! Des batailles brusquées ; des paix douteuses, et cependant Henri de Bourbon qui s’avance ; la Saint-Barthélemy qui sonne à Saint-Germain l’Auxerrois, Charles IX qui meurt dans le remords et dans le sang, le génie des Guises étouffé dans cette ligue même que les Guises avaient conçue, et enfin, Henri de Navarre à Courtras, puis Henri IV assassiné. En tout ceci, c’est la passion religieuse qui domine ; elle s’étend du roi au peuple, de Paris aux provinces ; elle parle, elle se bat, elle assassine, elle tue, elle suit le blanc panache d’Ivry, elle jette dans les bras de la princesse de Guise l’assassin du roi de France.

Cependant les protestants rivalisent de férocité avec les calvinistes, témoin le baron des Adrets dans le Midi, et la ville de Niort indignement ravagée. C’est horrible à voir, c’est horrible à entendre, et l’innocente et catholique Bretagne, quand elle se vit envahie par ces passions et par ces meurtres, dut regretter, plus d’une fois, de s’appeler la France. Elle aussi, la noble province, quoique de plus loin, elle partageait ces funérailles. Le propre frère de l’amiral de Coligny, le sire d’Andelot, neveu du connétable de Montmorency et gendre du dernier seigneur de Rieux, avait été des premiers à prêcher aux Bretons les doctrines de Calvin. Il avait, pour l’aider à cette réforme, qui fut d’abord mal écoutée, la propre sœur du roi de Navarre, la vicomtesse de Rohan, qui avait fait de son château de Blois comme le point de départ de la résistance religieuse en Bretagne. Quel changement dans ce pays catholique pendant tant de siècles, au point que le pape se croyait seul le droit de conférer les bénéfices ecclésiastiques ! quel changement dans ce duché d’Anne de Bretagne, qui demandait au pape, pour son propre compte, l’absolution des victoires que remportait le roi Louis XII en Italie ! — Ces doctrines dangereuses étaient ardemment prêchées à Vitré, à Nantes, à Blain, à la Roche-Bernard, au Croisic, à Rennes. Cependant, Vitré excepté, nulle part cette dangereuse nouveauté ne descendit dans les masses, restées catholiques par sympathie, par croyance et par respect. Les réformés de Bretagne étaient en général des personnes de distinction, étrangères à la province par leurs mœurs où par leur éducation. Il y eut des troubles sans doute, et notamment à Rennes, dans le mois de juillet 1560 ; des processions solennelles, faites pour demander la cessation des pluies, firent gronder et blasphémer l’émeute ; des maisons furent pillées, des violences furent commises, mais l’attachement des Bretons à la foi de leurs pères força les calvinistes à beaucoup de modération, à beaucoup de prudence, et la Bretagne, Dieu merci, échappa aux fureurs et aux meurtres des bandes calvinistes. De l’aveu de Crévain, historien calviniste, « on y méprisait plus les réformés qu’on ne les persécutait, et l’on avait plus de peine à les rencontrer qu’à les combattre. »

Toutefois, les églises réformées se multipliaient mystérieusement, à l’ombre, dans les châteaux surtout ; dès l’année 1569, on en comptait déjà vingt-huit. Ces églises, il est vrai, contenaient à peine un petit nombre de religionnaires ; le temple de Rennes, par exemple, n’en put jamais réunir plus de soixante, mais cela suffisait pour donner grande et vive inquiétude aux âmes ombrageuses et timorées, pour mettre en émoi le vieux clergé breton, fidèle à l’antique croyance, sorti du peuple, ami du peuple, et sincèrement attaché au culte traditionnel.

Aussi bien la ligue catholique trouva-t-elle en Bretagne de nombreux enthousiastes ; tant que les ligueurs bretons restèrent persuadés qu’il ne s’agissait que de la religion catholique ; mais la Saint-Barthélemy a fait horreur à la Bretagne. L’ordre vint en effet de cette cour impie, à tous les magistrats du royaume, de seconder par le poignard ce grand meurtre, qui devait envelopper toute la France ; mais les magistrats de la ville de Nantes, le maire, du Plessis-Querré, et le chef du corps municipal, messire Michel Leloup du Bréat, reçurent avec horreur cet ordre de sang et de meurtre qui portait la date fatale et réprouvée du 26 août 1572. Il faut donc rapporter à qui de droit le triste honneur d’avoir rempli la Bretagne de ces fureurs religieuses, au duc de Mercœur. C’est lui, c’est l’ambition de cet homme médiocre et frivole, qu’il faut accuser de ces luttes cruelles autant qu’inutiles. — Par son mariage avec Marie de Luxembourg, héritière des prétentions de la maison de Blois à la souveraineté de la Bretagne, le duc de Mercœur, prince de la maison de Lorraine, avait épousé en même temps les réclamations que les descendants des comtes de Blois et de Penthièvre n’avaient cessé de mettre en avant, depuis tantôt deux siècles, sur le duché de Bretagne. — La sœur du-duc de Mercœur, mariée au roi Henri III, était assise sur le trône de France, et le roi, son beau-frère, avait donné à Mercœur le seul gouvernement qui pût en faire un homme dangereux, le gouvernement de Bretagne. Même en laissant de côté ces prétentions quelque peu surannées au trône de Bretagne, le duc de Mercœur restait encore un prétendant formidable dans ces époques de désordre et d’anarchie. Il possédait, du chef de sa femme, Guingamp, Moncontour et Lamballe, trois places fortes et dévouées, situées au beau milieu de la province. Ces places, jointes à l’autorité que lui donnait son titre, permirent au duc de Mercœur de prêter à la sainte Ligue une force et une extension qui le mirent, lui-même, en état de braver l’autorité royale. Déjà même il agissait comme s’il eût été le maître et le prince reconnu de tout ce pays, se déclarant contre le roi, son beau-frère, et proclamant la Ligue pour son propre compte, dans toute la Bretagne. En vain le roi fait avertir le duc de Mercœur, Mercœur répond par un guet-apens digne du duc Jean V, en son château de l’Hermine ; il fait jeter dans le château d’Ancenis l’envoyé de Henri III, le premier président de Bretagne, François de Ris, et avec M. de Ris, Mercœur fait emprisonner le fils et le gendre du président, et il ne relâche ses prisonniers qu’au moyen d’une rançon de dix mille écus. Au reste, c’était le temps des violences illégales : le duc de Guise venait d’être assassiné au château de Blois ; à Paris, la faction des Seize venait d’enfermer le président du Harlay et dix autres parlementaires à la Bastille ; toutes les violences se tiennent et aussi toutes les trahisons. Non moins ardente que son mari, la duchesse de Mercœur soulevait autour de sa personne les ambitions et les délires qui germaient dans ces têtes ardentes. Elle ouvrit, par trahison, les portes de Nantes, ameutant le peuple au nom de la sainte Ligue, fouillant les maisons des protestants, au point que Nantes eut sa journée des barricades, et que le duc de Mercœur entra dans la ville ; mais il n’y resta pas longtemps.

En effet, le parlement de Bretagne, dont le siège était à Rennes, ne s’accommodait guère des prétentions du duc de Mercœur. C’était un corps prudent, ennemi des troubles et des excès, fidèle en tout au penchant du parlement de Paris vers les idées modérées, et d’ailleurs ce même parlement de Bretagne avait été le premier à reconnaître la réunion de la Bretagne avec la France ; il ne pouvait donc guère admettre le duc de Mercœur comme vrai et légitime souverain de la province. Le peuple breton, de son côté, quelle que fût sa bonne envie de retrouver son indépendance ancienne, ne comptait guère sur le duc de Mercœur. Il ne croyait ni à l’habileté, ni au courage, ni aux droits de Mercœur ; il croyait à peine à l’existence de cette religion nouvelle contre laquelle M. de Mercœur l’appelait avec tant de bruit et de menaces. Aussi bien, en quelques heures, et quand le maréchal Guy-Lemeneust-de-Bréquigny, une pique à la main, parcourut les rues de Nantes en criant : Vive le roi ! les troupes du duc de Mercœur furent chassées de la ville, sans autre forme de procès. — Plus tard, dès que le calme fut rétabli, les états de Bretagne décernèrent au sénéchal de Bréquigny une médaille d’or portant écrits ces mots en latin : Au libérateur de la patrie !

Mercœur chassé de Rennes, le parti royaliste du parlement, les royaux, comme on disait alors, excités par le président Harpin et le président Barrin, condamnent et déclarent criminels de lèse-Majesté les fauteurs et amis du duc de Mercœur : Guébriant, d’Olivet, Saint-Laurent-d’Orvaux, Bonpas, Villeserin, Gassion, Kergouët, Vauvert, Kerdrel, La Vieux-Ville, Keralio, Malenoé, Higuenaie, La Chesnaye-Vaullouët, Miterie, Loysel, de France, les Beaucez. Leurs biens sont confisqués, comme aussi est confisqué le temporel des évêques de Rennes et de Dol, accusés d’avoir trempé dans cette révolte contre leur roi et légitime seigneur. Cependant, en dépit même de la condamnation partie de si haut, Mercœur restait encore le maître de la Bretagne. Le roi n’avait plus guère en son obéissance que les villes de Rennes, Brest, Vitré, Chateaubriand, Montfort, Josselin, Ploërmel, Malestroit, Quimper et Guérande. Le duc de Mercœur s’en va même au-devant du comte de Soissons, le nouveau gouverneur de la Bretagne, et, presque aux portes de Rennes, il le fait prisonnier. Le comte de Soissons est remplacé dans le commandement de l’armée royale par un enfant, le prince de Dombes, incapable de rétablir des affaires si délabrées. Henri III le savait bien lorsqu’il envoyait au duc de Mercœur, exilé, non pas les ordres d’un roi, non pas la prière d’un beau-frère, mais des pardons dont on n’avait que faire, mais de l’argent et les diamants de la reine sa sœur. Sur l’entrefaite, Le roi Henri III tombe sous les coups de Jacques Clément (1589). À cette nouvelle, le duc de Mercœur se figure que maintenant rien ne s’oppose désormais à ce qu’il pose sur sa tête la couronne de Bretagne ; en conséquence, il envoie dire au parlement de Rennes, et comme si c’était là la plus simple des nouvelles, que le roi de France a succombé sous le couteau. À ce récit, fait avec le plus grand sang-froid et sans la moindre précaution oratoire, sans un mot de pitié ou de respect, le parlement de Rennes se sent blessé au cœur ; il s’indigne, il reste assis sur son siége ; et, séance tenante, il fait pendre, sous les fenêtres de sa justice, le messager du duc de Mercœur. Or, ce messager était lui-même un magistrat, le sénéchal de Fougères. Sa mort fut vengée d’une horrible façon par le duc de Mercœur, qui fit pendre un juge de Laval, un jeune homme qui jouait aux échecs avec les dames de la ville, attendant sa rançon, et qu’on vint prendre pour l’attacher à la potence ! Vous voyez que nous retombons dans la férocité.

Le sénéchal de Fougères était encore à la potence, que le parlement de Rennes avait proclamé Henri IV pour son légitime souverain, ajoutant cependant que le roi Henri serait supplié d’embrasser la religion catholique, apostolique et romaine. À son insu, Henri de Bourbon était déjà aimé et populaire dans toute la France. On racontait dans les villes, dans les campagnes, à l’armée, mille histoires de son courage et de sa bonne humeur, de sa gaieté et de son esprit, de la façon dont il aimait ses amis, de son insouciance à porter légèrement un pourpoint râpé. Déjà resplendissait, sur ce noble front, l’auréole du soldat heureux qu’inspire le champ de bataille, et qui trouve son génie dans-son courage. On se redisait ses bons mots et ses grands coups d’épée : la bataille d’Arques, la prise de Cahors, l’affaire de Coutras, la journée d’Yvelot, et ce blanc panache qui flotte si haut, que son ombre recouvre les plus intrépides soldats de l’armée royale. Voilà ce qui poussait tous les bons esprits, et même les plus fervents catholiques, dans le parti d’un prince, le conquérant du sien, comme dirait Agrippa d’Aubigné, et qui était en effet le chef des huguenots.

Eh bien ! même à ce vaillant capitaine, ce premier Bourbon couronné par le dernier Valois, le duc de Mercœur ne veut pas rendre la Bretagne ; s’il n’avait pas le courage et le bon droit de Charles de Blois, Mercœur en avait l’obstination. À vrai dire, le moment devient critique ; la guerre sérieuse remplace les intrigues dont la Bretagne a été le théâtre et le sujet ; nous touchons cette fois à tout ce que la guerre civile a de hideux, de lamentable et de lâche. Vous verrez bientôt le crime appelé en aide à la force, et les bandits des grands chemins se mêler à l’ardeur des soldats. C’en est donc fait ! la Bretagne est divisée comme au temps des guerres, — mais les belles guerres ! — de Charles de Blois et de Montfort. Du côté de Mercœur se lèvent les laboureurs, les prêtres et les hommes de la haute noblesse, pendant que la bourgeoisie, le parlement et la petite noblesse restaient fidèles au roi, que le parlement de Rennes proclame, à l’exemple de la France entière. Restait, dans la Bretagne, un troisième parti, le vrai parti, qui n’était ni pour Mercœur ni pour le roi, le parti breton, les généreux obstinés, ceux qui rêvaient encore l’indépendance et la nationalité, les dévoués et les fidèles à la vieille histoire, les habitants de Saint-Malo, par exemple, qui dans l’espace d’une nuit prennent la citadelle défendue par les troupes françaises ; puis quand Mercœur vient pour entrer dans la ville, les Malouins répondent qu’ils veulent rester neutres, qu’ils veulent voir et attendre. En même temps, Saint-Malo offrait aux villes que pouvait tenter l’indépendance, Morlaix, Tréguier, Lannion, Roscoff, Saint-Brieuc, une véritable alliance offensive et défensive, qui à la longue constituerait une Bretagne républicaine. Gens prudents et sages, ces Malouins ; en effet, mieux valait attendre, en gagnant son pain de chaque jour, les résultats de la guerre, que de se mêler à ces inutiles fureurs.

Cependant, et pour faire acte d’autorité royale, le duc de Mercœur, désavoué par le parlement de Rennes, constitue de son plein droit un nouveau parlement de Bretagne, tout composé de gens dévoués à son service. Il établit ce parlement à Nantes, comme un sûr moyen de s’assurer le dévouement de cette grande ville, jalouse de Rennes, et qui lui enviait depuis longtemps le titre de ville capitale. Les deux parlements se déclarèrent bientôt une guerre acharnée. Des deux côtés, on se condamne à la roue, au gibet, à la confiscation, et, en attendant mieux, on s’exécute en effigie. Malheureusement, en ces tristes discords, ce qui est ridicule est bien près de devenir abominable. On ne s’en tint pas longtemps à ces innocentes représailles ; Henri IV arrivait dans la Bretagne, car il voulait tout son royaume, et ce fut alors que le duc de Mercœur imagina d’appeler à son aide les Espagnols, oubliant, — l’insensé ! — que le roi d’Espagne, Philippe II, avait, lui aussi, des prétentions sur le duché de Bretagne, par son mariage avec une petite-fille d’Anne de Bretagne !

Cette arrivée des Espagnols devait être signalée par des crimes indignes d’un peuple chrétien, et surtout de chrétiens qui viennent, disent-ils, en aide à l’Évangile attaqué. Déjà la flotte espagnole blanchissait au loin à l’entrée du Blavet, témoin de si nobles batailles. La côte était défendue par les habitants d’un petit village nommé Locpéran. — Plus tard, sur l’emplacement de ce village, M. le cardinal de Richelieu, en 1616, a fait bâtir la forteresse de Fort-Louis ; du haut de ce promontoire, la citadelle de Richelieu domine encore une des plus belles rades de la Bretagne. — Ces braves gens de Locpéran, qui n’avaient pas d’autre retranchement que leur courage, enfants perdus et gardiens de la côte, la défendirent jusqu’à la mort. Mais comment résister à toute une armée qui s’avance ? les uns et les autres, ils moururent à leur poste. Tout fut brûlé, tout fut massacré par les Espagnols : les femmes, les enfants, les vieillards ; le prêtre à l’autel, l’enfant au berceau ; dans une barque fragile, quelques jeunes filles se sauvaient… mais à quoi bon une narration froide quand nous avons sous les yeux, conservée par la tradition, la sauvegardienne des héros, un guerz, un chant de douleur et de funérailles, qui n’a encore été imprimé dans aucun livre, mais qui est resté dans bien des mémoires ?

« Un bâtiment est arrivé à Locpéran, et il est plein de soldats ; les Espagnols sont venus sur leurs vaisseaux : hélas, mon Dieu ! où irons-nous ? « L’armée est placée du côté du midi et au septentrion aussi. — Ô Mercœur (Meleunau), si vous êtes le maître, laissez-nous notre honneur ! « Sauvez l’honneur des jeunes filles, elles vous en prient bien humblement. « Elles étaient vingt-cinq sur leurs deux genoux, pleins de larmes étaient leurs beaux yeux couleur de bluet : — Mercœur, disaient-elles, sauvez-nous la vie, sauvez notre corps aussi bien que notre âme ! « Non ! Mercœur n’a pas répondu, les vingt-cinq jeunes filles se sont levées, elles ont couru vers la mer, et elles ont sauté dans la barque. « Elles se sont éloignées en chantant : La malédiction de Dieu soit sur Mercœur, qui n’a pas eu pitié des vierges de Locpéran ! « Vain espoir ! ô jeunes filles, l’Espagnol veut avoir sa proie ! — Venez, dit le vainqueur, vous êtes à nous, nous vous donnerons de l’or et de l’argent. « — Gardez votre argent et votre or, mieux vaut l’honneur et rester pauvres ; nous aimons mieux perdre la vie que d’offenser Dieu ! « Que d’être déshonorées par ceux qui ont tué nos pères et nos mères ; qui ont brûlé nos maisons et nos biens. « Pourtant, à Notre-Dame de Pitié, à madame Marie, ne viendrez-vous pas à notre secours, au secours des pauvres jeunes filles ? « Elles étaient vingt-cinq dans le bateau, et toutes se sont jetées à la mer ; en se tenant par la main, elles se sont jetées à l’eau, en appelant Dieu à leur secours. »

Telle fut la première victoire des dignes alliés du duc de Mercœur. Certes, le moment était difficile, les Espagnols s’étaient fortifiés sur le promontoire de Locpéran, et de là ils dominaient l’entrée du Blavet ; le duc de Mercœur s’était emparé d’Hennebond. La Bretagne voulut savoir enfin quelles étaient les ressources du roi de France dans la province ; en conséquence une assemblée des états est convoquée à Rennes, cette même année (1590). Pas un évêque ne daigna y venir ; y vint peu de gentilshommes dont le nom eût quelque importance. Seules entre toutes ces villes, Rennes, Vitré, Tréguier, Saint-Brieuc, Moncontour et Malestroit, des villes cependant dont la plupart appartenaient à Mercœur comme héritier des Penthièvre, se firent représenter à cette réunion de Rennes. Toutefois l’ardeur royaliste ne fut pas ralentie par le petit nombre ; le roi Henri IV obtint un secours de soixante-quatorze mille cinq cents écus, outre l’impôt qui devait être pris sur le peuple. En même temps le Béarnais est sollicité d’accepter les forces que la reine d’Angleterre, la reine huguenote, propose d’envoyer en Bretagne ; enfin, les états de Rennes font entendre quelques paroles de douleur pour leur province que désole la guerre civile, que ravage l’invasion étrangère ! — De son côté, le duc de Mercœur convoquait à Nantes les seigneurs de son parti, les députés de ses villes. L’évêque de Quimper et l’évêque de Léon répondirent à l’appel de Mercœur ; les gentilshommes et les députés furent plus nombreux à Nantes qu’à Rennes ; seuls, les habitants de Saint-Malo refusent de se faire représenter à cette réunion ; le temps, disent-ils, n’est pas sûr, les chemins sont mauvais, et autres raisons ; bref, ils s’abstiennent, attendant que le jeu soit plus beau pour jeter le dé ; les états de Nantes, tout comme ceux de Rennes, votent l’impôt ; puis on se sépare sans avoir touché la corde difficile, la souveraineté du duc de Mercœur en Bretagne ! — Vous le voyez, la malheureuse province est divisée en deux partis également acharnés à sa ruine : ici les Espagnols de Philippe II, là les Anglais d’Élisabeth : « Sachez, disait la reine, que la France ne peut souffrir d’éclipse qui ne soit funeste à l’Angleterre, et que son dernier jour serait un présage de notre prochaine mort ! » Et pourtant l’Anglais, tout comme l’Espagnol, se battait dans l’espoir de garder la Bretagne, car Élisabeth, de son côté, avait, elle aussi, ses droits à faire valoir sur la Bretagne : les droits des anciens Normands sur la suzeraineté de la Bretagne aliénée par Charles le Simple à Rollon le pirate ! Terre infortunée, chacun la réclamait, seule elle n’avait pas de droits à réclamer.

On hésite à raconter les brigandages de cette guerre durant laquelle les Espagnols et les Anglais se battaient sur le cadavre de la France ! Et quels abominables héros des deux parts ! Ce Mercœur, un ambitieux sans portée, un homme à qui la guerre civile donne toute son importance, et qui ne voit pas, l’insensé, que si l’Espagnol triomphe, il sera chassé, lui le premier, de cette Bretagne qu’il appelle sa province ! Pour opposer à Mercœur, le roi de France n’avait envoyé personne, sinon le petit prince de Dombes, un de ces soldats mignards et damerets mis à la mode par le roi Henri III, capitaines musqués qui craignent la poussière et le soleil. Jeté par un hasard malheureux en pleine guerre civile, le prince de Dombes jouait avec le feu qui allait éclater sous la cendre ; il menait au milieu des fêtes une vie folle et galante, sans beaucoup se préoccuper de la mission qu’il avait à remplir en Bretagne ; il avait transporté à Rennes les mœurs relâchées de la cour de ces Valois, que raconte Brantôme sans en rougir. Pourtant, à la nouvelle des progrès de Mercœur, le prince de Dombes se mit en campagne, et enfin, conduit plus qu’il ne les conduisait, par les Anglais auxiliaires envoyés au secours du parti royaliste, il rencontre les ligueurs bretons dans la plaine voisine de Guingamp, dans la commune de Saint-Adrien. Les ligueurs avaient dix mille hommes et du canon de gros calibre ; les royaux, y compris les Anglais auxiliaires, étaient à peine cinq mille. Mais, d’une et d’autre part, ces hommes n’étaient bons que pour les meurtres isolés et pour le pillage des vagabonds. Les deux armées restèrent six jours à se regarder, immobiles, sauf quelques coups de canon qui ne firent de mal à personne ; Mercœur le premier, tant il comprenait que son bon droit ne tiendrait pas contre les chances d’une seule bataille, donna le signal de la retraite, bien qu’il eût, à n’en pas douter, l’avantage du nombre et de la position ; ce que voyant, le prince de Dombes et l’armée royale s’en vinrent poser le siége sous les murs de Lamballe. C’est seulement alors, en attendant que vienne le Béarnais honorer de sa présence ces férocités et ces brigandages, que vous rencontrez dans cette guerre de la ligue en Bretagne un digne, un sincère, un noble capitaine, le capitaine breton, le brave La Noue, surnommé Bras-de-Fer.

M. de La Noue, « grand homme de guerre, et plus grand homme de bien, » disait Henri IV, est un digne enfant de la Bretagne. Il avait appris ses rudiments de guerre sous la conduite des meilleurs capitaines de l’Italie ; il s’était trouvé aux plus brûlantes journées des guerres étrangères et des guerres civiles gauloises ; il était des mieux faisant aux guerres d’Espagne ; il avait pris Orléans pour le compte du prince de Condé ; il avait conduit les huguenots dans toutes les rencontres difficiles : en Gascogne, en Languedoc, dans la Saintonge, dans le Poitou ; il avait pris Valenciennes dans les Pays-Bas ; il avait perdu la ville de Mons, mais il ne la rendit qu’à ce grand capitaine, le duc d’Albe. Michel de Montaigne, quand il vient à parler des grandeurs peu communes de son temps, loue avec grand enthousiasme « la constante bonté, douceur de mœurs et facilité consciencieuse de M. de La Noue en une telle injustice des partis armés… où toujours il s’est montré grand homme de guerre et expérimenté ! » M. de La Noue était protestant, et d’abord il avait montré bien de la prudence et de la modération dans les opinions nouvelles, à ce point que le roi Henri III l’avait chargé de négocier avec ceux de La Rochelle, et qu’il y avait consenti sans répugnance. Mais quand la Saint-Barthélemi eut rempli de sang et de honte cette cour déshonorée, quand l’amiral de Coligny, pour qui M. de La Noue avait autant d’admiration que de respect, fut tombé sous les insultes et les poignards des assassins, M. de La Noue s’était donné corps et âme au roi de Navarre, qui l’avait fait surintendant de sa maison ! Certes la charge était mal choisie pour être donnée à un pareil homme, bien meilleur soldat que bon économe, qui entendait mieux la guerre que le ménage. Aussi M. de La Noue ne fut-il pas longtemps surintendant, et quitta-t-il avec joie le bureau et la marmite (la maison du roi de Navarre) pour aller guerroyer dans les Flandres. Là il trouva, prête à le suivre, une armée de cinquante mille combattants, et don Juan d’Autriche à combattre. Cette campagne de Flandre mit le comble à la bonne renommée de M. de La Noue ; il s’y montra vaillant soldat et habile général. — Il fut pris dans une rencontre sans importance ; et, — contre toutes les lois de la chevalerie ! ce vieux soldat fut enfermé étroitement dans une prison d’Espagne, où il resta cinq ans, privé de tout secours, et sans espoir de délivrance ! Aussi n’aimait-il guère les Espagnols, comme il le fit voir dans tant de rencontres. Lorsque enfin, par les bons soins de MM. de Guise et de Lorraine, M. de La Noue se fut tiré de l’empire de la mort et du sépulcre, et quand il eut payé au roi d’Espagne les cent mille écus de sa rançon, la première vengeance du Bras-de-Fer, ce fut de gagner la bataille de Senlis, et de délivrer la ville que serrait de près le duc d’Aumale, chef des ligueurs. Ce fut à cette bataille de Senlis que le jeune duc de Longueville remit à M. de La Noue Le commandement de l’armée, promettant d’obéir comme un soldat à son capitaine. À la bataille de Moncontour, la chance tourna encore une fois : les huguenots furent battus sans rémission, et M. de La Noue tomba entre les mains du marquis de Richebourg, « qui en fit peu de cas, et se mit à le rudoyer, et parler fort bravachement, et s’en servir, au lieu où il le mena, en forme de triomphe, non de magnificence, mais de risée et de dédain ! » Voilà où la guerre en était venue, que même entre eux, les gentilshommes se couvraient d’insultes malséantes ! Ce digne enfant de la Bretagne mérite toute louange ; on l’appelait La Noue Bras-de-Fer, parce qu’il avait perdu le bras gauche à la bataille ; il tenait la bride de son cheval avec cette main de fer, et nul n’aurait pu dire ou osé dire qu’il était manchot. Il excellait surtout dans les guerres de chicane, mettant à profit les plus faibles accidents de terrain : un bois, un marais, un sentier brisé, une ravine ; capitaine habile, plein de génie entreprenant et de ressources patientes. Voilà pourquoi, quand il vit la Bretagne compromise par la révolte du duc de Mercœur et l’invasion des Espagnols, le roi de Navarre envoya La Noue en Bretagne, comme son lieutenant général, sous les ordres du prince de Dombes. La Noue obéit, mais à regret ; il avait comme un pressentiment de la mort qui l’attendait : « Je m’en vais, disait-il, mourir à mon gîte, comme le bon lièvre. » Il y fut, et sa seule présence donna quelque dignité à cette guerre, dans laquelle les deux armées se regardaient de loin sans en venir aux mains. Ce n’était pas ainsi que M. de La Noue entendait la guerre. Que M. de Mercœur évite la bataille, qu’il se retire du côté de Pontivy, La Noue saura bien forcer cet étrange prétendant à en venir aux mains. Toutefois, puisqu’on assiége Lamballe, M. de La Noue veut être de la fête. La tranchée est ouverte par dix canons en batterie, et comme déjà, dans l’armée royale, les chefs se disposaient pour savoir si la brèche était praticable, M. de La Noue monte sur les débris de la muraille pour mieux se rendre compte de la tranchée ; une balle part des remparts, et frappe au front le brave capitaine. M. de La Noue, qui se tenait par son bras de fer accroché à la muraille, est renversé, et il se brise en tombant. Ainsi mourut, devant une bicoque, un des meilleurs capitaines du roi Henri IV. Chacun pleura M. de La Noue, les catholiques aussi bien que les protestants. Il était de ces hommes rares, également braves dans les batailles, laborieux dans la paix, bons aux coups de main, bons au conseil, tenant bien une épée et une plume, éloquents autant que hardis. Il a laissé des livres sur l’histoire et sur la guerre, où se fait remarquer l’écrivain et le penseur. Il mourut pauvre, ruiné par les diverses rançons qu’il avait payées, et surtout ruiné pour avoir engagé sa terre des Tournelles, une fois que le pain lui manquait pour nourrir ses soldats. C’est au fils de M. de La Noue que le roi Henri IV disait un jour : Monsieur de La Noue, il faut payer ses dettes : je paye les miennes ! Ceci fut dit tout haut ; mais tout bas, Henri IV remettait au fils de La Noue, son bon et fidèle compagnon, des diamants de la couronne pour qu’il les mît en gage ! Tel était ce digne enfant de la Bretagne, l’honneur de l’armée protestante, afin qu’il fût dit sans doute que la gloire et la probité bretonnes se manifestaient également dans toutes les croyances et dans tous les camps.

Privée de La Noue, cette guerre entre les Espagnols de Mercœur et les Anglais du prince de Dombes resta longtemps à l’état d’une simple échauffourée. Chacun des deux généraux eût exposé volontiers ses auxiliaires ; mais il aurait fallu en même temps risquer le noyau de son armée, et alors il était à craindre que Mercœur n’eût plus que des Espagnols avec lui, le prince de Dombes que des Anglais. Cependant les Anglais du prince de Dombes sont surpris un jour par les Espagnols de Mercœur, entre Craon et Château-Gontier. Grand découragement pour les Anglais, qui demandent à rentrer chez eux par la Normandie. Ainsi font-ils ; mais sur leur chemin ils rencontrent les ligueurs, et de huit cents Anglais qu’ils étaient, à peine si quelques-uns parviennent à se sauver. De ce côté-là donc tout allait bien ; mais du côté des Espagnols, l’intervention devenait dangereuse : chaque jour amenait au duc de Mercœur de nouveaux renforts d’Espagnols. Par exemple, le 17 décembre 1592, deux galères et dix-huit vaisseaux, venus d’Espagne, jetèrent une grosse armée non loin de Tréguier. La ville est prise, pillée, brûlée : c’est horrible à dire. — Et pendant ces deux années d’affreux souvenirs, la Bretagne entière se voit exposée à ces misères, à ces violences ! Le ravage était partout ; partout la faim et la maladie ; les chevaux des soldats mangeaient le blé à peine levé dans le sillon ; un morceau de pain amenait souvent une bataille. Le paysan de Bretagne, impatient de tant de maux, se révoltait également contre le Mercœur et contre le Navarrais. Sans doute, avec ces forces venues d’Espagne, M. de Mercœur, tout inhabile qu’il était, pouvait en finir avec l’armée royale, abandonnée aux mains de ce timide prince de Dombes ; mais ce n’était pas le compte des Espagnols de donner la Bretagne au duc de Mercœur. Quand donc ils se voient les plus forts, les Espagnols s’établissent au Blavet, comme gens qui n’en veulent plus sortir ; ils se retranchent dans la presqu’île de Crozon, sur la pointe de Quelern, qui forme la rade de Brest, et cette position formidable leur permet de recevoir les vivres, les secours et les hommes de l’Espagne ; en même temps Brest n’est pas loin, qui sait ce qu’il peut advenir ? Un coup de main c’est sitôt fait ! Ah ! malheur à quiconque appelle l’étranger à son aide ! C’est le moyen de déshonorer même la guerre civile. À voir l’ennemi si près de soi, tout se perd, l’espérance, la confiance et même la vertu des peuples. C’est le temps des calamités sans fin, des crimes sans nombre ; les bons naturels se corrompent au spectacle de tant d’injustices ; les mauvaises natures, libres enfin d’éclater au grand jour, arrivent à des résultats fabuleux. N’accusons pas la Bretagne seule de ces grands crimes ; accusons le malheur des temps ; accusons l’exemple des licences et des meurtres partis de si haut. En effet, quels enseignements arrivaient aux Anglais, aux Espagnols, aux Bretons, aux soldats et aux capitaines ? quels exemples venaient de cette cour de France, naguère l’asile de tout honneur et de toute chevalerie ? La Saint-Barthélemi — une nuit de massacres horribles ! — suffirait à expliquer même les meurtres du bandit Guy Éder, sire de la Fontenelle. Encore si les égorgeurs avaient fait leur métier sans insulter les morts ! Mais comment ont-ils tué Coligny ? Et l’assassinat du duc de Guise, que le roi Henri III frappe à la joue en reculant d’effroi ; car le sang était remonté, du cœur, à cette joue insultée ! Parlerons-nous des orgies sanglantes qui signalèrent la fin du règne des Valois ? En ces temps maudits, chaque homme pouvait impunément avoir des assassins à ses gages ; dans les salles basses du Louvre, les gentilshommes passaient leur vie à calculer l’effet d’un coup d’épée ou d’un coup de poignard ; le couteau était devenu une arme de gentilhomme : témoin ce Coconnas, qui se vantait d’avoir égorgé à lui seul trente huguenots à coups de stylet. Il avait arraché ces malheureux des mains du peuple en furie ; il les avait menés chez lui, il les avait baptisés, et tout lavés des eaux du baptême, il les avait égorgés lentement pour faire durer sa joie et leurs supplices ! — Les folies funèbres de cette cour de Henri III ressemblent aux rêves d’un fiévreux ; ces hommes de la plus honteuse espèce, qui jouent avec des têtes de mort ; ces grains de chapelet attachés avec des faveurs roses ; Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers, quand leurs amants sont décapités, se faisant apporter leurs têtes sanglantes, qu’elles arrosent de leurs larmes : c’est horrible à dire et honteux ! Quoi encore ? Villequier tue sa femme parce qu’elle résiste à Henri III ; Simiers, dont la femme est aimée de son frère, tue son frère : c’est l’heure où cette belle Vanina d’Ornano tombe sous le poignard du Corse San-Pietro, son mari, le père de cet Alphonse Ornano qui, un jour, pour quelque faute légère, tue son neveu à sa propre table, se lave les mains, se remet à table et achève de dîner. C’est l’heure des duels terribles, dont le cruel souvenir fera bondir le cardinal de Richelieu, comme autant de crimes impunis : les Caylus, les Maugiron, les d’Entrague ; Riberac, Schomberg, Rivarot, véritables coqs-plumets du Pré aux Clercs, qui ne croyaient en Dieu que sous bénéfice d’inventaire. Cette histoire est pleine de cruelles tragédies. Voilà pour le sang ; les licences ne sont pas moindres : Un roi habillé comme une femme ; les femmes les plus belles de la cour et les plus honnêtes, vêtues à la façon des courtisanes, la gorge nue et les cheveux flottants ; des mignons frisés et refrisés, les cheveux remontant sur les bonnets de velours, la tête enfoncée dans les broderies de leur chemise ; le fard sur toutes ces joues efféminées, l’ambre sur tous ces corps, des colliers à ces cols, des pendants à ces oreilles, Et des reines ! Catherine de Médicis, maîtresse du cardinal de Guise, accusée d’avoir corrompu son propre fils, Charles IX ! Des aventures ! Madame la duchesse de Guise et Saint-Mégrin, Marguerite de Valois et M. de Canillac, et Martigues, et d’Aubiac, sans compter Coconnas, qui marche au supplice en baisant un manchon de sa dame. Cette dame, c’était pourtant la femme du Béarnais ! Toute moralité était oubliée, toute pudeur évanouie ; à proprement dire, c’eût été la fin du monde, sans quelques âmes hautes, fières, chrétiennes, peu dociles à la contagion, dans le parti protestant aussi bien que dans le parti catholique : M. de La Noue, Duplessis-Mornay et M. de Sully ; M. de Thou, M. Chrestien de Lamoignon, M. Le Maître, le chancelier de L’Hospital, qui était bien un autre censeur que Caton, dit Brantôme, un de ces grands juges et rudes magistrats avec qui il ne fallait pas se jouer ; — M. Achille de Harlay, qui fit honte au duc de Guise de sa victoire des barricades, disant : « C’est grand pitié que le valet chasse le maître. » Mais l’autorité de ces hautes vertus était-impuissante à réparer tant de misères. La seule biographie d’un seul bandit de la Bretagne peut vous donner une idée de ces fureurs, de ces désordres. C’est une histoire fabuleuse à ce point que les romanciers eux-mêmes ont été forcés d’adoucir quelque peu la vérité de ce caractère infernal. Cet homme, qui a laissé bien loin derrière lui le maréchal de Retz le bandit du sacre de Charles VII, avait deux noms : le gentilhomme s’appelait Guy-Beaumanoir-Éder ; il n’était pas, — la chose est prouvée, Dieu merci ! — de la famille de l’illustre Beaumanoir : Bois ton sang, et pourtant il n’aurait eu qu’un mot à changer à cette devise glorieuse, en s’appelant Guy-Éder : Bois leur sang. — Son nom de crime, de viol, d’émeute et de meurtre, était Fontenelle. Grâce à tant de forfaits, ce nom-là est resté dans les mémoires et dans les complaintes de la Bretagne : « Fontenelle est un rude chrétien, tête vive et pied solide ; il aime le vin, et les femmes l’aiment, car il est brave et prompt à l’épée ; un jour il disait à son épée : Ma bonne épée, es-tu assez brillante ? Je t’ai lavée dans le sang des prêtres et dans le sang de mes maîtresses, dans le sang des Anglais et dans le sang des huguenots et des maltotiers de la ville de Tréguier. — Es-tu contente, ma bonne épée ? » Voilà à peu près une de ces mille complaintes bretonnes, si nombreuses, qu’on en compte plus de dix mille, de quoi faire dix gros tomes. Le héros de plusieurs de ces complaintes, ce Guy-Éder, à une autre époque que cette époque de passion et de licence sans frein, se fût sans doute conduit comme un gentilhomme avide, farouche et cruel, mais enfin il eût évité le supplice réservé à des crimes qui ne se peuvent pardonner. Sans doute le sang versé autour de lui portait à la tête de ce jeune homme. D’ailleurs, il avait fait quelques études à Paris, en pleine Ligue, en plein désordre ; il avait écouté les sermons, il avait lu les pamphlets de deux partis ; il avait cherché, vainement, une loi, un Dieu, un maître, dans cette France en désarroi, et il avait trouvé que chacun obéissait à son caprice. Alors il était revenu, par les plus mauvais sentiers, au village natal, et il s’était établi non loin du château de son frère Beaumanoir, au Vieux-Bourg-Quintin, et là, pour bien faire, il avait commencé par essayer du métier de voleur à main armée. Le pays était favorable à cette industrie fort usitée en ces heures infâmes de toutes les violences ; pas de chemins, des sentiers perdus, des étangs, des épines, des rivières, des ravins. Notre jeune homme réunit autour de sa personne, bientôt maudite, d’autres bandits de son espèce et de son âge, qui détroussaient les voyageurs ; faute de mieux, on arrêtait les jeunes filles qui revenaient des fileries, et on leur demandait violemment tout ce qu’elles pouvaient perdre ; du reste, le bandit était beau garçon, la taille haute et bien prise, l’œil de l’aigle et la plume au vent ; l’épée ne tenait pas au fourreau. — Il est bien entendu que cette broussaillerie ne pouvait pas convenir à ce jeune sauvage, qui avait tous les instincts de la guerre ; aussi s’en va-t-il bientôt tenter la fortune dans les diocèses de Tréguier, de Saint-Pol-de-Léon et de Cornouailles. Chemin faisant, quand on lui demandait de quel droit il marchait ainsi armé, il répondait (s’il daignait répondre) qu’il était un des soldats de la sainte Ligue. Et, véritablement, il se conduisait comme un vrai ligueur : pillant, brûlant, ravageant… et le reste. Quand il eut fait un grand butin, il voulut avoir une citadelle à sa dévotion, afin de savoir où reposer sa tête, où porter son butin, après les fatigues et le pillage de la journée. D’abord, il s’empara de Coatfrec, où il s’arrangea de son mieux. C’était, à coup sûr, un assez mauvais voisinage : demandez plutôt à Paimpol, à Landerneau, à Lannion. Comme il n’était pas encore bien établi dans sa citadelle, on le délogea, non sans peine, et lui alors, insolent comme s’il eût été le duc de Mayenne en personne, il prend son plus riche manteau, ses plus belles armes, son meilleur cheval, et, suivi d’un train de prince, car il avait déjà des gentilshommes et des pages, il arrive à Vannes pour demander justice au duc de Mercœur. Justement M. de Mercœur venait de recevoir des états de Vannes un million de livres pour la contribution de l’année, et dans cette réunion politique de la province aux abois, il avait été question surtout des déprédations de Fontenelle. En conséquence, Mercœur fit arrêter le fringant gentilhomme, et telle était la moralité de cette époque, que chacun s’étonnait qu’on osât jeter en prison ce Beaumanoir, pour avoir dévalisé quelques paysans : le grand crime ! Au reste, ce fut tout ce que les états de Bretagne en eurent pour leur argent, car peu de jours après, M. de Mercœur, battu par le prince de Dombes, rendait à Fontenelle sa liberté, et même nous ne serions pas étonnés qu’il lui eût fait quelques excuses. Le vautour revint donc à son nid ; mais il trouva que son château de Coatfrec avait été emporté par la garnison de Tréguier. À l’instant le bandit se met en quête d’une autre place forte, et, faute d’en trouver, il s’arrange dans l’église de Saint-Tremeur à Carhaix. La ville de Carhaix était faible ; on était mal logé dans cette église, notre brigand était trop grand seigneur pour se contenter de ces murailles nues ; il fallut donc chercher un gîte plus convenable, le château du Granec, par exemple, situé entre Collorec et Landelleau. La tentative était hasardeuse, et d’ailleurs le Granec appartenait à un ligueur qui était le cousin de Fontenelle ; mais qu’importe ? Nous avons la ruse, nous aurons la tour, et la tour prise, eh bien ! nous ferons quelque chose pour notre parent, nous le mettrons à la porte en lui laissant la vie sauve. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ce damné Fontenelle avait l’instinct des ruses diaboliques : il prenait de toutes mains, il ne rendait d’aucune. C’était la guerre d’un cannibale. — Vous jugez des misères et de l’épouvante ; Dieu seul pouvait venir en aide à ces campagnes désolées. Chaque nouvel effort tenté contre le bandit était le signal de nouveaux massacres. — D’un côté, les Espagnols maîtres de la pointe de Quélern qui commande le goulet de Brest, d’autre part Mercœur et l’armée royale, Fontenelle partout, comme la misère et la famine. Il venait justement d’agrandir son repaire en se fortifiant dans l’île Tristan, dont il avait fait un poste inabordable, et de ces repaires partaient, chaque matin, des bandits qui revenaient chaque soir chargés de butin de la journée, et ramenant avec eux le vin et les femmes sacrifiées à leurs orgies. Quand ils avaient tout pris et tout pillé, tout dévoré et tout souillé, ils mettaient le feu aux maisons et ils dormaient à la clarté de l’incendie. Un autre jour, le brigand se faisait pirate, car la terre ne lui suffisait pas pour ses pillages, il lui fallait encore l’Océan. À ces causes, il s’empare de Penmarch, qui était alors une ville puissante et riche, et montant avec ses gens et son butin sur les navires qui étaient dans le port, il rentra dans son île. Chacun le voyant passer se demandait : où donc s’arrêteront ces brigandages ? — C’est que véritablement lui seul il agissait, lui seul il se battait, pendant que le prince de Dombes faisait la cour aux belles dames, pendant que M. de Mercœur évitait la bataille, pendant que les Espagnols restaient retranchés dans leurs forts et que les Anglais retournaient dans leur île. Peu s’en fallut que ce Fontenelle ne prît Quimper ! Mais savez-vous ce qu’on fit un jour ? — Il fut pris en bataille rangée… et cet égorgeur de tant de gens eut la liberté de se racheter moyennant une rançon ! De Lanoue Bras-de-Fer, l’honneur de la chevalerie expirante, avait été moins heureux, il était resté cinq ans dans les prisons de l’Espagne.

Les massacres de Fontenelle sont horribles ! la façon dont il a traité la petite ville de Pont-Croix ne peut s’expliquer que par le délire. Cette petite ville de Pont-Croix eut le malheur de vouloir résister à ce-bandit. Lui, Fontenelle, il enfonce la porte. Alors M. de Laville-Rouault, le gouverneur, monte au sommet du clocher avec sa femme et quelques amis, résolus à vendre chèrement leur vie. Fontenelle arrive, il promet au sieur de Laville-Rouault et aux braves gens qui sont avec lui qu’ils auront la vie sauve, il le jure sur son épée et sur sa foi de gentilhomme ; aussitôt Laville-Rouault et ses amis et sa femme descendent de la tour, et les malheureux ! à peine ont-ils touché le pavé de l’église, les soldats de Fontenelle s’en emparent, l’infortuné Laville-Rouault est attaché à un pilier du chœur, sa femme, jeune et belle, et touchante, dont les larmes auraient tonché les tigres, appelle en vain à son aidé le secours de Dieu et des hommes, elle est violée, en présence de son mari et de tous les soudards, au pied même de l’autel. Le crime accompli, le mari est pendu, la femme est égorgée, tous les hommes sont mis à mort, et ces cadavres amoncelés restent dans l’église, sans sépulture.

Il y a une histoire de la reine Marguerite de Navarre, non pas la femme de Henri IV, l’autre reine de Navarre, la sœur de François I, la Marguerite des Marguerites : Un jour qu’elle se promenait dans l’église de Vannes, sur la tombe des morts, la reine s’arrête ; elle demande à M. de Bourdeille (le frère de Brantôme) : Mon cousin, ne sentez-vous rien mouvoir sous vos pieds ? — C’était la maîtresse du capitaine Bourdeille qui était couchée sur ces dalles, morte à vingt ans ! — Eh bien, rien qu’à raconter l’attentat de Fontenelle et de ses gens dans la petite église de Pont-Croix, on sent mouvoir sous ses pieds toute une génération des enfants de la Bretagne, qui voudraient sortir de ces tombeaux pour tirer vengeance de tant de forfaits.

Mais enfin, Dieu soit loué ! Henri IV, vainqueur des obstacles, s’est écrié, qu’en fin du compte, Paris valait bien une messe : Paris a ouvert ses portes au Béarnais le 22 mars 1594 ; la France enfin comprend que maintenant elle a un maître qui peut la sauver, qui doit la sauver. — Elle attend, elle espère, elle se repose sur ses armes ! Quand il eut pacifié la ville, apaisé de son mieux les passions environnantes, reçu l’absolution du pape, la soumission du duc de Mayenne, préparé dans sa sagesse l’édit de Nantes et le traité de Vervins ; quand il fut roi, en un mot, roi de France et de Navarre, le roi Henri IV s’occupa de faire de la Bretagne la France. Cette fois enfin, le duc de Mercœur comprenait la vanité de ses prétentions. La Ligue était brisée, le duc de Mercœur, général de la Ligue, voyait chaque jour les hommes les plus considérables de son parti passer au roi de France. Pour ajouter à la confusion de Mercœur, le maréchal d’Aumont remplaçait Henri de Bourbon, prince de Dombes, dans le gouvernement de la Bretagne, et le premier soin du maréchal, ce fut de châtier les bandits qui désolaient la contrée. Il reprit la ville et le château de Morlaix, il reprit Quimper et le fort de Crozon bâti par les Espagnols, et le château de Corlay, près de Guingamp, naguère encore le repaire du bandit Fontenelle. Ce fut même un des bons indices que la paix était prochaine, quand on vit les sages habitants de Saint-Malo, fidèles à leurs habitudes prudentes, reconnaître enfin pour leur roi le roi Henri IV, qui les reçut dans ses bonnes grâces, leur accordant de nombreux privilèges, entre autres l’exemption de l’impôt pendant six ans et le droit de se garder eux-mêmes. Chaque jour amenait pour le duc de Mercœur une déception nouvelle. Lui cependant, il s’obstinait plus que jamais dans ses prétentions ; il se défendait à la fois contre la Bretagne et contre la France. En vain la sœur du duc de Mercœur, la reine Louise, veuve de Henri III, s’en vient à Ancenis pour négocier de la paix avec son frère, Mercœur résiste, même à sa sœur. La guerre, qui touchait à sa fin, durait encore quand le maréchal d’Aumont pensa compromettre la cause du roi par une grande imprudence. Il était amoureux de madame de Laval (la nièce du comte de Chateaubriand, Charlotte de Montmorency-Laval), et pour lui complaire, il s’en va assiéger le château de Comper, occupé par les ligueurs. Il fut blessé à mort sous ces remparts bien défendus, et par cet accident, voilà la paix reculée. Mais enfin le duc de Mercœur, poussé dans ses derniers retranchements et voyant les Espagnols refoulés sur les frontières, demanda, non pas la paix, mais une trêve, autre façon de continuer la guerre. Il était temps d’en finir avec ce reste venimeux des guerres civiles ; le roi de France était le seul qui pouvait mettre un terme à ces incertitudes cruelles, le roi seul pouvait venir en aide aux malheureux habitants de la Bretagne, incessamment traqués comme des bêtes fauves par les Espagnols, par les garnisons de tous les châteaux, par la bande de Fontenelle, car Fontenelle reparaissait toujours ; tantôt on parlait d’une petite fille de treize ans, et de noble maison, enlevée sur les côtes de Léon, qu’il avait épousée publiquement et entraînée dans son repaire ; tantôt d’une petite fille moins à plaindre, qu’il a fait dévorer par un chat, pendant que lui-même il s’enivre entre le père égorgé et la mère expirante. Qui ne payait pas rançon à Fontenelle était mort ; qui lui payait la rançon était perdu, car cet infâme n’avait pas même la vulgaire probité des plus mauvais bandits de la Calabre. Que de fois il a renouvelé la scène de viol de l’église de Pont-Croix ! Voilà l’homme que le maréchal d’Aumont aurait dû châtier le premier ! mais, voyez la misère ! Fontenelle, retranché dans la citadelle de Douarnenez, défiait toutes les forces. Le maréchal de Brissac, que le roi Henri IV avait envoyé en Bretagne (1597) quand M. de Brissac aurait dû mettre son honneur et sa gloire à délivrer la contrée de ce brigand, traitait avec le sire Guy-Éder-de-Beaumanoir, d’égal à égal, et même, c’est une honte qu’il faut dire, l’histoire a conservé le traité consenti à cet abominable Fontenelle tout comme elle a gardé le traité conclu avec le duc de Mercœur. Dans ce traité, signé par Henri IV, il est parlé « de l’intime confiance du roi en la fidélité, la valeur et la prudence de Guy-Éder, sieur de la Fontenelle ». En même temps, le roi établit Fontenelle capitaine et chef d’une compagnie de cinquante hommes d’armes, pour en jouir aux honneurs, gages et profit accoutumés. Ce n’est pas tout, le bandit, qui veut prendre toutes ses précautions, exige, et on le lui accorde, qu’ils soient à l’avenir, lui et les siens, « et tous ceux qui l’ont suivi, assisté et favorisé, officiers de justice, financiers, capitaines, gendarmes, chevau-légers, et autres gens de guerre, leurs veuves et héritiers, quittés et déchargés de tous crimes, maléfices, meurtres, brûlement, etc., etc. ; notamment de la prise de Penmarch, dont à toujours nous abolissons la mémoire, le tenant excusé de l’enlèvement de sa femme, etc., etc., imposant sur eux, comme sur toutes les choses susdites, silence perpétuel à nos procureurs généraux, à leurs substituts, et à tous autres. » Et voyez combien peu s’en est fallu que le châtiment ait manqué à tous ces crimes, et que la vie de ce boucher ne se terminât comme une molle élégie ; à l’abri de ses murailles, de son titre de gouverneur et du pardon du roi, le bandit était devenu un vrai berger, doux comme l’agneau ; il semblait vivre en paix avec tous et même avec sa conscience ; cette femme qu’il avait enlevée à quatorze ans, il s’en était fait aimer, il l’aimait, et même elle lui avait donné un bel enfant ; il était presque honoré de ses voisins ; pas un mot, pas un souvenir, pas l’ombre d’un remords ! Et les victimes de cet homme, celles qui n’étaient pas mortes, — quand elles passaient devant cette opulente maison pleine de silence, d’ombrage, de fraîcheur au dehors, de luxe au dedans, quand ils voyaient aux pieds de cet homme heureux cette femme si jeune et ce bel enfant bouclé, se demandaient, à voir le bonheur de ce bandit, s’il y avait un roi sur la terre et un Dieu dans le ciel. — La vengeance vint enfin, mais tard, après que la Bretagne fut pacifiée, et dès que le roi Henri IV eut le temps et l’autorité de faire justice. — M. le duc Charles de Gontaut de Biron, gouverneur de Bourgogne, amiral de France et de Bretagne, conspire contre le roi, son ami ! — Biron est décapité ; — lui, mort, on enveloppe dans cette conspiration malheureuse le bandit Fontenelle. — Sur l’ordre du roi, M. de Brissac envoie à Fontenelle le sieur de Coëtnizan (1602). En vain sa femme pleure et le veut retenir, en vain l’enfant tend les deux bras à son père, il faut partir. — Il part. — Sans doute qu’en ce moment l’ombre de M. de Laville-Rouault, de cette femme déshonorée et perdue dans l’église de Pont-Croix, passa au moins devant l’esprit de Fontenelle. — On l’entraîne à Paris, et aussitôt son procès commence. — Le procès ne fut pas long ! La torture s’acharna sur ce misérable qui avait été sans pitié ; et, tout brisé qu’il était, il fut traîné en place de Grève, attaché à la roue et rompu vif des quatre membres ; il agonisa durant six quarts d’heure !

Cependant la Bretagne se remettait quelque peu de ces violentes secousses, l’instant de la paix générale était proche, Mercœur n’avait plus qu’à implorer son pardon, Henri IV n’avait plus qu’à régner, quand soudain une flotte immense est signalée en pleine mer ; — ô malheur ! la Bretagne va recommencer toutes ses misères ! l’Espagne revient, à toutes voiles, à toute guerre, avide de vengeance, de sang et d’or… c’est la flotte des Espagnols que la vigie signale au loin. Cette flotte de cent vingt navires, lancée sur l’Angleterre menacée, doit vomir en passant une armée sur la pointe de Brest ; déjà les voiles se montraient au loin ; tous les hommes valides de la Bretagne, peuple et soldats, échevins et marchands, accoururent sur la plage du Conquet, à l’entrée du goulet de Brest. Le tocsin sonnait dans les villages ; les feux s’allumaient sur les hauteurs, comme au temps du roi Morvan ; l’anxiété remplissait les âmes ; une ardeur virile éclairait les visages, la flotte d’Espagne avançait toujours ; soudain, la mer, qui était calme, se gonfle avec une sourde rumeur, l’éclair déchire la nue, on dirait que tous les orages, que tous les vents des tempêtes, les colères les plus violentes de l’Océan et du ciel, ont résolu de venir en aide à la vieille Armorique, et de la sauver ; et, en effet, cette tempête providentielle disperse la flotte ennemie ; ces fiers vaisseaux, l’orgueil de Philippe II, qui portaient ses meilleurs marins et ses plus vaillants capitaines, disparaissent, emportés et brisés par l’orage. Ce fut comme un heurt immense des éléments, des hommes, des voiles, de la mer, des navires… et le lendemain au matin, aux premières clartés consolatrices du soleil levant, la mer, grondante encore, mais déjà calmée, jetait d’un flot dédaigneux, sur les côtés de la Bretagne sauvée, les tristes débris de cette invincible armada, qui devait à la fois venger Marie-Stuart, et rendre l’Angleterre au pape Clément VIII (29 juillet 1588). Les Bretons, reconnaissants, se jettent à genoux pour remercier le ciel ; et comme un bonheur ne vient jamais seul, presque au même instant, le roi Henri IV entrait, vainqueur, dans la ville d’Amiens.

Désormais donc, nul secours à attendre de l’Espagne, et le duc de Mercœur ne pouvait plus, sous aucun prétexte, prolonger cette guerre désespérée. Henri IV accourait aux frontières de Bretagne avec une partie de son armée triomphante ; les Bretons l’appelaient de tous leurs vœux, offrant leurs vies, leurs biens, leur argent au roi qui va tout sauver, tant ils étaient las de ces troubles, de ces meurtres, de ces ambitions insatiables. Dinan même, que les ligueurs occupaient encore, leur dernière place de sûreté, se soulève aux cris sauveurs de Vive le roi ! et la ville est rendue au roi par les citoyens eux-mêmes. Henri IV pouvait donc envoyer, à l’heure même, sa cuirasse de soldat à la république de Venise, qui l’a gardée avec respect ; il n’avait donc plus qu’à se montrer ! les villes, les maisons, les cœurs lui étaient ouverts ; les états de Bretagne lui proposaient des canons et des coulevrines, des boulets et de la poudre, et cent cinquante mille écus. On apprend bientôt l’arrivée du connétable de Montmorency, l’homme aux patenôtres (méfiez-vous, disait-on, des patenôtres du connétable !), qui venait, précédant le roi et plus redouté que Henri IV lui-même. Alors enfin, le duc de Mercœur comprend que le duché de Bretagne est un trop grand rêve pour lui, et il se décide à suivre l’exemple du duc de Mayenne, du duc de Joyeuse, des principaux chefs de la Ligue. Mercœur se rend donc, mais s’il ne combat plus, il intrigue encore ; il ne peut plus résister aux armes de ce roi victorieux, il attaquera le roi dans ses passions. Si le roi n’eût écouté que M. de Sully, grand ménager des deniers publics, certes, les conditions imposées au duc de Mercœur auraient été dures. Tel était le projet : on reprenait à Mercœur la Bretagne tout entière ; à peine si on lui accordait une somme de cinquante mille livres, comme on jette une aumône. Le duc de Mercœur comprit qu’il était perdu s’il ne mettait dans son parti un conseiller plus clément, la maîtresse du roi elle-même, Gabrielle d’Estrées. Henri IV avait un fils de Gabrielle, César de Vendôme : eh bien ! le duc de Mercœur offrait au roi et à sa maîtresse de leur remettre sa fille unique, l’héritière de la maison de Penthièvre ; pour qu’au jour venu, la jeune princesse, qui avait six ans, pût épouser le jeune César, qui en avait quatre. La proposition était belle : marier le bâtard de Gabrielle à une princesse de Lorraine, la chose valait la peine qu’on la discutât, quelle que fût la jeunesse de ces deux enfants à marier ; madame d’Estrées se laissa prendre à ce piége tendu à son orgueil maternel. Le roi Henri IV, qui était parti de Paris Le 18 février (1598), dans l’idée de châtier Mercœur, rencontre sur sa route les commissaires qui lui apportent les clefs de Vannes, de Hennebond, d’Ancenis, de Belle-Isle ; au Pont-de-Cé se présente la duchesse de Mercœur, demandant grâce pour son mari. D’abord le roi ne veut rien entendre ; mais enfin, sur une bonne parole que lui dit Gabrielle ; le roi se calme, il oublie de mettre à profit sa victoire ; quand il devrait pousser jusqu’en Bretagne, il se rend à Angers, où Gabrielle et la duchesse de Mercœur font une entrée triomphale, portées, l’une et l’autre, dans la même litière. À Angers même furent jetées les bases du traité de paix entre le roi et le duc de Mercœur. Les commissaires du roi étaient MM. de Thou, Colignon de Gèvres, le président Jeannin et de Schomberg, négociateurs habiles qui traitaient sérieusement Îles affaires sérieuses. Mais cette fois, la bonne volonté des conseillers du roi fut paralysée par le roi lui-même. Henri IV fit plus pour le duc de Mercœur qu’il n’avait promis à la duchesse de Mercœur et à Gabrielle ; il rendit au prétendant sa fortune, et il sauva son honneur. Le préambule du traité avec le duc de Mércœur reconnaît en effet, qu’à tout prendre, « M. de Mercœur a cru servir l’intérêt du roi et de la France en occupant la Brelagne menacée de l’invasion. » Le roi « se déclare content et satisfait, » il rétablit le duc de Mercœur dans ses biens, honneurs et dignités, et il lui accorde le délai d’un an pour payer ses dettes. Cette belle et grande cité de Nantes est maintenue dans ses privilèges ; désormais l’exercice de la religion réformée n’est plus permis qu’à trois lieues de la ville. Tel était le traité ostensible du 20 mars 1598, entre le roi et le duc de Mercœur ; mais ce traité public fut suivi d’un traité secret dont voici les principales dispositions : — « Le roi entend que, dans le délai d’un mois, le duc de Mercœur se démettra du gouvernement de la Bretagne. — En dédommagement de cette charge, et en considération du mariage de César de Vendôme avec la fille du duc de Mercœur, le roi accorde au duc une somme de 235 000 écus. — De plus, pour le dédommager des dépenses faites pendant la guerre, une pension annuelle de 16 666 écus, prélevés sur les impositions du vin qui passait sur la Loire. — Le duc de Mercœur remet entre les mains du roi toutes les places qu’il occupait pour la Ligue ; néanmoins, le duc et ses adhérents rentrent en possession des biens, villes, châteaux et places fortes leur appartenant. — Le duc de Mercœur conserve sa compagnie de cent hommes d’armes ; il pourra lever en son nom, dans le ressort du duché de Penthièvre, une contribution de 5 000 écus sur les personnes ; il sera indemnisé par le roi, de 500 000 livres, pour lesquelles son père avait autrefois servi de caution. — On lui paie les canons dont il a garni les places. — On lui laisse le blé des magasins. — On lui donne 50 000 écus pour être distribués à ses capitaines et partisans, — 15 000 écus pour ses serviteurs. » Ce second traité est onéreux, sans nul doute, et pourtant il ne dit pas tout encore. M. de Sully raconte dans ses Mémoires, avec une vive peine dont les traces sont restées, que cette soumission du duc de Mercœur a coûté au roi la somme énorme de 4 295 350 livres ; il est vrai de dire qu’en effet les fiançailles de César de Vendôme et de l’héritière des Penthièvre furent célébrées à Angers par le cardinal de Joyeuse. « Mais, dit M. de Sully, ce mariage ne pouvait pas manquer si le roi l’avait voulu. Il fallait aller droit sur Mercœur et le traiter à coups de canon. » Vains regrets ! le traité était conclu.

Quand madame d’Estrées eut marié son fils à la princesse de Lorraine, elle fit nommer cet enfant de quatre ans gouverneur de la Bretagne. Ainsi disparaît Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Penthièvre et de Mercœur. En vain il a tenté de réclamer devant le parlement de Paris (1599) ses droits à la qualité de prince ; ni son orgueil, ni ses violences contre M. l’avocat général Servan, à qui il voulait couper le cou, ou tout au moins donner des étrivières, ne purent lui donner cette principauté qu’il avait tant désirée. Il quitta la France et cette province de Bretagne sur laquelle il avait régné pour ainsi dire pendant dix ans ; il alla faire la guerre contre les Turcs avec l’empereur Rodolphe de Hongrie, puis il s’en vint mourir à Nuremberg le 19 février 1602.

Mais revenons au roi Henri. Peu écouté dans la conduite des diverses négociations qui devaient pacifier la Bretagne, vaincu par les beaux yeux de Gabrielle, M. de Sully se vengea noblement ; il voulait à tout prix que le roi son maître fût adopté franchement dans ce duché qu’il venait de conquérir. À ces causes, il imagina que le moyen le plus simple c’était de montrer son roi à cette province qu’il fallait sauver. Le roi obéit à Sully, il visita la Bretagne conquise. Hélas ! le roi lui-même, tout habitué qu’il était aux dévastations de la guerre, ne pouvait pas imaginer que la triste Bretagne fût ravagée à ce point-là ! La première ville bretonne qui se rencontra sur le chemin du roi, c’était Nantes, la capitale des ligueurs de Bretagne. La ville avait cruellement souffert ; elle commençait à comprendre qu’il était temps enfin de laisser tomber cette fièvre religieuse et de revenir à des conditions plus calmes. L’entrée du roi Henri dans sa ville de Nantes fut solennelle, sérieuse, sans l’effusion et sans la joie accoutumée des entrées triomphales. Certes, ce n’était pas un maître irrité qui entrait dans la ville, mais aussi ce n’était pas un ami de vieille date. Henri IV regardait avec un certain étonnement cette forte citadelle, ces formidables remparts, cette Loire qu’on prendrait de loin pour l’Océan. « Ventre-saint-gris ! dit-il, ces ducs de Bretagne n’étaient pas de petits compagnons ! » Évidemment, le roi avait hâte de compléter sa royauté. Maintenant qu’il était en Bretagne, Henri IV comprenait à merveille, par l’exemple même du duc de Mercœur, que s’il avait autour de lui bien des dévouements à récompenser, il avait aussi bien des ambitions à satisfaire. Qu’allaient devenir, maintenant que lui-même il était catholique apostolique et romain, ses camarades huguenots, ses compagnons d’Arques et d’Ivry, des amis, des soldats qui se battaient pour lui depuis vingt-cinq ans ? quelle sera la récompense de ces capitaines qui l’ont fait roi ? doit-il et peut-il donc oublier tant de services, négliger tant de bons et fidèles serviteurs ? Et cependant, s’il s’appuie sur les Rohan, sur les Bouillon, que vont dire les Guise et les d’Épernon ? Enfin peut-il donc ne pas donner quelques gages de la sincérité de sa conversion à la foi catholique ? Difficiles questions, longtemps débattues dans la politique et dans la conscience du Béarnais. Cependant, car il sentait qu’il y allait de la gloire et de la popularité de sa couronne, il avait résolu d’en finir, une fois pour toutes, avec les irrésolutions qui jetaient un nuage sanglant sur cette grande conquête du royaume de France ; il avait consulté les huguenots, il avait consulté les catholiques, il les avait réunis, les uns et les autres, dans une sorte de conseil, et de ce conseil en partie double était sorti un édit public et avoué qui concernait également les protestants et les catholiques ; plus un édit secret qui ne devait être connu que des chefs calvinistes. — C’est là ce qu’on appelle l’édit de Nantes (13 avril 1598) ; cet édit, destiné à régler le sort et les droits des protestants dans le royaume de France, n’était, à tout prendre, que la conséquence plus développée des transactions de Poitiers et de Bergerac pendant le règne de Catherine de Médicis, dictées sous l’inspiration bienveillante et loyale du chancelier de L’Hospital ; en effet, l’illustre magistrat avait compris le premier qu’une fusion entre les huguenots et les catholiques n’était pas impossible. — Or, tel était cet édit de Nantes :

« Oubli et pardon pour le passé ; — libre et plein exercice de la religion catholique, apostolique et romaine ; — les hommes de la religion réformée peuvent habiter toutes les villes du royaume, sans que leur conscience soit en rien ni jamais inquiétée ; — auront seuls l’exercice de la religion réformée les gentilshommes à fiefs de haubert, à haute justice, etc. ; — nul ne pourra enlever aux hommes de la religion réformée leurs enfants, pour les faire baptiser par un prêtre catholique ; — même défense aux huguenots d’enlever leurs enfants aux familles catholiques ; — les huguenots observeront les fêtes de l’Église catholique ; — ils ne pourront vendre ou travailler en boutique ouverte le dimanche et les jours de fête ; — les livres de la religion réformée ne peuvent être imprimés et vendus que dans les villes de la religion ; — les hôpitaux sont ouverts indistinctement aux pauvres et aux malades des deux religions ; — les huguenots paient aux prêtres catholiques les dîmes et redevances accoutumées ; — établissement, dans toutes les villes de parlement, d’une chambre, mi-partie de catholiques et de huguenots, pour juger en dernier ressort les uns et les autres. » — Voilà l’édit ostensible ; quant à l’édit approuvé des chefs et connu d’eux seuls, il était déclaré dans cet édit secret : que les calvinistes ne devaient contribuer en rien aux frais du culte catholique ; — ils n’étaient pas obligés de tendre leurs maisons les jours de fêtes, ni de recevoir chez eux un prêtre catholique ; — enfin, ils restaient les maîtres absolus de l’éducation de leurs enfants. L’édit de Nantes sauvait tout ; il protégeait les intérêts, il calmait les consciences, Hélas ! sur ce traité loyalement accepté, loyalement consenti, qui calmait tant de blessures, le roi Louis XIV devait porter une main imprudente, brisant ainsi, mais pour un temps bien court, cette liberté de conscience achetée par tant de combats, tant de dévouement, tant de misères.

De Nantes, quand le traité eut été signé enfin, et quand il vit la Bretagne calmée, toute prête à panser ses plaies à l’abri d’un gouvernement régulier et paternel, le roi Henri n’eût pas mieux demandé que de revenir en toute hâte à Paris ; mais M. de Sully représenta au roi qu’il était impossible de ne pas visiter Rennes, la ville dévouée et fidèle jusqu’à la fin à la cause royale. Aussitôt, le roi, docile à cette bonne inspiration, se met en route pour Rennes, la royale cité. — Les temps étaient mauvais ; les meilleures parmi les bonnes villes avaient grand besoin de consolations et d’espérances. Écoutez ce que dit un vieil historien :

« L’année de la paix en Bretagne, qui fut l’année 1597, la cherté des vivres fut grande ; la pipe de froment fut vendue quarante-deux écus, c’est-à-dire plus de trois cents francs de maintenant ; la pipe de seigle trente écus, et au prorata les autres graines : qui fut cause qu’un grand nombre de menu peuple, tant à la ville qu’aux champs, pâtirent beaucoup, et bonne partie moururent de nécessité sans qu’il y eût moyen de les soulager, à cause de la misère générale et de la dépopulation par les gens de guerre ; car personne n’avait la liberté d’aller à sa maison, où il n’eût trouvé que les murailles, le tout étant emporté par les gens de guerre, Quant aux femmes et aux enfants, il les fallait enfermer dedans les maisons ; car si quelqu’un ouvrait les portes, il était plus souvent happé jusque dans la maison par les loups… Pendant cette cruelle famine, en quelques endroits aux champs, les uns faisaient bouillir avec de la vinette des orties, et allongeaient leur chétive vie de quelques jours ; les autres mangeaient lesdites herbes toutes crues, et d’autres mangeaient de la graine de lin qui leur donnait une puanteur d’haleine qu’on sentait de huit à dix pas ; après quoi ils venaient enflés par tout le corps, et de cette enflure peu échappaient qui ne mourussent. On ne trouvait autre chose dans les fossés et par les chemins, que morts de faim, partie ayant encore la vinette ou graine de lin dans la bouche, partie déjà mangés des loups, et les autres tout entiers jusqu’à la nuit, qu’ils servaient de pâture sans qu’ils eussent d’autre sépulture. D’autant qu’il n’y avait aucun bétail, soit de labour ou autre, et pour dire en un mot, bêtes ni oiseaux domestiques. Cette grande pauvreté aux champs était cause de celle des villes, qui fourmillaient de pauvres qui s’y jetaient de toutes parts, en si grand nombre qu’il était impossible d’y subvenir à tous ; de manière qu’il était nécessaire tôt ou tard qu’ils mourussent pauvrement, et principalement en hiver, étant mal nourris, presque tous nus, fors quelques drapeaux pour couvrir leur honte ; sans logement ni couverture que les étaux : et où ils trouvaient des fumiers ils s’enterraient dedans comme pourceaux, où toutefois ils n’étaient guère de temps qu’ils n’enflassent fort gros, avec une couleur jaune qui les faisait incontinent mourir. La paix faite, les portes de la ville (Quimper) demeuraient ouvertes, et les loups se promenaient par la ville jusqu’au matin ; et aux jours de marchés, les venderesses de pain et autres regrattières, qui se levaient le matin, les ont souvent trouvés autour du chastel et ailleurs, et ils emportaient la plupart des chiens qu’ils trouvaient sur la rue. La nuit, ils blessaient plusieurs personnes sur la rue ; et sans le secours et cri que l’on faisait criant : Au loup ! ils les eussent mangées.

Quoi de plus ? quel tableau plus terrible ? quel plus hideux résultat de la guerre ? Comme la reine Anne aurait pleuré si elle avait pu voir ses Bretons en ces extrémités lamentables ! Aussi le bon Henri, en présence de cette désolation infinie, s’écrie avec une émotion bien sentie : « Où donc ces pauvres Bretons prendront-ils tout l’argent qu’ils m’ont promis ? » Noble et sainte parole d’un cœur vraiment royal, et digne du grand prince qui, dans Paris assiégé, faisait passer des pains sur les piques de ses soldats. À l’instant même, le roi vient en aide à ces misères, qu’il déplore ; il fait notifier aux états de Bretagne qu’ils aient à cesser la levée des quarante mille écus par mois destinés aux frais de la guerre ; il réduit de moitié l’impôt sur les boissons ; il défend qu’à l’avenir pas une contribution ne soit levée en Bretagne sans l’assentiment des états ; enfin il remet aux contribuables tous les arrérages des impositions antérieures à 1597. Trop heureux le roi, s’il n’avait pas eu besoin d’argent ; mais la guerre a ses nécessités, et il se vit forcé d’accepter, des étais de Bretagne, huit cent mille écus. Les états offrirent à M. de Sully six mille écus, en le suppliant de faire démolir plusieurs forteresses qui servaient de retraite aux bandits ; Sully fit raser en effet ces affreux repaires, mais, bien qu’il aimât l’argent, il refusa le présent de cette malheureuse province. — C’en était fait, la province était pacifiée, Sully l’emportait sur Gabrielle ; la ville de Rennes attendait son roi et son maître, et, cette fois, nous allons rencontrer, même en Bretagne, ce bel et bon enthousiasme qu’inspire le roi Henri IV et qui le rend si heureux. Le vendredi 8 mai, le roi toucha à Fontenay, à quatre lieues de la ville ; le samedi, veille de la Pentecôte, la municipalité de Rennes vint au-devant du roi jusqu’au faubourg de la Madeleine. En ce moment, le maréchal de Brissac, s’approchant de Sa Majesté, lui présenta sur un plat d’argent les trois clefs, qui étaient en vermeil. Le roi les prit, les baisa, et, les remettant à M. de Montbarrot, gouverneur de la ville : « Elles sont belles ; dit-il, mais j’aime encore mieux les clefs des cœurs bretons. »

Je vous annonce la paix générale dans tout mon royaume ! Telle fut la première parole du roi Henri. Ainsi il paya sa bienvenue dans cette Bretagne avide de le voir. L’entrée du roi dans la ville de Rennes fut grande et magnifique. Les cloches, les canons, les guirlandes, l’arc de triomphe, le clergé, les parlements en robes rouges, le Te Deum chanté jusqu’au ciel par mille voix reconnaissantes ! Le roi logea dans le château de la Prevalaye, et l’on vous montre encore aujourd’hui la chambre à coucher et le lit du roi Henri IV. — Grande messe à l’église ! — Grande chasse dans la forêt ! — Grande profusion de festins ! — Bal à l’hôtel de ville, souper chez l’abbé de Saint-Mélaine, et faut-il tout dire ? les très-beaux yeux d’une demoiselle de Bretagne, fille de maître Jean Yger, sieur de Launay, avocat à Rennes, et femme du capitaine des Fossez. Qui fut bien affligée ? Gabrielle d’Estrées ; mais elle devait être faite aux façons du capitaine de Bon Vouloir, comme disait madame de Verneuil.

Le séjour du roi en Bretagne, son noble cœur, ses bonnes paroles, lui auraient donné la province, quand bien même il ne l’eût pas conquise par ses armes. La paix de Vervins, qui fut conclue vers la même époque entre la France et l’Espagne, ajouta à la sécurité de la noble province qui avait si grand besoin d’un salutaire loisir pour panser et cicatriser ses plaies saignantes. À partir de ce moment, la Bretagne est réunie par le fait et définitivement au royaume de France. Un homme qui a été dans la très-grande confidence de Henri le Grand, le maréchal de Bassompierre, explique, d’une façon très-débattable, pour quels motifs cette réunion de la Bretagne et de la France s’accomplit sans plus d’hésitations et de violences :

« La Bretagne, dit-il, pour avoir été incorporée à la France, n’en a pas été de plus malheureuse condition ; ses priviléges et immunités lui ont été conservés, et bien plus puissamment contre-gardés par un roi de France, qu’ils n’eussent été par un duc de Bretagne. — La condition de chaque corps de la Bretagne s’est accrue et améliorée par cette réunion ; car l’ordre ecclésiastique a été capable de posséder les amples bénéfices consistoriaux de la France ; la noblesse s’y est enrichie et agrandie, parce qu’il se fait de bien plus hautes fortunes en de grands royaumes qu’en de petites provinces, et le tiers état est parvenu aux grandes et lucratives charges de judicature de France. »

On trouve encore dans les Mémoires de Bassompierre un touchant passage à propos des pressentiments de Henri IV. Quelques jours avant qu’il ne tombât sous le poignard de Ravaillac, le roi était obsédé du pressentiment de sa fin prochaine : « Vous vivrez, sire, lui disait Bassompierre, et s’il plaît à Dieu, vous vivrez de longues années. Il n’y a point de félicité au monde pareille à la vôtre. Vous n’êtes qu’en la fleur de votre âge, en une parfaite santé et force de corps, plein d’honneurs plus qu’aucun des mortels, jouissant en toute tranquillité du plus florissant royaume du monde, aimé et adoré de vos sujets, plein de biens, d’argent, de belles maisons, belles femmes belles maîtresses, beaux enfants qui deviennent grands, que vous faut-il de plus ? Le roi se mit alors à soupirer et me dit : — Mon ami, il faut quitter tout cela ! »

Huit jours après, le roi Henri le Grand tombait sous le poignard !

Ici s’arrête la partie historique de ce long et difficile travail. Autant que nous l’avons pu, nous avons voulu que la partie historique fût complète, et à ces causes, nous avons rapproché de toutes nos forces la Bretagne de la France, ne tenant pas comme suffisante et agréable aux bons esprits une histoire isolée et comme perdue dans les limites rétrécies d’une seule province. Les destinées de la Bretagne sont accomplies, et désormais elle n’en a pas d’autres que les destinées de la France. Ici s’arrête le passé, et, comme dit le poëte allemand : Laisse le passé être le passé. Du reste, telle a été notre tâche. — Mais s’il n’y a plus de révolution possible en Bretagne, le vieux sang breton ne peut mentir, et quand il trouve que le joug est trop dur, il le secoue à tout briser. Que de conspirations et d’émeutes dans cette province, qui n’a pas encore bien compris pourquoi elle est la France ? Richelieu pour en finir à tout prix avec la féodalité, a pesé sur la Bretagne féodale, comme il a pesé sur la Normandie féodale. Ce nom de province l’inquiétait ; il ne comprenait pas que chaque partie du royaume de France, chaque partie de ce grand tout eût ses priviléges, ses droits, ses capitulations, et que nul ne pût y toucher, pas même le cardinal de Richelieu ! Par l’impôt, Richelieu brisait ces franchises ; mais aussi l’impôt devenait la cause et le prétexte de toutes les rébellions, tant cela paraissait de droit commun, dans l’âme des cités libres, de se révolter à chaque usurpation de l’autorité royale ! — De là des réactions impitoyables. — Pour le cardinal de Richelieu, briser une province, démolir une forteresse, c’était briser en même temps l’orgueil d’un ennemi, ou, ce qui revenait au même dans sa pensée, c’était abaisser un vassal de la couronne. Il savait tous les mauvais vouloirs des seigneurs, des villes, des royaumes ; de l’Angleterre et de l’Espagne, par exemple. Il avait à donner des châtiments sévères, et à chaque instant il cherchait l’occasion de montrer d’une façon terrible, à la façon de Richelieu, comment il entendait l’obéissance. L’occasion ne tarda pas à se rencontrer parmi cette jeunesse imprudente et folle qui entourait le duc d’Orléans, frère du roi Louis XIII. — La cour se rendait en Bretagne : le cardinal menait avec lui le duc d’Orléans, qui devait épouser, à Nantes même, mademoiselle de Montpensier. Au nombre des plus jeunes et des plus brillants courtisans se faisait remarquer, par sa jeunesse, son esprit et ses belles grâces, Henri de Talleyrand, comte de Chalais, maître de la garde-robe du roi et le favori de M. le duc d’Orléans. Chacun aimait Chalais pour sa bonne mine, son élégance et son courage ; on admirait ses coups d’épée et ses bonnes fortunes ; il était l’amant et l’amant heureux de la duchesse de Chevreuse ; bref ce malheureux gentilhomme, (ainsi disait le cardinal !) quand il se vit dans cette haute fortune, n’eut rien de plus pressé que de conspirer contre les jours du premier ministre. Il jura qu’il le tuerait, et il fut dénoncé par un sien ami nommé Louvigny. Le cardinal était à Nantes avec le roi ; Chalais est arrêté dans son lit. Le même jour, le garde des sceaux, Michel de Marillac est commis avec un conseiller d’État, pour instruire le procès de l’accusé ; le lendemain Louis XIII ouvre en personne les états de Bretagne, et le garde des sceaux, d’une voix sinistre, annonce aux Bretons assemblés : « Que deux motifs amènent le roi dans sa chère province de Bretagne, l’un agréable, l’autre amer et plein de douleur. Le premier était le désir de visiter ses bons sujets et ses serviteurs, le second celui de prévenir des orages qui menacent la province d’une grande désolation. » En même temps il est dit que le duc César de Vendôme ne saurait conserver le gouvernement de Bretagne, le chancelier donnant à comprendre que le fils bâtard de Henri IV n’est pas éloigné de faire revivre, en la personne de sa femme, fille du duc de Mercœur, la vieille prétention de Charles de Blois sur le duché de Bretagne, une prétention périmée depuis trois siècles ! — Après ce discours sévère, les états applaudissent à la prudence du roi, ils demandent que les forteresses et remparts de César de Vendôme soient rasés, et cette faveur leur est accordée sans conteste ; en conséquence, Guingamp, Lamballe, Moncontour, voient tomber leurs remparts. — En même temps le cardinal s’occupait de marier le duc d’Anjou avec la fille de la duchesse de Guise, mademoiselle de Montpensier. — Le mariage se fit, le cardinal le voulait. — Dans sa prison le comte de Chalais, apprenant ce mariage, admira tout haut le grand pouvoir du cardinal. Au dehors du château de Nantes, tout était fête et plaisir ; dans le château, la victime était abandonnée aux espions et déjà vouée au bourreau. Le parlement de Rennes venait d’envoyer à Nantes même une chambre criminelle, tant il y avait hâte. Au nombre des juges de ce tribunal extraordinaire, on remarque le père de René Descartes et le père du surintendant Fouquet, conseillers, l’un et l’autre, au parlement de Rennes. Après cinq jours de cette procédure, le jeune Chalais est condamné à la torture au préalable, puis à avoir la tête tranchée sur un échafaud, le corps coupé en quatre quartiers et attaché à un pareil nombre de potences ! » — Telle fut la fin de cet infortuné jeune homme ; le bourreau de Rennes on eut pitié et prit la fuite ; à défaut du bourreau, Chalais fut livré à un assassin, qui l’égorgea dans un des cachots de la tour, et ce misérable s’y prit à trente-quatre fois pour couper cette tête charmante ! La Bretagne entière resta plongée dans la stupeur ; elle se demandait quel était donc ce cardinal lieutenant criminel, qui se vengeait ainsi.

Sous M. le cardinal de Mazarin le château de Nantes servit de prison à un homme plus dangereux sans nul doute, et qui fut beaucoup mieux traité que le prince de Chalais ; nous voulons parler de ce vif esprit, le roi des intrigues nébuleuses et des conspirations inutiles, un grand seigneur qui fut l’idole de la multitude, un archevêque de Paris, vice-roi des halles, un cardinal qui fit parler de ses amours et de ses duels presque autant que M. de Lauzun lui-même. Après les batailles de la Fronde, le cardinal de Retz fut enfermé dans le château de Nantes au sortir de la Bastille et courtoisement gardé par M. le maréchal duc de la Meilleraye, qui entourait son captif de fêtes sans cesse renaissantes. Le cachot de Chalais était fermé, le sang du meurtre avait été lavé ; la prison avait un air de fête incroyable. La causerie tout le jour et le bal chaque soir, les plus belles dames de la province venaient consoler par leur présence l’heureux captif. Parmi ces dames, il y en avait une jeune et belle qui attendait encore un mari, mademoiselle de Lavergne, la fille de madame de Lavergne, qui avait épousé en secondes noces le chevalier de Sévigné (le beau-frère de madame de Sévigné). M. le cardinal de Retz se mit à aimer mademoiselle de Lavergne « parce qu’elle était for jolie et fort aimable et qu’elle avait beaucoup d’air de madame de Lesdiguières. » Mais mademoiselle de Lavergne se défendit bel et bien, tant elle trouvait peut-être que M. le cardinal ressemblait peu au prince de Marcillac, et la prison de Nantes perdit alors tout son charme pour le cardinal. Il résolut de s’évader ; il mit dans sa confidence et dans ses projets le chevalier de Sévigné et le duc de Brissac, puis en plein jour il s’évada ; il était déjà dans les fossés, du haut des remparts les sentinelles le voyaient fuir, mais on ne pouvait l’arrêter à moins de faire feu sur lui ; et avant qu’on eût baissé la herse par laquelle il était sorti, et qu’il avait refermée sur lui, il eut le temps de descendre et de remonter avec des cordes les murs d’un bastion de quarante pieds de haut et de s’enfuir de toute la vitesse de son cheval. La citadelle de Nantes fut quelque peu humiliée de cette fuite en plein jour ; mais un prince de l’Église romaine, un si vif esprit, un si bon gentilhomme qui s’évade, cela vaut mieux cent fois qu’un malheureux qu’on égorge dans l’ombre ; d’ailleurs la formidable prison d’État eut de quoi se consoler le jour où lui fut confié un homme que le roi lui-même avait conduit à Nantes pour la tenue des états de Bretagne ; cet illustre prisonnier, qui fut un instant le maître de la France, c’était le surintendant Fouquet, le maître de Belle-Isle, qu’il avait fortifiée, résolu qu’il était, on l’a dit du moins, à s’y retrancher et à soulever de là tous les mécontents des deux provinces de Normandie et de Bretagne, deux provinces mal domptées qui pleuraient encore leurs anciennes libertés.

Terminons ici ce long chapitre, le dernier chapitre de cette histoire de Bretagne. Bientôt, en revenant sur nos pas dans ces villes, dans ces villages, dans ces landes, sur ces rivages où brille la mer, nous retrouverons épars çà et là les traditions, les combats, les mœurs, les poésies, les ruines, les légendes, l’illustration entière de la noble province. Toujours est-il que désormais la province de Bretagne c’est la France. — Encore un mot, et ce sera le résumé de cette histoire : — autant que nous l’avons pu, nous vous avons expliqué par quelle suite d’événements, heureux ou malheureux, ce trône de Bretagne à appartenu tour à tour à la dynastie des Plantagenets, à la branche cadette des Capétiens, à la race des Valois. Autant que nous avons pu, et sans nous perdre en mille nouveautés puériles, nous vous avons entretenu des vertus quelquefois, et trop souvent des crimes et des attentats des premiers maîtres de la Bretagne ; de ses rois, de ses contes, de ses ducs, plaçant, comme il était juste, le brave Nominoé sûr un piédestal à part. Tour à tour respectée, maltraitée par la France, offerte aux Normands de Rollon par Charles le Chauve, comme un appoint de la Normandie, placée pendant trois cents ans, du moins pour une partie de son territoire, sous la suzeraineté des ducs de Normandie, jamais, en dépit de tout son courage, obstinée et vaillante, féconde en soldats et en grands capitaines, cette province de Bretagne n’a pu jouer dans les affaires humaines le rôle politique de la Normandie, par exemple. Malheureuse, même du côté des Plantagenets, qui ont fourni de grands rois à l’Angleterre, la Bretagne, pour se sauver du joug anglais, se vit forcée d’accepter le joug de la France. Après avoir subi les plus tristes princes de la maison d’Anjeri, elle eut à supporter les restes usés de la famille capétienne, dont le plus brave, Pierre de Dreux, perdit la couronne à force de révoltes. Le fils de celui-là, Jean le Roux, quand il aurait dû se conduire comme un conquérant qui gagne la terre à la pointe de l’épée, spécule comme un marchand qui achète les seigneuries au plus bas prix possible. Nous vous avons dit les inconstances et les hésitations de Jean II, la guerre interminable et héroïque de Jean de Montfort avec. Charles de Blois, et toutes les forces de la malheureuse Bretagne employées à s’entre-détruire ; et quand enfin il est assis sur ce trône qui a coûté tant de sang, Jean IV signale son long règne par un lâche guet-apens contre le connétable de Clisson. Son fils, Jean V, sauve sa couronne chancelante en tournant à tous les vents qui soufflent tour à tour du côté de Paris et du côté de Londres ; le duc François I inscrit son nom d’une façon lugubre sur la liste des fratricides ; on n’a rien à dire de Pierre II, sinon qu’il battait sa femme ; Arthur III, le comte de Richemond, n’a régné qu’un an : c’était moins un prince souverain qu’un soldat au service de la France. Naguère encore nous vous racontions les longues misères du règne de François II, mais en revanche nous vous avons dit avec joie, le beau, le grand, le caractère royal d’Anne de Bretagne. Voilà la véritable duchesse, voilà le véritable souverain de la province ! Mais Anne vint trop tard pour montrer à l’Europe étonnée, comment il fallait occuper ce trône glissant entouré de tant d’abîmes. Elle vint quand l’indépendance de la Bretagne était à son terme ; tout ce qu’elle put faire, ce fut d’obéir à la nécessité, en sauvant l’honneur de ce trône ducal sur lequel désormais nul ne pouvait plus monter. Voilà toute cette histoire ; et ce résumé rapide que nous faisons là, servira plutôt de louange que de consolation. Rien n’a manqué aux enfants de la Bretagne, rien n’a manqué à la vieille Armorique pour être grande entre toutes les souverainetés de l’Europe, sinon de grands princes pour les conduire. Elle a eu le génie, la vaillance, la patience, la modération, le sang-froid, le courage ; elle n’a pas eu véritablement un grand prince ; elle a flotté, incertaine, de la France à l’Angleterre, de l’Angleterre à la France. Mêlée à des passions qu’elle ne partageait pas, à des intérêts dont elle était la victime, théâtre sanglant et ruiné d’horribles batailles dont elle sortait toute meurtrie, quel que fût le parti vainqueur, les grands capitaines qu’elle a produits se sont battus, moins pour elle que contre elle : Pierre Mauclerc en Orient, Charles de Blois contre Jean de Montfort, Duguesclin avec Charles V et pour Charles V ; Clisson pour faire sacrer le roi de France, Richemond pour le maintenir. — Vous avez vu cependant qu’abandonnée à elle-même, la Bretagne a fait des prodiges ; elle a gagné des batailles sur terre et des batailles sur mer ; elle a donné Abeilard à la philosophie, tout à l’heure elle lui donnera Descartes ; elle a été patiente, dévouée, fidèle, éloquente et passionnée ; elle a été grande par ses prélats, grande par ses savants, par ses magistrats, par ses docteurs, par ses poëtes. Cette trace qu’elle a laissée dans l’histoire est véritablement la trace d’une grande nation.

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