‹ La BretagneChapitre 16 sur 20 · 16

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Pour compléter le drame tout puissant de l’histoire, il est nécessaire d’en donner la décoration, le costume, le paysage, car le récit s’agrandit par la description fidèle de la ville, de la cité, du champ de bataille, du palais, de la forteresse, de l’église, du monastère, de la chapelle. Ce que nous avons fait pour la Normandie, nous le voulons tenter pour la Bretagne, tâche difficile ; et pourtant, telle a été notre préoccupation pour tout ce qui touche aux événements de l’illustre province, qu’il nous semble que désormais les plus grandes difficultés sont enfin surmontées ; commençons donc, et plus que jamais, appelons à notre aide les souvenirs et l’enthousiasme de l’artiste. Surtout ici la terre est digne du peuple qui l’habite ; les monuments et le sol le ciel et le rivage, rappellent, comme à l’envi, la race glorieuse qui labourait ces campagnes, qui domptait cette mer formidable, qui élevait ces fières cités, qui se contentait de ces humbles cabanes ; race croyante et dévouée, plus fière qu’ambitieuse, attachée à l’Évangile, à la patrie, à la liberté. — Quels hommes plus persévérants et plus intrépides ? rudes guerriers, mauvais courtisans, restés Bretons, même depuis qu’ils sont Français. Étudiez, par exemple, admirez le paysan breton ; pour lui, le monde entier c’est la Bretagne : là il est né, là il a vécu, là il veut mourir. Que d’autres cieux soient plus cléments, que d’autres terres soient plus fertiles, d’autres rivages moins battus des tempêtes, le paysan breton n’en sait rien, il ne veut pas le savoir, ou plutôt, dans ces terres lointaines aimées du soleil, de la richesse et de la poésie, si vous le transportez par violence, il languit, il meurt, se rappelant sa sauvage patrie et les bruyères odorantes. Bénie soit la terre qui se fait aimer ainsi ! — La province de Bretagne se divise en trois zones très-différentes l’une de l’autre, et d’un aspect très-varié ; le sol n’est pas le même dans les trois contrées, non plus que l’homme qui les habite ; une grande différence se fait sentir dans les usages, dans le langage, dans les mœurs. C’est qu’en effet une barrière, que disons-nous ? une puissante chaîne de montagnes sépare de toute sa hauteur, ces trois familles du peuple breton. Ces montagnes, qui traversent la province d’un bout à l’autre, commencent aux sources de la Vilaine, du Couësnon et de la Mayenne, entre Fougères et Vitré ; elles s’avancent vers Bécherel, en passant par Montfort ; puis, s’inclinant un peu vers le nord, elles forment, au sud de Moncontour, le Méné proprement dit, Non loin de Corlay, la barrière imposante se perd en une multitude d’embranchements dont il est impossible de décrire tous les caprices ; à Callac, cette chaîne de collines, çà et là éparpillées, se réunissent d’une façon formidable, après quoi elles vont se divisant de nouveau et formant deux branches bien distinctes : l’une de ces branches, sous le nom de montagnes d’Arré, se dirige vers l’ouest en ligne droite jusqu’à Plougastel, et là, s’arrête et vient mourir au bord de la rade de Brest ; la seconde branche de ce rempart naturel, qui prend le nom de montagnes Noires, monte vers le sud et pénètre dans le Morbihan. Dans les environs de Gourin, ce n’est plus une chaîne de montagnes, c’est un pêle-mêle de vallons et de collines comme les vagues d’un océan immobile. Bientôt cependant ces montagnes se réunissent de nouveau en tournant vers le sud, et, après avoir formé la haute cime du Méné-Hom, qui domine de sa crête chargée de nuages éternels la baie entière de Douarnénez, s’en vont en s’abaissant toujours, jusqu’à la-presqu’île de Crozon ; là elles tombent et s’affaissent sur elles-mêmes, tout en face du premier embranchement, au sud de la rade de Brest. Ces diverses montagnes et le vaste plateau qu’elles renferment forment une région à part, qui ne ressemble en rien au pays des deux zones voisines. — Les anciennes divisions de la Bretagne avaient, jusqu’à un certain point, obéi aux divisions indiquées par l’aspect et par la nature même de ces diverses parties d’une seule et même contrée ; les divisions administratives modernes n’ont pas été tout à fait aussi heureuses. Cependant, pour mettre plus d’ordre et plus de clarté dans notre description, nous nous conformerons, autant qu’il nous sera possible, aux nécessités de la France départementale ; cette division par départements a remplacé, au bénéfice de l’unité, l’antique division des provinces, qui donnait au royaume de France tant de physionomie, de variété et d’intérêt.

Plus que toute autre province, la Bretagne aurait dû peut-être échapper à cette force qu’on appelle d’un mot barbare : la centralisation. Certes, la Bretagne, pour produire, a besoin de la sueur de l’homme ; la terre est pauvre, mais elle suffit à élever ses enfants, à ensevelir ses vieillards ; le sol veut être remué d’une main robuste, mais il produit en belle et bonne qualité, le froment et l’orge, l’avoine et le sarrasin, le lin et le chanvre, le trèfle et le colza ; les légumes y viennent à souhait, les abeilles se comptent par essaims ; dans les abondants pâturages paissent des bestiaux nombreux ; le cheval breton est plein de vigueur ; deux races de chevaux composent la fortune de ces campagnes. Que de riches troupeaux ! que de grands bœufs mugissants comme on en voit dans Virgile ! que de vergers couverts de belles fleurs au printemps, rameaux féconds qui courbent sous les fruits en automne ! Plus fertile que la terre et plus complaisante, la mer (tellus inarata !) offre aux habitants l’immense plaine féconde, éternellement féconde, où l’homme moissonne, depuis le commencement des siècles, sans jamais l’épuiser, la moisson vivante, éternelle que Dieu sème dans sa munificence infatigable. Que la mer se retire, et sur ce rivage qu’elle abandonne, elle laisse des salines abondantes. — Comptons aussi dans cette fortune le gibier des forêts et au-dessous du sol, le fer, et du haut des montagnes boisées, l’eau qui tombe, travailleur acharné que rien ne lasse, qui travaille la nuit et le jour sans jamais demander son salaire ; et dans le Finistère, à Poullaouën, au Huelgoat, les plus belles mines d’argent que possède la France. Terre des sculpteurs et des architectes, le granit de Bretagne possède la transparence et la riche couleur du plus beau marbre, unies à la durée du roc vif ; le paysage de Bretagne, calme et triste comme ce qui est grand et fort, se fait aimer même des âmes les plus futiles, par l’éclat et la vivacité de ses teintes infinies, par les ondulations merveilleuses du terrain, par l’ornement mouvant de l’Océan qui festonne ces fiers rivages, par les lignes capricieuses et charmantes dont une-brume fréquente adoucit, dans les abîmes de l’horizon tranquille, les angles parfois trop heurtés. En aucun lieu de la terre vous ne passez, par une transition plus animée et plus brusque, d’une vallée fertile et riante, à une campagne sauvage et dépouillée : — ici les Alpes, — et tout à côté, quelque montagne doucement inclinée sous le poids du feuillage et des fleurs. Telle elle était — et telle elle est encore, la Bretagne des poëtes, des artistes, dès rêveurs, des chastes amoureux de l’inconnu ; mais attendez quelques années, laissez le chemin de fer, cette tempête qui marche en avant, faire de ces campagnes historiques comme un faubourg de la grande ville, et alors disparaîtra la physionomie originale : les vallées seront comblées, les montagnes seront abattues, le lac tranquille deviendra un pâturage, le pâtre qui dort à l’abri du vieil arbre, au bruit jaseur de la cascade, se réveillera soudain, à l’annonce de tout ce peuple que traîne après elle la machine triomphante de Fulton. — Telle sera la révolution, — révolution inévitable, et alors, non-seulement il ne sera plus question de distinguer entre elles, à leurs différents caractères, les diverses provinces de la France, mais c’est à grand’peine si l’on pourra distinguer l’un de l’autre, à quelques rares vestiges de leurs antiques origines, les différents royaumes de l’univers.

Les deux départements de l’Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure sont les seuls départements de la Bretagne qui touchent, par leurs confins, aux provinces voisines. Ils composent ce qu’on appelle la haute bretagne. — En effet, et de tout temps, l’espace occupé par les départements d’Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure composa la partie la plus française de la Bretagne. La haute Bretagne parle la langue du royaume de France, elle en a les mœurs, elle est dévouée à nos rois, elle suit volontiers l’exemple des trois connétables, trois Bretons au cœur français. Toutefois, à certains signes irrécusables, à sa tête carrée, à ses yeux d’une expression vive et nette, à ce silence éloquent, à l’inculte peau de chèvre jetée sur ses épaules, il est facile de reconnaître le paysan d’Ille-et-Vilaine, de façon à ne jamais le confondre avec le Normand et le Manceau, ses voisins. C’est bien là le rude mortel aux passions fortes, aux haines invincibles, l’homme de la résistance, enfin.

Le territoire d’Ille-et-Vilaine est formé par les anciens évêchés de Dol, de Saint-Malo et de Rennes. À peine avez-vous passé la frontière, que vous rencontrez deux villes importantes : Fougères et Vitré, deux sentinelles vigilantes placées à la porte de la province. Le sol de ce pays est généralement plat et marécageux ; il est couvert de belles forêts, de vastes étangs, les arbres parviennent à une puissante et magnifique végétation. C’est un des départements qui fournissent le plus de bois pour les constructions navales. La Vilaine, navigable jusqu’à Rhedon pour les navires de deux cents tonneaux, communique, à l’aide de canaux, avec la Loire, avec la Rance, l’Océan et la Manche. La ville de Rennes est le chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine. C’était, vous l’avez vu, la capitale de la Bretagne, le séjour le plus ordinaire de ces princes souverains, de cette cour brillante dont nous avons écrit l’histoire ; là siégeaient habituellement les états de la province. Dès que le prince régnant était mort, le nouveau duc de Bretagne se présentait aux portes de Rennes en grande pompe ; il venait pour demander à la ville la couronne ducale, et il devait jurer solennellement de maintenir les droits et franchises de la nation. Le prince faisait son entrée triomphale par la porte mordelaise ; la porte existe encore ; elle est reconnaissable à sa couronne de pierres belliqueuses, à ces rainures profondes ménagées das le granit pour laisser tomber la herse et faire jouer le pont-levis. — Gloire et triomphe au nouveau duc ! Le peuple battait des mains sur son passage, les grands barons de Bretagne, les chevaliers, les capitaines, les magistrats, se mêlaient au cortège. Entre les mains de l’évêque le duc de Bretagne prêtait le serment religieux de vivre et de mourir dans la foi catholique, de gouverner sagement son peuple, d’observer les anciennes coutumes, de rendre à chacun franche justice. La nuit suivante, le duc la passait, agenouillé au maître-autel de la cathédrale, et quand enfin le jour naissant colorait les vitraux de l’église, le clergé arrivait en grande pompe au chant solennel du Veni Creator ! L’évêque bénissait l’épée au nom de Dieu et de saint Pierre. Avec l’épée l’évêque imposait la couronne ducale ; couronné ; le prince se levait alors, il montait d’un pas solennel les degrés de l’autel, — et, la main droite sur l’Évangile ; il prêtait à haute voix son serment de chrétien et de prince, — au même instant le Te Deum de toutes ces voix reconnaissantes remplissait la vaste cathédrale, la messe du Saint-Esprit commençait, et après la messe chaque baron venait, à son tour, prêter serment entré les mains de son seigneur suzerain, qui lui donnait le baiser de paix en échange.

L’investiture était la même, à peu près, pour l’évêque de Rennes : l’évêque prêtait serment au capitaine, avant d’entrer dans l’église, aux chanoines, avant d’entrer dans la cathédrale. L’origine de la ville de Rennes est toute romaine. Elle était de l’avis des antiquaires, la capitale des Redones au temps de César. Cette ancienne cité, située au confluent de L’Ille et de la Vilaine, n’occupait qu’une très-petite partie de l’emplacement renfermé dans la cité moderne ; elle s’étendait sur les bords de l’Ille. Une inscription presque indéchiffrable qui se lit encore sur une pierre employée par hasard dans la construction de la porte mordelaise, et qui a fait partie sans doute d’un monument considérable, est un témoignage irrécusable de l’occupation romaine. Les archéologues ont déchiffré sur cette pierre, toute mutilée par le temps, de quoi s’assurer qu’il s’agit de l’empereur Gordien, très-heureux, très-pieux et très-auguste. La ville de Rennes fut longtemps la véritable cité du moyen âge ; naguère encore on rencontrait dans les vieux quartiers de la cité plus d’un édifice bizarre, accrochés les uns aux autres par des balcons, des fenêtres, des galeries, des tourelles, des zigzags ; des hasards, tous les caprices de la pierre taillée ou non taillée. Mais depuis tantôt cent ans ; la vieille cité bretonne a fait place à une ville nouvelle, l’incendie a renversé ces murailles lézardées, non pas, hélas ! sans une immense perte et désolation. C’était au commencement du siècle passé, en 1720, la flamme se jeta dans un coin de la rue Tristin, et à l’instant même cette flamme se trouva un incendie ; tout brûlait, la ville entière s’enveloppa dans cette fumée, dans ce feu impitoyable ; l’incendie dura dix jours, ardent, féroce, implacable ; à chaque instant tombait dans ce brasier épouvantable, quelque vieux débris des anciens âges que la flamme démolissait bruyamment ; l’ancienne tour de l’horloge, bâtie sur les ruines vigoureuses d’un temple païen, entraîna dans sa chute l’immense beffroi, dont la cloche géante faisait bondir les vieux cœurs à l’annonce du danger, les jeunes cœurs à l’annonce de la fête. Quand elle eut dévoré huit cents maisons de cette ville désolée, la flamme s’arrêta enfin. — D’où venait l’incendie ? Un homme ivre avait mis le feu à la ville ; mais ce peuple était trop malheureux pour chercher à de si grandes misères une cause si simple. Quand il se vit ruiné par la flamme, sans toit, sans pain, sans espoir, le peuple de Rennes se rappela, avec plus d’énergie qu’il n’avait jamais fait, ses résistances aux impôts de 1675 et la cruelle façon dont il avait été traité par le duc de Chaulnes, gouverneur au nom du roi Louis XIV. Triste souvenir ! résistance imprudente ; histoire qu’il faut dire pour bien expliquer où en était l’administration de la province de Bretagne, quelle était la cause de l’irritation populaire, et enfin quelles étaient les attributions du gouverneur de province. Avant le roi Louis XIV, le gouvernement de chaque province du royaume de France était comme l’apanage inviolable des plus grandes seigneuries de la couronne. Le gouverneur de chaque province était inviolable. C’était une façon de vice-roi qui exerçait, librement et sans contrôle, plusieurs des droits de la royauté. Les gouverneurs de province avaient remplacé en France les missi dominici des rois de la première race ; le gouverneur levait des soldats, il en disposait arbitrairement ; il était à la fois gouverneur et lieutenant général, ce qui lui donnait une double autorité sur les citoyens et sur les soldats. — Plus tard, quand l’autorité royale fut arrivée à son extrême puissance, la couronne songea à modifier cette autorité presque souveraine. En effet, les gouverneurs de province nommés par le roi ne furent plus que des administrateurs de l’autorité royale. Dans cette nouvelle position qui leur était faite, le roi restait le maître absolu de les révoquer ; le gouverneur prêtait serment de fidélité entre les mains du roi ; ses provisions étaient vérifiées au parlement de la province qu’il administrait ; le premier président avait le pas sur le gouverneur, excepté dans les provinces du Dauphiné et de la Franche-Comté. L’éclat, la fortune, l’entourage, tout ce qui pouvait augmenter la dignité extérieure, un état princier, telle était la position d’un gouverneur de province. Il avait une compagnie des gardes. « M. de Chaulnes, dit madame de Sévigné, me fit la plaisanterie de m’envoyer quérir par ses gardes, m’écrivant que j’étais nécessaire pour le service du roi, et que madame de Chaulnes m’attendait à souper. » Et plus loin : « M. de Lavardin est demeuré à Vitré pour faire son entrée à Rennes. Il est présentement le gouverneur depuis le départ de M. de Chaulnes, et il n’est plus suffoqué par sa présence, de sorte que les trompettes, les gardes, tout est étalé. Il est venu me voir en cet équipage avec vingt gentilshommes de cortége ; le tout faisait un véritable escadron. Dans le nombre de ces gentilshommes étaient des Lomarias, des Coëtlogons, des abbés de Feuquières et plusieurs qui ne s’estiment pas moins que les autres. » De tous les gouverneurs de province en 1789, un seul existe aujourd’hui ; c’est l’ancien gouverneur du Poitou. Il l’était déjà en 1776 ; il avait trois ans alors : c’est Sa Majesté Louis-Philippe I, roi des Français. Sous le règne de Louis XIV, la France se divisait en trente-neuf gouvernements. Le gouvernement du duc de Chaulnes est célèbre dans les fastes de la Bretagne. La vieille province qui avait déjà osé résister à Richelieu, voulait défendre contre le roi tout-puissant le peu des anciennes institutions et libertés qu’elle avait sauvées de son indépendance. Elle était criblée d’impôts ; elle avait été forcée de racheter les derniers édits au prix de cinq millions deux cent mille livres, et le clergé avait donné en outre cinq millions, sous le nom quelque peu ironique de don gratuit. Là-dessus on s’était révolté ; on avait jeté à M. de Chaulnes de la boue et des pierres. Cinq ou six cents bonnets rouges bas-bretons avaient crié à la tyrannie ; ils avaient pillé Fougères, et le bailli de Forbin, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roi, lieutenant général des armées de Sa Majesté, était venu en Bretagne avec six mille hommes pour châtier la province, ou plutôt, comme dit un témoin oculaire, pour la ruiner. De cette révolte des Bretons sous Louis XIV, nous ne voulons pas d’autre témoignage que les récits épars dans les lettres de madame de Sévigné. Elle a écrit, sur les lieux mêmes, le récit de ces misères, et ces misères, elle les raconte sans trop de pitié il est vrai, sans trop de sympathie, comme une très-grande dame qui a dansé avec le roi et qui ne sait rien de mieux que l’obéissance passive. Mais enfin, même dans ce récit peu charitable, nous retrouvons, et c’est là l’important, les Bretons et la Bretagne, de 1675 : « Les troupes sont à Nantes, commandées par Forbin, qui a l’ordre d’obéir à M. de Chaulnes ; mais comme ce dernier est dans son Fort-Louis, Forbin avance et commande toujours. On dit que nos mutins, demandent pardon ; je crois qu’on leur pardonnera moyennant quelques pendus ! » Cependant la révolte ne recule pas devant les dragons, et la colère des troupes royales s’accroît de la résistance même. Alors la vengeance des soldats devient atroce, et madame de Sévigné elle-même prend en pitié ces pauvres Bretons égorgés sans miséricorde. « Nos pauvres Bas-Bretons s’attroupent quarante, cinquante par les champs, et dès qu’ils voient des soldats, ils se mettent à genoux et disent : Meâ culpâ ! C’est le seul mot de français qu’ils disent. On ne laisse pas de pendre ces pauvres Bas-Bretons. Ils demandent à boire, du tabac, et qu’on les dépêche ! Après les campagnes, les villes seront châtiées, les bourgeois aussi bien que les paysans, paieront la révolte de leur vie et de leur fortune. — On menace Rennes (6 septembre) de transférer le parlement à Dinan : ce serait la ruine entière de cette province. La punition qu’on veut faire à cette ville ne se fera pas sans beaucoup de bruit ! »

En effet, trois jours après, tant la vengeance marche vite : « M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes ; il a mandé que si l’on résistait ou si l’on faisait le moindre bruit, il ôterait pour dix ans le parlement de cette ville. Cette crainte fait tout souffrir. Je ne sais pas encore comme ces gens de guerre en usent à l’égard des pauvres bourgeois ! » Bientôt la menace de M. de Chaulnes s’accomplit ; ces mêmes états de Bretagne, que François I avait sollicités en personne, que Henri le Grand a reconnus, un simple gouverneur de province, au nom de Louis XIV, les exile et les disperse à son gré. « M. de Chaulnes a transporté le parlement à Vannes : c’est une désolation terrible ; la ruine de Rennes emporte celle de la province… On ne croit pas que nous ayons d’états, et si on les tient, ce sera encore pour acheter les édits que nous achetâmes deux millions cinq cent mille livres il y a deux ans, et qu’on nous a tous redonnés ; et on y ajoutera peut-être encore de mettre à prix le retour du parlement à Rennes. M. de Montmoron (il était Sévigné et doyen du parlement de Bretagne) s’est exilé ici (aux Rochers) pour ne point entendre les pleurs et les cris de Rennes, en voyant sortir son cher parlement. Me voilà bien Bretonne, comme vous voyez ; mais vous sentez que cela tient à l’air que l’on respire, et aussi à quelque chose de plus ; car de l’un à l’autre, toute la province est affligée ! »

Quelques jours plus tard, le 30 octobre de la même année, quand la province est punie au point donc s’en remettre jamais, et pour achever de tout ruiner, on apprend que Nantes est occupée militairement. « On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois, et si l’on ne trouve point cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sous peine de la vie ; de sorte qu’on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi se coucher. Avant-hier, on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré : il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville. On a pris soixante bourgeois : on commence demain à pendre. Cette province est un-bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouvernants et les gouvernantes ; de ne point leur dire d’injures et de ne point jeter de pierres dans leur jardin. » À coup sûr il est impossible, pour quelques pierres jetées dans le jardin d’un homme, de se venger, d’une façon plus féroce ; à les voir torturer la Bretagne entière, on dirait en effet qu’ils veulent en finir avec elle. En vain madame de Sévigné s’écrie-t-elle qu’à force d’avoir pendu l’on ne pendra plus, les rigueurs continuent, mais la confiscation, l’exil, la mort, rien n’y fait : plus le Breton est accablé, et plus il fait entendre son cri de détresse et de haine. Il meurt, mais en maudissant la main qui le frappe ; il meurt au cri de : « Vive la Bretagne ! » Les bourreaux s’avouent vaincus ; les supplices augmentent la résistance ; la misère ajoute à l’horreur de ces réactions. M. de Louvois est impitoyable ; il a traîné à Vannes les vieux juges du parlement, et ces vieillards y sont tombés malades ! « Quant au parlement, on voulait le faire consentir, pour se racheter de l’exil, qu’on bâtit une citadelle à Rennes ; mais cette noble compagnie voulut obéir fièrement, et partit plus vite que l’on ne voulait. » Puis elle ajoute, vérité cruelle, et c’est là le grand malheur des gouvernements absolus : « On aime mieux les maux que les remèdes. »

Telle a été cette prise de possession violente ; voilà par quelles dragonnades le roi Louis XIV vint à bout de la province de Bretagne. On la traite comme un pays conquis ; on n’imagine rien de mieux que la hache du bourreau pour briser ces résistances ! Mon Dieu ! sans remonter jusqu’au roi Louis XIV ; sans aller plus loin que M. le régent, ce galant prince d’une âme affable, d’un esprit bienveillant, peu vindicatif et peu sanguinaire d’habitude, nous retrouverons la même cruauté contre la Bretagne. À peine le roi Louis XIV fut-il mort, que M. le régent avait demandé à la province appauvrie une somme de trois millions, et à l’instant même, pour avoir hésité, les états sont dissous, trente mille hommes envahissent la Bretagne de Nantes à Dinan. Attaquée dans ses priviléges, dans sa fortune, dans le respect qui était dû à un pareil peuple, la province prend les armes, la révolte se dresse tout armée ; elle a pour chefs : les Bon-Amour, les Talhouët, les Rohan ; ah ! même l’Espagne n’est pas si loin qu’on ne puisse l’appeler, comme on a fait au temps de la Ligne. — M. le régent se conduisit avec autant d’orgueil féroce que Louis XIV lui-même ; il brisa la révolte ; il lit du vieux maréchal de Montesquiou l’instrument énergique et passionné de ses vengeances. Ô misère ! les révoltés furent livrés à une commission militaire, et, le 26 mars 1719, sur un échafaud tendu de noir, à la lueur des torches, furent exécutés sur la place Gaslin à Nantes, par le bourreau, les sires du Guet, de Pontcallet, de Mont-Louis, du Coëdic, — quatre des beaux noms de la Bretagne. Pour tout dire, ces cruelles représailles furent accomplies par les dragons des Cévennes, des bandits ivres de sang, et pourtant ces bandits acceptèrent, comme des gentilshommes, tous les duels qui leur furent proposés. Les égorgeurs se battaient en champ clos, contre quiconque venait leur dire : Mort au meurtrier ! l’épée des Bretons en laissa plus d’un sur le carreau, et enfin les dragons furent retirés de la Bretagne. Ajoutez à ces désordres l’incendie de Rennes et la banqueroute de Law, qui enleva à la province de Bretagne une grande quantité de son argent comptant. — Mais, Dieu merci, ce n’est pas l’incendie qui vient à bout des villes et des empires ; ce qui est brûlé se relève ; au contraire, quand le temps renverse, il est difficile de réparer les brèches qu’il fait lentement. — Rennes se releva ; elle fut rebâtie dans de grandes proportions, trop grandes peut-être, car, sortie de ses cendres, elle est restée triste et silencieuse : la vie, le mouvement, l’activité manquent à ces longues rues qui rappellent, d’une façon solennelle, le silence et l’écho des rues de Versailles ; le magistrat et le professeur remplissent la ville de cette vie sérieuse et correcte qui ne ressemble en rien au mouvement du commerce, de l’industrie, à l’utile agitation d’un peuple qui gagne sa vie dans l’activité affairée et l’énergie puissante du carrefour ; même l’étudiant de cette université savante, l’étudiant, la race éveillée et sans souci, joyeuse parce que c’est l’âge qui le veut, on dirait qu’il est saisi de la torpeur universelle ; l’étudiant de Rennes a trop d’espace à remplir, pour tout remplir.

Sur la place principale de la ville s’élève un vaste palais d’une architecture massive mais imposante, c’était autrefois le palais du parlement, c’est encore aujourd’hui le lieu consacré à l’étude et à l’application des lois. À peine Henri II eut-il créé un parlement en Bretagne, que ce fut un vif sujet d’ambition pour la ville de Nantes et pour la ville de Rennes. L’une et l’autre, depuis le commencement de l’histoire régulière, elles se disputaient, avec des droits égaux bien que différents, l’honneur insigne d’être la capitale de la province. Dans ce conflit, honorable pour les deux cités, Rennes l’emporta sur Nantes ; l’arrêt du conseil privé est daté du 21 janvier 1561 : Le 15 septembre 1618, sur l’emplacement de l’ancien cimetière de Saint-François, fut posée la première pierre du tribunal par M. le premier président de Bretagne, messire Jean de Bourgneuf de Cicé. Ce somptueux édifice, construit sur les plans de l’architecte Desbrosses, ne fut terminé qu’en 1654. Des peintres habiles ont prodigué, sur les voutes et sur les murailles, les merveilles de leur art : Noël Coypel, Gosse, Jouvenet surtout ; — et en effet trop d’honneurs ne pouvaient être accordés à ce sanctuaire des lois d’une province qui a compté tant d’illustres, excellents et éloquents légistes. Qui les voudrait nommer tous ici et compléter cette liste, glorieusement et saintement commencée par Sant-Yves, l’avocat qui est au ciel, entreprendrait un immense travail, François Douaren, l’ami et l’émule du célèbre Cujas ; Éginard Baron, l’ami de Douaren et comme lui professeur de droit à l’école de Bourges ; le savant, l’ingénieux, le respectable historien et magistrat Pierre d’Argentré, énergique vieillard qui fut, avec Dumoulin, le plus grand jurisconsulte de son siècle, mort dans l’exil le 13 janvier 1590 ; il faut le regarder et l’honorer comme le réformateur de la coutume de Bretagne. Qui encore ? Pierre Hévin, l’auteur des Questions féodales ; les Consultations de Pierre Hévin ont acquis l’autorité de la chose jugée. Interrogez l’enceinte parlementaire, et vous verrez reparaître, comme par enchantement, les plus sincères défenseurs des anciennes libertés : M. de la Jaluère, le premier président, qui paie de toute sa fortune un arrêt qu’il a prononcé et qui se trouve un arrêt injuste ; Poulain du Parc, grand avocat, l’auteur des Principes du droit français ; le premier il a soulevé bien des questions qui occupent encore les plus hardis légistes. Et les noms célèbres de ces hommes, l’honneur de la science, le mur d’airain de la justice, ils sont partout en Bretagne : Lachalottais, que nous allons retrouver tout à l’heure, Lanjuinais, honnête homme au plus fort des colères sanglantes de la Convention nationale, « resté pur au milieu de tant d’orages, » disait le roi Louis XVIII ; le savant criminaliste M. Legraverend : voilà des noms et des travaux dont une province doit être fière ! Mais que disons-nous ? Gerbier lui-même, ce Gerbier l’inspiré, l’éloquent et brillant génie dont le nom seul porte avec lui tant de souvenirs des luttes les plus acharnées et les plus brillantes, ce bâtonnier célèbre de l’ordre des avocats de Paris, dont on ne pourrait croire les triomphes aujourd’hui, si nous n’avions pas aujourd’hui même, sous nos yeux, pour rendre tout croyable et tout possible, cet orateur excellent, l’orgueil du barreau français, nommé quatre fois bâtonnier de son ordre, honneur qu’eût envié Gerbier lui-même.

La fondation de l’école de droit en Bretagne remonte aux derniers ducs de Bretagne. Jean V et François I sollicitèrent auprès du saint-siége la permission d’établir une université dans la ville de Nantes ; mais ce fut en 1460, sous le règne du dernier duc, que la bulle fut accordée pour l’établissement de l’université bretonne. Cette université se composait, dans le principe, d’un docteur, un théologien, quatre physiciens-médecins, quatre maîtres ès arts, vingt-sept légistes et quarante et un canonistes ; cette université fut transférée provisoirement à Rennes en 1590 et établie définitivement en cette ville en 1735, « afin, était-il déclaré dans l’édit, que les élèves pussent entendre les plaidoiries et connoître les décisions dont elles étoient suivies. »

Parmi les professeurs de l’école de Nantes, école savante qui brille encore d’un si vif éclat (nous ne pouvons parler que de ceux qui sont morts), il en est plus d’un qui mérite les souvenirs et les regrets de la science. On sait les travaux, on sait la mort de l’excellent M. Carré. Il est mort dans sa chaire, au milieu de ses élèves, à l’instant où sa dernière-leçon allait finir (1832). M. Toullier, le célèbre professeur de l’école de Rennes, a écrit un livre immense qui passe à bon droit pour le chef-d’œuvre de la science et de l’enseignement ; — un homme d’un rare esprit, d’une inépuisable bienveillance, d’un grand courage, savant et ingénieux orateur, dont la vie se rattache au plus terrible événement de notre âge après la chute de l’empire, la chute des princes de la branche aînée de la maison de Bourbon, M. de Corbière, avait professé le droit dans les chaires de Rennes avant de venir se mêler à ces orages et à ces tempêtes, dans lesquels il est resté comme enseveli. Hélas ! même la faculté des lettres établie naguère à l’université de Rennes, comme un complément nécessaire à ces fortes et sévères études, à peine si elle existe depuis six ans, et déjà elle compte parmi ses morts son professeur le plus brillant et le plus aimé. Intelligence rapide, parole abondante et vive qui rappelle dans tout leur éclat les meilleures leçons données en Sorbonne ; noble esprit, noble cœur, la science d’un gentilhomme qui abhorre le pédantisme, et qui regarde de très-haut toutes choses pour les expliquer de très-haut, tel était M. Lehuërou ; une mort subite, incroyable, fatale, l’a enlevé naguère (1843) au plus bel avenir, à la science historique, dont il était le brillant adepte, et aux belles-lettres, qu’il aimait, et pour lesquelles il avait déjà tant fait, à l’âge de trente-sept ans.

Mais si la ville de Rennes est quelque peu solennelle et sérieuse, en revanche, le paysage éclate au loin, resplendissant d’une grâce et d’une fraîcheur qui échappent à la description. Les bords plantureux de la Vilaine se chargent à chaque instant de riantes maisons enveloppées dans leur frais rempart de feuillage ; tour à tour se présentent, aux regards charmés du voyageur : la Prévalaye, le château de Blossac, Pont-Réan et Bourg-des-Comptes ; hautes collines, splendides vallées, ombrages charmants, perspectives sauvages, riches aspects d’une nature grande et forte. Sous tous les rapports, la ville de Rennes est véritablement la grande ville de ce département de la Bretagne ; Montfort est à peine un grand village, Rhédon est un port, les villes même de Vitré et de Fougères, créneaux jadis formidables, et leur château gothique, à demi enseveli dans les ruines, ne sont plus guère qu’un tableau des siècles devanciers que les peintres copient sans s’inquiéter de l’histoire. Voilà ce que devient l’histoire : « une ruine qui trempe dans un marécage et qu’on appelle château ! » comme dit La Bruyère. Les seigneurs de Vitré, ces princes magnifiques et généreux que nous avons rencontrés dans tant de batailles, hélas ! ils ont été remplacés par des malfaiteurs ; cette maison presque royale est devenue une prison tout comme le château de Saint-Germain, qui se souvient de François I dans ses décombres, et le château de Gaillon, bâti par le cardinal d’Amboise. Ô douleur ! ces riches demeures sont remplies de blasphèmes, de haillons, de misères ! Ce séjour des élégances princières est devenu un lieu de malédictions et de grincements de dents. À ces conditions sans pitié et sans respect, il est impossible de reconstruire l’histoire. Mieux vaut la ruine complète, mieux vaut le hibou dans les bois, le vent du soir dans les créneaux, la clématite qui grimpe aux murailles croulantes, le revenant, à l’heure de minuit, sûr ces balcons que l’on dirait brodés par les fées ; mieux vaut le lierre, manteau de funérailles, et surtout et mille fois, adorons la charrue, qui remplace par l’épi de blé le donjon féodal ; tout vaut mieux que cette insulte impitoyable infligée aux monuments de l’histoire. Des bandits dans l’appartement d’Anne d’Autriche, des hommes de plaisir et des grisettes avinées dans la chambre où Louis XIV vint au monde, des forçats dans les jardins du château de Gaillon, des repris de justice dans la salle des gardes des seigneurs de Vitré !

Que parlons-nous de ruine et d’oubli ? Il n’y a pas de ruine pour la grâce éternelle ; il n’y a pas d’oubli pour le génie, qui ne peut pas mourir ; les villes disparaissent sans laisser de trace, et le sable va garder l’empreinte d’un pas féminin, pourvu que la femme qui a passé par là ait été digne de notre admiration reconnaissante et de nos respects. Rien ne meurt, que ce que les hommes oublient ! Non loin de Vitré, quelle est cette-grande maison de belle apparence que le voyageur cherche de loin, au milieu de ce parc verdoyant ? C’est la maison de madame de Sévigné, c’est cette terre des Rochers, retraite charmante et sérieuse qui a conservé comme un parfum ineffable des grâces et de l’esprit du dix-septième siècle français. Là vivait, sous le règne du grand roi, attentive aux moindres détails de cette histoire si remplie de courage, de bonheur et de génie, cette grande dame née en Bourgogne, élevée à la cour, et qui ne s’est pas si fort égarée en Bretagne, disait Bussy, qu’elle ne soit-restée un des souvenirs les plus aimés et les plus glorieux de la province qui a produit Le Sage et Descartes. Madame de Sévigné appartient en effet à la Bretagne par une longue habitude autant que par la famille de son mari le marquis de Sévigné, allié aux plus anciennes maisons de la Bretagne, aux Clisson, aux Duguesclin, aux Rohan. Ce nom seul des Rochers nous rappelle les instants heureux, l’éloquence enjouée, les plus beaux jours de la fille célèbre du baron de Rabutin-Chantal. Même, sans l’avoir parcourue cette terre des Rochers dont chaque allée nous est connue, il nous serait facile de retrouver les moindres traces de cet esprit ingénieux, de cette tendresse infinie, de cette philosophie pratique dont madame de Sévigné nous a laissé d’intarissables modèles. Certes, les paysages de la Bretagne sont pleins d’éclat, de variété, de charme, de puissance ; on s’y perd, on les aime, on les chante ; on vous salue tout au loin, montagnes d’Arré, remplies d’ombre et de soleil ; et pourtant, à puissance des souvenirs, même à cet horizon
Les montagnes d’Arré. sans fin, nous préférons une pierre mémorable, un champ de bataille, une chaumière, une ruine ! Madame de Sévigné, où est-elle ? Et quand je l’ai rencontrée, enfin, je me prosterne avec respect. Oui, elle est là, je la retrouve, je la vois dans ces longues allées, veuve à vingt ans, remplissant avec la gaieté d’une belle âme les difficiles devoirs de la femme chrétienne et de la mère de famille, économe avec bon sens, libérale avec sagesse, honorable, honorée, l’œil vif et bleu, les longs cheveux blonds et bouclés, la main très-belle, pensive ou rieuse tour à tour :

Se lassant aussi peu d’être belle que sage.

Pour sa retraite de Bretagne, la jeune femme quittait avec joie les fêtes splendides de Versailles naissant, les causeries sans fin de la place Royale, les amis et les admirateurs enthousiastes de cette Jeunesse florissante, enviée, déjà célèbre ; les beaux esprits qui ont fondé l’hôtel Rambouillet : Voiture, Balzac. Ménage, Chapelain, l’abbé de Montreuil, Segrais et Conrart ; les grands seigneurs qui voulaient prendre leur part de ces fêtes de l’esprit : le prince de Conti, le prince de Condé, M. de Turenne, le duc d’Orléans, et les belles dames ; madame de Longueville, madame de Rambouillet, madame de La Fayette ; et les maîtres dans l’art d’écrire, illustres génies, génies de l’école de la marquise de Sévigné : Bossuet, Corneille, Racine, La Fontaine, Molière. Elle quittait non-seulement sans peine, mais avec joie, tout le grand siècle et ces gloires nombreuses dont elle était la sœur, pour aller se réfugier dans l’ombre modeste et dans la paix profonde de sa Bretagne bien-aimée. Elle aimait les Rochers
Les Rochers. comme si elle eût été en effet une enfant de la Bretagne. Le marquis de Sévigné avait été lieutenant de Fougères, et dans ce vallon arrosé par un des affluents de la Vilaine, madame de Sévigné avait passé les seuls instants heureux de son mariage. C’est un pays varié et pittoresque ; on dirait une forêt des plus beaux arbres : le hêtre, le châtaignier, le chêne, confondent leur feuillage ; le château est posé sur un vaste plateau, à l’horizon peu étendu ; ce ne sont, tout autour de la maison, que jardins, feuillages, clôtures et fossés ; — les Rochers, si l’on veut, mais ces rochers se cachent sous la plus fraîche verdure. Le vieux manoir était déjà, il y a un siècle et demi, une des vieilles maisons de la province de Bretagne ; l’escalier occupe une des tourelles ; le château est flanqué de deux tours, quelque peu sombres et féodales ; on comprend que la force a passé par là : retraite austère à tout prendre pour cette jeune femme l’honneur éloquent des beaux salons du Luxembourg, du Palais-Royal et du Louvre. Oui, mais le bon sens et la probité de cette noble dame ne pouvaient pas rencontrer, plus loin des fêtes, des joies, des délires, des passions de Louis XIV à trente ans, une retraite plus fidèle, plus respectée et plus sûre. Bientôt madame de Sévigné fut populaire dans cette retraite qu’elle aimait. Absente, on l’attend ; présente, on la recherche ; elle quitte Paris avec joie et en bel équipage : deux calèches, sept chevaux de carrosse, un cheval de bât qui porte son lit, sept chevaux de main, trois ou quatre hommes à cheval ; elle emmène avec elle monsieur son fils, dont les maîtresses ne seront pas inconsolables ; elle a pour l’accompagner et pour la servir son valet de chambre Beaulieu et sa femme de chambre Hélène, à qui maître Beaulieu fait un doigt de cour. — Je voudrais me voir passer dans ma voiture, s’écrie-t-elle. — La veille, elle a dîné chez M. de Coulanges ; le lendemain, elle part pour Vitré ; à Palaiseau, déjà, son meilleur cheval, le plus beau de France, boite tout bas : on s’arrête où l’on peut, par exemple chez M. de Lavardin, au château de Malicorne ; on part à deux heures du matin pour éviter l’extrême chaleur ; on relit en chemin, en guise de bréviaire, les bonnes pièces de Corneille, le livre nouveau de Nicole, que l’on prend pour de l’étoffe de Pascal ; enfin, après un voyage de douze jours, tout autant, on approche du but, on va revoir son parc, sa maison, ses belles allées, son petit cabinet. Quand les gens des Rochers apprennent l’arrivée de leur dame et maîtresse, ils accourent au-devant d’elle ; c’est fêle tout le long de la route qui conduit de Vitré au château ; Vaillant, le concierge des Rochers, a mis plus de quinze cents hommes sous les armes, le ruban neuf à la cravate, pour mieux recevoir leur maîtresse. À la tête de ces honnêtes vassaux, s’avance maître Pilois le jardinier, Pilois qui a élevé jusqu’aux nues, avec une probité admirable, ces beaux arbres que la dame a plantés. À l’intérieur, tout est prêt pour recevoir la dame de céans. Lasmechin ; le second valet de chambre, ouvre à grand bruit les portes de la chambre de sa maîtresse, et décore sa table de ses livres favoris : les Provinciales de Pascal, les tragédies de Corneille, les premières comédies de Molière, l’histoire de Guichardin, les œuvres de Nicolle et le dernier roman de mademoiselle de Scudéri, dont elle aimait les grands coups d’épée. Que madame de Sévigné va être heureuse pendant les beaux jours ! c’est aux Rochers qu’elle aime à vivre ; c’est là qu’elle fait l’économie de son temps, de son âme, de son esprit, de sa santé, de sa fortune ; là, elle prépare l’avenir et la grandeur de sa maison ; là, elle pare son esprit de toutes les belles choses dont elle est le juge le plus écouté et le plus difficile ; là, elle oublie les fatigues, les joies et les ambitions de la cour ; là, elle revient sur ses études favorites : le latin, l’italien, le grec, l’espagnol ; elle laisse les contes de La Fontaine pour s’occuper des comptes de ses fermiers. Tout lui plaît, tout la charme. C’est aux Rochers surtout que le rossignol, le coucou, la fauvette, ces chanteurs des forêts de la Bretagne, célèbrent dans leurs chants le triomphe du mois de mai ; c’est aux Rochers surtout que l’automne retrouve ses beaux jours de cristal qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids ; jamais la belle maîtresse d’Endymion ne jeta sur la fraîche campagne des rayons plus doux et plus calmes. Quelle joie d’oublier le fracas de Fontainebleau et de Versailles dans les fêtes naturelles de la fortune médiocre, dans l’obscurité éclairée de la campagne ! — Le Mail existe encore, il s’arrête encore à cette longue avenue dans laquelle M. de Sévigné et sa mère se cherchaient toujours. « Madame, il fait chaud dans le Mail ; il n’y a pas un brin de vent ; la lune y fait les effets les plus plaisants du monde. » Il était minuit quand on vint annoncer la lune à la jeune dame, et aussitôt la voilà qui prend sa coiffe et qui s’en va, vêtue à la légère, donner cette marque de respect à la lune ; la lune, en revanche, dessine sur le tronc des arbres, au milieu des allées, toutes sortes de douces et caressantes images. C’étaient là de grands plaisirs : être seule et causer, de si loin, avec sa fille adorée ; créer, en se jouant dans cette solitude, la plus belle langue française ; se promener dans ces bois, la canne à la main, en rêvant à la philosophie de Descartes, aux austérités chrétiennes de Port-Royal. Voilà la fête des Rochers. — Sans compter que das l’occasion nous sommes une bonne et libérale maîtresse ; nous tenons bien nos comptes, c’est vrai, mais que le métayer, ou le meunier, ou le fermier, soient en retard, celui-ci de huit cents francs, celui-là de mille francs, l’un de cinq, l’autre de trois cents écus, et qu’absolument ils ne puissent pas nous payer, nous leur faisons la remise de tout le passé, les engageant à mieux faire pour l’avenir. D’ailleurs nous en avons qui nous paient rubis sur l’ongle. Par exemple, cette belle petite fermière de Bodigat, qui nous est venue trouver l’autre jour, nous avons été un instant bien injuste envers elle. Il est vrai qu’elle avait de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande, la jupe de tabis, les manches tailladées : elle était charmante ; elle nous devait huit mille francs. Ô Seigneur Dieu ! avons-nous crié tout bas, cette femme est trop belle pour payer ses dettes, et cependant elle les a payées ! Et ce matin encore, ce Bas-Breton qui est entré dans notre grande salle avec des sacs de tous côtés, il en avait sous ses bras, dans ses poches, sous ses chausses… c’était trente francs que nous devait le bonhomme, et il nous les apportait en gros sous. Nous avons aussi notre fermier de Buron (le douaire de madame de Sévigné), qui est un gros monsieur ; on l’appelle monsieur le fermier ; il est fort honnête homme, mais la ferme a dévoré en réparations plus de mille pistoles, et les revenus sont pris pour deux-ans. Ce sont d’étranges mécomptes, et comme sa mère voudrait tenir le chevalier de Sévigné pour qu’il vît un peu, par lui-même, « ce que c’est que l’illusion de croire avoir « du bien quand on n’a que des terres !… » Si les bois des Rochers sont-beaux, en revanche les chemins de Vitré étaient impraticables ; mais le roi et M. le duc de Chaulnes ont ordonné de les raccommoder pour faire un chemin comme dans cette chambre, et tous les paysans de la seigneurie de Sévigné, sous la conduite des cochers voisins, y seront envoyés lundi. Aux Rochers, tout est beau, même la pluie, car on saisit le moment d’entre deux nuages pour faire planter au bout de la grande allée, du côté du Mail, une espèce de petit labyrinthe, et un autre au bout de l’allée infinie, où l’on pourra se mettre à couvert de l’ondée, et causer, et lire, et jouer. Ces deux petits parasols ou parapluies seront un agrément et une commodité, et ne nous coûteront presque rien. Aux Rochers, Pilois est le favori : « Je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont acquis le titre de chevalier au parlement de Rennes. » Puis elle ajoute : « Voilà les grandes nouvelles de nos bois, je serais tentée de les faire mettre dans le Mercure galant. » On a fait mieux que cela, madame, les grandes nouvelles des Rochers, on les a mises dans l’histoire. Si cependant l’hiver arrive enfin, s’il faut absolument convenir que le ciel est froid, eh bien ! on a la ressource du fagot, on a la pyramide de fougère odorante ; on reprend ses habits de décembre, les promenades sont plus sérieuses, on relit les Conversations de Descartes, la Prédestination des saints de saint Augustin, les Lettres de saint Prosper et saint Hilaire, et aussi, qui le croirait ! on relit les Contes de Perrault. « Ah ! s’écrie-t-elle de cet air enjoué qui ne la quitte jamais, même quand elle est triste, si j’avais dans ces bois la feuille qui chante ; oh ! la jolie chose qu’une feuille qui hante ! » Puis, venant à penser qu’elle était peut-être ingrate envers la Providence, elle se rétracte à l’instant même : « Je suis une ingrate, mes feuilles chantent : j’y entends mille oiseaux tous les matins. » La feuille qui chante, madame, la feuille qui chantera éternellement sa douce causerie d’esprit, de grâce et de tendresse maternelle, c’est la page que vous écrivez. Telle est la vie cachée, câline, correcte, silencieuse, murmurante de tous les jours. On se cache aux Rochers ; on y vit au soleil, à la pluie, loin des regards. Donc, qui que vous soyez, à moins d’être de ses bons amis, car cette femme rebelle aux passions dangereuses, est restée fidèle à l’amitié et à l’amour maternel jusqu’à la fin de sa vie ; n’allez pas troubler madame de Sévigné dans sa solitude des Rochers, ou bien, tant pis pour vous ! si vous êtes ennuyeux et importun, vous serez traité de main de maître.

La dame de ces lieux veut être seule, elle s’est arrangée de façon à passer sa journée à sa guise. Elle a bien préparé, ce matin même, sur deux tables différentes, quantité de livres choisis, toute une tablette de dévotion et de morale, toute une tablette d’histoires admirables, de poésies, de nouvelles et de mémoires ; quant aux romans, les romans sont méprisés et renfermés dans de petites armoires, voilà toute la compagnie que la châtelaine veut recevoir pour huit jours. Les beaux livres ! on ne met pas la main sur un, tel qu’il soit, qu’on n’ait envie de le lire tout entier. — Donc, nous voilà heureuse, pourvu que nul importun ne vienne troubler cette heureuse solitude ! Voilà l’inquiétude ! Et pourtant, à quoi bon venir ? nous n’attendons personne, et notre pot est étrange à écumer. — Au moins, ce qu’il y a de bon, c’est que lorsqu’il y a du monde au château, et quand on n’a pas pu éviter les importuns, on leur fait comprendre que le bel air de la cour c’est la liberté, et du même pas madame de Sévigné va se promener, pour se consoler de n’être pas seule. Certes la dame de ces beaux lieux ne serait pas contente si l’on se montrait d’une grande insensibilité à la vue de son château ; mais cependant n’y allez pas sans être invité, et même si vous êtes invité froidement, n’y allez pas, croyez-moi. Rappelez-vous madame et mademoiselle Du Plessis, comme madame de Sévigné les traite : « Mademoiselle Du Plessis parle toujours, et Dieu me fait la grâce de ne l’écouter pas ; elle joue la dévote, la capable, la penseuse, la petite poitrine. » Et madame de La Hamélinière, cette madame qui n’aime point à marcher et qui va se pâmer de rire avec les femmes de chambre, une de ces femmes qu’il faudrait assommer à frais communs. « C’est une sotte belle femme qui ne sait pas deux choses. » Et les jeunes demoiselles de Vitré, mademoiselle de Kerborgnes, mademoiselle de Kerlouches, mademoiselle Bonnefoi de Croque-Oison ; — et de rire aux éclats ! — Vous avez aussi madame de Launay : bariolée comme la chandelle des Rois, elle ressemble « au second tome d’un méchant roman, ou au roman de la Rose tout d’un coup. » Et la Bigarre, qui joue Tartuffe au naturel. — Aussi, comme on est heureux quand on voit partir cette chienne de carrossée qui emporte cette Duplesserie par une pluie horrible. Le flux les amena, le reflux les emmène. Au contraire, la lune, la cloche, les beaux froids, quand les feuilles tombent, ah ! ce sont là des fêtes toujours nouvelles. Ne croyez pas cependant que nous ne fassions pas de temps à autre les honneurs de notre maison, comme il convient à une grande dame que nous sommes. Par exemple, le mercredi 31 juillet 1680, nous avons donné à la princesse de Tarente une belle collation ; nous avons eu un peu recours à nos voisins, car les perdreaux étaient encore bien rares à cette époque, et nos voisins, grands chasseurs, nous en ont prêté quatorze. Oui, mais le lendemain le duc et la duchesse de Chaulnes, le gouverneur de la province et sa femme, ont envoyé savoir si madame de Sévigné voulait de leurs respects. Madame de Sévigné a répondu qu’elle irait elle-même, n’ayant nul dessein d’attirer chez elle l’éclat qui les environne. « C’est une belle chose, s’écrie-t-elle, que d’aller dépenser quatre ou cinq cents pistoles en fricassées et en dîners pour l’honneur d’être la maison de plaisance de M. et de madame de Chaulnes, de madame de Rohan, de M. de Lavardin et de toute la Bretagne. — C’était à sa maxime : « Ceux qui se ruinent me font pitié ; c’est la seule affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que le temps augmente au lieu de la diminuer. » — À coup sûr elle était dans un de ces accès d’économie, lorsqu’elle vit tomber aux Rochers le fils d’un gentilhomme de ses amis. Comme le jeune homme était beau garçon, qu’il avait un beau justaucorps boutonné jusqu’en bas, la dame fut d’abord ravie de cette figure ; « mais hélas ! dès qu’il ouvrit la bouche, il se mit à rire de tout ce qu’il disait, et moi, quasi à pleurer. Il a une teinture de Paris et de l’Opéra ; il chante, il est familier, il vous dit bravement :

Quand on obtient ce qu’on aime,
Qu’importe, qu’importe à quel prix !

Puis elle ajoute : « L’amour est quelquefois bien inutile de s’amuser à ces sottes gens. » — Quand se réunissent à Rennes les états de Bretagne, toute la province est en fête ; ce ne sont que bals, festins, réceptions magnifiques ; l’impôt devait être doublé par ces fêtes sans fin. — « Je ne suis guère contente de passer ma vie dans un pareil tracas ; quand je dois être hors de Paris, je ne veux que la campagne. — Je crains le bruit qu’on va faire en ce pays ; je crains le bruit et le tracas de Vitré ; si je quitte Paris et mes amis, ce n’est pas pour paraître aux états ; mon pauvre mérite, tout médiocre qu’il est, n’est pas réduit à se sauver en province comme les mauvais comédiens… — Le beau mérite, de l’emporter sur mesdemoiselles de Kerborne et de Kerquoison ! — Je ne vous dis pas les honneurs que l’on me fait dans ces états, cela serait ridicule ! Dimanche dernier, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval : c’étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lomaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo, MM. d’Axonges et huit ou dix que je ne connais pas. Je reçois tout cela ; et après une promenade dont ils furent fort contents, une collation très-bonne et très-galante, sortit du Mail, et surtout du vin de Bourgogne qui passa comme l’eau de Forges. »

Ce qui la contrarie encore plus que de donner à dîner chez elle, c’est d’aller dîner chez les autres. La ville de Rennes passe sa vie à donner à dîner ; il faut dîner chez le premier président, chez le gouverneur, qui habite le vieux château ; il faut dîner chez l’évêque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir) : « Ce sont des festins continuels ; on dépense son pauvre esprit en petites pièces de quatre sous ; il n’y a pas un grain d’or à tout ce qu’on dit. » Puis, elle ajoute, avec un regret bien exprimé et bien senti : « Ah ! mon Dieu ! quand pourrai-je mourir de faim et me taire ! » Au reste, les fêtes que donnait M. le duc de Chaulnes à Vitré étaient véritablement des fêtes royales. Il dépensait bien au delà des 30 000 écus de supplément que lui donnaient les états de Bretagne. On mangeait à deux tables dans le même lieu ; madame la duchesse tenait une des tables, son mari tenait l’autre. « La bonne chère est excessive ; après avoir fait murmurer les Bas-Bretons, M. de Chaulnes sait les radoucir à table ; on remporte les plats de rôti tout entiers ; et pour les pyramides de fruits, il faut hausser les portes. » Vous croyez que ceci est une plaisanterie de madame de Sévigné, rien n’est plus sérieux, et même elle ajoute : « Nos pères ne comprenaient pas qu’il fallait qu’une porte fût plus haute qu’eux. »

Ces Bretons étaient dans le fait de grands buveurs, de grands mangeurs ; il en venait des quantités inimaginables, attirés par cette grande chère : toute la Bretagne était ivre. « Un jour, chez M. de Chaulnes, on s’est mis à boire, mais boire, Dieu sait ! on a porté plus de quarante santés ; celle du roi avait été portée là première, et tous les verres cassés après l’avoir bue ; » c’est que le roi avait écrit de sa propre main des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne, et lui avait fait remise de cent mille écus pour reconnaître la bonne grâce qu’on a eue à lui obéir.

On avait pendant le dîner un régal de violons, de hautbois et de trompettes. Après le dîner s’ouvrait le bal. On s’est fort amusé à voir danser M. de Bruquenvert et mademoiselle Kerikiniki. « MM. de Lomaria et Coëtlogon dansaient, avec deux Bretonnes, des passe-pied merveilleux et des menuets, d’un air que les courtisans n’ont pas, à beaucoup près. Ils y font des pas de Bohémiens et de Bas-Bretons avec une justesse et une délicatesse qui charment. » Après ce petit bal, on vit entrer en foule tous ceux qui arrivaient pour tenir les états. En effet, le lendemain se sont ouverts les états de la province : M. le premier président, MM. les procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, MM. de Morlac, Lacoste et Coëtlogon le père, M. de Boucherat et cinquante Bas-Bretons, dorés jusqu’aux yeux ;… cent communautés. La fête durait tant que les états restaient ouverts. Toutes les maisons de la ville luttaient de fêtes et de magnificence ; c’était un jeu, une chère, une liberté, qui attiraient tout le monde. « Quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des « bals éternels, une grande braverie ; voilà les états ! » La maison de M. d’Harouis était le Louvre des états. « Je ne crois pas, dit madame de Sévigné, qu’il y ait une province assemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci. Puis, elle ajoute (et cela se comprend, car nous sommes en plein Louis XIV) : Les états ne doivent pas être longs ; il n’y a qu’à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot, et voilà qui est fait. « On a demandé trois millions, nous avons offert, sans chicaner, deux millions trois cent mille livres ; du reste, M. le gouverneur recevra cinquante mille écus, M. de Lavardin quatre-vingt mille francs, deux mille pistoles à M. de Molac, à M. Boucherat, au premier président, au lieutenant de roi, etc. ; deux mille écus au comte des Chapelles, autant au petit Coëtlogon, le reste des officiers en proportion ; voilà cette province ! » Aussi un Bas-Breton, témoin de ces magnificences, disait avec esprit qu’il pensait que les états allaient mourir, de les voir ainsi donner leur bien à tout le monde. « Il faut croire qu’il passe autant de vin dans le gosier de nos Bretons que de l’eau sous les ponts, puisque c’est là-dessus que se prend l’argent qui se donne à tous les états. » J’oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu’on y boit, et si je ne comptais pas ce petit article, les autres ne l’oublieraient pas ; car c’est le premier. — Cependant au plus fort de ces prodigalités, madame de Sévigné ne demande rien pour elle-même : « J’ai fait plaisir à plusieurs personnes, j’ai fait un député, un pensionnaire ; j’ai parlé pour des misérables, et de Caron pas un mot, c’est-à-dire rien pour moi, car je ne sais point demander, sans raison. »

On retrouve madame de Sévigné partout dans cette contrée de Bretagne ; elle avait aux portes de Rennes une terre qui s’appelait Buron ; elle avait, à Vitré même, un bel Hôtel qui s’appelait la Tour de Sévigné, car cette maison, bâtie sur le fossé, faisait partie des fortifications de la ville ; elle l’appelait sa tour, et elle y logeait toutes les fois qu’elle allait souper chez madame de Chaulnes, qu’elle allait au bal ou à la comédie voir jouer le Turtuffe ou Andromaque, ou, mieux encore, quand M. de Lomaria devait danser. « Hier, dit-elle, j’ai reçu toute la Bretagne à ma tour de Sévigné (12 août 1671). »

C’est dans ces fêtes que se montraient les plus beaux jeunes gens de la province : Tonquédec, le comte des Chapelles, l’abbé de Montigni, évêque de Saint-Pol-de-Léon, et M. de Rohan, qui n’est pas si pâle que M. de Lomaria. Mais enfin, quand les fêtes sont passées, la dame des Rochers revient avec une grande joie dans sa douce retraite. Elle n’aime que les Rochers ; c’est là qu’elle dépense son esprit en louis d’or : « Je me promène toute seule jusqu’à la nuit, et Dieu sait à quoi je ne pense point ! Ne craignez point pour moi l’ennui que me peut donner la solitude ; hors les maux qui viennent de mon cœur, je ne suis à plaindre en rien ; mon humeur est heureuse, elle s’accommode et s’amuse de tout… Si vous me demandez comment je me trouve des Rochers, après tout ce bruit, je vous dirai que j’y suis transportée de joie ; j’ai un besoin de repos qui ne se peut dire ; j’ai besoin de dormir, j’ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins ; j’ai besoin de me rafraîchir, j’ai besoin de me taire ; tout le monde m’attaquait et mon poumon était usé ; enfin, ma chère enfant, j’ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mon Mail, Philis, mes maçons. » Puis elle ajoute, car elle veut être juste pour tout le monde : « Il y a des gens qui ont bien de l’esprit dans cette immensité de Bretons ; il y en a qui sont dignes de me parler de vous. » Il est vrai de dire aussi que plus d’un Breton s’est trouvé assez d’esprit pour remettre à sa place cette charmante femme qui raille avec tant de grâces et si peu de malice. « Je vis, avant dîner, chez M. de Chaulnes, un homme au bout de la chambre, que je crus être le maître d’hôtel ; j’allai à lui et lui dis : — Mon pauvre monsieur, faites-nous dîner, je meurs de faim. Cet homme me regarde et me dit : — Madame, je voudrais être assez heureux pour vous donner à dîner chez moi ; je me nomme Pécaudière, ma maison n’est qu’à deux lieues de Landernau. C’était un gentilhomme de Basse-Bretagne ! » Tels sont les vrais plaisirs de madame de Sévigné, voilà ce qui lui est uniquement bon : recevoir des lettres de sa fille par les bons soins de Dubois, le commis de la poste, cultiver sa terre, réparer sa maison. Justement les maçons son en train d’élever la chapelle des Rochers ; c’est l’abbé de Coulanges qui en a donné les plans ; les ouvriers travaillent avec ardeur, la chapelle sera finie avant la Toussaint, et la chapelle achevée, on inscrira, en lettres d’or, cette parole de saint Paul : Soli Deo honor et gloria ! — À Dieu seul, gloire et louange ! ce qui sent un peu l’hérésie ; mais on la dédiera à la Vierge. La chapelle sera belle et simple ; elle aura pour tout ornement un tableau sur l’autel, un crucifix vis-à-vis du tableau ; rien de plus : « car je crois fermement que l’ordre est la volonté de Dieu. » Savez-vous un plus joli tableau de genre que celui-là : « J’ai fait planter la plus jolie place du monde ; je me plante moi-même au-dessus de la place, où personne ne me tient compagnie, parce qu’on meurt de froid : la Mousse fait vingt tours pour s’échauffer ; l’abbé va et vient pour nos affaires, et moi je suis fichée là, avec ma casaque, à penser à vous, ma fille, car cette pensée ne me quitte jamais. » Dans les beaux jours, on ne plante pas, on fauche, et l’on fane. «  Savez-vous ce que c’est que faner ? faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu’on en sait tant, on sait faner. » — Et, voyez la honte ! seul de toute sa maison, M. Picard le valet de pied, Picard, frère du laquais de madame de Coulanges, il a répondu, quand tout le monde fanait, que ce n’était pas son métier. « Ma foi, la colère m’a monté à la tête ! » Bref, on a mis M. Picard à la porte : quoi de plus juste ? « C’est le garçon du monde qui aime le moins à faner. » — Douces histoires que vous raconte l’écho sonore qui répétait si bien le nom de la belle Madelonne. À cette heure encore, la place de ce petit rediseur est indiquée par un carreau de marbre. Quelle joie d’évoquer tant de souvenirs ! joie un peu triste, un peu sérieuse, comme le parc des Rochers. Jamais écrivain, jamais poëte n’a été populaire à l’égal de cette femme ; bien mieux que tous les historiens par métier, madame de Sévigné reconstruit l’histoire de notre province sous le règne du grand roi. La France sortait alors de la guerre religieuse, elle avait épuisé ses discordes civiles ; elle avait subi Richelieu, toléré Mazarin, payé les dettes du surintendant Fouquet ; il ne s’agissait plus que de dompter les provinces qui résistaient encore à la toute puissance royale. Cette fois enfin, la société française est constituée ; la France de Louis XIV, de madame de Sévigné et de Racine, va savoir enfin ce que c’est-que l’élégance, l’urbanité, l’atticisme. Cette histoire de l’esprit et des grâces de Versailles, transportés dans la Bretagne, madame de Sévigné l’a écrite sans le savoir. Dans cette maison des Rochers vous retrouverez, en effet, les grands noms et des beaux esprits de la place Royale : M. de Pomenars, qui va lui-même se voir pendre en effigie ; M. d’Harouïs, le trésorier des états de Bretagne ; M. l’évêque de Saint-Malo, M. de Chésières ; M. le président de Mesmes ; M. de Mont-Moron ; madame de La Fayette et M. de La Rochefoucauld, et madame de Marbœuf, C’est une véritable camaraderie, un mot de sa création. On parlait aux Rochers la belle langue du palais de Versailles, on y vivait à la bretonne. Laissez-nous vous montrer, en passant, une des plus jolies créatures qui aient foulé d’un pas léger le gazon de cette prairie. Cette enfant est une jeune Bohémienne. « Elle me fit extrêmement souvenir de votre danse, je la pris en amitié ; elle me pria d’écrire en Provence pour son grand-père, qui est à Marseille. — Et elle disait : il est à Marseille, d’un ton doux comme si elle disait : il est à Vincennes ! C’était un capitaine bohème d’un mérite singulier, de sorte que je lui promis d’écrire à Vivonne (M. de Vivonne, général des galères). Je n’ai pu refuser cette grâce au ton de la petite fille, et au menuet le mieux dansé que j’aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné ; c’est votre même air, elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux. »

Mais la grande fête, ce n’est pas de régner sur l’esprit, et sur les belles grâces du beau monde ; notre fête attendue, la gloire de notre maison, c’est demain qu’elle arrive. Tout est prêt : les allées sont bien sablées, la maison est nette et brillante, Pilois a fait de son mieux ; les Rochers sont sous les armes et mettent au défi les plus difficiles connaisseurs. Oh ! pour cette fois, la fête sera complète, la dame de Paris sera bien heureuse, elle attend son guidon, son bel esprit, l’amoureux de Ninon de Lenclos et de la Champmeslé, cet homme qui cause si bien, qui lit à merveille, qui est l’ami de Despréaux, qui dîne au cabaret avec La Fontaine ; hardi, plein de sang-froid, très-calme, même dans ses passions, adorant sa mère dont il a fait sa grande confidente, adorant sa sœur, qu’il entoure de ses bons soins et de ses tendresses. C’est lui, c’est lui-même ! il arrive enfin cet homme tant désiré. — Le voilà, l’enfant prodigue ! Sa mère est allée l’attendre au bout du parc. Il arrive en toute hâte, mais sans trop se presser ; c’est un homme qui aime ses aises, qui commande à son enthousiasme, qui connaît sa mère, et qui sait très-bien que pourvu qu’il arrive, elle sera trop heureuse pour songer à trop le gronder. C’étaient là les grandes heures des Rochers, les grandes joies. En pensant à ses enfants, madame de Sévigné chantait tout bas cette chanson : Hélas ! quand viendra-t-il ce temps, bergère ? Et en effet, jamais joie ne peut se comparer à la joie de cette mère quand son fils est là. Elle le tient, elle peut lui parler tout le jour, elle peut se promener avec lui dans sa maison, dans ses jardins, causant de tout et causant à cœur ouvert. Son fils lui lit des bagatelles, il est le roi des bagatelles ; il débite des chapitres de Rabelais à mourir de rire ; il lit des comédies qu’il joue comme Molière — des vers, des romans, des histoires ; il fait des chansons avec sa mère ; il est fort amusant, il a de l’esprit ; il entend bien, il entraîne ; on lit le Tasse, on lit même Cléopâtre ; on attend que le guidon soit parti pour reprendre quelque belle morale de Nicolle ; mais ne faut-il pas bien passer sa vie avec un peu de joie et de repos ? Ne croyez pas cependant que toutes les lectures soient frivoles ; on lit Montaigne, Pascal, Quintilien, saint Jean-Chrysostome, Tacite dans toute la majesté du latin ; les jours de grande pluie on épuise un in-folio en douze jours — l’histoire des Variations, par exemple ; « ah ! le beau livre à mon gré ! le temps passe comme un éclair. » Parfois la mère et le fils vont se promener jusqu’à la ville voisine, Jusqu’à Fouësnel, dans une calèche à six chevaux. Il n’y a rien de plus joli, il semble qu’on vole. Bonne mère, fière et forte, voici la justice qu’elle se rend à elle-même, en parlant de ce fils tant aimé : « Il n’y a rien de bon, rien de droit, rien de louable que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer. » Et elle ajoute : Il a grand plaisir à causer avec moi. Et puis la vie des Rochers est si réglée ; on se lève à huit heures ; jusqu’à neuf heures que la messe sonne, on va prendre la fraîcheur des bois. Après la messe on s’habille, on se dit bonjour, on s’en va cueillir des fleurs d’oranger, on dîne, on lit, ou l’on travaille jusqu’à cinq heures. À cette heure on se promène dans ces aimables allées. « J’ai un laquais qui me suit, j’ai des livres, je change de place, et je varie le tour de mes promenades : un livre de dévotion et un livre d’histoire ; on va de l’un à l’autre, cela fait du divertissement : un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l’avenir. Enfin, sur les huit heures, la cloche sonne, on soupe pendant l’entre chien et loup, puis on retourne à la place Coulonges, au milieu de ses orangers, en franchissant cette belle porte de fer, et ces cinq belles grilles en face du château, qui séparent le parterre du parc des Rochers. Voilà cette heureuse vie : mais enfin, le monde nous rappelle, Paris veut nous revoir, nous avons notre gendre à protéger, nous devons faire notre cour au roi de France ; adieu mes pauvres Rochers, adieu mes livres, mon prie-Dieu, mes rêves, mes châteaux en Espagne et surtout en Provence, tantôt gais, tantôt tristes ; mies belles allées sablées et parées, nos après-souper si gais ! Heureuses demeures du far niente ! il est écrit sur la porte : Sainte liberté, et à la ligne suivante : Fais tout ce que tu voudras !

Qui le croirait ? dans ce même arrondissement de Vitré il y a encore un rocher, et ce rocher s’appelle la Roche aux Fées. On vous montre cette merveille dans un champ voisin de la forêt du Theil. Figurez-vous une galerie formée d’énormes pierres de teinte rougeâtre, et recouverte de véritables dalles qui n’ont pu être apportées là que par des géants. — C’est étrange ! mais la vraie fée, nous l’avons laissée aux vrais Rochers. — Et d’ailleurs, pourquoi s’arrêter si longtemps à ces pierres qui n’ont plus de sens ? Mieux vaut contempler, sur le rivage, la mer qui jette au loin ses gronderies et ses étincelles. — La route est remplie des souvenirs de nos premiers chapitres. Voici les pittoresques débris de Saint-Aubin-du-Cormier ; voici Bécherel, posé sur son roc comme un grand nid de vautour ; plus nous avançons, et plus l’Océan se fait entendre. Le Mont-Saint-Michel n’est pas loin, et, tout au delà, la Normandie étend ses plaines verdoyantes. À partir de cette plage solennelle commence véritablement la Bretagne ; saluez la limite murmurante, le Coësnon, dont l’eau se perd dans les sables mouvants. À l’horizon, cette ligne sombre et noire qui s’étend sur l’Océan à fleur d’eau, c’est l’archipel Chausey. À l’ouest sont les marais de Dol. — Dol est plus loin, dans les terres. La ville ambitieuse espéra longtemps qu’elle deviendrait la métropole de la Bretagne ; et de quel droit ? Dol comptait à peine quatre mille âmes dans ses jours d’ambition, et aujourd’hui même elle n’en contient pas davantage. L’évêché de Dol est une surprise ; il se compose principalement d’enclaves si peu régulières, que plusieurs paroisses de la Normandie appartenaient à l’évêché de Dol, ou relevaient de l’évêque de Dol. Tout au bord de cette plaine fertile qui va jusqu’à la mer, à partir de cette colline escarpée, s’élève, si l’on peut dire s’élève, la ville de Dol. Les grands bois qui l’entouraient encore au seizième siècle appartenaient à la forêt de Scicy, mystérieuse forêt, la patrie des druides, habitée longtemps par les premiers confesseurs de la foi chrétienne ; désert qui se souvient des premiers évangélistes en Bretagne : saint Paër, saint Malo, saint Colomban, saint Magloire, saint Brieuc, ardents prédicateurs, dévoués jusqu’au martyre à l’Évangile, qu’ils enseignaient par leur exemple, encore plus que par leur parole. — Où s’arrêtait la forêt de Scicy, où elle commençait, c’est un mystère ! Les flots envahisseurs se sont emparés de ces limites au delà de l’île de Césambre et du Mont-Saint-Michel au péril de la mer. Scicy allait plus loin dans l’Océan ; elle tenait aux deux îles, jadis armoricaines, Gersey et Guernesey. — L’Océan est venu à son tour, qui a tout couvert de son onde impitoyable : la ville même fut menacée ; sans la prière de saint Samson, la ville était perdue. Mais le saint s’adressa à celui seul qui peut dire au flot de la mer : Tu n’iras pas plus loin ! Cette fois, le grain de sable qui devait arrêter l’Océan, ce fut une église. — L’Océan, vaincu, a reculé dans son lit, laissant, en témoignage de son passage et de sa défaite, le vaste espace qu’on nomme le Marais-de-Dol. Les hommes sont venus à leur tour, tenant en main cette force qui accomplit tant de miracles, la bêche et la charrue, et ils ont repris sur l’Océan même cette terre dévastée. — L’Océan, docile à la prière de saint Samson, a reculé devant le soc de la charrue. Hélas ! il n’y a pas déjà si longtemps, — longtemps pour les hommes, mais pour l’Océan, c’est un jour, — en 1770, vers le solstice d’été, la terre trembla dans le Marais-de-Dol, avec grand bruit et grande agitation de la mer ; tout à coup des masses d’eau souterraines se frayèrent un passage à travers le sol, et jaillirent à plusieurs pieds de hauteur. La plaine entière fut inondée, la moisson perdue, le bétail noyé ; les hommes, épouvantés de ce terrible prodige, se sauvèrent en toute hâte, laissant à l’inondation leurs maisons et leur pauvre fortune. Où fuir ? comment éviter ce désastre ? que devenir dans ce flot qui écume ? La cathédrale de Dol ouvrit ses portes et servit de refuge à ces malheureux.

Philosophes sceptiques, ne dites pas que la forêt de Scicy est une fable : on vous fera toucher du doigt ces vieux chênes sur lesquels Velléda, la prêtresse des Gaules, cueillait le gui sacré. En effet, dans le Marais-de-Dol, dans les grèves du Mont-Saint-Michel, se retrouvent des arbres entiers que la vague engloutit depuis le règne des druides. — L’été, quand la nuit est tombée sur cette terre des marécages, soudain la flamme bleuâtre s’élève de cet abîme à peine fermé ; flottant météore que le paysan de Bretagne regarde, non pas sans prier pour les âmes errantes des trépassés qui attendent que la prière des vivants les délivre du purgatoire ! Ne louchez pas à ces croyances ; elles sont autant de motifs de prières, de consolation et d’espérance ! — Saint Samson (cinquième siècle) a été le premier évêque de Dol. La cathédrale, d’une rare magnificence et dont la description appartient au crayon de l’artiste, plus encore qu’à la parole écrite, a été élevée sous l’invocation de ce pieux bienfaiteur de la Bretagne. À une petite distance de la ville se trouve une grosse pierre, et cette pierre a fait le tourment des savants, qui, comme on sait, sont de grands assembleurs de nuages : on l’appelle Pierre du Champ-Dolent. Cette pierre isolée, énorme, est-elle placée là par un caprice de la nature dans un de ses grands bouleversements, est-ce un monument druidique, une pierre commémorative apportée par les Romains dans un instant de caprice et d’orgueil, et pour prouver qu’ils ont passé par ces domaines ? — Voilà la question ! comme dirait Hamlet le prince de Danemark qui, lui aussi, a dû rencontrer de pareils phénomènes dans son royaume du Nord.

Oh ! oh ! voici un monument moins solennel et moins débattable, un monument de joie et de gourmandise, l’enseigne des gourmands et des buveurs, la moisson éternelle de la mer, la fête de Paris, l’ornement et l’introduction des festins, le promontoire des douces folies et des orgies innocentes, le roc savoureux chanté par les gais enfants d’Épicure, adoré par Désaugiers, reconnu par Béranger lui-même, — le rocher de Cancale, pour tout dire, — là, tout en face de la baie surmontée de ces maisons blanches qui ont un si bel air de propreté, d’abondance et de contentement.

SAINT-MALO.

Saint-Malo n’est qu’à trois lieues du groin de Cancale ; la ville est bâtie sur une île à l’embouchure de la Raine ; elle ne tient au continent que par une simple chaussée. On dirait un grand vaisseau de granit prêt à s’élancer vers l’inconnu, l’idéal des marins. En effet, cet îlot de Saint-Malo, fils de l’Océan, est un véritable navire à l’ancre, bercé par les tempêtes ; les arbres ressemblent à des mâts qui attendent la voile lointaine. L’air, le ciel, le nuage, le bruit ; la nuit, le jour, tout rappelle, à Saint-Malo, la vie du matelot des lointains rivages. — Vie de matelots, passion de la mer, amour de l’orage, orgueil de l’écume salée, pêche et bataille, canon et abordage ! tel est Saint-Malo. Ce vaisseau est ancré par une ancre éternelle qui touche au fond de la mer. — Dans ce vertige et dans cet amour de tout ce qui sent le goudron et la poudre, sont venus au monde, balancés par tous les vents de malédiction et de triomphe, de victoire et de tempête, d’intrépides marins dont le nom ressemble à des fables : Duguay-Trouin, par exemple, et Jacques Cartier et Surcouf, loups de mer, héros, soldats, capitaines ; un grand homme, un grand navigateur, un forban ; le boucanier à côté de l’amiral ; Christophe Colomb, voisin de l’écumeur de mer. Surcouf, c’est l’héroïsme poussé jusqu’à la folie : il a quelque chose de la renommée des grands pirates ; c’est un nom que les Anglais n’auront garde d’oublier, tant cet homme leur a causé d’insomnies ! — Pour tenir une belle et digne place dans une histoire régulière, parlez-nous de Duguay-Trouin et de Jacques Cartier. René Duguay-Trouin est né en effet à Saint-Malo, le 10 juin 1673 ; il fut élevé aux écoles de Rennes, et jamais la ville des étudiants n’avait rencontré un plus vif, plus impétueux et plus amoureux compatriote que celui-là. On ne parlait que des enlèvements, des échelles de soie et des coups d’épée du jeune bachelier, aussi fut-il bien vite rappelé à Saint-Malo : d’abord on en voulait faire un évêque, mais quand on vit comment tournait le prélat futur, on en fit un mousse. Sa première campagne est de 1680 ; il partit, joyeux et bien réprimandé, sur un navire qui appartenait à sa famille. Rien ne manqua à ce premier voyage : la tempête, l’incendie, le naufrage, l’abordage, la bataille contre les navires d’Angleterre et de Hollande, si bien que l’éducation de notre marin fut tout de suite des plus complètes. Aussi, dès son second voyage, il abordait avec une seule frégate quinze vaisseaux marchands. — Il en fit tant, que bien vite on parla de lui comme d’un porte-épée qui valait la peine qu’on s’en inquiétât, et pourtant c’était le règne des grands courages et des grands esprits de la mer : d’Estrées, Duquesne, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, Forbin, les conquérants de la mer au nom de Louis XIV ! À dix-huit ans, Duguay-Trouin commandait un navire que lui avait confié son père, et comme la tempête l’avait jeté sur l’Irlande, il ne voulut pas donner un démenti à la tempête, et il s’empara d’un château fort. Nous ne comptons pas les Vaisseaux anglais pris par ce jeune homme, qui pour commencer, se conduisit quelque peu à la Surcouf : tantôt il brülait les navires dans le port, tantôt il les prenait, tout armés, dans le port. La Manche lui fut longtemps favorable et propice ; mais enfin il y trouva plus fort que lui, puis un coup de canon le jeta sur le pont sans le tuer, et on vous le conduisit à Plymouth. Là il se souvint de son ancien métier d’amoureux à l’école de Rennes, et une belle jeune fille d’Angleterre se donna à lui une heure, après quoi elle le fit libre. Le voilà parti, et sauve qui peut ! huit jours après il attaquait une flotte de trois cents voiles, escortée par deux vaisseaux de guerre ; même l’un de ces navires anglais avait retenu, prisonniers à son bord, Jean Bart et M. de Forbin… Duguay-Trouin reprend au capitaine anglais les brevets de Forbin et de Jean Bart, que l’Anglais avait conservés en témoignage de sa victoire. Il en fit tant que Louis XIV lui envoya une épée d’honneur (notre marin avait vingt et un ans), et même le roi voulut le voir à Versailles. Il fut reçu, comme avait été reçu Jean Bart, avec cette belle grâce royale qui était l’extrême récompense. Son vaisseau s’appelait la Gloire, et comme il racontait au roi un de ses combats : « J’ordonnai, disait-il, à la Gloire de me suivre… — Et, reprit le roi, elle vous fut fidèle. ».

Duguay-Trouin est partout, à ce moment de l’histoire ; il prend des navires, même sur les côtes du Spitzberg ; il se fait sentir aux Anglais, aux Hollandais, surtout aux Espagnols. — On l’a vu à l’œuvre durant la guerre de la succession ; — il a fait lever le siége de Cadix, puis quand il eut raffermi le trône de Philippe V, il marche contre les Anglais et il leur brûle, en pleine mer, le Devonshire, qui s’abîme dans les flots. Le comble de cette gloire, ce fut la prise de Rio-Janeiro, et l’Europe entière resta comme éperdue de tant d’audace et de courage. Le 12 septembre 1681, Duguay-Trouin était devant la baie de Rio : la ville semblait imprenable ; onze jours suffirent pour nous rendre maîtres des remparts, du port, de la ville, des vaisseaux, des immenses richesses de cet entrepôt du Brésil. Il en revint plus de vingt-cinq millions à la France, et au chef de l’expédition une gloire immortelle. La France et le roi avaient besoin d’entendre ce cri de victoire, les temps étaient mauvais, la guerre avait tout ruiné, Louis XIV, lui-même, ne croyait plus à son étoile ; il salua avec transport la brillante étoile de Rio-Janeiro. Le roi voulut que Duguay-Trouin fût gentilhomme, il lui donna des armoiries, et pour devise : Dedit hœc insignia virtus ; il le fit chef d’escadre, commandeur de Saint-Louis, lieutenant général ; il agit en vrai roi qui sait récompenser les hommes. En 1731, sous le règne de Louis XV, Duguay-Trouin portait à Alger, à Tunis, à Tripoli, à Smyrne, la terreur de nos armes. Ainsi avait fait Duquesne, le premier vainqueur d’Alger, cet antre des pirates. Duguay-Trouin mourant écrivait au roi Louis XV pour lui recommander sa famille, et le roi répondait comme eût répondu Louis XIV son aïeul. Cet enfant de Saint-Malo, et homme illustre, l’honneur de la marine française, fut pleuré de la France entière. L’Académie française a mis au concours l’éloge de Duguay-Trouin, et le prix a été remporté par Thomas, le même homme qui a remporté l’éloge de Marc Aurèle. En fait de louanges, je préfère à toutes les recherches académiques la louange que voici : Un jour que Duguay-Trouin passait dans les rues de Saint-Malo, entouré de ses officiers et suivi d’un grand concours de peuple, une belle dame fendit la foule et s’arrêta en face de l’intrépide marin. « Monsieur, lui dit-elle en dessinant avec grâce sa plus belle révérence, pardonnez-moi, mais j’ai voulu voir un héros vivant ! »

Un autre enfant de Saint-Malo, Jacques Cartier, mérite les respects de l’histoire ; François I lui confia un de ses navires, et, le premier des navigateurs de l’Europe, il eut l’honneur d’entrer dans le golfe Saint-Laurent. Content de cette découverte, il revint à Saint-Malo le 5 septembre 1533. Bientôt il fallut repartir ; les meilleures gens de la Bretagne sollicitèrent l’honneur d’accompagner le hardi capitaine. Le jour de la Pentecôte, dans la cathédrale, nos marins s’approchent de la sainte table, et, bénis de l’évêque, ils s’en vont avec joie affronter les nouveaux hasards. Cartier, c’est la gloire pacifique, c’est le chercheur de nouveaux mondes qui se fie à la patience, à la sagesse, à la prudence, pour conserver, pour agrandir, pour embellir ce qu’il a conquis à force de zèle et de génie. — Avec ces deux-là, Duguay-Trouin et Jacques Cartier, une cité de marins n’a rien à envier à pas une ville maritime, non pas même à la ville qui est fière de Jean Bart, pas même à Gênes, qui a produit Christophe Colomb.

Parmi les gloires pacifiques, nous avons un très-grand médecin, un très-grand professeur dans l’art de guérir, un de ces révolutionnaires éloquents qui laissent éternellement dans la science les traces vivantes de leur génie, M. Broussais, pour tout dire. — Ne parlons pas de Maupertuis. — Enfin, car nous allons ainsi, dans un si petit coin de terre, de gloire en gloire, en voici deux éloquents, illustres, hardis, inspirés entre tous — M. de Lamennais, M. de Chateaubriand. Ce tribun de l’Évangile, ce Bossuet des libertés populaires, dont la parole-ardente a jeté autour d’elle tant de flamme et de fumée, M. l’abbé de Lamennais, l’illustre enfant de la Bretagne, est né à Saint-Malo au mois de juin 1782. Justement le roi Louis XVI, qui aimait à récompenser les belles et bonnes actions, venait d’anoblir cette famille, dont le chef, un des armateurs de la ville, avait nourri les pauvres gens pendant un hiver, comme le pain manquait. Notre jeune homme s’appelait Félicité-Robert de Lamennais, et à le voir, jeune enfant d’une malice pétulante, esprit actif et passionné, où pouvait reconnaître à l’avance le rude athlète de l’avenir. Hélas ! la jeunesse de ces derniers-nés du siècle de Voltaire et de Diderot devait être remplie d’affreux spectacles. Du sang partout, partout des discordes, les vieilles maisons démolies de fond en comble, les grandes renommées cruellement attaquées, les violences, le chrétien qui s’enfuit et se cache pour prier Dieu au risque de sa vie dans ces temps d’horrible liberté ! — voilà dans quelles misères grandit ce jeune homme. — Mais, à douze ans, la campagne est si belle, l’enthousiasme est si grand à tout écouter, à tout saisir ; la passion grandit avec le besoin de savoir. Comme Les maîtres et les guides lui manquaient, notre jeune homme s’élève tout seul ; il apprend, il devine les histoires de Tite-Live et l’Iliade d’Homère. — En même temps, car il faut bien obéir à la jeunesse, notre jeune homme s’abandonne aux violents exercices. — L’épée à la main, il est terrible, il brise d’un bras vigoureux les vagues de l’Océan ; pas de cheval qu’il ne dompte, pas de fossés qu’il ne franchisse ; puis, de temps à autre, cette âme jeune et bien disposée est frappée d’une illumination soudaine ; dans ces agitations violentes de l’esprit et du corps, l’Évangile se fait jour, la croyance se manifeste, le doute n’est pas entré dans ce jeune esprit qui lit Jean-Jacques Rousseau avec une sincère ardeur. — Puis enfin l’orage se calme, comme fait l’Océan ; la France se retrouve dans ces tristes débris ; le Dieu remonte sur l’autel, un soldat est monté sur le trône. — M. de Lamennais se fait prêtre. — C’était en 1817, et déjà se manifestaient les premiers éclairs du grand livre qui devait paraître plus tard. — « Les vérités les plus importantes, s’écriait-il, on les traite comme des bruits de ville. » — Aussitôt qu’il est prêtre, l’abbé de Lamennais entre d’un pas solennel dans la carrière chrétienne ; il vit uniquement de la pensée chrétienne ; il marche dans cette voie sérieuse, sans se préoccuper de toutes les idées dangereuses qui semblent se rattacher, de près ou de loin, à l’œuvre de l’Évangile reconquis. — Et enfin, tout d’un coup, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, en pleine paix de la Restauration, ce livre, ce grand livre, ou plutôt cet immense ébranlement des esprits, des consciences, des âmes, intitulé : Essai sur l’indifférence en matière de Religion, vint révéler au monde épouvanté cet admirable génie qui touchait à saint Augustin par la pensée, à Jean-Jacques Rousseau par l’éloquence. C’était étrange et beau, ce jeune homme qui proclamait, en présence même du vieux trône rétabli sur sa base, en présence de la vieille religion triomphante avec les vieux rois de France, que rien n’était fait encore, mais au contraire que tout était perdu si on ne trouvait pas un moyen de sortir enfin de cette torpeur léthargique. Oui, la société est perdue dans l’Europe chrétienne, si quelque souffle puissant ne suffit pas à ranimer de son inspiration jeune et forte ces ossements arides. Voyez où nous en sommes venus ! « Le bien, le mal, l’arbre qui donne la vie et celui qui produit la mort, nourris par le même sol, croissent au milieu des peuples qui, sans lever la tête, passent, étendent la main et saisissent leurs fruits au hasard. »

Aussi bien, jamais plus beau livre ne porta un plus grand coup dans les âmes ; les bons esprits de la Restauration, les âmes sincères restèrent épouvantées, entendant parler cette terreur si vraie. L’heure était donc arrivée, prédite par Bossuet lui-même : « Je prévois, disait-il, que les libertins et les esprits forts pourront être discrédités ; non par aucune horreur de leurs sentiments, mais parce qu’on tiendra tout dans l’indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. » En effet, tant que l’esprit doute, l’esprit vit encore ; le doute, c’est la lutte ; la fièvre est encore un indice de la vie, après quoi il n’y a plus que le calme et le silence de la mort. — Mais que faisons-nous là, nous autres profanes, et quelle est notre envie de vouloir soumettre à l’analyse un livre dont on peut dire qu’il a été écrit pour rétablir toute chose dans le Christ : Instaurare omnia in Chiristo ?

M. de Lamennais tiendra une page immense dans l’histoire des opinions et des croyances du dix-neuvième siècle. Il aura sa grande part dans admiration et dans la censure, dans la louange et dans le blâme de l’avenir. — Mais hommage ou blâme, il restera grand et fier, comme une de ces statues oubliées dans les ruines, que les ruines grandissent encore. Quand la révolution de 1830 fut venue ajouter une indifférence de plus à toutes les indifférences de l’Europe moderne, M. de Lamennais sortit de la lutte du livre pour entrer dans la lutte ardente du journal. Sans le savoir, sans le vouloir, le prêtre se faisait tribun. — Rome seule s’inquiéta de ces nouveaux efforts pour la protection et la défense des idées évangéliques. Elle trouvait que son défenseur allait trop loin, quand elle le vit se placer sur la limite extrême de toutes les libertés de la conscience. — Cité à comparaître devant le tribunal du pontife, M. de Lamennais se met en route ; la route fut longue, difficile, remplie de douloureux spectacles qui devaient se refléter plus tard dans les Paroles d’un Croyant. Lyon était tombé au pouvoir des ouvriers révoltés, Valence était comme le dépôt de la préfecture de police transportée sur ces beaux rivages pour arrêter les Polonais fugitifs ; plus M. de Lamennais approche de Rome et plus il sent fermenter dans son âme indignée le vieux levain des Gracques. Qu’a-t-on fait d’Avignon, ce rempart de la papauté ? Il traverse, toujours poursuivi de lamentables souvenirs, Toulon, Cannes, Antibes. — Qui le croirait ? le vent tiède de l’Italie, cette mer aux charmants rivages, ces inépuisables richesses de la grande nature, fertiles vallées, ravines profondes, ravissantes beautés de la terre et du ciel, ce chef-d’œuvre de l’amour du ciel pour les hommes, — à peine si le cœur du voyageur s’abandonne un instant à des émotions plus douces… « Telle est, dit-il, la puissance des premières impressions, que dans ces riantes et magnifiques scènes, rien pour moi n’égalait celles qui frappèrent mes jeunes regards ; les côtés âpres et nues de ma vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où l’oreille n’entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l’hirondelle de mer. » Quel tableau ! et comme ils savent parler, les uns et les autres, ces nobles enfants de la Bretagne, des beautés sévères de l’admirable Bretagne. — Écoutez encore ce souvenir éloquent de la patrie absente : — « L’ombre des bois, le bruit de la source qui tombe goutte à goutte, le chant de l’oiseau dans le buisson, les bourdonnements de l’insecte, l’éclat, le parfum des fleurs, l’ondoiement de l’herbe que la brise agite ; toutes ces choses, et surtout l’intarissable exhalaison de vie, de cette vie que Dieu verse à torrents au sein de son œuvre perpétuellement jeune, perpétuellement ordonnée pour l’ensemble des êtres et pour chaque particulier, à une visible fin de félicité mystérieuse, raniment l’âme flétrie, l’abreuvent d’une sève nouvelle, lui rendent sa vigueur qui s’éteignait. » — Cependant, quand le souverain pontife eut appris que l’auteur du livre de l’Indifférence était si proche, le pontife ne voulut pas traiter, pour ainsi dire, de couronne à couronne. M. de Lamennais quitte Rome sans avoir fait juger sa cause. — Le retour n’est pas sans tristesse. — Toujours des choses brisées, des grandeurs anéanties. — Où est la Toscane des Médicis ? Le peuple toscan dort, abruti par l’ivresse ; Ferrare n’est plus qu’une grande place dévastée où poussent la ronce et le lichen ; Venise est plongée dans la fange et dans la mort, et toujours ainsi il va de désolations en abîmes, de hontes en tristesses, — et voilà par quelles routes il a passé. — Il partait pour défendre son journal, l’Avenir, — il revint apportant, dans son âme pleine de fiel, les Paroles d’un Croyant ! — Ah ! le pontife n’a pas voulu le comprendre, Rome n’a pas voulu le juger, l’Église lui refuse toute assistance, eh bien ! cette fois le prêtre s’adresse au peuple ; si le saint-siége, qui devait le protéger de son ombre, le laisse à découvert, M. de Lamennais fera un appel à ceux qui souffrent ! à moi les âmes en peine, les esprits troublés ! « Peuple ! Ce livre a été fait pour vous, c’est à vous que je l’offre ! puisse-t-il, au milieu de tant de douleurs qui vous affaissent, vous ranimer et vous consoler un peu ! — Vous vivez en des temps mauvais, mais ces temps passeront. — La terre est triste et desséchée, mais elle reverdira ; l’haleine du méchant ne pèsera pas éternellement sur elle comme un souffle qui brûle, — Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen ! » — Ainsi il parle à la façon des prophètes, et cette forme biblique, ajoutée à la solennité de sa parole, donne à ces paroles brûlantes quelque chose de la popularité rhythmée et chantée du poëte Béranger. Quel livre ! les temps passés s’y déploient dans leur magnificence, dans leur tristesse : — le meurtre du premier homme crie vengeance ! — Et pourtant, « quand vous voyez un homme conduit en prison et au supplice, ne vous pressez pas de dire : Celui-là est un homme méchant, car avec le premier crime est venue l’injustice, et avec l’injustice la misère. Or, la justice, c’est la vie, tout comme la charité c’est la vie ! — et la charité c’est l’égalité ! Mais contre la tyrannie, il y a la fraternité des hommes entre eux. Lorsque l’homme est seul, le vent de la puissance se courbe sur la terre. — Réunissez-vous pour être forts. — Dieu n’a fait ni petits ni grands, ni maîtres, ni esclaves, ni rois, ni sujets, il a fait tous les hommes égaux ! — La grande question, c’est le travail ; ceux qui disent : Je ne travaillerai point, sont les plus misérables ! — Mais le travail est devenu un sujet de tyrannie. On a fait autant de pauvres des travailleurs. — Affranchissez le travail ! affranchissez vos bras ! » Ce livre est le livre du pauvre : « Jamais Dieu n’abandonne les siens ! — Votre patrie, c’est le ciel ! — Vous n’avez qu’un père, qui est Dieu ! — Avant tout, il faut être libre ; et pour être libre, il faut être juste ! — Le peuple est tout. — Qui apparaît autour du Christ ? — Le peuple ! — Qui le voulait pour roi ? — le peuple ! — Et qui donc a crucifié le Christ entre deux voleurs ? — Les scribes, les pharisiens, les docteurs de la loi, le roi Hérode et ses courtisans, le gouverneur romain et le prince des prêtres ! » — Et toujours il revient à ces conseils : — « Soyez justes, soyez charitables, méprisez les richesses — espérez et priez ! — Vous ne réussirez à rien, sans Dieu ! — La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front ! — Gloire au soldat ! pitié à l’exilé ! — et paix aux hommes de bonne volonté ! » À chaque page, à chaque mot de ce livre, on respire comme un âcre parfum de liberté, et à la liberté se mêle l’Évangile : rude combat, noble bataille, victoire poëtique, nobles aspirations au meilleur avenir !

Plus heureuse et plus complète, moins militante et plus humaine, comme l’étoile du berger lorsqu’elle se lève sur l’Océan calmé, resplendit pure et brillante l’étoile souveraine de M. de Chateaubriand dans le ciel poétique et chrétien. — François-Auguste de Chateaubriand est né en 1770 à Saint-Malo, rue des Juifs, dans une maison voisine de la maison où M. de Lamennais devait naître quelques années plus tard. Sa famille appartenait aux anciens Chateaubriand de Beaufort, qui descendent des princes de Bretagne ; il touche ainsi à cette belle comtesse de Foix dont nous vous avons raconté l’histoire. Illustre origine sans nul doute, et presque nécessaire dans un homme qui devait représenter, avec quelle grâce et quel éclat, vous le savez ! le dévouement chevaleresque aux vieux rois, aux vieilles croyances. À dix lieues de la ville, dans l’intérieur des terres, au delà de Dol, s’élève le château de Combourg : situé au milieu des forêts dans une contrée reculée.
Château de Combourg. — Ce château de Combourg avait appartenu au duc de Duras, et maintenant il appartenait aux Chateaubriand ; demeure austère, silencieuse, la maison de nos rêves. Là vivait l’antique famille, là grandissaient, sous le regard paternel et sévère du comte de Chateaubriand leur père, six enfants, dont le petit François-Auguste était le dernier-né, L’enfant fut mis en nourrice au village de Plancoët, chez sa bonne nourrice Villeneuve, qui l’éleva avec une sollicitude maternelle. Dans un hameau voisin de Plancoët, à l’abbaye, vivait la grand’mère maternelle du chevalier, c’est ainsi qu’on appelait l’enfant, même chez sa nourrice. Autant la maison de l’aïeule était calme et silencieuse, autant le manoir de l’oncle, à Montchoix, était rempli des bruits, des joies et des turbulences de la chasse. — Telles sont les premières années. — Puis l’enfant grandit. — Il grandit à Combourg, — sous le regard sévère de son père, l’austère gentilhomme, très-inquiet de l’avenir de sa maison ; à l’ombre bienveillante de la mère de famille, bonne et tendre femme qui avait conservé dans le vieux manoir les élégantes traditions du grand siècle, car elle avait été élevée elle-même par une élève de madame de Maintenon. L’enfance du grand poëte se passa à admirer son père, à aimer sa mère, à voir sourire ses jeunes sœurs. Dans les bois, il écoutait le rossignol ; sur le bord de la mer, il jouait avec les enfants et la vague bondissante. « Élevé comme le compagnon des vents et des flots, peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelque vertu que j’aurais ignorée. » Quant au château de Combourg, vous l’avez vu bien désolé et déjà abandonné pour jamais, dans l’histoire de René : « J’arrivai au château par la longue avenue de sapins, je traversai à pied les cours désertes, je m’arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou à demi brisées, le chardon qui croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des portes, et le perron solitaire où j’avais vu si souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marbres étaient déjà couverts de mousse ; le voilier jaune croissait entre leurs pierres disjointes et tremblantes ; un gardien inconnu m’ouvrit brusquement les portes… Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j’entrai sous le toit de mes ancêtres ; je parcourus les appartements sonores, où l’on n’entendait que le bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine éclairées par une faible lumière qui pénétrait entre les volets fermés. Je visitai celle où ma mère avait quitté la vie, celle où se retirait mon père, celle où j’avais dormi dans mon berceau, celle enfin où l’amitié avait reçu mes premiers vœux dans le sein d’une sœur. Partout les salles étaient détendues, et l’araignée filait ses toiles dans les corniches abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m’en éloignai à grands pas, sans oser tourner la tête. Qu’ils sont doux, mais qu’ils sont rapides, les moments que les frères et les sœurs passent dans la société de leurs vieux parents ! »

M. de Chateaubriand n’aurait pas écrit les Mémoires de sa jeunesse, qu’on les aurait retrouvés dans René : « Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal ; tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons, puis je les abandonnais tout à coup pour contempler la nue fugitive ou entendre la pluie tomber sur le feuillage. »

Quand vint l’âge des études régulières, l’enfant fut arraché à ses chères bruyères et au grand mail, où il était promené si souvent avec sa sœur Lucile. On le mit d’abord au collége de Dol ; là, comme un écolier destiné à la marine en sa qualité de cadet de Bretagne, il apprit par cœur toutes les tables de logarithmes ; en même temps il lisait Horace, et il se consolait des mathématiques dans ces beaux vers. Il lisait aussi le quatrième livre de l’Énéide et les Sermons de Massillon. De Dol, il passe au collège de Rennes ; il devient le condisciple de Moreau, et on lui donne la chambre du chevalier de Parny. Ô contraste ! Le Génie du Christianisme et la Guerre des Dieux, vomie à l’autel des furies ! Mais cependant quelle tristesse pour cet enfant habitué à parler, de sa voix naïve et pure, au nuage qui passe, à la mer qui gronde, au zéphyr qui murmure, au printemps qui chante, à toute cette belle, puissante, grondeuse et musicale nature qui l’entourait, avec amour, de ses bruits et de ses silences les plus solennels. La poésie n’était pas là, elle était au dehors du collége. « Les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d’avril, une belle nuit lunaire commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses me donnaient le besoin et le désir du bonheur. » Au sortir du collége de Rennes, le chevalier de Chateaubriand fut envoyé à Brest pour y étudier l’art des constructions navales. Mais à Brest au milieu des navires sur le chantier, il ne vit encore que la mer. Toute science acquise lui faisait peur. Il évitait les leçons ; il voulait être, à lui seul, son maître et son disciple. Que lui importent la quille ou le gréement de ce vaisseau en construction ? Ce qu’il voulait connaître, c’étaient les terres, c’étaient les cieux, c’étaient les hommes qui se cachaient là-bas dans ce lointain mystérieux. Sa pensée et son espérance l’emportaient au delà des mers ; il se trompait lui-même chaque jour ; chaque jour il remontait sur un frêle esquif, jusqu’à un certain coude, Île torrent qui se jette dans le port, et là, seul dans une étroite vallée entre la mer et le ciel, il s’imaginait qu’il venait de découvrir un. monde. Il saluait avec des larmes le navire qui s’éloignait du port, et son cœur tressaillait du coup de canon des adieux. Ainsi le voyageur se révélait ; mais il y avait trop d’impatience et d’exaltation dans cette âme, pour que le jeune chevalier devînt jamais un marin. Il le comprit. On lui proposa de se faire prêtre, et il revint au château de Combourg. Ô le printemps ! Ô la maison paternelle ! Ô la jeune sœur Lucile ! Il me semble que j’assiste à cette vie sereine ; je vois les quatre tourelles, j’entends la cloche du château ; la brise d’hiver gronde en sifflant dans les bois ; l’hiver, on se raconte les grandes aventures de revenants et de fantômes. « Le couvent au bord du chemin s’envieillissait d’une quinzaine d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. » Mais à quoi bon ces détails que l’avenir saura par cœur ? D’ailleurs, n’avez-vous pas chanté la douce complainte : Combien j’ai douce souvenance ! La France entière a répété, comme un chant national, cette plaintive romance composée sur l’air d’une ronde bretonne ; on la prendrait pour une page détachée, par le vent d’automne, des Mémoires de M. de Chateaubriand.

Que de fois l’illustre poëte a regretté sa Bretagne bien-aimée ! que de fois, dans cette vie agitée, turbulente, laborieuse, pleine de disgrâces et de périls, sa pensée consolée s’est reportée sous ces doux ombrages ! Songez donc qu’il a quitté toute cette paix profonde pour venir assister, chaste et naïf jeune homme, aux dernières licences du dix-huitième siècle français, qui s’éteignait dans le doute et dans la peur. Songez donc qu’il a été représenté, sur l’échafaud des révolutions, par son frère aîné, et que lui-même il a dû la vie à quelques-uns de ces hasards providentiels qui se rencontrent toujours pour sauver les hommes de génie ; car la Providence, quand elle a créé un pareil homme, le protége et l’entoure de sa bienveillance divine. On touchait à l’aurore turbulente de 1789 ; le monde était dans l’attente de ce qui allait venir ; les poëtes se hâtaient de chanter leurs derniers vers, les femmes se hâtaient d’être belles et parées, les politiques et les sages comprenaient quelle pluie de sang et quelles foudres irrésistibles allaient tomber sur l’Europe menacée… M. de Malesherbes, dont la petite-fille avait épousé le frère aîné de M. de Chateaubriand, eut pitié de ce jeune homme. Il lui donna le grand conseil d’aller au loin, non pas pour y chercher la sécurité et le repos (notre chevalier ne serait pas parti), mais bien la poésie et l’émotion du voyage. Il partit donc muni des conseils de M. de Malesherbes, et en son chemin, dans les frais paysages, sur le bord des lacs, il rencontra les formes vivantes de ses rêves. — Pendant ce temps, la vieille France était aux abois : le vieux trône s’écroulait ; l’abîme appelait l’abîme, le peuple qui avait semé la grêle et l’orage, recueillait des orages et des tempêtes. Quand cette nouvelle, dure et terrible, lui est venue que le roi de France était prisonnier des cannibales, que le maître de la société française s’appelait Robespierre, M. de Chateaubriand vivait comme un poëte vagabond dans les déserts du nouveau monde ; aussitôt plus de voyages, plus de rêverie, plus d’obéissance à la muse ; notre poëte revint en toute hâte en plein Paris pour prendre sa part glorieuse de ces dangers et de ces malheurs. « Sans, doute, dit-il, les Bourbons n’avaient pas besoin qu’un cadet de Bretagne revînt d’outre-mer pour leur offrir son obscur dévouement ; » mais lui, avait besoin de montrer son dévouement et son courage. Il revint donc, et alors il assista sans peur ; et au travers de mille épées, à cette histoire dont il sera à la fois l’historien, le poëte, le philosophe, l’orateur inspiré et l’accusateur sans pitié.

Vous savez ses travaux, son exil, sa pauvreté, ses livres, sa patience ; son courage, ses victoires, ses triomphes, et le profond coup d’œil qu’il a jeté sur les affaires et dans les consciences humaines. Il a été, tout à la fois, l’homme de la religion, de la monarchie, de la liberté. Il a refait, en la rajeunissant, en la respectant, la langue du grand siècle des chefs-d’œuvre. Soixante ans de travaux, de génie ; d’abnégation profonde, de dévouement et de vertu ont à peine suffi à élever le pieux monument de ces œuvres resplendissantes d’une grave, jeune et poétique jeunesse. Vous savez dans quelles luttes ardentes, généreuses, inspirées, s’est élevé ce monument plus indestructible que l’airain, aussi vivant que l’Évangile, la base éternelle de toutes choses : le Génie du Christianisme, — les Martyrs ; c’est le poëme de la vieille Armorique ; Atala, c’est le génie du monde primitif ; René, c’est le point de départ de la poésie moderne ; la Monarchie selon la Charte ; Moïse, les Études historiques, et, enfin, les Mémoires d’Outre-Tombe, dont les vives lueurs percent déjà l’obscurité où le poëte les veut retenir ; quelle plus immense et plus merveilleuse réunion des plus grandes pensées, des plus illustres services, des plus excellents devoirs, courageusement acceptés et glorieusement accomplis ! Ceci est encore à remarquer, qu’il a fallu à M. de Chateaubriand un double génie pour gagner tant de gloire, — une gloire parallèle, — en concurrence, avec le géant des armées et des batailles, si grand dans son triomphe, plus grand encore dans ses revers. Car, à mesure que le poëte grandit, grandit en même temps cet enfant du même siècle et de la même année : l’empereur Napoléon. Lutte étrange, admirable, providentielle, calme duel de deux volontés toute-puissantes ; celle-ci puissante par la parole et par la croyance, celle-là puissante par la force et par l’épée. C’est, en effet un des plus grands instants de l’histoire contemporaine, quand ces deux grands génies inconnus, Bonaparte et M. de Chateaubriand, accoururent enfin au secours de la France éperdue, éplorée, sans croyance et sans lois, lui apportant : le soldat, l’ordre et la règle ; le poëte, la foi et la croyance ; l’un qui ouvre les temples fermés, l’autre qui remplit les temples vides ; celui-ci qui vient de l’Orient pour être roi absolu ; celui-là qui revient de l’exil pour être un prophète écouté ; Bonaparte, maître par la force ; M. de Chateaubriand, maître par la conviction ; l’un qui devait disparaître plus tard dans un nuage mêlé de foudre et d’éclairs, emportant toute son œuvre avec lui et ne nous laissant guère que sa gloire ; l’autre qui ne peut pas mourir ; et qui nous laissera à coup sûr sa gloire, sa croyance, son génie et cette révolution religieuse dont il est le chef, et ce triomphe inestimable qu’il a remporté sur Voltaire, ce dieu épuisé, plus heureux en ceci, et plus triomphant que l’empereur Napoléon ; car celui-là il n’a pu vaincre la révolution, dont il était le fils, que pour un jour !

Donc ils arrivèrent, l’un et l’autre en même temps, l’empereur de la France et le roi du monde poétique, pour prendre possession de leur royaume, mais par deux points bien opposés : l’un, qui voulait la royauté, mais pour lui seul ; la croyance, mais au profit de sa royauté d’un jour ; l’autre, qui, voulait déjà la vieille royauté pour les vieux rois, la vieille croyance pour les vieilles cathédrales. Ainsi ils se mirent à leur œuvre l’un et l’autre en même temps et le même jour ; ainsi ils travaillèrent, chacun de son côté, avec la même persévérance, accomplissant à la face de la France et du monde le grand travail d’un empire qui devait crouler si vite, d’une religion divine qui ne pouvait pas mourir.

Immense destinée, sans contredit ; auréole brillante du siècle de ces grandes choses, gloire bien gagnée, il est vrai, mais qui n’est pas payée à trop haut prix. Ni ces rudes travaux, ces traverses de tout genre, ni la perte de ses illusions les plus chères et la ruine déplorable de cette maison de Bourbon qu’il aimait, ni l’exil de ce jeune prince qu’il a voulu bénir avant que l’heure de la mort eût sonné, rien ne peut empêcher M. de Chateaubriand d’être un immense sujet d’envie pour tous les hommes quels qu’ils soient, rois ou bergers, jeunes gens ou vieillards. Quelle plus grande existence en effet que celle de cet enfant de la Bretagne ? quelle vie plus utile, plus complète, mieux remplie ? Il a été un poëte et le plus grand des poëtes tant qu’il a été un jeune homme. À vingt ans il a vu les affaires humaines sous leur côté poétique, à vingt ans il a parlé au monde étonné et charmé, de religion, de poésie, de liberté, d’amour. — Sublime effet de la poésie ! c’est la poésie qui a donné à M. de Chateaubriand tous les genres de courage, le courage du soldat, le courage du martyr et le courage civil, le plus difficile de tous. Voilà comment il est beau d’être un poëte ; on vole sur les ailes de la foi, escorté par la charité et par l’espérance, ces deux blanches colombes filles du ciel. On remet dans son chemin l’humanité, qui a perdu sa route ; on rend sa lumière au soleil, sa transparence au nuage qui passe, son espoir au cœur de l’homme. Le poëte isolé, sans appui, sans fortune, n’ayant pas d’autre compagnie que le peuple (le peuple de Lamennais), marche entouré de gloire, de force, d’indépendance, de liberté ; et quand sur son chemin il rencontre quelque grand crime de la politique horrible, par exemple, le roi Louis XVI sur l’échafaud, le duc d’Enghien dans le fort de Vincennes, Louvel au flanc du duc de Berri, soudain c’est le poëte qui fait justice de ces attentats féroces, car il est toute la justice, et Dieu veuille qu’il ne soit pas tout le remords ! Par un privilége presque divin, seul le poète avance pendant que tout recule devant lui ; lui seul il parle tout haut, pendant que tout se tait autour de lui ; lui seul il sait être libre pendant que les nations restent enchaînées ; seul il se souvient de ses prières pendant que les peuples ont oublié même le blasphème, cette prière des peuples qui sont sur le point de tomber dans cette indifférence de mort dont M. de Lamennais a fait l’histoire. Enfin, voyez la puissance du poëte ! Un grand bruit se fait entendre du Midi au Nord, des Pyramides au Kremlin, du levant au couchant ; ce bruit s’avance comme un lion entouré de poussière, précédé par la terreur et suivi par la rage ; à mesure que le bruit s’approche, les armées expirent le front dans la poudre ; les villes sont renversées, déracinées de fond en comble ; les montagnes se fendent comme le voile du temple à Jérusalem. Prenez garde ! prenez garde ! Et en effet voilà que tous les peuples se couchent dans la poudre pour le laisser passer, ce vainqueur, jusqu’à ce qu’il aille se perdre et se briser là-bas, contre ce méchant rocher qui est au milieu de la mer ! Or, dans cette foule éperdue, un seul homme reste debout sans trembler, un seul homme attend de pied ferme le hardi conquérant, un seul homme porte sans peur son paisible regard sur ce regard qui brûle ; c’est le jeune poëte de tout à l’heure, le poëte du dix-neuvième siècle, c’est M. de Chateaubriand ! Bien plus, en 1830, quand la maison de Bourbon fut encore exilée pour la troisième fois, le peuple vainqueur, qui revenait du Louvre profané, rencontrait M. de Chateaubriand dans la rue ; aussitôt le peuple de Paris mettait bas les armes, il prenait M. de Chateaubriand sur ses épaules, il portait son noble fardeau jusqu’à la chambre des pairs. — Ô contraste ! ce même peuple qui venait de briser la monarchie, il portait en triomphe le plus ferme et le plus fidèle soutien de la monarchie, en s’écriant : « Honneur aux vaincus ! »

« Je n’ai revu Combourg que trois fois : à la mort de mon père ; toute la famille se trouva réunie pour se dire adieu. Deux ans plus tard, j’accompagnai ma mère à Combourg ; elle voulait meubler le vieux manoir ; mon frère y devait amener ma belle-sœur : mon frère ne vint point en Bretagne, et bientôt il monta sur l’échafaud avec la jeune femme pour qui ma mère avait préparé le lit nuptial ; enfin je pris le chemin de Combourg lorsque je me décidai à passer en Amérique. C’est dans les bruyères de Combourg que je suis devenu le peu que je suis ; c’est là que j’ai vu se réunir et se disperser ma famille. De dix enfants que nous avons été, nous ne restons plus que quatre. Ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont été jetées au vent. Si mes ouvrages me survivent, si je devais laisser un nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoires, le voyageur s’arrêtera un moment aux lieux que j’ai décrits. Il pourrait reconnaître le château, mais il chercherait en vain le grand mail ou le grand bois ; il a été abattu : le berceau de mes songes a disparu comme les songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l’antique donjon semble regretter les chênes qui l’environnaient et le protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui, j’ai vu, comme lui, tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son abri ; grâce au ciel, ma vie n’est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j’ai passé ma jeunesse. »

Quel admirable coin de terre cependant ! Ici les Rochers et madame de Sévigné, plus loin l’Océan et Duguay-Trouin, et M. de Lamennais, superbe dans sa révolte ; enfin pour compléter cet ensemble magnifique, le château de Combourg et M. de Chateaubriand ! Donc, n’allons pas plus loin dans cette biographie intarissable ; ne tentons pas plus longtemps une œuvre impossible, ne perdons pas de vue les ruines du château de Combourg. Nobles ruines, elles seront désormais pour le voyageur attentif, et qui sait se souvenir, le but d’un pieux pèlerinage en reconnaissance de tant de poésies et de bienfaits. Combourg est resté pour M. de Chateaubriand le frais berceau, la belle terre, le ciel bienveillant sous lequel il est né, la terre sacrée où il veut revenir après la mort. Lui-même il a choisi le lieu de sa sépulture, — sur ce rocher battu par les vagues. — Sur un rocher s’est endormi l’Empereur, mais l’Empereur est revenu se coucher dans le bruit et dans l’irritation de la ville immense. M. de Chateaubriand, plus prudent et plus heureux, sortira des bruits de la vie pour aller prendre son repos sur ce roc battu des tempêtes. Ainsi rien ne se perd, pas même les vers des poëtes. On dira, à l’avenir, pour M. de Chateaubriand, ce qu’on a dit longtemps pour l’Empereur :

La vaste mer murmure autour de son cercueil.

His genus, ætas, eloquentia æqualia fuere ; magnitudo animi par, item gloria.

Salluste.

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