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Nantes.

Le département de la Loire-Inférieure se compose de l’ancien comté de Nantes et du pays de Retz, au sud de la Loire. Le comté de Retz, bien qu’il ait souvent appartenu aux souverains de la Bretagne, ne faisait point cependant partie intégrante de notre duché. Vastes plaines, profonds marécages, rivières impatientes et débordées. Presque toutes ces rivières s’en vont, par mille détours, se perdre dans la Loire, ce fleuve magnifique, l’honneur, le mouvement, la fortune et la poésie de ces campagnes. La vaste contrée montre avec orgueil ses villes florissantes, ses heureux villages, ses vaisseaux sans nombre ; le paysage d’alentour est vaste, peuplé, aérien, champêtre ; charmant. — Puis tout d’un coup, à Chateaubriand, commence la lande stérile ; la douce et calme verdure disparaît et s’efface. — Chateaubriand est une des villes les plus anciennes et les moins historiques de la province ; la ville se glorifie d’avoir été fondée par les Romains, ces grands fondateurs ; mais en revanche elle s’est reposée, tout ce temps-là, sur la gloire de son origine, et elle s’en contente. À peine comptez-vous, dans cette antique cité, quelques centaines de maisons qu’abrite encore de son ombre pacifique et démantelée la haute citadelle, bâtie au dixième siècle par Briant, comte de Penthièvre.

NANTES.

De la tour de Chateaubriand, le voyageur, attentif à interroger le passé, n’oubliera pas de visiter les ruines, encore éloquentes, d’un riche monastère du douzième siècle, La Meilleraie. Sur le bord de ces étangs silencieux, dans ces prairies stériles, à travers les mornes décombres de l’abbaye renversée, rien ne poussait que le chardon et la ronce, le vent du soir s’y faisait entendre en longs gémissements ; tout était ruine, désolation, misère, abandon, isolement. — Dieu merci ! l’idée religieuse qui avait bâti le premier monastère, il y a six cents années, devait le relever de nouveau. Animés au travail comme à la prière, maçons et laboureurs tour à tour, les pieux enfants de la Trappe sont venus, qui ont relevé ces murailles et fertilisé ces landes incultes ; ces beaux arbres, ils les ont plantés ; ce riche édifice, ils ont bâti ; ces plantations immenses sont sorties de la bêche infatigable et silencieuse tenue par ces mains innocentes ; la prière et la sueur de ces saints travailleurs ont complété en moins de trente années cette entreprise impossible. — C’est ainsi que l’on crée, c’est ainsi que l’on sauve ! — L’importance de la petite ville d’Ancenis (à moitié chemin de Nantes et d’Angers) ne peut être comparée qu’à l’importance de Chateaubriand, sa voisine. Ancenis est la ville aimée des mariniers de la Loire ; la ville et le fleuve se traitent, l’une et l’autre, avec des respects mutuels ; parfois pourtant de graves colères s’élèvent entre ces deux associés de l’agriculture et du commerce ; alors le fleuve se soulève, il gronde, il écume, il remplit de son onde irritée les rues étroites, jusqu’à ce qu’enfin la ville rentre dans l’ordre et le fleuve dans son lit. — Nantes, la ville célèbre, la riche cité, opulente par le commerce et par l’intelligence, longtemps la capitale, sinon de droit, du moins de fait, de ce duché de Bretagne, Nantes est aujourd’hui le chef-lieu de la Loire-Inférieure. C’est véritablement une grande cité, riche, commerçante, pleine d’industrie ; c’est la ville la plus populeuse de toute la Bretagne, la Marseille de l’Occident, pour tout dire. Quelle position fut jamais plus favorable à l’emplacement d’une grande ville ? un fleuve large d’une lieue, deux rivières importantes qui portent leur flot docile dans cette Loire, si vaste en ce lieu, l’Erdre au nord, la Sèvre au sud, et ces îles qui semblent placées dans la Loire, fortifiée comme d’infranchissables remparts. S’il nous fallait raconter l’histoire de cette ville fameuse, il faudrait recommencer notre livre. Non-seulement l’histoire de la cité de Nantes se mêle et se confond avec l’histoire de la province entière, mais elle remonte plus haut dans les premiers âges de l’Armorique ; elle était une ville importante au temps de César ; déjà, au troisième siècle de l’Évangile, Nantes, la ville chrétienne, était attentive à la parole évangélique de ses deux martyrs, Donatien et Rogatien, jeunes gens de race patricienne ; encore aujourd’hui, la ville reconnaissante les appelle ses enfants. Les plus précieux souvenirs de la Bretagne, les hommes qui l’ont gouvernée, illustrée, défendue, se retrouveraient, au besoin, dans cette ville superbe. C’est là surtout que vous retrouveriez les traces romaines, les inscriptions, les vases, les monnaies, les mosaïques, les voûtes, les débris que laissait Rome sur son passage. Songez donc que cet espace français a appartenu, presque en même temps, aux Visigoths établis sur la rive gauche de la Loire, aux Saxons campés à l’embouchure du fleuve, aux Bretons armoricains accourant sur la rive droite, pendant que les légions romaines restaient établies dans la ville, jusqu’au jour enfin où Saxons, Bretons, Romains, il fallut céder à Clovis. Ce fut alors qu’apparut aux Barbares, par une belle nuit d’été, l’image des saints martyrs Donatien et Rogatien. Ils sortirent de l’église, précédés d’une lente procession muette et vêtue de blanc, et les Barbares, frappés d’une religieuse terreur, reconnaissent le vrai Dieu ! — Nantes, c’est toute une histoire : Conan, Mériadec, l’évêque Félix, Hoël, mort à Ronceveaux, Nominoé, Erispoé son fils, païens, chrétiens, Normands, Bretons, pirates, il faudrait tout raconter, pour bien faire ; et même en laissant l’histoire, et rien que pour décrire cet ensemble magnifique des forces et des richesses d’une pareille cité, l’entreprise serait pleine de périls. Riche au dehors, belle au dedans, faite à la mer, commerçante et voyageuse, maîtresse chez elle, maîtresse souvent chez les autres, la grande cité bretonne mériterait les honneurs d’un livre à part.

Dans la cathédrale de Nantes, vous pouvez admirer le tombeau du dernier duc de Bretagne, François II, cette œuvre superbe de Michel Columb, un de ces heureux artistes qui n’ont laissé que des chefs-d’œuvre en témoignage de leur passage. La cathédrale de Nantes est un riche monument du quinzième siècle ; sur ces fières murailles se retrouvent
Cathédrale de Nantes. encore les dernières splendeurs de cet art brillant du moyen âge, qui va bientôt s’effacer devant les grâces moins naïves de la renaissance. Le vieux château de Nantes, bâti par Allain Barbe-Torte (938), s’appelait la Tour-Neuve. Réparé à chaque règne nouveau, agrandi par Guy de Thouars, par Pierre de Dreux, par son fils Jean le Roux, le duc François II compléta, à la façon d’un prince qui comprend que son trône chancelle, cet immense appareil de fortifications auxquelles le duc de Mercœur trouva encore le moyen d’ajouter quelques défenses : c’est qu’en effet la force brutale était une des conditions de ces royautés sans cesse mises en question. Le château de Nantes composerait à lui seul un terrible, un cruel, un curieux chapitre de notre histoire. Sous ces voûtes désolées ont habité de grands princes ; une cour brillante a rempli ces murailles ; mais plus bas, dans les abîmes de ces tours, quels drames lamentables ! Ah ! si ces pierres muettes pouvaient parler ! si ces tours épaisses qui dominent encore de leur imposante hauteur ce sombre entassement d’édifices irréguliers — le Fontainebleau des prisons — pouvaient, chose terrible à entendre ! nous faire part des accusations qu’elles ont entendues, des supplices dont elles ont été les témoins, des trahisons et des dévouements sans nombre, quelle histoire éloquente ! que de larmes ! que de passions ! que de cruautés ! que de misères ! Il me semble que nous assistons à l’agonie d’un peuple, et que cette agonie dure depuis des siècles. — Dans sa ruine providentielle, la féodalité devait entraîner cet amas de pierres qui lui servait de retranchement impitoyable. — Les murailles restées debout, les tours que nulle force humaine n’a pu briser, les bastilles qui n’ont pas rencontré leur 14 juillet justicier, eh bien ! les peuples libres en tirent le meilleur parti possible ; on en fait un ornement, un hôpital, une prison ; du château de ses princes souverains, la ville de Nantes a fait une poudrière. — Restent les rues et les quais, tout chargés de ces hôtels magnifiques ; la magnifique parure de la cité de Nantes, et ces belles places, la place Graslin, la place royale. Reste le port ; dans ce port se fait un commerce immense. La Loire, le plus obéissant et le moins coûteux des chemins qui marchent, suffit à peine à servir ce va-et-vient infini qui ne se repose ni la nuit ni le jour. Les Indes, l’Amérique, la pêche de la morue et la pêche de la baleine, la traite des noirs (de 1750 à 1790) ; la fabrication des voiles, les toiles peintes, toutes les agitations d’un commerce que rien n’arrête ; voilà ce qui donne au port de Nantes le mouvement, la vie, la richesse. — Ville bien peuplée : la bourgeoisie nantaise était une noblesse ; le marchand de Nantes traitait de pair avec le magistrat de Rennes ; l’un et l’autre réunis, ils pouvaient défier les plus hardis gentilshommes et les plus fiers de la province. — Les habitants sont entreprenants et braves. Pendant que Saint-Malo célèbre ses intrépides corsaires, Nantes se vante de ses hardis flibustiers ; et, même dans ces temps de philanthropie indiscrète, il ne faudrait pas trop déclamer contre la traite des noirs ; plus d’un vieux marin vous répondrait que la traite des noirs compte ses héros.

Hélas ! parmi les souvenirs des travaux et des grandeurs d’autrefois, pourquoi faut-il donc que les meurtres de cet abominable Carrier aient leur place exécrable et méritée ? Qui était ce Carrier, d’où venait-il, par quel bourreau avait été dressé ce misérable ? C’est toute l’histoire de la révolution française qu’il faudrait vous dire. Quand s’éleva sur la France l’aurore formidable de 1789, chaque partie du royaume, chaque province conquise, pour la plupart mal domptées, accepta, avec des espérances bien diverses, ces promesses inattendues d’une liberté dont les prémices étaient vertueuses et pacifiques. La Bretagne, à ces premiers cris d’un peuple qui proclame sa délivrance, prêta une oreille impatiente, attentive. Elle se rappelait les exactions récentes, les vengeances du pouvoir, le despotisme de ces rois de France à qui la Bretagne s’était donnée, et qui l’avaient traitée, trop souvent, en province conquise ; la veille encore, le parlement de Rennes n’avait-il pas vu son procureur général, Karadeuc de La Chalotais, et son fils, et trois membres du parlement, arrêtés comme des malfaiteurs, sous prétexte de lettres anonymes écrites au duc de La Vrillière, neveu de M. le duc d’Aiguillon ? M. de La Chalotais était un vieillard parlementaire, digne d’être comparé, pour le courage et pour l’éloquence, aux plus intrépides magistrats ; il avait soixante-quatorze ans, pissant le sang et écorché de la gravelle, comme dit Voltaire, lorsqu’il fut traîné dans les prisons de Loches par la maréchaussée. Prisonnier et séparé de ceux qui l’aimaient par un abîme, le malheureux vieillard avait écrit, avec un Cure-dents trempé dans son sang, son mémoire justificatif. Le traitement fait à cet Homme de bien, au nom d’une compagnie puissante (la Compagnie-de Jésus), avait indigné la France entière, et surtout la Bretagne. Chacun s’était ému selon ses passions autour de ce grand procès, et si enfin justice, avait été faite, cette justice avait été tardive : il avait fallu dix ans (11 novembre 1775), pour que le procureur général de La Chalotais fût rendu à sa famille éplorée. À ces causes, la province entière était agitée par mille passions, par mille rancunes, lorsque s’ouvrirent les états généraux. C’était l’heure où Mirabeau, d’un geste hardi, indiquait à la France à venir les sentiers qu’elle devait suivre ; lorsqu’il entendit M. de La Houssaie rappeler à haute voix, dans cette assemblée suprême, les antiques privilèges de la Bretagne, Mirabeau s’élança d’un bond à la tribune, et de cette voix irrésistible : « D’où vient donc, s’écria-t-il, l’audace de ces magistrats ? quelle puissance auxiliaire leur inspire tant de confiance ? Ils viennent demander que des priviléges oppressifs soient établis ; la Bretagne a soixante-six représentants dans cette assemblée, et l’on vient dire qu’elle n’est pas représentée ! Onze magistrats bretons viennent vous dire qu’ils ne peuvent pas consentir que vous soyez les régénérateurs de cet empire ! Ce n’est pas dans les vieilles chartes, où la ruse combinée avec la force a trouvé les moyens d’opprimer le peuple, qu’il faut chercher les droits de la nation ; c’est dans la raison : les droits sont immobiles comme le temps et sacrés comme la nature… C’est une poignée de magistrats sans titre et sans caractère, qui viennent dire au souverain : Nous avons désobéi, et la postérité nous admirera. Il n’y aura que leur démence qui passera à la postérité, si toutefois elle peut y être transmise ; mais ils n’empêcheront pas cette grande révolution qui va changer la face du globe et le sort de l’espèce humaine. »

Ainsi parlait Mirabeau. Certes, jamais le cardinal de Richelieu, jamais le roi Louis XIV, n’avaient fait entendre un plus despotique langage. Il fallut obéir, il fallut se soumettre à cette force nouvelle. La Bretagne se soumit donc, mais contrainte et forcée, et plus que jamais regrettant l’indépendance nationale. Mais, juste ciel ! à quel abîme ne va-t-on pas courir ? Et si la France se perd, pourquoi donc la suivre à l’aveugle ? — Vains efforts ! prudence inutile ! il faut obéir à cette voix qui dit : Marche ! marche ! Bientôt ces bons commencements d’une liberté mal définie se remplissent de doutes cruels ; ces premières clartés d’une révolution se voilent d’un nuage sanglant ; bientôt il ne s’agit plus ni de la France, ni des provinces : il s’agit des crimes et des violences de Paris ; jusqu’à ce qu’enfin, par cette loi vengeresse qui veut que l’abîme appelle l’abîme, que le meurtre appelle le meurtre, l’antique nation française porta sur l’échafaud sa tête, vaillante et dédaigneuse. Louis XVI, le roi martyr, meurt à son tour, la plus grande et la plus innocente de tant de victimes. L’horreur est partout au dehors, partout la terreur au dedans ; cette nation n’est plus qu’un assemblage de bourreaux et de victimes ; qui ne tue pas est tué. Les rois de ces désordres sanglants s’appellent Danton, Marat, Robespierre. Longtemps Paris fut le grand théâtre des crimes de la terreur, et, certes, rien n’était plus juste : Paris avait encouragé les bourreaux ; il avait insulté les victimes ; il avait semé ces désordres pour recueillir ces tempêtes. Mais enfin, quand cette contagion eut gagné les provinces, les provinces, la voyant de plus près, trouvèrent que la terreur était horrible. Elles avaient à demander compte, à Paris même, de la tête de leurs députés, du commerce détruit, de la famine organisée, de ces municipalités armées d’une police terrible, de ces clubs de blasphèmes et de haine, de ces visites domiciliaires et de ces délations, et de ces échafauds ambulants qui n’épargnaient personne. Le long des côtes de l’Océan, en tirant de la Gironde à la Loire, et de la Loire aux bouches de la Seine, les terroristes rencontraient pour obstacle les vieux amis de la royauté égorgée, les souvenirs vivants encore des temps féodaux, le dévouement du vassal à son seigneur, du seigneur à l’évêque. Telle était la Normandie, telle était surtout la Bretagne. Ces rives de la Loire étaient restées croyantes et fidèles, en dépit des prédicateurs d’anathèmes et d’anarchie. Population loyale, obstinée, héroïque. Attaché à cette terre, qu’il possédait, à tout prendre, par l’antique nécessité des lois de la province de Bretagne, le laboureur breton, sur ce domaine dont il avait la superficie tout au moins, fut disposé à se battre pour défendre ce sol qu’il possédait en commun avec son seigneur, et le chouan breton a suffi pour épouvanter les dictateurs tout-puissants de 1793. Plus que jamais, en effet, à l’aspect de ces crimes de la toute-puissance populaire, la Bretagne redevenait la vieille Bretagne : elle se serrait toute armée autour de ses seigneurs, de ses évêques, de ses magistrats ; elle appelait son roi, même égorgé ! Même chassé de son temple, elle invoquait son Dieu ! Sur la rive gauche de la Loire, dans l’Anjou, dans le Poitou, avait éclaté la guerre de la Vendée ; le Bocage et le Marais étaient autant de champs de bataille presque inaccessibles. Le paysan et le seigneur, enfants de la même famille, avaient compris, à la date régicide du 21 janvier 1793, qu’il était impossible de ne pas prendre leur part dans ces mêlées ; Cathelineau, Stofflet, Henri de La Rochejaquelein, ce héros, l’orgueil impérissable des guerres vendéennes, avaient levé d’une main ferme : l’étendard de la révolte. La Bretagne fat la première à savoir que ses voisins les Vendéens se battaient pour une cause qu’elle regardait comme une cause sacrée ; et, à l’exemple de la Vendée, la Bretagne s’était révoltée. À cette nouvelle, l’inquiétude et la peur furent grandes parmi les égorgeurs de Paris. Dumas était troublé ; l’accusateur public, Fouquier-Tinville, voyait dans ses songes sanglants cette longue suite de tombereaux qu’il envoyait chaque jour à la Grève. Infortunés, on leur laissait à peine le temps de donner un dernier baiser à leur père, à leur enfant. Ce fut alors que Carrier arriva à Nantes décidé à accomplir sa mission, c’est-à-dire à tout égorger. Ce Carrier était un de ces hommes d’une grande médiocrité d’esprit, d’une violence sans bornes, qui sont impitoyables ; non pas qu’ils soient sans peur, mais parce qu’ils ne connaissent pas le remords ; bandits dont les révolutions se servent une heure, pour les couvrir l’instant d’après d’exécrations et d’infamies éternelles. Cet homme arriva donc dans cette grande cité de Nantes, si puissante et tout à l’heure encore si heureuse, si libre, précédé de cette indicible terreur que nulle parole humaine ne saurait retracer : la terreur de 93 ! On avait peur malgré soi ; la peur était partout, dans les champs, à la maison, sur la place publique, la nuit, le jour, dans l’âme affaissée du vieillard, dans le cœur généreux du jeune homme. Sur le sein même de sa mère, l’enfant avait peur ; même dans les bras de son fils, la mère avait peur. Nul n’osait montrer de la pitié dans son regard, on ne se parlait pas, on ne se regardait pas. Parce que, un instant, la ville de Nantes avait voulu venir en aide aux citoyens de Bordeaux, qui voulaient venger leurs députés massacrés, la ville de Nantes était suspecte, et, dans cette ville condamnée à l’avance, dans ce château de Nantes devenu
Tour du château de Nantes. la plus horrible et la plus injuste des prisons, arrivaient à toute heure de la nuit et du jour les prisonniers de la Vendée, les malheureux échappés aux massacres du Mans et de Savenay. Incessamment traqués par les armées républicaines, ils venaient se précipiter d’eux-mêmes dans la gueule béante de la bête féroce. Carrier les entassait dans ses prisons, et là on égorgeait ces infortunés, sans choix, sans mesure, sans ordre, dans l’horrible pêle-mêle inventé par les septembriseurs. Bien plus, les égorgeurs à sa suite, les hommes de Carrier s’en allaient, dans la campagne nantaise, égorgeant des familles entières agenouillées au foyer domestique ; et, quand tout était mort, les sans-culottes volaient l’argent de leurs victimes. Bientôt même l’échafaud et le poignard ne suffirent plus à l’impatience du proconsul de la Montagne, et ce fut alors que Carrier imagina de faire, de la Loire même, la complice de ses parricides. Pour commencer, il entassa quatre-vingt-dix prêtres dans un bateau qui faisait eau de toutes parts, et le bateau, et les victimes, tout s’abîma dans la Loire indignée. Ce succès dépassait toutes les espérances de ce bourreau d’une ville entière ; la nuit venue, et sans jugement préalable, et même sans qu’on demandât le nom des victimes, on les entassait, par centaines, à fond de cale, on clouait les sabords, on fermait l’entrée des ponts, puis, à coups de hache, le flanc du bâtiment s’entr’ouvrait…… Tout était dit ; la nuit suivante amenait d’autres victimes. Les enfants eux-mêmes, innocents et frêles débris des plus grandes familles expirées dans cette misère, furent noyés dans la Loire. L’eau charriait les cadavres ; les navires qui venaient des pays lointains jetaient l’ancre dans ces bateaux chargés de cadavres ; les oiseaux de proie poussaient leurs cris aigus sur ces rivages habités par le meurtre ; les poissons du fleuve, gorgés de cette nourriture humaine, jetaient l’infection et la peste. Ajoutez, partout, la famine, la délation, le vol, la débauche, et vous ne comprendrez pas encore quelles étaient ces heures fatales des mariages républicains.

Mais patience ! Carrier à Nantes, ce n’est que le premier acte de cette lamentable tragédie ; le dernier acte, c’est Quiberon. — De Nantes, l’extrême limite de la Bretagne n’est pas loin. Sur la rive gauche de la Loire, en suivant le cours de la Sèvre, au confluent de la Sèvre et de la Moine, en plein Bocage, pour tout dire, dans ce pêle-mêle de vallons, de collines, de pâturages, de jardins, vous rencontrez la ville riante et le sévère château de Clisson. Ce château servait de limité guerrière aux trois provinces : l’Anjou, le Poitou, la Bretagne. Clisson vous rappelle cette suite presque fabuleuse de grands capitaines qui ont illustré la maison d’où est sorti le terrible connétable qui a porté, d’une si rude façon, l’épée du connétable Duguesclin. La ville de Clisson s’élève sur les bords de la Sèvre nantaise, dans une vallée charmante et presque italienne. Le château domine la ville entière de la hauteur de ses tours, qu’enveloppent de leurs longs festons le lierre, ami des ruines, et la giroflée sauvage. — Non loin de Clisson, vous rencontrez la Grotte d’Héloïse ; ces hauts peupliers, au feuillage mobile, rajeunissent de leur ombre amie les débris du vieux château qui vit naître Abeilard. — Plus loin encore brille, comme un miroir, le lac de Grandlieu ! Ces eaux sont belles, ce rivage est un heureux rivage ; l’oiseau du ciel passe sur le lac en chantant. On dit pourtant que ce lac de Grandlieu recouvre, sous ses eaux vengeresses, une de ces villes maudites sur lesquelles s’abat la colère de Dieu. — Cette ville, à l’embouchure de la Loire, cette longue suite de maisons, de chantiers, ce peuple de matelots, de voyageurs, ce port creusé sur la Loire, au-dessous de la rade périlleuse de Saint-Nazaire, c’est la ville de Paimbœuf.

Paimbœuf est un des faubourgs de Nantes, et ce faubourg est situé à sept lieues de Nantes ; mais la Loire réunit les deux cités par le plus facile des sentiers. — Quittons cependant le pays de Retz, car sur cette rive gauche de la Loire nous avons complétement perdu la douce senteur des bruyères, l’odeur suave des plaines fleuries de Bretagne ; repassons le fleuve, et jetons, en passant, un coup d’œil sur le bourg de Mauves, qui se cache au milieu d’un océan de verdure ; çà et là, quelques rochers à tête chenue semblent, en dépit du ciel plus clément, annoncer la vieille Bretagne. Dans cette commune est situé le beau château moderne de la Sailleraie : l’entrée est vraiment royale ; les galeries s’élancent au loin, soutenues par de magnifiques arcades. Madame de Sévigné, le charmant esprit ! s’est promenée sous les arbres de ce vieux parc. — Penché sur sa colline (au sud la Loire, au nord la Vilaine, la mer à l’ouest, un arrondissement peut avoir de pires limites), voici Savenay. Savenay a gardé l’église et le couvent des Cordeliers, qui fut fondé en 1419 par le duc Jean V ; des guerres de la Révolution, Savenay a gardé un glorieux souvenir. Ici nous quittons l’Italie bretonne. Nous ne sommes pas encore en basse Bretagne, mais on la pressent déjà à l’aspect de ces paysages austères, de ces marais profonds, de ces grèves. Les mœurs sont déjà tranchées ; les costumes redeviennent pittoresques. Le costume de Saint-André-des-Eaux se fait remarquer entre tous par son élégance. À l’entrée du pays, et sur la lisière protectrice d’une vaste forêt, s’élèvent la ville et le château de Blain ; ce château est armé de neuf tours de granit, que leur disposition symétrique avait fait comparer à un jeu de quilles. Dans son château de Blain aux jours du danger, se réfugiait, menaçant encore, le terrible capitaine Olivier de Clisson. Voilà la Tour du connétable, croulante ; le nom de celui qui l’a bâtie la relève ! À partir de Blain, le pays n’offre plus qu’une vaste plaine déserte et désolée ; landes stériles dans lesquelles paissent de maigres brebis ; marais immenses, tourbières inondées d’une eau noirâtre et stagnante ; au milieu de ces fanges s’élèvent çà et là quelques îles fertiles et couronnées de hêtres ; voilà pour le paysage. À l’approche de la côte se rencontre la grande tourbière de Montour, qui n’a pas moins de cinquante lieues de superficie. La tourbe est le bois du pauvre, et comme toute région a ses pauvres ; la Bretagne envoie à toutes les indigences voisines les produits de son immense tourbière. C’est l’avis de savants naturalistes, que cette tourbière fut jadis une forêt qui aurait été renversée par les furieux ouragans du huitième siècle. D’autres croient retrouver dans ces tourbières les traces d’un bouleversement souterrain. Cette contrée n’a pas d’autre moisson, pas d’autre fortune que sa tourbe ; ni fruits ; ni fleurs, ni blé, ni pâturages ; ni le repos, ni le bien-être : la contrée est sauvage, le ciel est de fer. Des eaux croupissantes, des exhalaisons empestées, des hommes étiolés, des animaux affamés ! — Tout au rebours cette autre fortune, le grain de sel, mica salis, le sel apporte avec lui le bien-être, la fortune et la gaieté de toute une contrée. Les marais salants qui s’étendent le long de la côte, voilà la moisson inépuisable ! Vous n’êtes pas encore à Guérande, que soudain la nature change d’aspect, le ciel s’embellit d’une pureté inattendue, un doux parfum de violette monte à votre âme charmée ; où êtes-vous ? quel est ce palais de feux resplendissants comme l’or et le cristal ? quel bon génie a entassé, dans cet espace, cet amas de rubis et de perles ? — Ainsi brille cette moisson de la mer, durcie au soleil.

BOURG DE SAINT-ANDRÉ
(Loire-Inférieure)

Entre Batz et Guérande sont situées les salines les plus abondantes de la Bretagne. Ce marais était, il y a des siècles, recouvert par les flots de la mer ; mais aujourd’hui la marée ne monte pas si haut à toutes ses heures. Le sel restait naturellement déposé sur les grèves ; l’eau des grandes marées, retenue par les inégalités du terrain, s’évaporait à l’action du soleil, et l’on n’avait qu’à recueillir. Depuis, l’art est venu en aide à la nature ; on a creusé, dans le marais même, une grande quantité de bassins divisés en compartiments ou œillets, dans lesquels sont introduites les eaux de la mer. Pendant l’hiver, on submerge les bassins pour prévenir les dégradations que la gelée causerait sur ces talus en argile, et vers la fin d’avril, aux premiers beaux jours, commence la récolte du précieux minéral. Sept à huit mille travailleurs s’emploient à cette récolte, qui fournit chaque année cinquante millions de kilogrammes de sel. Les premiers exploitateurs de ces marais salants étaient des moines d’une abbaye voisine. — Après eux vinrent les Saxons, qui s’établirent en conquérants sur cette côte ; cette race septentrionale, conservée presque sans mélange, forme encore aujourd’hui la population des salines. Ce n’est plus là, en effet, le rude peuple de la Bretagne ; l’enfant des salines révèle tout de suite son origine saxonne. Vous reconnaîtrez le Saxon à sa haute taille, à ses cheveux blonds, à son grand œil bleu et fier, à ce besoin du bien-être, inconnu ou dédaigné des vrais Bretons. L’homme des salines ne se contente guère d’une simple cabane ; il lui faut une maison, et dans cette maison il veut des meubles bien luisants, et à ses fenêtres il remplace la toile huilée par des vitres nettes et brillantes aimées du soleil ; à voir cette richesse inattendue dans ce rude pays, on dirait d’une fraîche bourgade de la Flandre. Le costume même de ces heureux Saxons oubliés en Bretagne, a son caractère bien distinct et sa grâce personnelle. Les femmes des salines, le front couvert d’une ample étoffe attachée sous le menton, aux barbes flottantes sur l’épaule, ne dédaignent ni le collet à dentelles, ni le fichu artistement plissé ; elles portent, non pas sans une coquetterie ingénue, la robe blanche à la manche rouge ou bleue ; le jupon noir ou violet, bordé de velours, le fin bas rouge et bien tiré, à fourchettes de couleur, complètent ce frais costume, que relève souvent la bonne mine de celle qui le porte. Le costume des hommes n’est pas moins pittoresque : un haut-de-chausses large et plissé, trois où quatre gilets de toutes les couleurs, superposés étage par étage et de la façon la mieux tranchée, et sur la tête haute, un chapeau à bords larges et fièrement relevés, moins le deuil, car alors les bords du chapeau retombent tout largement sur les yeux ; tel est le costume viril de l’habitant des salines.

La population du Marais se divise en deux classes : les paludiers et les sauniers ; les uns récoltent et confectionnent le sel, les autres vont le porter au loin, à dos de mulets ; ceux-ci sont riches, ils sont les gentilshommes des salines ; ceux-là sont pauvres et, comme des serfs, ils ont grand’peine à vivre de leur faible salaire. De tous les marais, la ville la plus considérable, disons mieux, la capitale des marais salants est Guérande, fondée par Guérech ou Varoch (ce vaillant ennemi des Romains), vers l’an 561. La ville a gardé ses admirables murailles de quinze cents mètres de circonférence ; de sa base de granit, elle domine la mer et le fleuve ; le moyen âge s’y fait sentir encore : vous le reconnaissez à cette vie simple et bourgeoise, à cette vieille langue naïvement parlée : ville de prières, de batailles, de commerce, Guérande a été, en effet, une ville épiscopale, elle a été une pièce importante pendant tout le moyen âge ; l’on voit encore aujourd’hui les restes imposants de ses remparts. Dans l’église de Saint-Aubin, à Guérande (vous retrouverez sur les murailles quelques traces commémoratives de Gisland son premier évêque), fut arrêté, le 12 avril 1865, le traité célèbre entre le duc Jean IV et la veuve de Charles de Blois ; ainsi se terminait cette guerre de vingt-trois ans, dans laquelle Guérande avait joué, à ses risques et périls, un si grand rôle. — Dans son calme pacifique, la ville est grande encore ; vous pouvez entrer par quatre portes qu’on prendrait pour des arcs de triomphe ; des onze tours, dix tours sont restées debout. — La ville de ces parages, qui touche à la mer, située au milieu des marais, c’est le Croisic. Le Croisic occupe la presqu’île qui sépare le Marais de la grande mer. Cette petite ville, active, laborieuse et pleine de cette vie que donne le travail heureux, est le chef-lieu d’un quartier maritime. Placée sur une hauteur en vue de l’Océan, elle entend incessamment se briser à ses pieds les grandes vagues, calmes aujourd’hui, le lendemain furieuses. Tout en face du Croisic, à quelques lieues en pleine mer, s’élève, portant son phare flamboyant, le rocher formidable qui est l’écueil de ce port. Sur cet écueil, point de répit ; sans cesse le vent, la tempête, les fureurs de la grande mer, irritée de cet obstacle. Sa colère est éternelle, rien ne l’apaise, rien ne la calme ; elle s’indigne de ce rocher et de ces quelques hommes qui l’habitent. Ah ! certes, s’il y eût jamais une existence d’isolement, de privations, d’abnégation sévère, c’est la vie des gardiens du phare qui signale au loin l’horrible écueil. Quoi ! vivre ainsi, loin des hommes, au sommet de cette tour, en pleine mer, l’abîme à ses pieds, sur sa tête l’orage, la tempête partout ! — Il le faut, on y vit — on y meurt. — Au nord du Croisic s’étend la baie de Pen-Bron (bout de mamelle). À l’extrémité de cette baie, on distingue la pointe de Pen-Sten (pointe d’étain). — Plus bas, si vous suivez le chemin qui ramène à la Loire, vous rencontrez les dunes et le bourg d’Escoublac. Près d’Escoublac existait, il y a à peine un siècle, un autre bourg assez considérable ; — la mer et les sables amoncelés par masses énormes sur ces bords, et que le vent d’ouest jette ensuite sur la terre comme une immense pluie, ont envahi la malheureuse bourgade. Il y a quelques années sortait encore de cette désolation, et comme pour attester que des chrétiens avaient vécu et prié Dieu à cette place, la flèche du clocher enseveli dans un linceul de sable mouvant ; mais le clocher même a fini par disparaître avec l’Herculanum armoricain, dont il indiquait la place. — La baie de Pouliguen (baie de l’Hameçon) vous ramène à la Loire. Ainsi à chaque pas augmente l’intérêt de ce beau voyage ; mais comment espérer jamais de vous donner quelque idée complète de ce royaume breton ! — Quinze cent quarante-neuf lieues de superficie occupées par deux millions six cent vingt mille habitants ! Le moyen de parcourir, d’un pas égal, ce double et pittoresque plateau qui s’appuie : l’un sur les montagnes d’Arré, l’autre sur les montagnes Noires ? — Les plus beaux ports et les côtes les plus dangereuses de la France ; — le plus beau des fleuves, la Loire, et des rivières indomptables que la mer rend navigables une fois par jour ; ces terres presque désertes et ces rivages chargés de grandes cités : Vannes, Hennebon, Quimper, Quimperlé, au midi ; au nord et à l’ouest, Brest, Morlaix, Lannion, Tréguier, Saint-Brieuc, Dinan ; et après les villes, les moissons, puis les landes stériles, l’abandon, la partie sombre et sérieuse de l’Armorique… C’est à désespérer celui qui décrit, tant il est vrai que toute description est incomplète. En effet, allez donc raconter ce ciel, cette terre, ces peuples, cet océan, ce vaste ensemble des grandes choses éternellement changeantes dont le peintre, l’historien, le poëte, le philosophe, peuvent à peine tracer une image lorsqu’ils passent sur cette terre, poussés par le souffle de Dieu !

Et l’histoire des mœurs de cette rude et naïve nation, qui l’oserait tenter ? Où trouver le Walter Scott de la vieille province ? Cette histoire à part commence au berceau de l’enfant. — La naissance est une fête, c’est l’heure de se réjouir et de faire l’aumône. Le baptême est une fête : celui qui tient ce vase rempli d’eau pour laver les mains du recteur, c’est le père de l’enfant. Le baptême est suivi d’un long repas arrosé d’un vin généreux. — Quelques jours après, la mère bretonne va rendre grâce à Dieu de ce nouveau-né et de ses heureuses relevailles. — La chaumière est remplie d’austérité et de calme ; le vieux père occupe la bonne place au foyer, il tient à la main sa pipe fidèle, il se repose un instant avant la mort. Le lit est fermé comme une tombe. — La table est près de la fenêtre, le banc est à la fois un banc et un coffre. — Le coq qui chante, le soleil qui se lève, l’étoile du berger dans le ciel, disent au laboureur l’instant du réveil, les heures du travail, l’heure du sommeil. — Au lavoir, les femmes sont toute-puissantes ; que de longues causeries, que de friandes médisances ! — Dans les campagnes, au bord des sources limpides, sur le gazon, sous les arbres épais, les enfants jouent en liberté. — La Bretagne se sent encore de l’état pastoral dans lequel les Romains l’ont trouvée. Strabon jugeait les Bretons plus sauvages que les Gaulois. Ils étaient moins blonds et moins robustes, et de plus haute taille que les habitants de la Gaule. « J’ai vu à Rome des soldats de Bretagne, à peine pubères, qui passaient d’un demi-pied les « têtes les plus hautes. » — Race croyante, fidèle, chrétienne. — Au carrefour de toute forêt, à l’angle de tout chemin, à l’entrée de tout village, s’élève la croix sainte ; et autour du signe de la rédemption, qu’il ne passe jamais sans le saluer avec respect, le Breton s’agenouille et prie, son rosaire à la main.

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