Contes à soi-même · A FRANCIS POICTEVIN
L’Eglise était toute somnolente. Il y venait par les vitraux décolorés plus assez de lumière pour s’y distraire dans pas assez d’ombre encore pour y pleurer : aussi quelques femmes, à genoux, çà et là, semblaient y attendre plus d’obscurité. Elles restaient taciturnes sous leurs coiffes tutélaires, les hautes coiffes du pays, toutes de douce toile, sous qui s’abrite le visage naïf des jeunes filles et où s’ensevelit presque à l’écart la face usée des vieilles femmes.
La concavité sonore du vaisseau amplifiait le bruit d’une chaise remuée. Des clefs de la voûte pendaient, une à une, des lampes et un lustre d’un vieux cristal balançant presque imperceptiblement sa couronne de cires éteintes. Il y avait des fleurs et des figures sculptées aux chapiteaux des piliers et sur la cuve du bénitier autour duquel des gouttes répandues de l’eau sainte qu’on s’offre, du bout des doigts, par un attouchement lustral et dont on se signe, mouillaient le pavé.
Une odeur d’encens prolongeait par toute la nef un souvenir des dernières vêpres, et même sa permanence, à la fois nuptiale et funéraire, évoquait une rétrospection plus lointaine d’obsèques psalmodiées et de noces joyeuses.
Fut-ce à cause de l’heure où j’arrivai, cet après-midi, à Quimperlé et qu’alors les cloches tintaient, d’un bruit argentin comme le gai nom léger de la ville même, dans un ciel de soleil menacé de nuées moites à l’horizon, mais, en mon esprit, prédomina une idée de fête, ces sonneries me représentant des liesses de fiançailles et des cortèges aux carrefours et au parvis. Le dimanche en lui a aussi quelque chose de pompeux et de décoré. Ici, il est oisif plutôt et réquiescent. Les maisons sont anciennes et comme assoupies ; on est aux portes ainsi que pour l’attente d’un passage ou au retour de quelque joie. Les blanches coiffes ailées ont un aspect de cérémonie et de complication. Elles se balancent à la marche des filles et leur ordonnance est dentelée de malices et brodée de coquetteries ; sur la tête des aïeules, elles se simplifient et s’endorment, avec des cassures, nonchalantes et un peu roides.
Les arbres du mail alignaient régulièrement, dans l’eau accueillante de la rivière, leur mirage désœuvré, d’accord avec le jour dominical qu’attestait aussi le batelier, assis, jambes pendantes, sur le parapet du pont et qui m’interpella pour l’offre d’une promenade sur le Leta.
La langoureuse rivière ne coulait pas et s’étendait entre les quais et les arbres, puis elle tournait avec lenteur, attentive et engourdie, à pleins bords, au ras de l’herbe d’une prairie que dominait, au loin, une ombre forestière sur un ciel nuancé déjà de crépuscule.
L’horloge du clocher sonna cinq heures ; une feuille se détacha d’un petit orme, tournoya, se posa sur l’eau et y resta immobile. Je descendis vers la barque et elle démarra doucement.
Les deux rameurs, du coupant de leurs rames, entamaient l’eau unie et compacte où le sillage angulaire de la barque s’élargissait jusqu’aux berges. Un brin d’herbe y remuait alors ou, d’un groupe de roseaux, un seul, le plus grand, oscillait longtemps.
Devant moi c’était l’avenue silencieuse de la rivière, la quiétude de sa coulée ou l’attrait de son tournant ; puis le paysage vers qui j’allais séparait son ensemble à mon approche. Il se partageait et glissait de chaque côté, en files d’arbres, en prairies, en feuillages se correspondant ou s’alternant d’un bord à l’autre. Leur double passage reconstituait derrière moi, si je tournais la tête pour les voir, une ordonnance et une surprise nouvelles dont l’aspect se modifiait encore à mesure de mon progrès vers ce qui fournissait à son changement la matière de sa variété.
Ce furent : des prés d’une herbe vaporeuse frôlée de lambeaux de brume, des chemins bordés de peupliers, des roseaux et des iris aux flexibles feuilles en épées ; tout se refléta dans l’eau exacte et, quoique le jour diminuât seulement, le silence était celui du plus calme soir. Les marbrures du ciel tacheté de nuages, çà et là, empierraient de plaques d’opacité l’eau qui, appesantie, semblait descendre entre ses berges.
Elle descendait d’autant que les hauteurs riveraines la dominèrent davantage de leurs verdures. La proximité de grands arbres de plus en plus nombreux et hauts l’empreignit d’un surcroît de gravité. Il s’y creusa des porches d’ombre ; la ténèbre s’y voûta en grottes au seuil desquelles finissait le dernier miroitement du ciel dans cette onde, et la rivière entra dans la forêt, de toute son eau d’ébène, avec la barque où je ne voyais plus le bois des rames aux mains des rameurs qui, d’un geste maintenant énigmatique, semblaient supplier désespérément l’effroi souterrain de quelque Styx !
Ils avaient ramé longtemps, aussi, parfois, s’arrêtaient-ils, d’accord pour se reposer avec la curiosité du site. Là, alors, la barque s’encastrait nette et comme soudée à son reflet dans cette eau pétrifiée où, des avirons, tombaient des gouttelettes, une à une, énumératrices du silence qui comptait son heure à leur clepsydre minutieuse.
Le soir était venu moins peut-être que je n’étais allé vers lui. Il habitait la forêt et y paraissait congénère des lourds feuillages riverains. Le lieu était taciturne, et le bateau s’obstina sédentaire à un endroit où la rivière, élargie en lac, semblait finir noire, informe et stable, et, sans continuer son cours, s’approfondir indéfiniment, superposant ses ondes à elles-mêmes et s’accumulant en soi.
En même temps que le spectacle de ma promenade avait changé avec le crépuscule crû et abouti à presque la nuit, ma tranquillité d’esprit avait dégénéré, à travers toutes les nuances de la mélancolie, en une sorte d’angoisse ; j’allais enjoindre aux bateliers de s’en retourner et de quitter ce bassin solitaire qui ne mirait en lui qu’un silence qui était l’âme de l’ombre quand j’aperçus, à l’écart d’une petite anse, une maison, là, triste, close et charmante au point que l’envie me vint de cueillir dans le jardin qui l’entourait quelques-unes des belles roses qui y croissaient. J’en respirerais l’odeur durant mon retour par la morne allée d’eau qui m’avait conduit jusque-là.
Une femme sortit d’un petit pavillon et m’offrit de visiter la demeure qu’elle gardait. L’isolement, l’accès difficile du cottage avaient, qu’elle m’avoua, éloigné les acheteurs quoiqu’il vînt souvent, ici, du monde, ajoutait-elle, voir la ruine. — « Quelle ruine ? » — « Celle, Monsieur, du château de Barbe-Bleue, du seigneur de Carnoët. »
Son visage était calme sous sa coiffe blanche de paysanne et sa bénigne bouche souriait à demi presque à regret. La grande cape qui enveloppait son corps tombait à plis graves.
Avec le costume immuable de ce pays elle ressemblait à ses pareilles d’autrefois et, en un recul singulier, elle m’apparaissait, au seuil des vieux âges, comme une contemporaine du Sire, légendaire en sa tragique histoire. Sa demeure ! et je pensais à la haute tour, aux belles robes orfévries et sanglantes, aux supplications des douces lèvres pâles, au poing brutal tordant les longues chevelures éplorées, lendemains funestes de noces captieuses et tentatrices dont j’avais entendu l’écho dans les cloches festoyantes de ce jour et dont, avec l’encens, j’avais respiré le souvenir dans la nef de la vieille Eglise.
Ce fut par un crépuscule pareil à celui-ci, sans doute, que Sœur Anne qui, durant tout le jour, n’avait vu que le soleil poudroyer, pleura de ce que rien n’était venu vers celle pour qui l’heure inexorable était proche.
La haute tour du sommet de laquelle l’anxieuse Vigilante avait interrogé le circuit du vaste horizon de la forêt, les chemins déserts et les deux rives de la rivière, était la même que celle dont j’entrevoyais devant moi le noir débris. De l’antique château, seule, elle survivait à l’écroulement de la demeure orgueilleuse ensemble et à sa propre caducité par ce pan de mur de rude pierre qu’elle dressait dans l’ombre.
Il était emmantelé de lierre, debout sur un tertre d’herbes et de mousses qui rongeaient sa base, montaient le long de ses parois, pénétraient entre ses joints et s’épanouissaient dans ses fissures, et sa solide masse impressionnait toute la forêt environnante.
Alentour, le sol était inégal, déprimé ou exhaussé selon qu’il y avait eu là une douve ou une muraille. La destruction a des caractères divers ; parfois ce qui tombe s’efface doucement, peu à peu, s’émiette et disparaît au lieu de s’attarder en ruine récalcitrante qui résiste au temps, lui dispute sa déchéance et tasse sa chute en quelque amas brut dont la terre ne reprend pas les matériaux sans en rester bossuée et difforme de la difficulté qu’elle a eue à les résorber ou à les mal couvrir de sa verdure.
L’obscurité presque complète était devenue une présence par l’aspect qu’elle avait pris de ce décombre pour me regarder de toute l’opacité de son vieux bloc de granit qui résumait en lui la ténèbre et lui donnait une forme. Il était impossible que des ombres n’errassent pas autour de ces pierres, et je ne pus me les imaginer autrement que douces, mélancoliques et nues.
Nues de leurs robes appendues au mur du réduit sinistre où le sang successif des cinq épouses avait rougi les dalles !... Comment eussent-elles erré autrement que nues puisque leurs belles robes avaient été la raison de leur mort et le seul trophée que voulut d’elles leur singulier mari ?
L’une n’avait-elle pas péri, la première, à cause de sa robe blanche comme la neige que foulent, de leurs sabots de cristal, sur les tapisseries des chambres, des Licornes qui marchent à travers des jardins, boivent à des vasques de jaspe, et s’agenouillent, sous des architectures, devant des Dames allégoriques de Sagesses et de Vertus ? L’autre ne mourut-elle pas parce que sa robe était bleue comme l’ombre des arbres sur l’herbe, l’été, tandis que le vêtement de la plus jeune qui mourut aussi, douce et presque sans pleurer, imitait la teinte même de ces petites coquilles mauves qu’on trouve, sur le sable gris des grèves, là-bas, près de la Mer. Une autre encore fut égorgée. Un artifice ingénieux avait disposé sa parure de façon que les branches de corail qui enjolivaient d’arabesques le tissu changeant s’appariassent à ses nuances afin d’être d’un rose vif où le lé était d’un vert vivace et qu’elles s’aigrissent ou s’amortissent alors qu’il devenait prasin ou glauque.
Une enfin, la cinquième, s’enveloppait d’une pièce de mousseline ample et si légère qu’en se superposant ou en se dédoublant elle paraissait selon son épaisseur ou sa transparence de la couleur de l’aube ou du crépuscule.
Toutes mortes, les douces épouses, avec des cris, des mains suppliantes ou des surprises stupéfaites et silencieuses.
Pourtant le bizarre et barbu Seigneur les aima toutes. Toutes elles passèrent par la porte du manoir, le matin, au son des flûtes qui chantaient sous des arcades de fleurs ou, le soir, au cri des cors clamant parmi les torches et les épées, toutes, venues des pays lointains où il les avait été chercher, toutes, timides parce qu’il était hautain, amoureuses parce qu’il était beau, et fières de confier leur langueur ou leur désir à l’étreinte de sa main.
Les gais, mélancoliques ou doux souvenirs qu’elles laissaient à la demeure natale où, de leur enfance en fleur, s’était épanouie leur abondante jeunesse, non plus que les larmes de leurs mères ni les sanglots de leurs vieilles nourrices ne les avaient point retenues de partir pour suivre, au loin, le fiancé de leur destin. On quitte tout pour aimer et à peine si, en s’éloignant, elles tournèrent les yeux pour voir encore quelque ancien palais au bord du fleuve, avec ses terrasses en quinconces, ses parterres en guillochis et ses arbres en perspectives. Bientôt elles ne se souvenaient guère d’une antique et pompeuse maison, au coin de la grand’place, dans la ville ; ni des médaillons de la façade qui grimaçaient des figures grotesques, ni du marteau de la vieille porte qui, à midi, était tout tiède de soleil.
Elles oubliaient le petit manoir au milieu des prairies, parmi les mares où coassaient le soir, les reinettes, alors qu’il va pleuvoir, et aussi le beau château et les domaniales futaies. Une, même, qui vint d’outre-mer ne songeait plus à l’île abrupte et sablonneuse dont la mer rongeait les rocs et battait les grèves et que, l’hiver, le vent torturait, acharné contre sa solidité. A peine si elle pensait quelquefois à certaine petite plage de sable où elle jouait, avec sa sœur, quand la marée était basse, et où elles avaient si peur au crépuscule.
Hélas ! il ne les aima que pour leurs robes variées ces épouses, douces ou altières, et, sitôt qu’elles avaient façonné les étoiles qui les vêtaient aux grâces de leurs corps, qu’elles y avaient imprégné le parfum de leur chair et communiqué assez d’elles-mêmes pour qu’elles leur fussent devenues comme consubstantielles, il tuait d’une main cruelle et sage les Belles inutiles. Son amour en détruisant substituait au culte d’un être celui d’un fantôme fait de leur essence dont le vestige et le mystérieux délice satisfaisaient son âme industrieuse.
Chacune de ces robes habitait une chambre spéciale du château. L’ingénieux Seigneur s’enfermait, pendant de longues soirées, tour à tour, dans l’une de ces salles où brûlait un parfum différent. Les mobiliers assortis aux tentures correspondaient à des intentions subtiles. Longtemps, passant sa main dans sa longue barbe parsemée de quelques poils d’argent, l’Amant solitaire regardait la robe appendue devant lui en la mélancolie de sa soie, l’orgueil de son brocart ou la perplexité de sa moire.
Des musiques appropriées sourdaient du dehors à travers les murailles. Auprès de la robe blanche (ô tendre Emmène, ce fut la tienne !) rôdaient des lenteurs de viole languissante ; auprès de la bleue (qui fut toi, naïve Poncette !) le hautbois chantait ; près de la tienne, mélancolique Blismode, un luth soupirait parce qu’elle fut mauve et que tes yeux étaient toujours baissés ; un fifre riait, suraigu, pour rappeler que tu fus énigmatique, en ta verte robe encoraillée, Tharsile ! mais tous les instruments s’unissaient quand le maître visitait la robe d’Alède, robe singulière et qui avait toujours semblé vêtir un fantôme ; alors la musique chuchotait tout bas car Barbe-Bleue avait beaucoup aimé cette Alède. Elle était jumelle de Sœur Anne : on eût pu les prendre l’une pour l’autre et c’était à elles deux qu’il désirait que ressemblât la nouvelle épouse, car elles sont six, ces ombres, qui errent, le soir, autour de l’antique ruine et cette dernière seule est vêtue.
C’est parce que, petite bergère, tu gardas tes moutons sur une lande de bruyères roses et d’ajoncs jaunes, à la lisière de la forêt, debout ou assise parmi ton troupeau, en ta grande cape de laine grossière où s’abritait parfois contre le vent quelque agnelle chétive.
Les beaux yeux font la simplicité d’un visage plus belle et la tienne était telle que le veuf Seigneur t’ayant vue en passant t’aima et te voulut épouser. Il avait alors la barbe toute blanche et son regard était si triste, ô Pastourelle, qu’il t’attendrit plus que ne te tenta l’aventure d’être grande Dame et d’habiter le château où tu lisais l’heure par l’ombre des tours sur la forêt.
Rien n’était parvenu dans la solitude de la petite gardienne du fâcheux renom du noble Sire, car comme elle était humble et pauvre on dédaignait de lui parler et, fière, elle n’interrogeait pas ceux qui passaient devant sa chaumière, à l’écart entre deux vieux ormes dont ses moutons en s’y frottant, usaient l’écorce en collier. D’ailleurs elle ne regrettait pas d’être telle puisqu’elle aimait et quoiqu’elle eût voulu se pouvoir acheter quelque robe neuve pour l’occasion de sa noce approchante, mais elle s’en consolait en pensant que son ami ne lui marqua jamais que lui déplussent sa cape de laine et sa coiffe de toile.
Al’aube, une fanfare de cors réveilla la forêt et quatre bannières, déployées en même temps, au sommet des quatre tours d’angle du manoir, ondulèrent au vent matinal. Une rumeur de fête emplissait la vaste demeure. Les couloirs bourdonnaient ; dans la cour, piaffaient les chevaux, les uns couverts de housses chamarrées, les autres portant des selles compliquées, les plus forts enjuponnés de mailles d’acier et tous ayant, au frontail, chacun, l’atour d’une belle rose. Dans un coin quelques musiciens, vêtus de souquenilles jaunes, debout et le dos à la muraille, s’exerçaient, d’avance et doucement, à des préludes de flûte.
Enfin le pont-levis s’abaissa. Le cortège sortit. En avant, des hommes d’armes, vêtus de buffles, soutenaient, de leurs longues lances entrecroisées, des corbeilles de fleurs. Venaient ensuite, en bon ordre, une multitude de valets et de pages passementés, des tireurs d’arc, des frondeurs et des hallebardiers et, par groupes, des virtuoses. Les premiers soufflaient en des cornets bizarres et tors. Leurs joues se gonflaient et leur corpulence nourrissait leurs mines rubicondes ; quelques-uns, agiles et maigres, heurtaient, en cadence, des cymbales de cuivre, le reste jouait d’instruments délicats, en marchant à petits pas, l’air attentif et les yeux baissés. Ces derniers précédaient une litière vide portée sur l’épaule par des mulâtres et suivie, à cheval, par le Sire du lieu, en jaquette de soie blanche brodée de perles ovales sur qui descendait sa barbe argentée. Derrière lui une troupe de piquiers et d’arquebusiers et, à la queue, le service : la cave, la cuisine et l’écurie, prolongeait le cortège.
La petite chaumière devant laquelle toute cette pompe s’arrêta dormait, porte close. On entendait les moutons bêler doucement dans l’enclos et des oiseaux venaient se poser sur les ormes et le toit d’où ils s’envolèrent, effrayés de cette approche et rassurés par le silence de la cavalcade qui se tenait immobile alentour : un vent léger frisait les plumes des panaches, rebroussait la dentelle des collerettes et éparpillait la crinière des chevaux, mais ce silence n’empêchait pas qu’un murmure eût couru dans les rangs que celle qui habitait là était bergère et s’appelait Héliade.
Le Sire descendu de sa monture s’agenouilla devant la porte et y frappa trois coups : l’huis s’ouvrit et l’on vit apparaître, sur le seuil, la Fiancée. Elle était toute nue et souriante. Ses longs cheveux s’appariaient à la couleur d’or des ajoncs fleuris ; à la pointe de ses jeunes seins, rosissait une fleur comme aux brins des bruyères. Tout son corps charmant était simple et l’innocence de toute elle-même telle que son sourire semblait ignorer sa beauté. A la voir si belle de visage les hommes qui la regardaient ne s’apercevaient pas de la nudité de son corps.
Ceux qui la remarquèrent ne s’en étonnèrent pas et à peine si deux valets se la murmurèrent entre eux. Ainsi, en l’ingénieuse ruse qui, étant pauvre, lui avait suggéré d’être nue, elle s’avançait, grave et victorieuse d’avance de l’embûche de son Destin.
Toute la ville était en émoi de la cérémonie annoncée pour ce jour-là. La curiosité s’augmentait de ce que, si on connaissait le dur Seigneur par la rigueur de ses péages et de ses exigeantes redevances, nul ne savait qui allait, sa compagne, passer le portail de l’église avec lui.
L’Evêque avait été seulement prévenu d’avoir à parer son autel pour la circonstance et à ordonner ses plus belles liturgies, aussi, sans réplique au mandement impérieux du Châtelain, se tenait-il sur le parvis, mitré et crossé, en grand apparat avec ses chantres et tout son clergé, dès que les cloches eurent, par leurs volées, signalé l’entrée, dans les murs, du cortège. Le peuple, las d’attendre et de considérer les lumières allumées au fond du chœur, de compter les guirlandes tendues d’un pilier à l’autre et de nombrer l’entourage épiscopal, poussa des cris de joie quand il aperçut au bout de la grand’rue, au-dessus des têtes mouvantes, les hautes lances des cavaliers qui marchaient à travers le populaire, le repoussant en haie et le refoulant vers la place qu’il encombrait déjà, car les bonnes gens aiment le faste et celui-ci, guerrier et nuptial, avait provoqué leur concours et excitait leur curiosité. Aussi se pressaient-ils autour de l’escorte qui entourait la mystérieuse litière d’où sortit l’étrange fiancée. Ils en furent d’abord stupéfaits et crurent à quelque sacrilège fantaisie de l’audacieux suzerain : mais comme ils étaient, pour la plupart, d’âme naïve, et qu’ils avaient vu, maintes fois, peintes sur des vitraux et sculptées aux porches, des figures qui ressemblaient à celle-là : Eve, Agnès et Vierges martyres, douces ainsi qu’elle de leur corps et embellies aussi de doux yeux et de longues chevelures, leur étonnement se changea en admiration à penser que quelque céleste bienveillance envoyait cette Enfant miraculeuse pour réduire l’incoercible orgueil et la cruauté du Pécheur.
Côte à côte, elle et lui, s’avançaient dans l’Eglise que j’avais visitée tout à l’heure, si paisible en son crépuscule méditatif. La nef en était alors parfumée et illuminée de cierges et de soleil. Midi flamboyait aux rosaces épanouies et aux verrières incandescentes, et les Clercs, glabres et sournois, songeaient, en voyant cette fille nue qui passait au milieu d’eux, étrangère à leur concupiscence, que le Sire de Carnoët épousait là, par maléfice, quelque Sirène ou une Nymphe pareille à celles dont parlent les livres païens. L’Evêque ne venait-il pas d’ordonner aux thuriféraires de charger leurs encensoirs, pour que la fumée s’interposant entre cette Visiteuse et le regard de Dieu et des hommes, isolât, de son voile épais, le groupe insolite qu’on apercevait, à travers une brume odorante, courbant, devant l’autel, une chevelure d’or et une nuque d’argent, sous le geste bénédicteur de la haute crosse qui consacrait l’échange de l’anneau.
La bergère Héliade, qui s’était mariée nue, vécut longtemps avec Barbe-Bleue qui l’aima et ne la tua point comme il avait tué Emmène, Poncette, Blismode et Tharsile et cette Alède qu’il ne regrettait plus.
La douce présence d’Héliade égaya le vieux château. On la voyait tantôt vêtue d’une robe blanche comme celle des Dames allégoriques de Sagesse et de Vertus devant qui, sous des architectures, s’agenouillent les pures Licornes aux sabots de cristal, tantôt d’une robe bleue comme l’ombre des arbres sur l’herbe, l’été, ou mauve comme ces coquilles qu’on trouve sur le sable des grèves grises, là-bas, près de la Mer, soit glauque et encoraillée ou d’une mousseline couleur de l’aube ou du crépuscule, selon que le caprice des plis en diminuait ou en augmentait la transparence mais, le plus souvent, couverte d’une longue cape de laine grossière et coiffée d’une coiffe de toile, car, si elle portait parfois l’une des cinq belles robes que son mari lui avait données, elle préférait pourtant à leur apparat sa cape et sa coiffe.
Lorsqu’elle fut morte, après avoir survécu à son époux, et que le vieux manoir eut croulé d’âge et d’oubli, c’est ainsi qu’elle, seule d’entre les ombres, qui errent parmi l’antique décombre, y revient vêtue et qu’elle m’apparut, peut-être, sous les traits de la paysanne, qui m’introduisit là, ce soir, et, debout, de la rive, me regardait m’éloigner au bruit des rames sur l’eau morne et à travers la Nuit taciturne.