Le trèfle noir · LA MAISON DU BEL-EN-SOI DORMANT
Hermas habitait seul une maison isolée au bout du vieux jardin, non loin d’immenses étangs, à l’endroit où le parc devenait forêt. A travers les eaux mortes du marécage et les futaies latérales, une interminable allée d’antiques arbres conduisait à un rond-point d’où l’on avait devant soi la somptueuse demeure au delà d’une vaste cour qui la précédait. Les pavés de grès gris se mélangeaient de quelques-uns qui étaient un peu rosés. Le soleil y faisait scintiller des micas et, après la pluie, une fraîcheur en émanait ; alors les fers dorés de la haute grille luisaient plus clairs et les deux lanternes suspendues de chaque côté de la porte oscillaient au moindre vent. Leur dorure forgée encadrait les tailles en biseau de leur cristal ; la nuit, on ne les allumait plus, car Hermas n’était point hospitalier.
On ne savait rien de lui, et comme être hautain et taciturne constitue, aux yeux de la bassesse humaine, une infraction à ses usages et une sorte de sortilège où on se différencie de sa servitude, on envisagea cette réserve avec une malveillance contenue à peine par une réputation d’extrême richesse. Cette double sorcellerie de l’or et du silence constituait Hermas.
En effet, précédant son installation dans cette demeure, des voitures y avaient amené de magnifiques mobiliers. Une de ces voitures chargée de cristaux rares et d’inestimables verreries qui s’entrechoquaient aux cahots en traversant la ville, au pas lourd des chevaux, y laissa le souvenir d’un tintement mystérieux. Le lendemain passèrent les argenteries, car Hermas se plaisait à un luxe solitaire.
C’était son droit, ayant su s’interdire tout mélange entre soi et les choses, car il suffit, pour innocenter une jouissance, de conserver, au delà de son atteinte, un intangible point qui sache en être intact à jamais. Hermas était de ceux qui ont droit à tout par la supériorité où ils sont d’en pouvoir neutraliser l’esclavage : aussi il accommoda sa solitude à un entour de magnificence silencieuse, apparentée à ses songes : puis les portes se refermèrent sur ces merveilles sans que l’oubli pût se faire de leur passage à travers les rues de la petite ville.
On commentait fort l’attitude de cette retraite où nul ne fut admis à pénétrer : aussi la venue d’Hermotime produisit-elle quelque étonnement d’un privilégié, à ce point en familiarité avec la réserve de ce hautain jeune homme qui au verre de miraculeux cristal où il buvait, disait-on, assis seul devant sa table étincelante, semblait avoir bu, à jamais, avec le silence, un de ces philtres qui désapparient, pour toujours, quelqu’un d’avec ses semblables et ne le rendent plus conforme qu’à soi-même.
Cette situation d’avoir confisqué ainsi pour son usage ce qui sert, d’habitude, de prétexte à ostentation, concordait avec cette retraite d’un homme seul dans un lieu dont la disposition et l’architecture semblaient comporter l’entourage d’une sorte de popularité choisie — domestique ou amicale.
Les curieux se désappointaient de voir les habitudes du fantasque maître si contraires, non seulement à leur curiosité, mais encore à l’état qu’eussent paru lui devoir imposer les apparences presque princières du château où il vivait à l’écart.
L’aspect du lieu s’embellissait pourtant de ce contraste intentionnel. Il avait une sorte de gravité fatidique, cette façon de grâce superflue qu’ont les endroits en désaccord avec leur destination originelle. Leur inutilité et leur disproportion semblent ne plus s’ajuster qu’à quelque manie spirituelle du maître qui les habite. C’est en lui où se fait la concorde de leur disparate ; il est le point où s’équilibre la jonction de leurs mystères, et, sans plus d’autre attribution que de satisfaire à quelque mélancolique singularité qui s’emblématise en eux, ne coïncidant plus avec la vie, on les sent se proportionner à un songe et ils prennent à cela je ne sais quoi de fictif et d’imaginaire où il se rehaussent et s’immobilisent.
Le logis d’Hermas consistait en un rez-de-chaussée surmonté d’un étage, le tout vaste. De hautes et larges fenêtres à grandes glaces ou à petits carreaux alternaient sur la façade, séparées l’une de l’autre par des colonnes plates de marbres divers. Au-dessus de chaque fenêtre souriait ou grimaçait, sculptés dans la pierre, un masque satyrique ou une face héliconienne.
Cette façade se développait au fond de la spacieuse cour légèrement bombée. Hertulie marchait lentement sur les pavés inégaux. Venue consulter Hermas, maintenant elle hésitait à entrer. L’autre année pourtant elle s’était familiarisée avec lui à force de l’avoir rencontré dans le vieux jardin où, avec Hermotime, ils s’asseyaient tous les trois, au crépuscule, en face des allées d’eau. Hermas se montra toujours envers la jeune femme d’une politesse cérémonieuse ; mais, le soir où il lui remit la lettre et lui parla plus longuement, elle avait senti dans sa voix quelque chose de si lointain que le mélancolique interlocuteur de son désespoir s’éloigna en sa pensée à des confins de songe, à une sorte de distance d’outre vie dont elle gardait une appréhension sibylline comme s’il en devait sortir la réponse même de la Destinée.
Elle hésitait à quelle porte elle frapperait. Toutes trois étaient fermées et des heurtoirs de bronze y crispaient leur saillie ornementale. Enfin elle se décida pour celle du milieu. Le coup se répercuta à l’intérieur. On devinait aux prolongements de cet écho la maison vaste parcourue de longs corridors. Le marbre poli du dallage mirait limpidement les murs de stuc du vestibule. Une fraîcheur délicieuse en agrandissait encore les belles proportions. Des galeries s’en détachaient au bout desquelles on voyait, par des portes vitrées, des perspectives diverses de treillages en portiques et en arcades ; des ifs enguirlandés de roses dressaient leurs obélisques aux intersections des allées. C’était à la fois grandiose, coquet et triste.
L’escalier que monta Hertulie la conduisit à travers une série de chambres, toutes curieusement meublées, d’un même goût fastueux et morne. Les objets s’y immobilisaient en une sorte de solitude anxieuse ou indifférente. Dans ces pièces, conformes à quelque visiteur taciturne, les parquets en mosaïques de bois ne craquaient pas sous le pied. Le silence y semblait, bien qu’absolu, plutôt comme en suspens que définitif ; il n’avait pas cette imperceptible vie dont se craquèle sa plus glaciale léthargie et, par contre, on ne sait quoi d’apparent et de superficiel en fêlait la stabilité.
Parmi ces chambres, une se distinguait par ses tentures charmantes. Les lés de l’étoffe gardaient empreinte comme l’ombre moite d’un attouchement de fleurs sur qui on les eût anciennement pliés, et, à cause de cette étoffe d’un vert très pâle, un mobilier de bois jaune clair et d’ors vieillis alanguissait ses formes et crispait aux angles ses consoles où se congelaient, debout, des vases de jade.
Dans une autre de ces chambres, Hertulie vit avec étonnement beaucoup de miroirs appendus aux murs. Enfermés en des cadres d’or, d’écaille, d’ébène ou de burgau, ils s’opposaient les uns aux autres, échangeaient leurs reflets réciproques et les combinaisons de leurs incidences ; certains, montés en des bordures de pierre, ressemblaient à des bassins d’eau, et Hertulie en passant s’y apparut très pâle.
Elle continua à chercher Hermas de chambre en chambre. Des portes à serrures travaillées séparaient ces diverses pièces qui, d’autres fois, s’allongeaient en enfilades. De lourdes portières de soies, de satins ou de moires la frôlaient de leurs franges qui tremblaient longtemps derrière elle. Tout était vide.
La solitude de ces vastes appartements se solitarisait encore plus du manque au mur de tout portrait : nulle face humaine, gracieuse ou triste, n’assistait, en son passé mémorial, à cet appareil de richesse, sans aucun visage pour témoin de sa matérialité délicate ou fastueuse.
Des lustres de vieux cristal, compliqués et scintillants, pendaient des plafonds hauts par des cordes de soie ou des chaînes d’argent : leurs adamantines couronnes gélives sacraient l’absence de quelque majesté invisible, et leur lumineuse congélation glaçait le silence et gelait la solitude où s’allongeaient les pendeloques de leur artificielle stalactite. Certains s’irisaient de phosphorescences comme par allusion au couchant qui teignait le ciel au dehors ; ils assimilaient aux imaginaires couleurs d’automne de l’occident leurs fructifications cristallines. La journée avançait et Hertulie voyait par les fenêtres se stratifier les onyx illusoires des nuées.
Toujours à la recherche d’Hermas, elle arriva enfin à une spacieuse salle où, par les croisées toutes grandes ouvertes, un vent léger éparpillait sur une table des feuillets humides d’écriture ; près de ces cahiers, une flèche, un poignard nu, une gourde et une clef qu’Hertulie reconnut pour pareils aux siens ; l’épi de blé caressait de ses longues barbes le tapis de soie mauve qui étoffait la table et en voilait à demi de ses plis le pied d’ébène dont une chimère sculptée tuméfiait la torsion.
Des fenêtres on voyait le jardin d’Hermas. C’était une vaste esplanade dallée de marbre verdâtre ; malgré la dureté de sa matière, sa couleur donnait l’illusion d’une surface humide, moisie et spongieuse. Tout autour, des bordures de houx pointillé de petits fruits rouges semblaient taillées dans un jaspe sanguin. Un bassin d’eau verdie s’ornementait, debout sur une patte, d’un ibis rose qui avait l’air d’une fleur malade. Une ligne de cyprès coniques fermait la vue de cet étrange et artificiel marécage de pierre et de feuillage ; au-dessus pourrissaient les restes d’un couchant oxydé de cuivre et vitrifié de salives sanguinolentes et tièdes.
Tout à coup, derrière chaque cyprès, une flûte discordante chanta, puis elles émirent, une à une, la note de leur isolement ; ensuite elles s’apparièrent et enfin s’unirent ; elles chantaient, lointaines et minutieuses, au seuil de la nuit, dans quelque embuscade de l’ombre. Leur mélodie se coupait de pauses et s’enflait aux reprises. Hertulie y reconnut les flûtes de son sommeil, mais plus mortelles et plus au delà de l’espoir. Tout ce qu’elles disaient faisait allusion à l’absence d’Hermotime, elles en consacraient l’irrévocabilité, et Hertulie comprenait le sens de ce mélancolique concert. Hermotime ne reviendrait pas. Elle le savait depuis bien longtemps par l’iris brisé et par les hiéroglyphes des chauves-souris ; elle l’avait lu aux grimoires de leur vol ; les flûtes le lui avaient chuchoté et il lui semblait qu’Hermas le lui redisait encore. Comme autrefois, près de l’Escalier de Narcisse, il murmurait : Hertulie, tendre Hertulie, on a fermé les fontaines ; elles ont pleuré toutes les nuits plus tristement ; elles pleuraient dans votre vie ; elles pleurent dans votre destin. O Hermotime ! tu ne reviendras pas : j’en atteste la flèche voyageuse, le cruel poignard, la gourde et sa signifiance de route lointaine, tout, et la clef par qui tu as fermé le passé sur tes pas. Hermotime ne reviendra plus ; il ne pouvait pas revenir. L’épi ne redevient plus une fleur ; la sagesse ne redevient pas l’amour.
Les flûtes s’étaient tues à mesure qu’Hermas semblait avoir parlé et Hertulie mit en silence un doigt sur ses lèvres ; le jardin de marbre vert noircissait ; les nuées du couchant s’éteignirent ; lentement, à reculons, Hertulie s’éloigna vers le fond de la chambre, puis se retourna et disparut. Derrière elle une lourde draperie noire striée d’or retomba, remua un instant ses fronces et demeura immobile en ses plis graves et somptueusement funèbres.
Les salles par où repassait la fugitive lui paraissaient plus spacieuses ; les lustres amortis suspendaient au-dessus de sa tête le pendentif de leur silence cristallisé ; de chambre en chambre, haletante et lasse, dans une où étaient les miroirs, elle s’arrêta. Son image s’y multipliait à l’infini. Hertulie autour de soi se vit jusqu’au fond d’un songe où elle perdait le sentiment d’avoir produit tant de fantômes identiques à sa pâleur ; elle s’y sentait dispersée à jamais et, à force de se voir ainsi, ailleurs tout autour d’elle, elle s’y morcela au point que, dissoute en ses propres reflets, exorcisée d’elle-même par cette surprenante magie où elle s’imaginait indéfiniment impersonnelle, ses genoux fléchirent et elle s’affaissa doucement sur le parquet, inanimée, tandis que, dans la chambre solitaire, au-dessus des yeux clos de sa face pâle, les miroirs, en leurs cadres d’or, d’écaille et d’ébène, continuèrent à échanger entre eux l’illusoire aspect de leurs réciproques vacuités.