Le trèfle noir · D’HERMAS A HERMOTIME
Il est donc vrai que tu aies marché vers ton Destin ! Je pressentais cette conjoncture. On tergiverse vis-à-vis de soi-même, mais qui s’entrevoit se cherche ensuite à jamais, et les présents que tu m’envoyas m’apprirent que tu t’étais trouvé. Les voici, là, sur ma table, et, en les regardant, je pense à toi. Je te revois tel que lors de nos rencontres dans le vieux jardin. J’ignore tes voies, ô Hermotime ! quelles pierres tu as fait rouler devant toi, sur tes chemins, du bout de ta canne d’épine noire. Comment en vins-tu à la sagesse de te conformer à tes songes ? C’est à soi-même qu’on s’initie. Ce fut à toi qu’il fallut que tu revinsses à travers les vaines doctrines. Hertulie t’en enseigna davantage que les livres des philosophes. Elle avait des yeux charmants et savait tenir une fleur de ses belles mains : elle lui ressemblait. Nous ne devons respirer que ce que nous avons fleuri et c’est à la couleur de nos yeux où se nuance la beauté des choses. On cherche trop loin. Ton âme scrupuleuse, didactique et formaliste voulut aller jusqu’au bout de son erreur. L’amour est l’hôte de la sagesse, disais-tu, mais tu la cherchais où ne paradait que la simagrée de sa présence. La douleur te montra la fausseté des doctrines ; que peuvent-elles pour nous guérir ?
J’ai compris l’envoi de la flèche messagère : faite de plume et d’acier, elle allège en nous ce qui peut s’envoler, elle tue ce qui doit y mourir. Le poignard nu signifiait déjà ton mortel désir d’être un autre homme, et la gourde voulait dire ta soif de te connaître au miroir emblématique où l’on s’apparaît au delà de soi-même ; mais, quand j’ai reçu la clef fatidique, j’ai deviné qu’elle t’ouvrait l’accès de ton Destin, et l’épi mûr, ô Hermotime ! te représente à mes yeux.
Tout cela est beau. L’amour te donna l’instinct de conformer ton âme à la beauté du sentiment dont, avec les maux qu’il comporte, tu concevais l’accueil qu’il mérite. Tu voulus parer ton âme pour son triomphe et désarmer ta victoire et, en donnant l’amour à la sagesse, donner la sagesse à l’amour. Tu as vu que c’était en toi où gisait le secret d’être un autre : l’obligatoire ! notre mystérieux dormant que n’éveillent ni les subtilités des méthodes, ni le bruit des controverses, ni rien de ce qui n’est pas congénère à son mystérieux silence.
Tout cela est beau, Hermotime, et j’imagine aux jardins où nous nous promenions une part du miracle où tu t’es transformé. Souviens-toi de l’Escalier de Narcisse ; les lieux agissent à leur insu sur nos songes, c’est là maintenant où les tiens se retrouveront le mieux autour d’eux.
Reviens donc, mon frère, car, au bout des allées d’eau, tu trouveras la sépulture d’Hertulie. C’est là qu’elle repose. Nous y reposerons aussi un jour. Où on voyait trois statues s’élèveront trois tombeaux. Le sien déjà est au milieu. Le monument est d’un marbre rose et noir, l’endroit à jamais silencieux, car j’y ai fait détruire les fontaines : à la place on a planté des fleurs, les plus naïves et les plus fraîches — d’autres croîtront pour nous — on dirait que l’aurore a posé sur celles-là son pied nu. Hertulie ne fut-elle pas l’aurore de ta vraie science, le printemps de ta sagesse dont tu goûtes maintenant l’opulent été ; tu en connaîtras peut-être les automnes ; c’est la saison de mon âme et voici qu’elle vient aussi sur les vieux arbres du jardin.
Il m’appartient maintenant, je l’ai acheté entier et joint aux miens : ma solitude est vaste, tu vois, et nous y pourrons au moins marcher la face nue, ayant dédaigné l’un et l’autre les masques où se déguisent les humains, nous qui portons à jamais le seul visage de notre Destinée.