Le trèfle noir · A SAINT JULIEN L’HOSPITALIER
Il avait été longtemps le Pauvre Pêcheur qu’on voit à l’estuaire du fleuve, debout sur sa barque immobile.
L’eau passe lentement le long du bordage et, comme elle vient de très loin, du fond des terres sylvestres ou plantureuses, elle entraîne à la dérive des feuilles, des pailles et parfois une fleur, des herbes qui s’entravent au bateau ou tournoient dans quelque remous. Le ciel est gris sur une mer pâle ; le sable des berges va rejoindre les dunes du rivage ; la barque oscille imperceptiblement ; souffrante et lasse, elle geint : la plainte de ses jointures se mêle aux soupirs du câble et les bras maigres ne lèvent qu’un filet vide.
Depuis des jours et des années, il l’avait bien souvent levé en vain. Le poisson ne s’y prenait pas, bien que le Pêcheur fût patient et attentif à consulter le vent, la saison, la marée, avec grand soin que son ombre ne dépassât pas la barque et pas une fois il ne vit son visage dans l’eau.
Parfois, las de la station inutile, il ramait vers la haute mer. Les lames plus fortes berçaient lourdement sa mélancolie ; l’eau profonde verdissait. Du large il voyait la côte sablonneuse et l’estuaire. Le vent sifflait dans les cordages et, tout le jour, le pêcheur s’acharnait à sa tâche.
Àces journées rudes et infructueuses, il préférait la médiocrité d’une proie dérisoire, le fretin des eaux douces, le calme du fleuve, son balancement paresseux, sa fuite onctueuse et monotone où passaient, une à une, des feuilles, des pailles, une fleur.
Les oiseaux, ne le craignant point, volaient autour de lui. C’étaient des mouettes grises à envergure aventureuse. Les bergeronnettes qui sautillent sur le sable des berges lui plaisaient davantage. Avec elles sa pensée allait à de vastes terres intérieures où ne murmurent pas d’autres eaux que les sources où boivent les pâtres ; la vase molle autour des mares est piétinée par les bestiaux ; le parfum du foin se mêle à l’odeur des étables ; il y a des ruches d’abeilles dans les jardins et des meules s’alignent sur les chaumes ; du petit champ carré où l’on bêche au soleil, on n’a devant soi, au-dessus des haies vives, que le ciel. La sueur coule du front en gouttes tièdes, et l’ombre des arbres est si fraîche qu’on croirait boire à une fontaine.
Un soir qu’il songeait ainsi en étendant ses filets sur le sable autour de sa barque tirée, il entendit quelqu’un qui lui parla. C’était un étranger ; sa stature s’appuyait sur un bâton ; avec ses traits las et son manteau de bure il ressemblait au crépuscule. L’homme demandait à acheter les engins et le bateau et, tout en parlant, comptait dans l’ombre, une à une, des pièces d’or.
Al’aube, Hermagore le Pêcheur s’arrêta au milieu d’une vaste plaine sablonneuse où poussaient des herbes bleuâtres. Le fleuve l’avait rejoint par un caprice de ses méandres, et son eau glauque roulait entre des îles qui s’y reflétaient et semblaient s’y enraciner par les chevelures de leurs arbres renversés. Un oiseau s’envola d’un buisson ; des papillons voltigeaient avec leurs ailes de soie endormie, gris et roses, certains jaunes comme de l’or. Hermagore tâta la somme qu’il portait dans une sacoche de toile et se remit en route. Le crépuscule vint, et chaque soir le marcheur recomptait son humble trésor.
Ala fin d’un jour où il avait parcouru de molles prairies, Hermagore aperçut des forêts. Elles barraient tout l’horizon de leur ligne massive : à l’intérieur c’étaient de longues ténèbres, des espaces de silence ; parfois la futaie paraissait finir et s’élaguer en orée ; alors il se mettait à courir, mais le bois recommençait en contrebas de quelque ravin dont la crête et les arbres en interstices sur le ciel avaient simulé cette éclaircie d’où l’on dominait la continuation, au loin, de cimes ondulantes.
Longtemps, en ces solitudes, Hermagore n’entendit que le vent, mais un jour il reconnut des échos qui se renvoyaient le bruit d’une hache, et, s’étant orienté, il rencontra des bûcherons qui abattaient des hêtres ; plus loin il vit fumer un toit, et il aperçut enfin la terre qu’il avait rêvée. Les collines ondulaient lentement ; des prairies alternaient avec des champs de blé le long desquels s’alignaient des peupliers ; parfois on entendait chanter une flûte ; des linges séchaient sous les saules et, le soir, tout semblait si calme qu’on n’osait pas marcher dans l’herbe.
Le petit champ était situé au penchant d’une colline : carré, des haies l’entouraient. Hermagore le cultiva avec soin. Dans la terre profondément labourée il ensemença. Tout l’hiver il fut heureux, mais au printemps il vit que les champs voisins seraient plus fertiles que le sien. Cela eut lieu. A peine si sa récolte suffirait aux semailles prochaines. La moisson suivante s’annonça plus maigre encore : les oiseaux s’acharnèrent, et on voyait Hermagore parmi les épis clairsemés, debout, comme jadis dans sa barque plate, gesticulant et jetant des mottes de terre aux pillards.
Parfois il désertait sa garde et parcourait le pays : partout des moissons plantureuses mûrissaient et le privilège de sa misère lui parut plus amer. Des troupeaux passaient et, de loin, il les regardait comme jadis disparaître à l’horizon les navires ; leurs voiles connaissent tous les vents et, par des mers lointaines, ils vont à de riches contrées d’où leurs cales reviennent imprégnées de l’odeur des cargaisons pour enrichir des maîtres puissants qui, en des demeures ornées de coraux et de cartes, supputent les escales et les marées.
L’année suivante fut telle qu’Hermagore glana pour pouvoir semer. Il allait par les champs, courbé sous le soleil. Enfin ses semailles prospérèrent : son champ aussi fut vermeil, et, il le regardait préparer sa prospérité quand le ciel se couvrit. L’orage creva en grêle ; pas un épi ne resta debout, et Hermagore, pâle et silencieux de colère et de désespoir, s’éloigna, à travers la plaine, la face meurtrie et les mains saignantes des grêlons qui les avaient blessées.
Comme il s’approchait d’une fontaine pour y laver ses plaies, il vit un homme couché sur le bord et endormi. C’était ce même étranger qui lui compta jadis les pièces d’or pour l’achat de la barque ; il avait donc quitté les rames et le filet, et Hermagore, au moment de l’éveiller afin de s’enquérir de ses fortunes, remarqua, à côté du dormeur, une bourse entr’ouverte ; des monnaies y scintillaient ; quelques-unes luisaient entre les doigts de la main fermée ; il avait dû commencer à les jeter dans l’eau, car on en distinguait, à travers la transparence, qui reposaient sur le fond de sable de la source. L’homme dormait toujours. Hermagore ramassa la bourse et, ayant marché toute la nuit et une partie de la matinée, il arriva vers midi en vue d’une ville.
Les maisons se groupaient autour d’un vaste dôme accompagné d’autres plus petits. Des palais bordaient un large fleuve traversé de ponts bombés ; les arbres se mêlaient aux maisons ; parfois ils s’alignaient en longues avenues ou se répandaient en jardins. Des eaux y miroitaient. Les rues vaquèrent, désertes à cause de la chaleur.
D’immenses cimetières entouraient la ville ; on eût dit des forêts, un cyprès se dressant à chaque angle de chacune des tombes qui étaient toutes en pyramides ou de blocs carrés de pierre. Les premières, celles des femmes, ornées de roses. Le parfum du lieu, par ce mélange de fleurs et de feuillages, se composait à la fois amer et doux comme la mort même. Là-bas une visiteuse solitaire allait lentement parmi les tombes. Son long voile jaune s’accrochait parfois à la branche d’un cyprès ou aux épines d’une rose, et alors on voyait son visage, qui était délicatement fardé. Une fois elle se pencha pour lire un nom, et les médailles de son bracelet tintèrent sur le marbre, puis elle s’assit et elle pleura. Hermagore s’approcha : « Pourquoi pleures-tu ? » lui dit-il. « D’où viens-tu donc, passant ! » répondit-elle, « pour ignorer ma célèbre douleur ? On en parle au loin et toi seul n’en saurais rien. N’as-tu pas su qu’Ilalie aima. Elle aima celui qui l’a délaissée. Il est parti, et dès lors je me plus à errer dans ces lieux ; il est parti un soir et m’a quittée pour la pauvreté et la sagesse, et on dit qu’il est maintenant pêcheur au bord d’un fleuve, près de la mer ! » « Moi aussi j’ai été pêcheur au bord d’un fleuve », répondit Hermagore, « j’ai labouré une terre aride, je suis las du soc et de la rame et je viens vers l’or et vers l’amour. »
Hermagore qui avait couché nu parmi les roseaux du fleuve et dormi la tête sur une pierre dans le sillon de son champ, qui avait été flagellé par le vent, piqué par les abeilles et aboyé par les chiens, coucha sur des lits de bronze et dormit sur des soies tissées. On l’éventait de palmes et on le berça de chansons ; des parfums fumèrent à son chevet. Ce furent d’étonnantes amours. Il devint célèbre et recherché, car il y a une secrète et lâche douceur, pour ceux qu’elle repousse, à fréquenter au moins les amants heureux de la femme qu’on désire, et Ilalie hantait les songes des jeunes hommes comme une statue hautaine. Un matin on la trouva nue sur sa couche et plus blanche que du marbre, souriante comme si elle fût morte de joie.
Hermagore ne la pleura point. On admira la supériorité de son indifférence, et la rumeur du renom d’élégance qu’elle lui valut parvint jusqu’à la reine. Elle habitait un palais surmonté d’un vaste dôme entouré d’autres plus petits. Hermagore y fut introduit en secret, et souvent le soir il y entrait pour n’en sortir qu’à l’aurore. La reine l’aima et, comme il y a dans les destins des contagions mystérieuses, il devint roi, celui pour qui on régnait étant mort, idiot et béat, dans le pavillon solitaire où il se traînait en bavant sur les dalles. La sépulture du défunt consacra l’avènement de l’usurpateur ; quelques têtes coupées consolidèrent l’aventure. L’arrogance du parvenu fit croire à sa prédestination. On se prosterna devant lui ; il s’ennuya.
Un jour qu’il traversait la grande place de la ville, en plein soleil, couronne en tête et sceptre à la main, il remarqua un homme vêtu de haillons qui, debout, le considérait en riant. Il reconnut de nouveau l’étranger qui lui avait acheté sa barque, le dormeur dont la bourse le tenta, un soir, près de la fontaine. Sur l’ordre du roi on amena devant lui le loqueteux. « Pourquoi ris-tu ? » dit Hermagore, « que veux-tu de moi, parle. » « O roi », répondit le misérable, « je regarde à tes pieds l’ombre que fait ta gloire » ; et le roi ayant baissé les yeux vit cette ombre. Composée d’une crête par la haute couronne, d’un bec par le sceptre, d’ailes par le manteau, elle était difforme et trapue, et, monstrueuse, elle semblait, avec son envergure chimérique, quelque bête hargneuse et infirme, accroupie aux pieds du triomphateur et qui le précédait.
Le roi Hermagore comprit l’allusion du mendiant. Il lui semblait avoir vu dans la parodie de son corps l’image même de son âme, et il pleura. Le soir il s’enfuit de la ville furtivement et, après avoir, en passant, jeté dans la fontaine où jadis il déroba le dormeur son sceptre et son diadème, il arriva au petit champ qu’il avait autrefois labouré et, couché nu sur la terre dure, il s’y laissa mourir.
Cette année-la, s’annonça dans tout le pays une moisson extraordinaire ; des enfants se perdirent dans les blés. Seul un petit champ resta stérile : il s’étendait sur le penchant de la colline, inculte et plein de ronces, vert sur le jaune environnant, mais quand on eut coupé tout le blé d’alentour, de près, on vit que, seul, un énorme épi y avait poussé et on découvrit un squelette. Il était étalé les bras en croix et du crâne germait la miraculeuse merveille. Un étranger qui travaillait à gages parmi les moissonneurs s’avança, cueillit l’épi, puis, à genoux, courbé, embrassa sur la bouche le masque d’ivoire. On le regarda faire en silence et, comme il ne se relevait pas, on s’aperçut, en le touchant, qu’il était mort !