Le trèfle noir · A M. LE COMTE DE CLAPIERS
Je fus réveillé au matin par un bruit de voix inaccoutumé ; tout se tut ; un cheval frappait du sabot le pavé de la cour et, au moment où, sorti de mon lit, j’ouvrais la fenêtre, on gratta à ma porte ; sans attendre ma réponse mon valet entra, une lettre à la main. Je rompis le large sceau noir et je lus que le duc Hermocrate était mort.
Le poids de la cire sigillaire inclinait légèrement un angle de l’écrit déplié ; au dehors les fers sonnèrent sur le grès et je vis, enlevant au galop son cheval pommelé, le courrier franchir la grille : il enfila l’avenue et je suivais des yeux cette figure inattendue, brusque et diminuée, se réduire peu à peu à une proportion de vignette comme au haut d’une page dont je tenais entre mes doigts le feuillet.
L’auberge où on arrêta à la nuit était bonne. La chambre à rideaux de serge donnait sur la grand’place ; l’horloge sonna d’heure en heure ; je dormis mal.
Au sortir de la ville, le chemin reprenait entre deux lignes d’arbres. Vers midi nous longeâmes un canal. Sa lame d’eau plate se continuait indéfiniment, tantôt rigide entre les berges droites, tantôt flexible entre les rives tournantes. Des haleurs traînaient de lourdes barques ; un petit âne les y aidait. Durant le voyage le long de ce paysage morne et presque pareil à son reflet rien n’avait distrait mes pensées. Elles s’occupèrent du duc Hermocrate. Les histoires narraient sa vie surprenante qui s’amplifiait déjà en légende, et, aujourd’hui terminée, j’en revoyais le cours et l’aspect.
Le Destin y ressembla à une fiction ; tout s’y ordonna comme d’accord avec une intention mystérieuse, et ce mélange de tout la fit quelque chose d’unique et de singulier. L’aventure y risqua l’échec et y escamota la gloire. Vie turbulente et méthodique, l’abondance des événements y fut l’occasion du plus constant bonheur. Cette main leva l’épée, souleva le sceptre, fit mouvoir le fil des mille marionnettes humaines. La lampe d’Aladin mêla sa goutte d’huile à la cire fondue de la torche d’Éros sur la chair engourdie d’une Psyché à deux visages et éveilla la Fortune en même temps que la Volupté. Les affaires du temps, avec leurs entreprises, leurs péripéties, leurs issues, fournirent à cet homme les expériences de sa diplomatie et l’occupation de sa puissance. De sa jeunesse à sa vieillesse, tout, amour, pouvoir, honneurs, servilement se donnèrent à lui. Il connut le bonheur humain de ses excès à ses minuties, les faveurs du sort de sa connivence à son esclavage. La vie lui offrit toutes ses circonstances au point de lui permettre toute occasion, du haut fait à la manigance ; et maintenant il était mort. Mort ! et que regrettait-il en mourant ? Pendant les vingt années de sa retraite dans ce solitaire château, à quel ressassement de soi-même voua-t-il son silence en suspens sur le silence éternel ? On le disait vivant là dans un écart orgueilleux avec le prestige du pouvoir volontairement abdiqué, sauf la réserve de certaines prérogatives honorifiques, cérémonieux et hautain. L’étiquette est la momie de la grandeur, la gloire s’y atrophie en poupée. Il se plaisait à la miniature minutieuse des fastes efficaces de sa vie. Hélas ! errant dans les somptueuses galeries, le long de ces eaux magnifiques, droit et rogue, attentif sans doute à soi-même, qu’avait-il réentendu du passé dans l’écho des salles, dans la voix des fontaines, sous les chênes mémoriaux, qui semblent, avec la structure de la vie, la voix même du Destin.
Les approches de la forêt annoncèrent celle du château. La route coupait des futaies admirables et contourna en levée un vaste étang. Des grenouilles y coassaient. Le triangle d’eau immobile, dallé, çà et là, par places, de nénufars, enfonçait sa pointe parmi les roseaux. A des ronds-points, d’un obélisque de marbre vert, irradiaient des routes en étoile. L’une d’elles, que nous suivîmes, s’élargit enfin en avenue, deux contre-allées la bordaient ; entre la quadruple rangée d’arbres le carrosse roula plus vite : je mis la tête à la portière.
Dans le crépuscule on apercevait le château ; il était massif et somptueux, monumental et délicat, avec ses fenêtres, ses frontons, ses combles. Les roues s’adoucirent sur le sable ; une grille forgée ouvrait son passage entre deux bornes de pierre cerclées de cuivre. On traversait des potagers ; de petits bassins carrés luisaient comme le fer des bêches ; des bâtiments bas, avec des pots à feu sur leurs corniches, entouraient une esplanade circulaire dont le portail laissait voir la cour d’honneur, des arbres en caisses l’ornaient. On arrêta à un perron. Aux portières, des laquais haussaient des cires et l’un d’eux me précéda dans le vestibule. Tout y était déjà drapé de noir ; une grande lanterne de cristal balançait au plafond sa flamme crêpée, et le majordome, sa haute canne à la main, inclina devant moi, avec le tintement de sa chaîne d’argent, son front chauve.
Je logeais dans l’aile droite du château ; un candélabre brûlait sur ma table ; on y avait placé la liste des personnes déjà arrivées. Je la parcourais en attendant le retour du valet parti sur mon ordre s’enquérir auprès du nouveau duc de l’instant où il pourrait me recevoir. Les hôtes étaient déjà en nombre. Toute la parenté y figurait ; puis les amis du défunt, des dignitaires venus payer à leur collègue la redevance funèbre, la plupart là par devoir ou par convenance, quelques-uns pour l’avantage de vanité qu’il y a à être de quoi que ce soit. Mon ancien camarade Hudolphe de Haubourg de ceux-là, certes.
On frappa. Hans me faisait dire de l’aller rejoindre dans la chambre mortuaire où il veillerait, à dix heures. L’horloge en sonna huit et je pris le parti de dîner seul dans mon appartement, appréhendant de risquer le repas commun et surtout la rencontre de Haubourg et la chance de le subir. Sa conversation, toute d’étiquettes, de prérogatives et de qualités, lassait même l’inattention. Le sentiment de sa dignité s’exagérait en manie, s’acharnait aux plus minutieuses pratiques. Il revendiquait ce qu’on lui devait au point de faire douter qu’on le lui dût. Du reste, honnête homme bien qu’infatué ; l’érudition de son rang le rendait exact à en exiger les préséances. Les cérémonies lui plaisaient ; nuptiales ou funéraires, il n’en manquait pas une, en jouissant délicieusement, y critiquant les fautes, goguenard pour celles qui lésaient autrui, pointilleux quant à celles qui l’eussent atteint. Les obsèques du vieux duc et ce qu’elles prétexteraient avaient dû l’occuper depuis des années, et il ne ferait moins, pensais-je, que de s’y montrer admirable.
J’avais repoussé le chanteau et trempais dans du sucre des quartiers de poncire quand on vint m’avertir. Par d’interminables corridors, j’arrivai au vestibule. L’escalier montait droit ; sa rampe de fer forgé bordait ses marches de pierre. Le laquais me précédait à travers des salons, les uns sombres où on se heurtait aux meubles : à tâtons, je sentais en les évitant le pelage des tapisseries ou la chair des satins ; parfois, en soulevant une draperie, la chevelure de soie des effilés me frôlait la main ou le visage. Ailleurs les lustres flamboyaient ; la paume des appliques étalait en bougies sa main de lumière ; le bois doré des consoles se crispait à soutenir les tablettes de marbre rare où, sur des socles d’onyx, reposaient des bustes de bronze adossés aux hautes glaces qui, en leurs cadres de burgau ou de rocailles, reflétaient des tonsures d’empereur ou des nuques de déesse, des coiffures de reines ou des toisons de faunes. Au milieu d’un de ces salons, circulaire et peint de guirlandes, une seule bougie brûlait sur un guéridon de jade. Dans une vaste galerie des mosaïques sonnèrent sous mes pas. Entre des entrelacs de fruits, de fleurs et de coquilles, on voyait des figures et des emblèmes ; un zodiaque y cabrait son sagittaire et y rampait son scorpion. Enfin une porte s’ouvrit et j’entrai.
C’était la chambre du duc. Il gisait sur son lit ; au chevet se consumaient deux cierges. Je l’aurais reconnu, tel qu’autrefois mais comme rapetissé. Ses cheveux blancs semblaient plus ras et la face plus glabre. La chair humaine restait statuaire dans ce dur visage marmorisé. Il se roidissait dans une sorte de sculpture mortuaire et sèche. Hans m’embrassa ; je le trouvai qui, tout en causant, allait et venait, ouvrant un meuble, entrebâillant un tiroir, y froissant des papiers et des bijoux ; enfin, d’une petite cassette d’or émaillé, il tira une large enveloppe scellée et en rompit la cire vivement. Le silence était profond. Je regardais dans la serrure du coffret la petite clef à laquelle en oscillaient d’autres en trousseau. Hans s’assit et me fit signe de l’imiter ; du temps passa ; et lorsqu’il me tendit le papier voici ce que j’y lus à mon tour :
« Je ne te raconterai pas ma vie, mon fils : tu l’as apprise sans doute par la rumeur où en reste encore la mémoire de ceux qui me l’ont vu vivre. Ils sont rares déjà, car me voici vieux.
Les histoires en décriront les parties ; certains en noteront curieusement les particularités ; quelques trophées en attesteront peut-être la gloire à l’avenir. Le soc de la charrue en retournant la glèbe y remuera des médailles où mon profil survivra entre deux dates mémorables. Un laurier croîtra sur mon tombeau ; l’épitaphe rappellera mes actions ; quelques-unes furent grandes, dit-on. Ce renom fait partie de l’héritage que je te lègue : tu en bénéficieras s’il te vient jamais le goût de te répandre parmi les hommes et de te mêler de leurs Destinées. Que ne puis-je aussi te léguer la sagesse : écoute au moins la vérité particulière que j’ai tirée de l’expérience d’une longue vie. J’ignore ce que sera la tienne et si tu prendras part aux jeux du siècle. Ton humeur t’y prédispose peu : il faut des désirs que tu n’auras point, et ce château où s’est passée ma vieillesse sera, je le sens, le séjour de ta maturité. Ils y voient à la cour le boudoir monumental de quelqu’un qui y a retiré avec soi le regret et l’orgueil, quand ce n’est que le lieu naturel où un homme se souvient qu’il a vécu.
Ah ! laisse vivre au sens où ils entendent cela ; contente-toi d’être ; mais avant, ô mon fils, que tu prennes possession de cette demeure, il faut que tu saches sur quelles pensées au moins se sera refermé mon sépulcre.
Sois en paix, mon fils, ne crains pas que jamais mon ombre repasse ce seuil. Je ne viendrai pas soupeser aux panoplies l’épée que jadis je portais dans les batailles, ni compulser parmi la poussière des archives les titres de ma gloire, ni recompter l’or dont les caves sont pleines, ni accomplir spectralement les simulacres de fantômes que furent les actions de la vie. Je serai un mort tranquille, mort tout entier, et nul regret de ce que j’ai été ne fera tressaillir ma cendre ; pourtant il y aurait eu dans mon passé matière à créer une ombre orgueilleuse et obstinée.
J’ai fait la guerre ; les clairons d’or m’ont précédé et tous les vents, tour à tour, ont secoué les plis de mes drapeaux. De grandes armées franchirent des montagnes, traversèrent des fleuves ; j’ai même passé la mer. J’ai réglé des contremarches et des victoires. On m’a dressé des arcs de triomphe de bronze et de feuillages d’où s’envolaient, d’heure en heure, un aigle ou une colombe. Par moi, l’imperceptible aboutit au prodigieux : ce sont quelques poignées d’avoine, juste à temps, qui font la charge ; c’est un morceau de pain, à point, qui fait l’assaut. Par mes soins des milliers d’hommes convergèrent au même carrefour et l’étoile des routes devint l’étoile même du Destin. J’ai connu les grandes entreprises, la brusquerie des aventures, l’inattendu des réussites, tout l’infini détail des expéditions, tout l’impromptu des improvistes. On a joint à mon nom des noms de batailles, et le territoire de mon duché compte plus d’une pièce sanglante.
Vainqueur par la force, je restai maître par l’intrigue. Dans mon cabinet s’abouchèrent les secrets des États et le trafic des consciences ; les portes de mes antichambres battirent au chassé-croisé des convoitises. En des heures d’anxiété ou d’attente, j’ai suivi en pensée le galop des courriers sur des routes lointaines : leur vitesse était la clef des conséquences. J’ai coalisé des espoirs, dissous des rancunes ; mon sceau charge le bas des traités ; chacun d’eux ajoutait à ma richesse une dotation ou une tabatière, un domaine ou un brimborion.
Riche, puissant et victorieux, j’eus l’amour. Dans des chambres de miroirs j’ai renversé sur des coussins des beautés célèbres. Elles arrivaient, furtives ou impudentes, s’offrir ou se livrer ; leurs baisers étaient un gage ou un salaire. L’altesse et l’intrigante y apportèrent leur caprice ou leur calcul. Les glaces reflétaient à l’infini les postures de ma victoire dans les facettes de ma vanité. Des lèvres merveilleuses satisfirent mes plus vils désirs.
J’ai essayé de vivre dans ces mensonges, d’en jouir et de m’en contenter, mais un jour je compris la duperie de mon illusion, quand je la voulus revivre en cette solitude préparatoire où l’être se résume et soupèse déjà sa propre cendre.
Hélas, mon fils, pendant les vingt années de ma retraite en ce solitaire château, je n’ai rien retrouvé en moi-même de tout cela où je m’étais cru tout entier. Ah ! mes pensées étaient ailleurs ! Autour de moi les choses continuaient la contenance de mon passé. Des gardes se tenaient à ma porte ; les laquais encombraient l’antichambre ; des femmes parées s’assirent à ma table ; des hommes curieux et doctes couchèrent sous mon toit en pèlerinage vers l’ancienne idole, exemplaire de leurs ambitions. L’étiquette seule articulait l’armature de mon apparence et je condescendais à rester le simulacre du héros de tant d’histoires, de combats, de succès et d’amour.
On a pu s’imaginer que, vieillard orgueilleux et ressasseur, je revoyais, avec l’apparat de ma gloire, les faits de son origine, que ma cervelle ruminait des plans de bataille ou des astuces de diplomaties, et quand, sur le sable uni des allées, ma canne traçait des entrelacs et des signes, on croyait respectueusement que ma mémoire de maniaque se distrayait à simuler des ordres de manœuvres ou des chiffres de correspondances.
Ah, mon fils, je ne pensais ni aux guerres, ni aux affaires, ni aux princesses fardées dans les kiosques de miroirs. Les architectures mentales où mes efforts s’évertuèrent en colonnes, en dômes et en labyrinthes croulèrent au fond de mon souvenir. Le palais, devenu catacombes, s’enfouit dans la poussière de l’oubli, et, au lieu de tout l’amas des entreprises, des combinaisons et des mesures, il ne me restait, comme témoignage de moi-même, que quelques fugitives impressions, ce que la vie a de momentané, d’involontaire et de furtif. Ces minutes éparses sur les ruines des longues années me semblaient, outre le seul bonheur, en avoir été les seules preuves. Cela, c’est tout nous-mêmes, nous ne regrettons que cela, ces secondes, ressenties presque inconsciemment dans l’âme et dans la chair, si brèves et qui ont la durée même de la mémoire d’avoir comme poussé aux fentes de ses décombres. Cela seul vaut ! le reste, jeux de l’esprit, vie à vide, sottise de notre ambition, convoitise de notre brutalité, subterfuges, simagrées !
Oui, mon fils, des grandes guerres, je ne me souvenais que de tel éclair de soleil sur une épée, d’une petite fleur sous le sabot d’un cheval, d’un frisson, d’un geste çà et là, événements minimes mystérieusement incorporés à mon souvenir ! je me souvenais d’une porte ouverte, d’un froissement de papier, d’un sourire sur une bouche, de la tiédeur d’une peau, de l’odeur d’un bouquet, détails infinitésimaux et qui sont ce que la vie a de rapide, de furtif, de vraiment fait à la mesure de notre néant.
Mon heure approche ; je sens que je vais mourir et mourir tout entier. Il y a peut-être des survies pour ceux dont l’esprit a connu d’autres joies ; les miennes me bornent ma destinée.
Un tombeau se dresse au bout de mes jardins dans un lieu solitaire. Tu m’y conduiras avec la pompe ordonnée. Ma poussière frivole y reposera. Une massive pyramide de marbre noir en marque le lieu ; l’épitaphe continuera le mensonge de mon existence, car le héros qu’elle exaltera ne fut qu’une chétive sensibilité éphémère qui, des circonstances où les hommes voient un magnifique destin, n’a goûté que les misérables et humbles joies de toute chair périssable.
Mon enfant, je ne reviendrai pas hanter cette demeure ; je suis de ces morts qui ne font pas d’ombre sur l’au-delà. Les quelques petits souvenirs d’heures et d’instants que j’y emporte se dissoudront avec ma cendre. Je suis un de ces morts qui n’ont pas d’ombre ; je ne hanterai pas cette demeure, tu peux y vivre tranquillement et sourire quand on te parlera d’Hermocrate et qu’on t’exhortera à imiter ses travaux ; tu sais ce qui lui resta de ses pensées et de ses œuvres. Souris et songe à lui parfois au crépuscule ; il en a aimé quelques uns. »
Il faisait alors grand jour. Hans ouvrit les fenêtres ; je lui rendis l’écrit singulier qu’il renferma en silence dans la cassette d’or ; des bouffées d’air frais entrèrent ; une des deux roses qui s’épanouissaient dans une fiole de cristal se défleurit ; je pris l’autre et, m’approchant du lit où, rigide et les mains nouées, gisait le vieux duc, je mis la fleur entre ses doigts.
Amidi on était réuni dans la grande galerie du rez-de-chaussée. Le relief des trophées bossuait sous les tentures de deuil dont la draperie gonflée de place en place par l’angle d’un piédestal laissait passer l’orteil d’une déesse ou le sabot d’un satyre. On se pressait ; des uniformes se mêlaient aux habits de cour et cette noble foule se tenait immobile sous les lustres, le long des murs, adossée aux hautes fenêtres. Le hasard me plaça auprès de Hudolphe de Haubourg. Il m’aborda et s’enquit par où je m’apparentais au défunt, m’avouant ensuite son inquiétude au sujet des obsèques. L’ignorance universelle du cérémonial rendait toute cérémonie dangereuse ; les difficultés de rang lui paraissaient redoutables ; certains cas s’y présentaient de nature à ce qu’on recourût à une compétence autorisée ; on n’en avait rien fait ; aussi respecterait-on même les préséances les mieux établies, et il se rengorgeait, pronostiquant des accrocs et des péripéties.
Enfin les huissiers annoncèrent le duc Hans, il s’avança ; on fit cercle ; il y eut des saluts et des condoléances et on commença à s’écouler ; je sortis le dernier.
Le cercueil reposait dans le vestibule sous un catafalque, parmi des lumières ; les épées des gardes scintillèrent ; les hallebardes heurtèrent les dalles ; huit porteurs enlevèrent la lourde bière. On suivit.
Le château développait sa façade monumentale en face du parc. Les fenêtres écartelaient leurs vitres claires ; les balcons bombaient leurs ferrures contournées ; les niches abritaient des statues ; les colonnes de marbre fleurissaient leurs chapiteaux ouvragés. Les jardins étaient déserts avec leurs tapis de pelouses couverts à plat de larges crêpes noirs ; des trépieds de bronze brûlaient entre des ifs taillés ; les allées sablées de jais intersectaient leurs lignes à des obélisques de stuc ; l’avenue d’eau, teinte de flots d’encre, stagnait comme une dalle de marbre noir ; il y eut un moment d’arrêt puis les panaches des chevaux oscillèrent ; des crânes chauves se couvrirent de calottes, un groupe s’agita d’où sortit Haubourg, rouge, gesticulant, en esclandre de quelque passe-droit, rebiffé et jouant des coudes. Un sourd roulement de tambour retentit et le cortège traversa le parc, le long des pelouses et des bassins où s’effarouchaient les cygnes noirs qu’on avait lâchés sur l’eau mortuaire.