Contes à soi-même · AU LIEU D’UN FRONTISPICE
De ces contes le titre est encore ce qui m’y plaît le plus, comme pouvant en devenir l’excuse au besoin. Sinon, que chaque lecteur bienveillant approprie à ses songes ce dont ils s’accommoderont, et j’aurai eu, par surcroît, le plaisir de m’être dit quelques-uns des miens ; aussi, aurais-je voulu pour frontispice à ces pages tels emblèmes significatifs. Un peintre de mes amis les eût dessinés ; il y aurait figuré par exemple un miroir ou une conque ou une gourde curieusement ornementée. Il l’aurait représentée en étain, car j’aime ce métal qui a un aspect de très vieil argent humble, éraillé et intime, un argent un peu mat comme si l’approche d’un souffle le ternissait ou si son éclat se tempérait de la moiteur d’avoir été longtemps tenu par une main tiède.
L’allégorie sans doute eût été plus claire par une conque. La mer en dépose de charmantes sur le sable des plages, parmi les algues doucereuses, un peu d’eau et des coquilles. Une nacre, çà et là à vif sous leur écorce, en irise les luxueuses plaies, et leur forme est d’une malice si mystérieuse qu’on s’attend à entendre chanter à son oreille les Sirènes. L’écho indéfini de la mer y murmure seul et ce n’est en lui que le flux de notre sang qui y imite le cri intérieur de nos destinées.
Mais un miroir vaudrait mieux certes. Je suis sûr que mon peintre en enguirlanderait le cadre ovale de fleurs ingénieuses et qu’il saurait contourner autour de la poignée le nœud de quelque serpent caducéen.
Mon ami n’a pu se prêter à ma fantaisie. La sienne est de ne plus peindre et de vivre — comme j’ai vécu — les longues heures de son silence, tourné vers le visage de ses songes.