‹ La captive des MohawksChapitre 10 sur 20 · X

X

DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.

Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que, pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin. Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées; tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait parfaitement calme.

Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu.

«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!»

En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser la colère qui bouillait dans leurs veines.

Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main, rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait.

Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se contentèrent de lui lancer des regards significatifs.

Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina.

Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent enterrés avec lui.

[Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.]

On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre qui murmuraient doucement à travers cette solitude.

«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon.

--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer?

--Pouah! Marche plus vite.»

Et un rude horion accompagna ces paroles.

«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.»

Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit dessus et se mit à siffler.

«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage en lui donnant un coup terrible.

--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en souvenir!»

Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque le chef intervint.

«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de repos.»

Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir; mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment. Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit le sien sur son épaule et partit en avant.

Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes; vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui. Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances.

Page 1