IX
LA POURSUITE.
La nuit était même plus proche que nos amis ne le soupçonnaient. Dans les forêts, l’obscurité arrive presque aussitôt que le soleil disparaît, et pour ainsi dire tout d’un coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la rivière, et Haverland retira immédiatement le canot de dessous les broussailles pour le remettre à flot. Ils avaient une double paire de rames pour une seconde personne. Graham en prit une paire et joignit ses efforts à ceux de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au gouvernail. Comme ils entraient hardiment dans le courant, le canot qui était en avant disparaissait derrière le tournant qui se trouvait plus bas.
«Allons, ça ne sera pas! Nous ne les perdrons pas de vue,» dit Haverland en plongeant vigoureusement ses rames dans les flots.
Une obscurité profonde régnait sur la rivière, et nos amis ne purent bientôt plus rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, une espèce de brume, comme on en voit souvent pendant les nuits d’été sur les cours d’eau, commençait déjà à envelopper les rives et la rivière. Il était évident que si ce brouillard permettait à ceux qui donnaient la chasse aux Indiens de s’approcher plus près de leur canot, par contre, il donnait aussi à l’ennemi une bien plus grande chance d’échapper. Haldidge ne savait s’il devait se réjouir ou non de cet incident.
«Allons, mes enfants, ce brouillard pourra nous servir dans le commencement; mais nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés. Si ces coquins nous apercevaient auparavant, ils nous échapperaient aussi facilement que la fortune. Posez vos rames pendant quelques minutes; nous pouvons nous abandonner au courant.
--Je veux bien croire que ce soit le meilleur moyen, mais, quant à moi, je préférerais aller de l’avant pour en finir de suite avec cette affaire, répondit Graham qui maniait vigoureusement ses rames.
--Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, je ne vois pas où serait le mal d’assourdir les avirons.»
Ils s’étaient abondamment pourvus, avant de partir, de tout ce qui leur était nécessaire pour cette opération; et, en quelques instants, les rames furent garnies de linge, de façon à leur laisser tout le jeu possible sans qu’il en résultât un bruit assez fort pour attirer les soupçons, à moins qu’on ne prêtât une oreille plus attentive que de coutume.
Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont nous avons parlé avait enveloppé la rivière d’un nuage impénétrable, et nos trois amis glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite embarcation volait aussi légère et aussi silencieuse qu’un oiseau. Haldidge connaissait chaque détour et chaque accident du fleuve, aussi dirigeait-il le canot avec une assurance merveilleuse le long des rives et autour de ces rochers dont les sommets noircis s’élançaient par-ci, par-là, à quelques pieds au-dessus du niveau de l’eau.
Ils avaient déjà fait un mille environ, quand le pilote éleva la main pour indiquer à ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant un instant.
«Écoutez!» murmura-t-il.
Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, mais distinctement, dans le lointain, un bruit presque imperceptible de rames.
«Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous? demanda Haverland en penchant la tête et en prêtant l’oreille.
--Je croirais volontiers que nous les avons dépassés,» répondit Graham.
Le bruit paraissait réellement venir de plus haut qu’eux, et ils furent amenés à croire qu’en ramant aussi rapidement et aussi vigoureusement qu’ils l’avaient fait, ils devaient avoir passé à côté de l’autre canot sans s’en douter.
«Est-ce possible?» demanda Haldidge étonné et indécis.
Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit, qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus bas qu’eux.
«Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper.
--Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi?
--Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et prêter l’oreille.»
Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent de force et de courage.
Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.
Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une longue traînée d’écume.
On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident qu’ils arrivaient rapidement sur lui.
Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but, n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée.
Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et reprendraient Ina au milieu de la bagarre.
Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards, Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et, quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte, et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes. Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et, avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner Haverland dans sa dangereuse expédition.
Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se brisait contre les rames, et les branches du rivage.
«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête. Nous auraient-ils entendus?
--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que les autres.
--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis.
--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai.
--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus ou entendus.
--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques pas.
--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions dans le piége que nous voulions leur tendre.
--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge.
Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la rivière et il arrêta le canot.
«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles....
--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix basse.
Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière, qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant.
«Au nom du....
--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts?
--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût les entendre.
--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que vous verrez votre but. En avant!»
Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par enchantement.
[Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.]
«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant! qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.»
Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard.
Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs.
«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge.
Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.
«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en retenant son souffle. Là? écoutez encore?»
Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus faible.
«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.»
Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge.
En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive. Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une véritable brise qui le balayait assez rapidement.
Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que l’ennemi aborderait de ce côté.
Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt.
«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont partis, et nous pourrions tout aussi bien....
--C’est une rude déception, ajouta Graham.
--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage, reposons-nous et parlons de nos affaires.»
Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et ils mirent pied à terre.