‹ La captive des MohawksChapitre 11 sur 20 · XI

XI

TOUJOURS EN CHASSE.

«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en débarquant.

--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland.

--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste.

--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham.

--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué bien loin d’ici.»

Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet du vieux chasseur frappa leurs oreilles.

«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham.

--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous.

--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du chasseur.

--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et, selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici.

--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre?

--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut tarder beaucoup, d’ailleurs.

--Encore quelques heures!

--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?»

Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre avant la chute du jour.

Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce but.

La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait aveuglément.

Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant, connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés.

«Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court.

--Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland.

--L’endroit où ils ont campé!»

Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp d’Indiens abandonné.

«Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda Graham.

--Il n’y a pas trois heures.

--Alors, nous devons être tout près d’eux.

--Je le pense.

--Hâtons-nous donc.

--Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour; et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront naturellement pris leur temps.

--C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps, je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que, cette fois, ils ne nous échapperont pas.

--Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à plusieurs pas autour du camp.

--Quoi donc?

--Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?»

Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec empressement.

«Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua Graham.

--Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge.

--Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous guider.

--C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent pendant ce temps.»

Ainsi avertis, les trois blancs partirent de nouveau rapidement. Le chasseur ouvrait la marche comme auparavant. Ils marchèrent sans s’arrêter jusque vers midi; et, comme ils comprenaient qu’ils gagnaient rapidement du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés d’avancer avec la plus grande prudence. Le craquement d’une branche ou la chute d’une feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs pas. Ils n’échangeaient que quelques mots et à voix basse. Haldidge était à une douzaine de pas en avant, et les yeux de ses compagnons étaient constamment attachés sur lui, lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement et lever la main comme pour leur dire de ne pas avancer. Ils s’arrêtèrent, tandis que le chasseur se baissait et examinait l’herbe tout autour de lui. Un instant lui suffit. Il se retourna et fit signe à ses deux compagnons d’avancer.

«Juste ce que je craignais! dit-il tristement à mi-voix.

--Qu’est-ce que c’est? demanda Haverland d’un air inquiet.

--Les deux pistes se rejoignent ici! répondit-il.

--Ne vous trompez-vous pas?» reprit Haverland.

Il savait que le chasseur était pour ainsi dire infaillible, et cependant il voulait douter encore, il aimait à se rattacher à la moindre espérance qui lui était offerte.

«Non, je ne me trompe pas. Au lieu de trois Indiens, nous en avons maintenant quarante à poursuivre.

--Les poursuivrons-nous?

--Les poursuivrons-nous?... Eh! oui, naturellement, nous les poursuivrons! c’est le seul espoir que nous ayons de jamais revoir Ina!

--Je le sais, et cependant nous avons si peu de chances de réussir! Ils doivent savoir que nous les poursuivons; et que pouvons-nous faire contre des ennemis dix fois plus nombreux que nous?

--On ne peut rien dire maintenant. Allons, marchons toujours en avant.»

En disant cela, le chasseur se retourna et s’enfonça plus avant dans la forêt. Graham et Haverland le suivaient silencieusement, et, quelques instants après, les trois blancs s’avançaient à travers le bois épais aussi prudemment et aussi silencieusement qu’auparavant.

Nos amis n’avaient encore rien mangé et ils commençaient à sentir les tiraillements de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que peu d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un autre endroit où les sauvages avaient fait une halte. Si Haverland et Graham gardaient encore quelques doutes sur ce que le chasseur leur avait dit, ils durent être bientôt dissipés; car on voyait parfaitement que les Indiens étaient très-nombreux lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet endroit, seulement quelques heures auparavant, et il était évident qu’ils n’avaient pris aucune précaution pour cacher les traces de leur passage.

Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, mais ils ne craignaient pas leurs ennemis; ils se moquaient des blancs, car maintenant ils se sentaient les plus forts.

Sous certains rapports le chasseur n’en était pas fâché; il savait fort bien qu’au point où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien espérer que de la ruse et des stratagèmes, et il est très-probable que, pour cette raison, les Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait rien contre eux. Imprudents! ils ne faisaient pas attention qu’ils avaient un ennemi dans leur camp!

Les blancs trouvèrent des restes considérables du repas des sauvages, et ils en profitèrent pour satisfaire leurs besoins les plus pressants. L’après-midi n’était pas trop avancée, ce qui les convainquit qu’ils avaient déjà beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur désir le plus ardent était d’atteindre les Indiens à la tombée de la nuit, mais cette espérance fut encore trompée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent à un endroit où la piste se divisait de nouveau.

Le chasseur lui-même ne comprenait rien à cela, et, pendant quelques instants, nos amis se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient pas attendus à cet incident, et ils ne trouvaient pas la plus petite raison pour l’expliquer.

«Voilà quelque chose qui me surpasse! dit Haldidge en examinant de nouveau la piste.

--Il doit y avoir quelque chose là-dessous! dit Haverland qui paraissait tout chagrin.

--C’est quelque stratagème de ces démons, et nous devons nous l’expliquer avant d’aller plus loin!

--Ils doivent avoir sur nous des idées différentes de celles que nous pensions. Vous pouvez croire en toute certitude que ceci a été fait pour nous dérouter; et, si nous devons jamais avoir besoin de nos facultés, c’est bien en ce moment!»

Pendant cette conversation entrecoupée, le chasseur examinait minutieusement la piste; Graham et Haverland le regardèrent pendant quelques secondes en silence, et ce dernier lui dit enfin:

«Découvrez-vous quelque chose?

--Rien du tout, si ce n’est que la piste se partage ici; le principal corps est allé en avant en ligne directe, tandis que la plus petite bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes sont loin d’être aussi nombreuses l’une que l’autre; car, autant que je puis en juger, la plus petite ne doit pas compter plus de trois ou quatre hommes. Ils n’ont fait aucun effort pour cacher leurs traces, et il y a là une machination diabolique ou une preuve qu’ils ne s’inquiètent nullement de nous!

--Et très-probablement ce sont ces deux choses à la fois, dit Graham. Ils font assez attention à nous pour prendre bien soin de rester hors de notre portée, lorsqu’ils n’ont pas d’avantages sur nous; ils ont déjà montré qu’ils étaient capables, non-seulement de former un plan, mais encore de l’exécuter.

--Si nous pouvions seulement faire savoir à ce Seth Jones que nous sommes si près de lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais confiance, dit Haverland.

--Il est très-probable que si votre Jones pouvait nous informer de l’endroit où il est et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins de temps à attendre ici, reprit le chasseur avec un ton et un regard significatifs.

--Mais nous perdons nos paroles et un temps précieux, dit Graham; rassemblons nos trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut faire.

--Quant à moi, je vote pour que l’on suive la plus petite bande!

--Quelle est la raison qui motive votre avis? demanda Haverland.

--J’avoue que je ne puis donner beaucoup de raisons pour motiver ce que j’avance; mais je crois qu’Ina est avec la plus petite bande.

--C’est très-peu probable! reprit Haverland.

--Et ce serait très-peu raisonnable, je l’avoue, dit le chasseur; mais c’est assez drôle que la même idée me soit venue aussi.

--Eh bien! alors, donnez vos raisons!

--Je puis vous dire ce qui me paraît, à moi, un semblant de raison. J’ai fait beaucoup de réflexions pendant ces dernières minutes, et je suis presque arrivé à une conclusion. Je crois que la jeune fille est avec la plus petite bande, et que les sauvages désirent que nous suivions la troupe principale. Nous serions ainsi attirés dans un piége, et ils n’auraient pas de peine à se débarrasser de nous.

--Il me semble très-peu probable que les sauvages courent ainsi le risque de perdre leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à agir ainsi, dit Haverland.

--Cela ne vous paraît pas probable; mais ce n’est pas la première fois, si du moins il en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient obligés à ouvrir les yeux. Je crois que ces Mohawks sont convaincus que nous ne pourrons soupçonner qu’ils aient laissé partir la jeune fille avec deux ou trois des leurs, tandis qu’ils étaient en nombre suffisant pour la surveiller, la garder, et l’empêcher de tomber entre les mains d’une douzaine d’hommes comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont confiée à la plus petite bande; et, comme ils sont sûrs que nous les poursuivrons, ils ont fait des préparatifs à quelque distance d’ici pour nous faire tomber en leur pouvoir.

--C’est parfaitement bien raisonné, j’en conviens; mais voici quelque chose qui me dit tout le contraire, répondit Graham en montrant un nouveau morceau du vêtement d’Ina qui flottait à un buisson.

--Comment cela peut-il vous faire voir la chose sous un autre jour? demanda le chasseur.

--Si vous voulez bien faire attention au buisson sur lequel j’ai pris cette étoffe, vous verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par conséquent, Ina doit être avec la troupe la plus nombreuse.

--Faites-moi seulement voir la branche où vous l’avez trouvé,» demanda tranquillement Haldidge.

Graham la lui montra. Le chasseur se baissa et examina soigneusement le buisson.

«Je suis convaincu maintenant, dit-il, que j’avais raison: ce chiffon a été placé là exprès par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée de nous tromper; nous devons chercher Ina dans l’autre direction.

--Haldidge! dit Haverland d’un ton animé, j’ai grande confiance dans votre habileté et dans votre jugement; mais, en ce moment, je suis étonné que vous agissiez d’une façon si capricieuse et si contraire à la raison.

--Il ne me reste plus qu’un moyen pour trancher la difficulté; voulez-vous l’employer?» demanda le chasseur en souriant.

Comme les deux autres y consentirent, il prit son couteau de chasse. Après s’être reculé d’un pas ou deux, le chasseur le saisit entre le pouce et l’index et le lança par-dessus sa tête.

Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe était tournée vers la piste de la plus petite bande.

«C’est juste ce que je pensais!» s’écria le chasseur en souriant de nouveau.

La question en litige étant réglée à la satisfaction de tous, nos trois amis se dirigèrent sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait la piste de la plus petite bande, avec laquelle Ina Haverland était partie.

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