XII
CORRESPONDANCE DE SETH.
Le chasseur avait raison. Le hasard qui avait dirigé la pointe du couteau de chasse, non-seulement sauva la vie aux blancs, mais les conduisit encore dans la bonne voie.
Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait quelque crainte sur l’expédition qu’ils allaient entreprendre. Il ne pouvait croire que les sauvages fussent bornés au point de confier à deux ou trois des leurs une captive qui était en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait en appeler de l’arrêt prononcé par le couteau de chasse, et il suivit, triste et silencieux, les pas du vieux chasseur.
L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages qu’ils poursuivaient ne pouvaient être éloignés. Leur piste était parfaitement visible, comme s’ils n’avaient pris aucune précaution pour la cacher; mais, quoique Haldidge fît tout son possible pour découvrir les traces du mocassin délicat de la belle Ina, il ne put y parvenir et ne vit rien du tout, et, en dépit des assurances qu’il avait manifestées au départ, il dut bientôt éprouver quelques craintes lui-même.
Le chasseur, malgré la ruse consommée et l’adresse incroyable qu’il avait déployées jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant fait une triste erreur. Il s’était trompé sur le nombre de la petite bande; au lieu de trois ou quatre Indiens, il y en avait six; et, comme leurs pas étaient visibles par moments, il commença à croire qu’il avait entrepris une affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. Cependant, ce n’était pas le moment de s’arrêter ou de reculer; il marcha résolûment en avant.
«Ah! encore des indices! s’écria-t-il en s’arrêtant subitement.
--Où sont-ils? demandèrent vivement ses compagnons.
--Examinez seulement ce buisson, s’il vous plaît, et dites-moi ce que vous y voyez!»
Les deux amis regardèrent aussitôt; ils virent qu’une des branches des rejetons qui croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait été cassée et placée avec intention sur la piste.
«Je vois là quelque chose de favorable; c’est Ina qui aura fait cela pour nous guider, dit Haverland.
--C’est exactement mon opinion, ajouta Graham.
--Vous êtes dans l’erreur sur un point; ce n’est pas Ina qui l’a fait.
--Ce n’est pas Ina? s’écrièrent les deux autres; et qui donc?
--Ah! voilà la question! Je suis d’avis que c’est ce blanc dont vous m’avez parlé.
--Mais il est impossible qu’il soit aussi avec eux.
--Assurément, c’est impossible que les Indiens aient laissé les deux prisonniers sous la garde de deux ou trois des leurs seulement!
--Deux ou trois! il y a bien six Mohawks de ce côté. Je n’ai pas encore découvert la piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs fois des preuves irréfutables qu’il y avait un blanc parmi eux. Si vous voulez bien encore regarder cette branche, vous verrez qu’il n’est pas probable que ce soit votre fille qui l’ait cassée! En premier lieu, je ne pense pas qu’elle aurait pu le faire; car, remarquez, cette branche est grosse, et lors même qu’elle l’aurait pu, cela lui eût pris trop de temps, et on l’en aurait empêchée!
--Il est très-probable que Seth est parmi eux, quoique cela soit très-singulier, pour ne pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange caprice qui s’est emparé des Indiens?
--Et vous dites que vous ne voyez aucune trace d’Ina? demanda Graham.
--C’est vrai!
--Croyez-vous qu’elle soit avec eux?
--Je le crois!
--Où est sa piste, alors?
--Quelque part sur la terre, je suppose.
--Eh bien! alors, pourquoi ne l’avons-nous pas vue?
--Parce qu’elle a sans doute échappé à nos yeux.
--La belle explication, dit Graham en souriant; mais, si nous n’avons pu jusqu’à présent la découvrir, est-il probable qu’elle soit parmi eux?
--Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez vous rappeler que ces cinq ou six Mohawks marchent pêle-mêle et non pas à la file, comme c’est généralement l’habitude indienne. Il est très-probable alors que la jeune fille est la première, et que les traces que ses petits mocassins ont pu faire ont été entièrement recouvertes par les larges pieds des Indiens.
--Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas! dit Haverland avec un ton qui indiquait qu’il lui restait encore des doutes.
--Ceci ne pourra être décidé que lorsque nous verrons ces lâches Peaux-Rouges, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de pousser toujours en avant!
--Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, et si nous arrivons à leur feu de bivac ce soir, nous les expédierons lestement.
--Venez, alors!»
Le chasseur partit de nouveau en avant, mais avec plus de précautions et de prudence que jamais. D’après les différents indices qu’il rencontra, il eut des preuves certaines que les Indiens n’étaient pas bien loin en avant.
Vers le coucher du soleil, les trois blancs arrivèrent à un petit cours d’eau bondissant et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent un instant pour étancher leur soif; puis le chasseur se leva et se remit en route. Mais Graham se faisait un devoir de chercher à chaque halte quelques signes qui pussent les guider, et il pria ses compagnons de l’attendre encore un instant.
«Le temps est trop précieux, répondirent-ils, et vous ne trouverez rien ici.
--Je.... je.... ne trouverai rien ici? eh! venez donc voir cela!»
Le chasseur traversa de nouveau les pierres du ruisseau, et, suivi par Haverland, il s’approcha de Graham. Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui était à ses pieds; on y voyait griffonné, avec une espèce de craie, les mots suivants:
[Illustration: Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui était à ses pieds.]
«Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, et Ina est avec eux. Ils ne soupçonnent pas que vous les poursuivez, et ils se hâtent de regagner leur village. Je crois que nous camperons à deux ou trois milles d’ici. Poussez le cri du whipporwil quand vous voudrez faire l’affaire, et je comprendrai,
«Votre respectueux
«SETH JONES.»
«Si je n’avais pas peur que ces démons ne nous entendissent, je voterais trois vivats pour votre Jones! s’écria Haldidge; c’est un gaillard rusé, après tout.
--Oh! vous pouvez être certain de cela, ajouta Graham; car le peu de temps que je suis resté avec lui a suffi pour me faire voir ce qu’il était.
--Voyons, reprit le chasseur en lisant encore une fois ce qui était tracé sur la pierre, il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais nous avons encore du jour pour une heure au moins; c’est suffisant pour nous guider. Il nous faut avancer, car il n’y a pas de temps à perdre.
--Je me demande comment Jones est entré dans cette bande, dit Graham en partant.
--Il y est, nous le savons, et c’est assez pour le moment; quand nous aurons du temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur la cause et les motifs. Tout va bien.
--Oui, mais une minute, mon ami Haldidge; décidons comment nous allons marcher. Il faut maintenant prendre de grandes précautions.
--J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai eu jusqu’ici, pour que nous n’allions pas les yeux fermés tomber dans un nid de frelons. Haverland, vous pourrez faire le guet, tandis que vous, Graham, vous qui avez été assez heureux pour deviner ce qu’aucun de nous n’avait découvert, vous chercherez d’autres signes et d’autres indications; car il est probable que Jones aura été assez habile pour nous donner encore quelques bons avis.»
Chacun d’eux, comprenant son devoir, se prépara à le remplir le mieux possible. La marche était nécessairement lente, car il fallait agir avec la plus grande prudence.
Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite distance, lorsqu’il remarqua son ombre sur la terre; il leva les yeux et vit, à son grand regret, qu’une belle pleine lune brillait au ciel. C’était malheureux pour eux; car, quoique la clarté de la lune pût leur permettre de suivre la piste aussi facilement que celle du jour et les aider dans leur poursuite, d’un autre côté, il était presque certain qu’elle ferait découvrir leur approche par les Indiens.
«Psit! fit tout à coup Graham.
--Qu’y a-t-il donc? demanda le chasseur en se retournant prestement.
--Un nouveau mot d’ordre de Seth.»
Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. Graham était penché au-dessus d’une pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques lettres. La lumière de la lune, quoique assez brillante, était à peine suffisante. A force de patience et de persévérance, ils parvinrent à lire ce qui suit.
«Soyez très-prudents. Les démons commencent à avoir des soupçons; ils m’ont vu faire des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils surveillent de près la jeune fille. Souvenez-vous du signal quand vous vous approcherez de nous.
«Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins avec grand respect,
«SETH JONES ESQ.»
Il était évident qu’ils étaient bien près des sauvages. Après une vive discussion, qui ne dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge marcherait en avant à une plus grande distance, et qu’il ferait signe à ses compagnons quand il découvrirait le camp.
Ils avancèrent donc lentement, silencieusement et prudemment. Une demi-heure plus tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et leva son doigt en avant d’une manière significative.
On voyait un reflet rougeâtre sur la cime des arbres, et comme ils se tenaient immobiles, ils aperçurent une lumière à travers le feuillage. Un instant après, le chasseur était à côté d’eux.
«Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il à voix basse; veillez à vos amorces, et préparez-vous à une chaude besogne.»
Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à combattre pour décider enfin la question. Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient engager une lutte à mort. La respiration du chasseur était courte et saccadée, mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils avancèrent résolûment.