XIII
EXPLICATIONS.
Le village des Mohawks était très-éloigné de l’endroit où s’élevait jadis l’habitation du bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés de leur pillage, n’avaient pu marcher que très-lentement; en outre, comme ils pensaient que toute poursuite des blancs ne pourrait aboutir, ils n’avaient aucune raison de se hâter. Cependant, lorsque le vieux chef apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth parmi ses hommes, la fuite de son compagnon, et ensuite le rapport de la petite bande qui était avec Ina, il commença à avoir quelques doutes sur cette sécurité apparente. Il lui vint à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il devait déployer la plus grande adresse pour conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il ne pouvait y avoir de doute, leur marche devait être plus rapide, ceux qui étaient sur leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur de la vengeance. Le butin qu’ils avaient fait retardait leur marche, et enfin il comprit qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque.
Il choisit parmi les plus braves et les plus agiles six hommes, dont deux avaient été les ennemis les plus acharnés de Graham lors de sa terrible course, et il leur confia la garde d’Ina, avec l’ordre de se rendre en toute hâte au village indien. Avant de les laisser partir, il lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer aussi le blanc avec eux. S’il restait avec la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa présence, on avait quelque raison de le craindre, ne pourrait que leur nuire, tandis que six sauvages bien armés et toujours sur le qui vive, garderaient facilement un idiot sans armes et une femme sans défense.
Le chef, comme on le voit, était bien convaincu qu’ils étaient poursuivis. Si donc il pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, leur défaite était certaine, et il croyait qu’on pouvait y parvenir. Réussit-il dans ses calculs? c’est ce que nous avons déjà montré. Les six sauvages et les deux blancs confiés à leur garde se séparèrent de la plus grande bande et s’éloignèrent rapidement dans la direction de l’Ouest. Leur piste fut dissimulée de façon à faire croire qu’ils n’étaient que trois, et nous avons vu que cette ruse induisit le chasseur en erreur. Un morceau du vêtement d’Ina fut placé à dessein sur un buisson qui se trouvait près de la piste de la plus grande troupe, et le chef, plein d’espérance et de confiance, continua tranquillement son chemin avec ses sombres compagnons.
Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses remarques originales.
«Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air railleur au sauvage qui était devant lui.
Ne recevant aucune réponse, il continua:
«Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!... oui, monsieur, sur mon âme!»
Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones. Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes.
Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air bourru:
«Qu’est-ce que c’est que cela?
--Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth.
--Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant.
--Eh! parbleu, des dessins que j’ai faits pour m’amuser et passer le temps!
--Hum!» grommela l’Indien.
Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth.
«Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai encore écrire quand ce sera sec.»
Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage indigné s’était permis.
Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande, cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste distincte et visible.
Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture. Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner.
Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien; et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer.
Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien seraient décidés.
La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas! qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent obligés de faire halte pour la nuit.
Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui vont suivre.
Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine de pas en arrière pour veiller sur la piste.
Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche de l’ennemi.