XIV
DANS LE CAMP ENNEMI.
Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car, en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement.
Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement en avant.
Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent. Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger soupçon de son approche.
La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière.
Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la façon dont il allait agir.
Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer. Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse, et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi.
Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible besogne.
Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte au premier signal.
S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour délivrer Seth et massacrer les autres ennemis.
Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas, ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth, tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes.
«Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth.
Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence.
«Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds, ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons, fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.»
Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et, en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la courroie qui les attachait.
«Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te déranger, vieux païen peinturluré!»
Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du whipporwil se fit entendre tout près du camp.
Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance. Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages. Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures mortelles et une haine implacable.
[Illustration: Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac.]
Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète.
Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de poursuivre les blancs.
Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger à se séparer.
«Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir meilleures.
--Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante.
Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut qu’elle était dans des bras amis.
«Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle.
--Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son cœur.
--Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté?
--Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère!
--Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent?
--Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta délivrance, et....
--Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit! interrompit le chasseur.
--Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni....
--Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse.
--Vous et qui?... demanda vivement Ina.
--M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?»
Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle.
«Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et aimable.
--Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant avec tendresse.
--Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire?
--Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable.
--J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre, nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible.
--Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas encore bien loin.
--C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.»
Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure. Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant qu’ils entreverraient la chance de la reprendre.
Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par quelques sauvages.