XV
PLANS ET MANŒUVRES.
Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom, continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre, ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage pouvaient seuls découvrir un passage.
Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune fille dormait d’un profond sommeil.
Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les moyens de le faire.
«Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes, je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens!
--Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela!
--Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland.
--J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour.
--Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous?
--Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras?
--Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous devrait aller en avant comme éclaireur?
--Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté.
--Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham.
--Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs infernales machinations.»
Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher rapidement pendant la journée.
Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge, placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière sécurité de la bande.
Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de causer, excepté pour échanger quelques mots.
Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures. Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait un signal à ceux qui étaient à l’arrière.
Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons; mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade, qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir. Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant, en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante; mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille de longueur.
Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si un seul point échappa à son œil pénétrant.
Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami. Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant.
En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses.
Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement. Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était arrivé.
Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur.
Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper. Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause.
[Illustration: De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits.]
«Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera la dernière!... Serait-ce un blanc?»
Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement prudent et soupçonneux.
Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine d’Haldidge.
Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction, et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer.
Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol. Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau.
La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour le même objet.
Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas.
Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et menaçants entouraient la petite bande des blancs.