‹ La captive des MohawksChapitre 4 sur 20 · IV

IV

UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS.

C’était le matin de la journée que nous venons de voir s’écouler. Le ciel était clair, et le jour s’annonçait comme un des plus beaux et des plus agréables de l’année. L’atmosphère était parfaite, et l’on éprouvait cette sensation particulière de bien-être et de vigueur que produit en nous le temps quand il est tout à fait beau.

Cette partie de l’État de New-York, dans laquelle se passent les premières scènes de ce drame de la vie des frontières, était à cette époque coupée et diversifiée par de nombreux cours d’eaux; la plupart étaient d’une largeur comparativement petite, mais quelques-uns étaient d’une grandeur considérable; on voyait sur leurs bords et dans les espaces qu’ils séparaient, des milliers d’acres de forêts épaisses et luxuriantes, tandis que, dans certains autres endroits, on trouvait des plaines d’une grande étendue entièrement privées de bois.

Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement un de ces endroits découverts qui était éloigné de quelques milles seulement de la maison d’Haverland. Au premier coup d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait de fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval qu’il montait semblait également épuisé. Notre cavalier était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, portant le costume des chasseurs; et, quoiqu’il fût fatigué de sa longue course, l’attention qu’il apportait à ses moindres mouvements indiquait clairement qu’il n’était pas étranger à la vie des forêts. Son apparence prévenait en sa faveur; il avait de beaux yeux noirs, des cheveux bouclés, un nez aquilin et une bouche petite et finement dessinée. Une longue carabine luisante reposait sur le devant de sa selle, et il était prêt à s’en servir au premier moment opportun. Les flancs de son cheval fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait son chemin avec une fatigue évidente.

A mesure que le jour baissait, le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance et un plus grand empressement. Il examinait soigneusement les bois et les cours d’eau qu’il traversait, comme s’il eût été en quête de la trace d’une habitation quelconque. Enfin, il parut satisfait comme s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa le pas de sa monture.

«Oui, se disait-il, la maison du bûcheron ne peut être bien éloignée maintenant; je me souviens de ce cours d’eau et de ce bois là-bas; je dois pouvoir l’atteindre avant la nuit; allons, mon brave cheval, en avant! et du courage, car nous touchons au terme de notre voyage.»

[Illustration: Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance.]

Quelques instants après, il aperçut un petit ruisseau qui sautillait et écumait sur son lit rocailleux, et il entra dans la large percée qui conduisait à la clairière s’étendant devant la porte de la maison d’Haverland. Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de la position où il se trouvait, il s’était grandement trompé sur la distance qui lui restait à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il approcha du ruisseau sur lequel nous avons vu s’embarquer les fugitifs. Il savait que ce cours d’eau conduisait directement à la maison qu’il cherchait, et il résolut de le suivre jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Sa marche se ralentit, car il fut souvent obligé de faire le tour des épaisses broussailles qui bordaient la rivière; et, quand il fut arrivé à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, la nuit était déjà bien avancée.

«Allons, ma bonne bête, la course a été plus longue que je ne m’y attendais; mais nous touchons maintenant au terme de notre voyage. Tiens!... Qu’est-ce que cela signifie?»

Il avait poussé cette exclamation et cette interrogation en voyant briller tout droit devant lui une clarté lugubre qui s’élançait vers le ciel.

«Est-ce que la maison du chasseur serait en feu?... c’est impossible!... et cependant c’est bien dans sa direction!... Ciel! quelque malheur est arrivé!»

Agité par une émotion aussi violente que pénible, Éverard Graham (tel était le nom du cavalier) poussa rapidement son cheval vers l’endroit où brillait la clarté. En peu de temps, il s’en était approché aussi près qu’il avait osé le faire avec son cheval; il mit donc pied à terre, attacha sa monture, et marcha prudemment. La clarté était si forte, qu’il jugea nécessaire de choisir son chemin avec le plus grand soin.

Quelques instants suffirent pour lui faire tout comprendre.

La maison d’Haverland, dans laquelle il comptait passer la nuit, n’était plus qu’une gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres brunes sautaient et dansaient autour de ce feu effrayant, comme des démons dans une orgie de spectres.

Graham resta un instant pétrifié d’horreur et d’étonnement. Il s’attendait à voir les corps grillés d’Haverland et de sa famille, ou à entendre leurs cris d’agonie; il ne cessa pas de regarder, mais il fut convaincu, ou qu’ils avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis, car rien ne révélait leur présence. Il ne pouvait penser qu’ils eussent pu s’échapper, et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués par le tomahawk ou qu’ils avaient péri dans les flammes.

Ce spectacle était effrayant et n’avait presque rien de terrestre; la petite maison petillait et craquait sous une masse de flammes dévorantes qui jetaient des lueurs bizarres dans la clairière et répandaient sur les lisières de la forêt une lumière presque aussi grande que celle du soleil en plein midi; les vingt individus aux couleurs sombres sautaient et dansaient avec une joie sauvage, et autour de cette scène régnait une vaste solitude qui entourait tout comme un océan de ténèbres.

Les flammes diminuèrent peu à peu et les bois semblèrent s’enfoncer dans l’obscurité. Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt même ils disparurent.

L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru une masse de flammes étincelantes, n’était plus qu’un amas de charbons et de cendres à moitié éteints qui brillaient d’une rougeur ardente au milieu de l’obscurité.

Une heure ou deux plus tard, on aurait pu voir un individu qui se glissait furtivement et silencieusement autour de ces ruines fumantes. La lueur expirante de l’incendie lui donnait l’air d’un fantôme et on aurait pu le prendre pour l’ombre de quelque habitant de la cabane. Il s’arrêtait de temps en temps et écoutait comme s’il eût espéré entendre le bruit des pas d’une autre personne; puis il recommençait de nouveau sa marche de spectre autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta pour regarder dans le brasier, comme s’il eût supposé que les os blanchis de plusieurs êtres humains allaient frapper sa vue; mais il reculait bientôt et restait immobile, plongé dans d’horribles et pénibles pensées. C’était Éverard Graham qui cherchait les restes d’Haverland et de sa famille.

«Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable qu’ils se seront échappés, ou peut-être leurs corps se calcinent-ils en ce moment dans cet amas de charbons; cependant quelque chose me dit qu’ils n’y sont pas, et s’ils ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus?... Comment ont-ils pu se soustraire à la cruelle vengeance de leurs barbares ennemis? Qui peut les avoir avertis?... Ah! mon Dieu! malgré la vive espérance que je ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a aucun motif pour le supposer. Oh! combien est triste le sort de ceux qui dans ces temps ne sont pas protégés.

--C’est vrai, par ma foi!»

Graham tressaillit, comme si on lui avait tiré un coup de fusil, et il regarda avec inquiétude autour de lui. A quelques pas, il aperçut la silhouette d’un homme qui restait immobile et qui avait l’air de le contempler.

«Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui apparaissez ici dans un pareil moment?

--Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. Et qui pouvez-vous être aussi, vous, qui arrivez dans un si mauvais moment?

--Qui je suis?... Je suis Éverard Graham, un ami de l’homme dont la maison est en ruine et qui, je le crains, a été massacré avec sa famille.

--C’est bien; mais ne parlez pas si haut. Il peut y avoir d’autres oreilles aux alentours; venez par ici, il n’est pas probable que nous soyons remarqués.»

Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans l’obscurité où Graham le suivit. Il eut d’abord quelques légers soupçons; mais l’accent et la voix de l’étranger le rassurèrent, et il continua sa route avec lui, sans méfiance et sans hésitation.

«Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland? murmura Seth à voix basse.

--Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir ici; c’était un intime ami de mon père; je lui avais promis de lui faire une visite aussitôt que je le pourrais, et j’étais venu dans cette intention.

--C’est bien, mais vous avez choisi un bien mauvais moment, je crois.

--Oui, certes; mais si j’avais voulu attendre que la tranquillité régnât partout, ma visite ne se serait probablement jamais faite.

--Quant à cela, c’est bien possible.

--Mais permettez-moi de vous demander si vous savez quelque chose sur la famille?

--Je puis en savoir quelque chose, puisque j’étais par ici au moment même de l’événement.

--Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués?

--Ni l’un ni l’autre.

--Est-il possible qu’ils aient échappé?

--Parfaitement: je les ai aidés moi-même à s’enfuir.

--Dieu soit loué, et où sont-ils?

--En bas de la rivière, à l’un des établissements....

--Est-ce bien loin d’ici?

--A trois ou quatre lieues, peut-être.

--Bien! hâtons-nous d’aller vers eux, ou permettez-moi de prendre congé de vous, car je n’ai rien qui puisse me retenir ici.

--Volontiers, répondit Seth qui fit un pas en avant; mais j’oubliais de vous dire que la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais pas encore pensé à vous informer de ce triste événement.»

Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant son émotion et fit un violent effort pour demander à son compagnon:

«Mais quelle est la tribu qui a pris Ina?

--Celle de ces infernaux Mohawks, je crois.»

Et Seth lui raconta les incidents qu’on a lus dans le chapitre précédent; il ajouta cependant que les parents et la tante de la jeune fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés lui-même jusqu’à l’établissement voisin, où il les avait laissés sains et saufs et s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où il était arrivé en même temps que Graham. Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un sauvage et que le voyant seul, il s’était disposé à lui tirer un coup de fusil; mais, qu’en l’entendant se parler à lui-même, il avait bientôt découvert qu’il avait à faire à un blanc.

«Et quel motif vous amène ici? lui demanda Graham.

--Belle question, par ma foi!... Quel motif me ramène ici? c’est le même, je suppose, que celui qui vous a fait venir vous-même. Je veux retrouver Ina, cette jolie fille....

--Ah!... Pardonnez-moi, monsieur, je suis bien aise d’apprendre cela, et je suis déjà disposé à confesser que cette raison est pour ainsi dire la seule qui m’ait amené ici.

--Puisque vous étiez venu seul pour aller à son secours, je présume que vous espérez la reprendre assez facilement, et je pense que vous avez une plus grande chance de réussir, si un autre joint ses efforts aux vôtres.

--C’est exactement mon avis; donnons-nous la main.»

Et ces deux hommes qui se donnaient ainsi une poignée de main de la façon la plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés de se voir, auraient pu lire sur le visage l’un de l’autre une radieuse expression de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans le bois et continuèrent leur conversation.

Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, comme Seth l’avait pensé, des guerriers de la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même faisait partie des Cinq-Nations réunies: les Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et les Oneidas devenus tout à fait célèbres dans l’histoire. Les Français les appelaient Iroquois et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique on les désigne sous le nom de Mingoes ou Agamuschim, ce qui veut dire Peuples-Unis. Les Mohawks ou Wabingi vécurent d’abord seuls et indépendants. Les Oneidas se joignirent ensuite à eux, et leur exemple fut suivi par les Onondagas, les Senecas et les Cuyugas. Au commencement du siècle dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans l’union et la confédération fut nommée les Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient naturellement solidaires, et celui qui déclarait la guerre à une tribu les avait toutes contre lui. Elles formaient une confédération formidable et la révolution montra de quelles actions elles étaient capables, lorsqu’elles étaient excitées par les Anglais. Durant la guerre de pillage et de rapine qui se prolongea tant sur la vieille frontière, les colons blancs usèrent principalement de stratagème pour déjouer leurs adversaires, et c’était par ce moyen seul que Seth espérait arracher Ina de leurs mains.

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