VI
LA MORT OU LA VIE.
Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse dans le camp des sauvages, Graham comprit qu’il était en danger, et que sa vie dépendait de ses propres forces. Combattre eût été folie, car il y avait bien là trente Indiens armés. La fuite était donc sa seule ressource; et, sans attendre plus longtemps pour connaître le sort de Seth, notre jeune homme sauta en bas du remblai et se dirigea tout droit à travers la plaine pour gagner le bois qui bordait la rivière. Il avait fait quelques centaines de pas lorsqu’un hurlement prolongé lui annonça qu’il était découvert et qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière lui, et il vit cinq ou six Indiens en pleine chasse en bas du talus.
C’est alors que commença une véritable course de vie ou de mort. Graham avait le pied aussi léger qu’un daim, et il était bien dressé et bien discipliné. Mais il avait aujourd’hui à ses trousses cinq des meilleurs coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait d’avoir à la fin trouvé plus fort que lui. Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur laquelle il courrait était parfaitement nue et aride, et il avait une lieue ou une lieue et demie à faire avant de trouver le plus petit refuge. Comme on le verra, il prit le seul moyen qui lui offrait quelque chance de salut, il se décida pour une course effrénée qui laissait aux deux parties des avantages à peu près égaux.
Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient étaient capables de courir plus longtemps que lui, et que, si la course était trop longue, il aurait peu de chances de leur échapper; mais il sentait aussi que si la poursuite ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer le premier Indien venu; il résolut donc de mettre la célérité de ses ennemis à l’épreuve.
Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança en avant en déployant presque toute son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, conservèrent la même rapidité, et Graham continua ses efforts pendant cinq cents pas environ en se servant de ses bras et de ses jambes, de manière à faire croire qu’il déployait toutes ses forces. Après le premier quart de lieue, il commença à ralentir sa course, et ses membres pendants et affaissés, aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait derrière lui, auraient pu faire croire à tout le monde qu’il était presque épuisé.
Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit aussi bien qu’il pouvait le souhaiter.
Les Indiens crurent qu’il avait commis une faute bien ordinaire et bien fatale; qu’il avait déployé au départ toute la force et toute la célérité dont il était capable, et qu’il était maintenant harassé et fatigué, tandis qu’eux ne faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent des cris de joie et s’élancèrent en avant à toute vitesse, chacun d’eux s’efforçant d’atteindre le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant son compagnon.
Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils virent le fugitif repartir avec la vitesse d’un cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient en un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient avoir perdue depuis quelque temps.
Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif conservait longtemps une telle rapidité, il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils se mirent alors tous à courir comme ils ne l’avaient pas encore fait.
Ceux qui le poursuivaient, ou du moins quelques-uns d’entre eux, étaient à peu près aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés pendant un moment, il allait, avant que la moitié de la course fût terminée, perdre inévitablement le terrain qu’il avait gagné.
Si quelqu’un avait pu être témoin de cette course où la vie d’un homme était en jeu, il aurait vu un spectacle bien effrayant et bien émouvant. Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc qui se sauvait à toutes jambes; son allure rapide et soutenue montrait que ses membres étaient bien exercés et soumis à une rude épreuve. Ses pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils étaient presque invisibles, et le terrain fuyait derrière lui comme un panorama.
[Illustration: Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc.]
Venaient ensuite une demi-douzaine de sauvages; leurs visages étaient brillants et contractés par divers sentiments, la joie, la vengeance et le doute; leurs ornements flottaient au vent, et leur vigueur semblait incroyable. Ils étaient disséminés à différentes distances les uns des autres, et s’étaient partagé toutes les directions de la prairie, de façon à couper toute retraite au fugitif.
Deux Indiens continuaient à courir côte à côte, et il était évident que les autres abandonneraient bientôt la poursuite, car Graham les voyait perdre rapidement du terrain et se relâcher déjà de leurs efforts. Il comprit la situation et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il pas les dépasser aussi? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils pas bientôt la partie? Et, d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant que la fatigue le forçât à céder?
«En tout cas, j’essayerai, et que Dieu me vienne en aide!» murmura-t-il en lui-même.
Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens qui le poursuivaient encore semblaient presque immobiles, tant il les avait laissés loin derrière lui.
Mais comme la fatigue le contraignit de nouveau à modérer cette course terrible, il vit ses infatigables ennemis regagner le terrain qu’ils avaient perdu; les adversaires, maintenant, se comprenaient. Les Indiens devinèrent ses manœuvres et ils évitèrent le piége en conservant toujours la même rapidité; ils étaient certains que tôt ou tard il serait obligé de céder. De son côté, Graham savait que, pour prolonger la lutte, il devait reprendre son pas précipité et le continuer toujours.
Ils prirent alors une course soutenue et effroyablement monotone. L’espace disparaissait derrière eux, et leur vitesse respective était si égale, si semblable, qu’il y avait toujours entre eux la même distance. Il ne restait plus que deux Indiens, mais ils étaient infatigables, et bien décidés à continuer jusqu’au bout.
Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier à une petite distance. Les arbres semblaient l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice; essoufflé et harassé, il s’élança au milieu d’eux et courut tout droit devant lui, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la berge d’une grande rivière assez rapide.
Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien de l’Amérique du Nord, il cède quelquefois; mais lorsque l’esprit prend dans la lutte la place du corps, il ne perd jamais.
Graham regarda à la hâte autour de lui, et, en quelques secondes, son intelligence lui avait fourni le plan qui devait lui sauver la vie.
Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment dans le torrent jusqu’à ce que l’eau lui vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement, et il remonta la rivière à plus de cent mètres; il entra ensuite vigoureusement dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de manière à ne pas être rejeté sur la berge plus bas qu’il ne l’avait décidé. Le courant était très-rapide; aussi notre héros, épuisé et déjà bien affaibli, dut déployer le reste de ses forces pour atteindre la rive opposée. Il sauta au plus vite sur le bord et courut rapidement pendant quelques instants, en laissant des traces aussi visibles qu’il le put; sautant de nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant rapidement, et il eut soin de se tenir aussi près du bord que possible, pour éviter la force du courant. On comprendra bientôt la raison de ces singuliers mouvements.
Le rivage était bordé d’épaisses broussailles dont les branches retombaient dans l’eau; après avoir nagé jusqu’au moment où il jugea que ceux qui le poursuivaient allaient arriver au fleuve, il glissa sous le feuillage, qui lui offrait un abri favorable, et attendit là ce qui allait se passer. Les deux Indiens parurent presque aussitôt sur la rive opposée, mais beaucoup plus bas que Graham; ils sautèrent dans la rivière sans hésiter une minute, la traversèrent promptement, et, dès qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs recherches, et un hurlement annonça qu’ils avaient découvert la piste, mais un second hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement: ils l’avaient perdue dans la rivière!
Les Indiens supposèrent probablement que le fugitif était tombé dans l’eau et qu’il s’y était noyé, ou que peut-être il avait atteint l’autre bord. En tout cas, ils avaient perdu ce qu’ils considéraient déjà comme une proie certaine, et, en laissant percer le regret de voir leur méchanceté déjouée, ils traversèrent tristement la rivière à la nage, explorèrent l’autre rive pendant une heure environ, et reprirent enfin leur course vers leurs compagnons.