VII - L’EXPÉRIENCE DE SETH.
«Ah! oh! voilà une nouvelle manière de s’introduire!» s’écria Seth en roulant au milieu des sauvages réunis autour du feu du conseil.
On peut s’imaginer quelle fut la surprise des Indiens lorsqu’ils virent un blanc tombant ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles les avait mis en émoi; mais l’arrivée de Seth fut si subite et si prompte, que notre pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils eussent pu soupçonner comment cela s’était fait. Mais, selon leur habitude, ils ne furent pas longtemps à réfléchir; ils avaient remarqué que Graham se sauvait et prenait la fuite; et, comme nous l’avons vu, plusieurs s’élancèrent à sa poursuite, tandis qu’une douzaine d’autres sautèrent sur Seth et levèrent leurs tomahawks au-dessus de sa tête.
«Allons, attendez une minute, leur dit sèchement Seth; vous n’avez pas besoin de vous presser; vous avez bien le temps de prendre ma chevelure, n’est-il pas vrai?»
Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, arrêtèrent et amusèrent ceux qui s’étaient saisis de lui. Ils le regardèrent tous, comme s’ils eussent attendu qu’il continuât; mais le pionnier se contenta de les dévisager avec des airs de mépris et de dédain. L’un d’eux s’élança alors sur lui, prit sa chevelure, qu’il tordit dans sa main, et s’écria furieux:
«Ah! maudit Yankee! Nous te brûlerons!
--Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, vieux drôle? Eh bien! dépêche-toi d’ôter ta patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera malheur.»
Le sauvage, comme pour lui complaire, ôta sa main; et, du même mouvement, enleva à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un instant dans le blanc des yeux, en prenant un certain air de supériorité, et lui dit:
«Je te la prête pour un moment, pourvu que tu me la rendes en bon état. Fais attention: prends-y bien garde; ce fusil a coûté beaucoup d’argent, là-bas, dans le New-Hampshire.»
D’après ces paroles, on comprendra facilement que Seth jouait la comédie. Lorsqu’il avait été jeté dans cette aventure par l’impatience de son compagnon, il avait compris tout de suite qu’il était inutile de prendre la fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était de se soumettre à son malheureux sort, avec la meilleure grâce possible; mais il y avait une manière de faire cette soumission qui pourrait donner de meilleurs résultats que toute autre; s’il avait opposé de la résistance, ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme plus d’un homme l’aurait fait sans doute, il aurait probablement été scalpé sur-le-champ. Aussi, avec sa présence d’esprit étonnante, il prit facilement un air de bravade et d’insouciance. Ce stratagème, comme nous venons de le voir, avait eu le résultat désiré.
Seth Jones était un homme dont on ne pouvait comprendre le caractère, ni en une heure, ni en un jour; il fallait l’avoir fréquenté longtemps pour arriver à en découvrir les nuances et les ressources. Doué d’un esprit vif et amusant, jovial et franc en apparence, il était cependant bien prévoyant et bien prudent! il pouvait lire les pensées d’un homme presque au premier regard, et il avait un extérieur qui semblait fait exprès pour voiler son âme; ses yeux mêmes étaient trompeurs; et, lorsqu’il voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir dans la perfection. Si quelque étranger l’avait vu, lorsqu’il engagea la conversation rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune hésitation considéré comme un idiot ou un fou.
«Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé! mon Yankee? lui demanda un sauvage en se baissant et contractant horriblement sa figure.
--Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, répondit Seth, avec autant d’insouciance que s’il eût parlé d’un dîner.
--Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon Yankee.
--Je ne sais pas encore; il y a différentes opinions là-dessus;... peut-être... quand ce sera fini, je pourrai y croire.
--Tu seras parfait!... bonne viande!... excellente à rôtir! ajouta un autre sauvage en tâtant les bras de notre pionnier.
--S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas ainsi.»
Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette de fer, et lui serra si fort le bras que Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique sa douleur fût excessive, il ne manifesta pas la moindre sensation. L’Indien essaya encore, puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné la partie, il dut reconnaître et admirer le courage de l’homme blanc.
«Bon Yankee! il supporte bien la douleur.
--Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais pas me serrer si fort, n’est-ce pas? je suis fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore une fois: tu pourras peut-être faire mieux.»
Mais le sauvage se retira; un autre s’avança et prit la main du captif.
«Douce, petite, une vraie main de femme; voyons que je la tâte,» dit-il, en l’enfermant dans la sienne comme une vis dans un écrou.
Seth ne bougea pas; mais, comme l’Indien allait à son tour abandonner l’expérience qu’il avait tentée pour amuser ses camarades, Seth lui dit:
«Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse!»
Et il la serra d’une façon horrible.
Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit positivement les os de la main qu’il tenait s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait résolu, car il avait souffert, lui aussi, de se venger le mieux qu’il pourrait, et il serra ses doigts tellement fort que le pauvre Indien se mit à danser sur ses pieds et à hurler de douleur.
«Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte; tandis que la main du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes les apparences d’un gant mouillé.
[Illustration: «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte.]
L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il s’en alla s’asseoir au milieu des railleries de ses camarades. Seth, sans laisser percer la moindre émotion, s’assit gravement par terre et demanda froidement à un sauvage de lui prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien est témoin d’une hardiesse et d’une force aussi grande que celle que leur captif venait de déployer, il ne cherche pas à cacher son admiration. Aussi, il ne paraîtra pas singulier que la demande si étrange de Seth fut bien accueillie. Un sauvage lui tendit une pipe bien bourrée; mais il lui fit une grimace dans laquelle on pouvait facilement reconnaître l’admiration pour son triomphe et l’espoir d’une bonne vengeance pour plus tard. Les regards des autres Indiens indiquaient qu’ils attendaient de nouveaux amusements; notre héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement de l’œil les nuages de fumée qui montaient lentement tout autour de sa tête. Ses bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent dans leur langue (nous pouvons faire remarquer ici que Seth la comprenait parfaitement). Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança vers le pionnier.
«L’homme blanc est fort! il serre bien! mais moi je le ferai crier.»
En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet du captif, saisit une longue mèche de cheveux blonds qui prenait racine sur la tempe, et la tordit; un coup d’épée dans l’œil n’aurait pas causé une douleur plus vive; mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, Seth ne bougea pas; il lança seulement une plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui étaient autour de lui ne purent réprimer un murmure d’admiration.
Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, le bourreau recommença son jeu; il lui prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu qu’on lui arrachait lui faisait autant de mal que la pointe d’une aiguille qu’on enfonce dans la chair; aussi, quand l’Indien eut fini, ses camarades remarquèrent sur le visage du pionnier une grande pâleur, semblable à un nuage qui passe en courant dans le ciel.
Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux de son bourreau avec une expression indescriptible. Pendant un instant le sauvage eut à soutenir un regard qui le fit tressaillir, tout sauvage qu’il était, et ses membres tremblèrent d’une crainte étrange.
Dire que Seth ne faisait pas attention aux tortures qu’on lui infligeait, ce serait absurde. Si le sauvage avait pu supposer quelle quantité de haine et de vengeance il venait de soulever, il n’aurait jamais essayé d’avoir affaire à lui. Il fallut à Seth un empire incroyable sur lui-même pour supporter les horribles souffrances du corps et de l’esprit qu’il endurait. Il lui semblait qu’il était impossible de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de ne pas sauter sur son persécuteur pour le mettre en pièces, membre par membre. Mais il avait appris à connaître la cruauté et les outrages des Indiens et il les supporta sans sourciller.
Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin blanchi et tacheté d’innombrables points rouges; le sang commençait à suinter de la blessure, et on aurait dit qu’on avait gratté et enlevé la peau de son cou. Sa pâleur momentanée avait été causée par la douleur qu’il éprouvait, et aussi par la colère la plus violente qu’il eût jamais ressentie. Le regard qu’il lança au sauvage avait pour but de lui dire qu’il s’en souviendrait. Après les faits qui venaient de se passer, les Indiens restèrent assis un moment sans dire une seule parole. Enfin, l’un d’eux qui paraissait être le chef, parla à voix basse à celui que nous venons de voir abandonner le rôle de bourreau.
Seth, probablement, entendit ce qu’il lui dit, car sans cela, il n’est pas vraisemblable qu’il eût supporté la dernière épreuve.
Le même sauvage s’avança de nouveau dans le centre du cercle qu’on avait formé autour du captif désarmé; il lui ôta son bonnet qui avait été replacé sur sa tête, saisit ses longs cheveux blonds de sa main gauche et les tordit en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant lentement son couteau il le fit briller une seconde dans l’air et tourna sa froide lame autour de la tête de Seth, avec la rapidité de l’éclair. La peau n’était pas entamée et ce n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas quitté des yeux le cruel Indien pendant cette terrible minute.
Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits; mais Seth ne l’était pas.
[Illustration: Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits.]
Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se dressant sur ses pieds, il regarda pendant quelques secondes le groupe formé autour de lui. Puis, il s’adressa aux Indiens en ces termes:
«L’homme blanc peut-il maintenant mettre le courage de l’homme rouge à l’épreuve?»
Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, cependant le chef n’y fit pas attention; et, d’un signe de tête, il lui accorda la permission qu’il avait demandée. Les regards des autres Indiens laissèrent percer le plaisir et l’intérêt qu’ils prenaient à ces terribles épreuves.
Le sauvage qui avait infligé cette torture au pionnier s’était assis tout près du chef. Seth marcha droit à lui et lui prit le bras qu’il serra modérément. L’Indien poussa un grognement de mépris. Alors Seth se baissa et tira doucement le tomahawk de la ceinture de l’Indien. Il l’éleva lentement, et fit briller l’arme étincelante qu’il tournait dans l’air. Au même instant, le tomahawk retomba et fendit en deux la tête du sauvage qui ne s’attendait guère à une mort aussi prompte!