‹ La captive des MohawksChapitre 8 sur 20 · VIII

VIII

RENCONTRE INATTENDUE.

Graham était fatigué et harassé; il se traîna hors de l’eau et s’étendit un instant sur le doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le terrible effort que ses membres avaient été forcés de faire l’avait épuisé, et il tomba bientôt dans un profond sommeil, qui dura longtemps. Lorsqu’il se réveilla, le jour était avancé et le soleil avait déjà accompli plus de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement éveillé et qu’il eut remercié avec ferveur le ciel de l’avoir protégé et guidé dans sa fuite, il commença à se demander quelle était la meilleure marche à suivre. Il se voyait tout seul et abandonné au milieu d’une grande solitude. Que devait-il faire? Chercherait-il à découvrir son ami Haverland? ou bien continuerait-il ses recherches afin de délivrer la jeune Ina?

Tandis qu’il se posait cette série de questions, auxquelles il ne trouvait pas de réponses, il tourna machinalement les yeux vers la rivière, et il tressaillit en voyant un petit canot qui apparaissait dans le lointain, à un détour du courant. Il n’eut que le temps de voir que cette embarcation portait deux personnes, car il se retira aussitôt; la prudence l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il se cacha derrière le tronc d’un des plus gros arbres de la forêt, et là, il surveilla avec un vif intérêt l’approche des nouveaux venus. Le léger esquif courait rapidement sur la surface calme de l’eau, et, en quelques instants, il fut arrivé devant lui. Les deux individus qui le montaient étaient des blancs, et il examina minutieusement leur visage. Le plus fort des deux était assis au milieu du canot et plongeait profondément dans l’eau de plats avirons de frêne. L’autre paraissait âgé; il était assis à la poupe, et, tout en commandant les mouvements de son compagnon, il examinait le rivage avec l’expérience et l’habileté d’un homme de la frontière. Graham s’imagina qu’il avait été découvert, malgré toutes les précautions qu’il avait prises, car le canot, apparemment sans intention de ceux qui le montaient, se dirigea vers la rive opposée. Le jeune homme resta caché jusqu’à ce que l’embarcation fût arrivée en face de lui, et, au même moment, il soupçonna que l’un d’eux était Haverland; cependant, il y avait si longtemps qu’il ne l’avait vu, qu’il lui était impossible de le reconnaître tout à fait, à moins de le voir de plus près. Cependant, comme c’étaient des blancs, il se décida à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa sa voix et il les héla, sans toutefois se montrer. Il reconnut qu’on l’avait entendu, car celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde et regarda furtivement sur la rive; mais, à un léger signe de l’autre, il se pencha de nouveau sur ses avirons, et ils continuèrent leur route comme s’ils ne soupçonnaient aucun danger.

«Hé! les amis!» leur cria-t-il d’un ton plus fort, quoique en restant toujours caché.

On ne prit pas garde à lui; toutefois, il s’imagina que le canot allait plus vite. Il s’avança alors rapidement sur la rive et leur cria:

«Ne craignez rien! Je suis un ami!»

Ces paroles les firent arrêter, et celui qui était à la proue répondit:

«Nous ne nous contentons pas de cela; quelle affaire vous amène ici?

--Je pourrais aussi bien, il me semble, vous faire la même question?...

--Si vous ne voulez pas répondre, nous ne perdrons pas notre temps à faire assaut de paroles avec vous; en avant, Haverland!

--Arrêtez donc! Est-ce Alfred Haverland qui est avec vous?

--Et quand cela serait? Qu’est-ce que cela peut vous faire?

--Eh! mais, c’est précisément Alfred Haverland que je cherche. Je suis Éverard Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce nom.»

Le bûcheron se retourna tout étonné vers le rivage. Quelques coups d’avirons l’amenèrent contre la berge; il sauta à terre et saisit la main de son jeune ami.

«Eh bien! Graham, au nom des sept merveilles du monde, qui vous amène ici? Ah! je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite pour cette époque; mais il m’est arrivé tant d’autres choses, que celle-ci était tout à fait sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, j’en ai assez éprouvé pour briser le cœur de tout mortel,» dit-il d’une voix étouffée.

On se donna des deux côtés des explications, et on peut s’imaginer l’étonnement, la reconnaissance et les craintes que suscita le récit de Graham. Haverland avait auparavant présenté à Graham son compagnon Ned Haldidge.

«Seth a promis de ramener Ina, dit-il; mais je ne pouvais rester tranquille tandis qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, qui a acquis une grande expérience dans les luttes des frontières, s’est joint à moi de bon cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je suppose que vous avez grande envie de voir ma femme; mais vous verriez une pauvre mère folle de douleur, et je ne puis me décider à la revoir, tant que je n’aurai pas appris quelque chose sur notre chère fille.

--Et si ces lâches Mohawks ne regrettent pas bientôt le jour où ils ont commencé leur infernale besogne, Ned Haldidge perdra son nom! s’écria le troisième individu.

--Je ne connais pas l’avenir, dit Graham en souriant, mais, tant que nous sommes animés de pareils sentiments, nous pouvons les attaquer ouvertement, d’autant plus que nous avons un ami dans leur camp.

--Non, ce moyen ne réussira jamais! répondit le bûcheron en secouant la tête; nous ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. Nous aurions pu amener une douzaine de guerriers avec nous pour réduire ces lâches en atomes; mais ce système ne vaut rien.

--Alors, vous vous reposez entièrement sur les stratagèmes?

--Aucun autre procédé ne réduira ces diables incarnés.

--Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un résultat! remarqua Haverland d’un ton triste et abattu.

--Ah! ne vous désespérez pas à l’avance, Alfred; attendez que le moment en soit venu.

--Vous devez me pardonner ma faiblesse, dit-il en se remettant. Quoique je sente la force d’une armée dans mes membres, j’ai le cœur d’un père dans ma poitrine, et je suis disposé à tout faire pour retrouver ma fille chérie. Oh! il me semble encore entendre les cris qu’elle poussait quand elle fut enlevée pendant cette nuit affreuse.»

Graham et Haldidge restèrent silencieux; ils respectaient ce chagrin si grand et si navrant que rien ne pouvait consoler. Bientôt le père rompit le silence, et, cette fois, sa voix et son air étaient changés.

«Mais pourquoi restons-nous inactifs? N’avons-nous rien à faire? Devons-nous demeurer dans l’abattement, quand un seul effort peut la sauver?

--C’est justement ce à quoi je pensais depuis que nous sommes arrêtés ici, répondit Haldidge; je ne vois pas à quoi il nous sert d’attendre, surtout quand il y a tant à faire.

--Alors, partons! Vous nous accompagnerez, Graham?

--Certainement! Mais je voudrais vous demander quelles sont vos intentions? lui dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, tandis que les autres reprenaient leurs places.

--Je croyais que vous vous souviendriez que nous ne pouvons avoir qu’une seule intention, répondit Haverland avec un léger ton de reproche.

--Vous n’avez pas compris exactement ce que je voulais vous demander.

--Naturellement, je connais votre suprême intention; mais je voulais savoir quel plan vous aviez l’intention de suivre?

--Oh! pour cela, répondit Haldidge, j’ai beaucoup fréquenté les Peaux-Rouges de ce pays, et je sais qu’on peut facilement les atteindre en descendant la rivière plusieurs lieues au-dessous de cette courbe, et en reprenant ensuite la terre.

--Mais mon expérience me dit que vous êtes dans l’erreur aujourd’hui! Ceux qui ont pris Ina ne sont pas à une grande distance de nous, et le chemin le plus court pour aller vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de prendre en ligne directe à travers la prairie découverte qui est de l’autre côté de la rivière.

--En tout cas, nous passerons sur la rive opposée; ainsi, entrez dans la barque.

--Attendez une minute! Qu’est-ce que cela signifie?»

Graham, tout en parlant ainsi, était monté lestement sur l’endroit le plus élevé de la rive; mais les deux autres ne pouvaient rien voir dans la position où ils se trouvaient.

«Sautez bien vite à terre, et tirez le canot hors de l’eau! Il y a quelque chose là-bas, et vous ne devez pas vous faire voir!» dit Graham avec animation et à voix basse.

Il se baissa aussitôt et saisit la proue du canot. Les deux autres sautèrent à terre, et, en une seconde, l’embarcation fut cachée. Nos trois amis se blottirent dans les broussailles, et, de leurs cachettes, ils surveillèrent attentivement la rivière.

[Illustration: Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.]

L’objet qui avait attiré l’attention de Graham était un second canot qui venait de se montrer au tournant où le jeune homme avait d’abord aperçu ses amis. Cette seconde embarcation était à peu près de la même taille que la première, et on voyait qu’elle portait trois ou quatre personnes. Les têtes brunes de ceux qui la montaient indiquaient, d’une façon à ne pas s’y méprendre, que c’étaient des Indiens.

Comme le canot approchait davantage, Haldidge dit tout bas qu’il y avait une quatrième personne à la poupe, et que c’était une femme. Haverland et Graham respirèrent fortement, car une lueur d’espérance venait de réchauffer leurs cœurs; lorsque le canot arriva devant eux, ils distinguaient nettement les traits des trois sauvages, mais ils ne purent même pas entrevoir le quatrième passager, qui était recouvert d’un châle indien. Toutefois, sa tête était profondément inclinée sur sa poitrine, comme s’il eût été plongé dans de profondes et pénibles pensées.

«Tirons dessus et envoyons ces trois chiens dans l’éternité,» dit Graham à voix basse.

Haldidge leva la main.

«Non, non; il y a quelqu’un avec eux, et, si cette autre personne était Ina, notre équipée ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, croyez-vous que ce soit elle?

--Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel! c’est elle! Regardez, elle a soulevé son châle; allons de suite à son secours! s’écria le père, qui se levait et qui était tout prêt à partir.

--Arrêtez! ordonna Haldidge d’un ton impérieux et presque irrité. Vous gâterez tout par votre précipitation. Ne voyez-vous pas qu’il est presque nuit. Ils sont maintenant au-dessous de nous, et nous ne pouvons être assez sûrs de les rattraper pour nous emparer d’eux. Attendez qu’il fasse plus sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai un projet qui, je crois, ne peut pas manquer de réussir. Maîtrisez-vous seulement pendant un moment, et j’arrangerai les choses d’une façon qui les surprendra autant que vous.»

Haverland se laissa retomber à côté de ses deux amis. La nuit arrivait rapidement; quelques minutes plus tard, le léger canot de bouleau fut poussé sans bruit dans la rivière, et les trois blancs se préparèrent à donner la chasse aux Indiens.

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