Chapitre 10 Espoirs et craintes
La réaction se produisit alors. Jeanne Lange se mit à frissonner, un voile s’étendit devant ses yeux, et c’est en chancelant qu’elle rentra dans la pièce. Mais Armand s’était élancé et reçut dans ses bras la forme frêle prête à tomber.
— Il faut que vous quittiez Paris tout de suite, lui dit-elle à travers les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir. Il reviendra – je suis sûre qu’il reviendra – et vous ne serez en sûreté que le jour où vous aurez regagné l’Angleterre.
Armand était incapable de songer à lui ni à quoi que ce fût touchant l’avenir ; il avait oublié Héron, Paris, le monde entier.
— Je vous dois la vie, murmurait-il. Que vous avez été courageuse ! Vous êtes aussi vaillante que belle.
Il s’interrompit pour porter les mains de Jeanne à ses lèvres, puis reprit de la même voix contenue :
— Il me semble que je vous ai toujours aimée ! Mais aussi, vous incarnez l’idéal dont je rêvais depuis des années… Hier j’allais quitter le théâtre lorsque votre voix s’est fait entendre et je suis resté cloué sur place, comme par la vertu d’un philtre magique. Je ne comprenais pas ce qui se passait en moi, aveugle que j’étais ! Je vois maintenant que c’était l’amour qui m’enchaînait dès le premier instant.
Jeanne ne répondait que par petites phrases entrecoupées. Ses larmes continuaient à couler, mais elle se trouvait très bien ainsi, soutenue par le bras d’Armand, les mains abandonnées à ses lèvres brûlantes.
À quel moment l’amour était-il né dans son cœur ? Elle n’aurait pu le dire. Cependant, la veille au soir… Oui, quand il l’avait quitté, elle avait souhaité ardemment le revoir… Et puis aujourd’hui… peut-être était-ce le parfum des violettes, peut-être leur enthousiasme commun pour une noble cause… Enfin, quand le danger était apparu, elle avait senti qu’il lui fallait à tout prix sauver la vie d’Armand Saint-Just… elle avait senti que s’il lui arrivait malheur, elle en mourrait.
Ainsi cherchaient-ils tous deux à comprendre ce qui se passait en eux. Les minutes s’écoulaient dans le salon paisible que l’ombre envahissait peu à peu. Le rayon d’une lanterne allumée dans l’impasse pénétrant à travers les rideaux de mousseline vint éclairer le couple enlacé, faisant luire doucement la robe claire de la jeune fille. Saint-Just se pencha sur elle :
— Jeanne, m’aimez-vous ? murmura-t-il.
Pour toute réponse elle laissa tomber la tête sur son épaule.
Lorsque Mme Belhomme apporta enfin la lampe allumée, elle les trouva assis l’un près de l’autre, immobiles et silencieux. Elle ne posa aucune question à la vue des regards ardents de l’un et des joues empourprées de l’autre. En son vieux cœur s’étaient réveillés de très anciens souvenirs, et elle avait compris.
Ayant posé la lampe et remis de l’ordre dans la pièce, elle se retira sur la pointe des pieds.
Son passage n’avait pas tiré les jeunes gens de leur extase, mais soudain, un pas résonnant au-dehors rompit l’enchantement. Jeanne Lange tressaillit ; ses craintes lui revenaient avec la notion de la réalité.
— Et moi qui oublie que votre vie est en danger ! s’exclama-t-elle, votre vie si chère, si précieuse…
— Doublement précieuse, maintenant, puisque je vous la dois.
— Alors, je vous en prie, gardez-la bien pour moi. Hâtez-vous de quitter Paris, je vous le demande en grâce, continua-t-elle de plus en plus pressante, en lisant une sorte de protestation dans ses yeux. Chaque heure de plus que vous y passez augmente votre péril.
— Je ne puis quitter Paris tant que vous y restez vous-même.
— Mais moi, j’y suis en sûreté, s’écria-t-elle. Le gouvernement n’inquiète pas les comédiens, dont il a besoin pour se distraire. En vérité, je ne risque rien à rester ici quelque temps, du moment que vous-même aurez disparu, tandis qu’un départ précipité à deux – à trois, car je ne me séparerais pas de tante Marie – pourrait amener une catastrophe.
Armand était obligé de reconnaître le bien-fondé de ce raisonnement, mais comment se résoudre à la laisser derrière lui, dans cette dangereuse cité ?
— De toutes façons, dit-il, je dois me concerter avec mon chef qui est à Paris en ce moment. Je ne puis quitter la France qu’avec son autorisation. Mes camarades et moi sommes ici sous ses ordres pour l’exécution d’une grande entreprise dont il ne nous a pas révélé le but. S’il a besoin de moi, je reste.
— Non, non, s’écria-t-elle avec un geste de désespoir. Vous ne pouvez lui servir à rien, et vous vous perdrez, voilà tout ! Quelqu’un vous a trahi, et maintenant vous ne pouvez être en sûreté nulle part. Nous avons réussi tout à l’heure à dérouter les espions, mais seulement pour un temps. Dans quelques heures, moins peut-être, Héron regrettera de ne pas vous avoir arrêté. Il reviendra… Oh ! soyez sans crainte, il me laissera tranquille, moi ; mais il n’aura de cesse qu’il ne vous ait découvert… Si le Mouron Rouge vous retient à Paris, il vous condamne à une mort certaine !
Sa voix s’était faite dure et coupante. Cet Anglais qui l’avait enthousiasmée, elle était prête à le détester, maintenant que la vie d’Armand était entre ses mains.
— N’ayez pas peur, Jeanne. Le Mouron Rouge est prudent pour ses amis, sinon pour lui-même, et ne leur fait pas courir de risques inutiles. Ayez confiance, ma bien-aimée ; ma mission peut être de courte durée. Après, nous gagnerons l’Angleterre ; je rêve, pour abriter notre bonheur, d’un petit cottage dans une vallée du Kent, tout enguirlandé de roses et de chèvrefeuilles. Dites-moi que vous m’accompagnerez là-bas, mon amie, ma fiancée ?
— Armand, je quitterais tout pour vous suivre ! murmura-t-elle en appuyant sa tête sur l’épaule de Saint-Just.
Mais presque aussitôt, elle se ressaisit.
— Maintenant, dit-elle d’une voix ferme, il faut nous quitter.
— Alors, à demain, dit-il en se levant.
— Ce serait bien dangereux.
— Il faut que je vous voie ; je ne puis vivre tout un jour sans vous voir.
— Le théâtre est encore l’endroit le plus sûr.
— À quel moment ?
Elle réfléchit un instant :
— Nous terminerons la répétition vers une heure. Tenez-vous dans le vestibule d’entrée. Je vous enverrai chercher par mon habilleuse et nous aurons un quart d’heure de tranquillité dans ma loge.
Il dut se contenter de cette promesse. Il eût cependant préféré revoir Jeanne dans l’intimité de ce salon aux soieries éteintes, où il venait de vivre l’heure la plus exquise de son existence.
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