‹ La capture du Mouron RougeChapitre 9 sur 47 · Chapitre 9 Idylle interrompue

Chapitre 9 Idylle interrompue

— Hier, vous n’étiez ni aimable ni galant. Comment pouvais-je sourire quand vous aviez l’air si sévère ?

— Hier, je n’étais pas seul avec vous. Comment pouvais-je dire tout haut ce que mon cœur murmurait, alors que des oreilles indifférentes étaient là pour recueillir des paroles destinées à vous seule ?

— Ah ! monsieur, est-ce en Angleterre que l’on apprend à tourner de si jolis discours ?

— Non, mademoiselle, c’est un art qui naît spontanément sous la flamme de deux beaux yeux.

Mlle Lange était assise sur un étroit sofa de style ancien, entourée de coussins aux nuances doucement fanées. Armand pensa que, vue ainsi dans le demi-jour de cet après-midi de janvier, elle ressemblait à un camée que sa sœur Marguerite portait au cou. Il était assis sur une chaise basse non loin d’elle. Sachant combien elle aimait les fleurs, il lui avait apporté des violettes de Parme qui reposaient sur ses genoux et dont la teinte mauve se mariait heureusement au gris tourterelle de sa robe de taffetas.

La pièce éclairée par de hautes fenêtres faisait à la jeune fille un cadre charmant ; quelques sièges anciens recouverts de soieries à bouquets, une grande bergère, une ou deux petites tables en vernis Martin. Par terre un Aubusson étalait ses fleurs. L’ensemble était harmonieux, délicat. Mlle Lange habitait là en compagnie d’une parente âgée qui lui servait à la fois de servante et de chaperon. La jeune actrice paraissait un peu agitée ; la vive admiration dont elle était l’objet amenait fréquemment une teinte plus rose sur ses joues.

Elle parla de son enfance à Armand. Elle lui conta ses premières années dans l’arrière-boutique de son oncle, Maître Mazières, le joaillier ; elle dit comment s’était éveillée en elle la vocation du théâtre, la lutte qu’elle avait dû mener pour vaincre les préjugés étroits de son entourage, sa victoire enfin, les études faites avec ardeur et le succès qui avait salué ses premières apparitions sur la scène.

Loin de cacher sa modeste origine, elle tirait une certaine fierté de ce qu’elle devait tout à sa volonté et à ses efforts. À vingt ans elle s’était déjà fait un nom dans le monde artistique de Paris.

Armand l’écoutait, captivé par tout ce qu’elle lui disait, l’interrogeant avec sympathie et discrétion. Elle lui posa des questions sur lui-même, sur sa sœur Marguerite qui avait brillé naguère d’un si vif éclat sur la scène de la Comédie-Française et dont la disparition était toujours regrettée de tous les amateurs de théâtre. Le mariage de Marguerite Blakeney fit dévier naturellement la conversation sur l’Angleterre, pays auquel Mlle Lange paraissait vivement s’intéresser.

— Il y pleut beaucoup, m’a-t-on dit. Est-ce vrai que le ciel y est toujours gris, et les arbres et les maisons noyés dans le brouillard ?

— Certes non. À l’avenir, mademoiselle, figurez-vous l’Angleterre comme un pays tout enveloppé dans la verdure de ses prairies et qui se pare au printemps des innombrables bouquets blancs et roses de ses arbres fruitiers ; l’herbe brillante de rosée étend son tapis de velours à l’ombre des vieux chênes, et le lierre drape, jusqu’à leur faîte, les hautes tours de ses châteaux.

— Et le Mouron Rouge ? Me parlerez-vous de lui, aujourd’hui ?

— Ah ! mademoiselle, que puis-je vous dire que vous ne sachiez déjà ? Le Mouron Rouge est un homme qui a consacré sa vie à ceux qui souffrent. Il n’entend qu’une voix : celle des opprimés.

— Que de vies il a sauvées que menaçait un tribunal sans merci !

— Il en sauvera encore, s’il plaît à Dieu !

— Ah ! monsieur, il en est une précieuse entre toutes : celle du pauvre enfant prisonnier au Temple.

— Vous le plaignez, mademoiselle ?

— Comme toutes les Françaises de cœur. Ah ! s’écria-t-elle joignant les mains et fixant sur Armand ses yeux brillants, si votre valeureux Mouron Rouge pouvait seulement délivrer ce pauvre innocent, je le bénirais dans mon cœur, et si je pouvais lui être utile je l’y aiderais de toutes mes forces.

— Soyez bénie vous-même pour ces généreuses paroles, mademoiselle, dit Armand qui se laissa glisser à ses pieds. Je commençais à perdre confiance dans ma patrie égarée, à juger tous les Français abjects et les Françaises insensibles. Je vous remercie à genoux pour ces douces paroles de sympathie, pour l’expression de tendresse maternelle qui vient de passer dans votre regard à la pensée du malheureux dauphin abandonné.

Elle ne retint pas ses larmes qui coulèrent, faciles comme celles d’un enfant, et roulèrent le long de ses joues fraîches avec autant de grâce que lorsqu’elle pleurait sur la scène. D’une main, elle tenait un mouchoir minuscule qu’elle pressait de temps à autre sur ses yeux ; quant à l’autre elle l’avait abandonnée sans y prendre garde entre les mains d’Armand.

Le parfum des violettes emplissait la pièce ; il semblait émaner de Mlle Lange, symbolisait sa jeunesse, sa spontanéité, sa fraîcheur. À genoux, les lèvres posées sur cette main mignonne, Armand jouissait de cette minute exquise.

Au-dehors, la vie continuait dure et mauvaise. Des hommes se haïssaient, s’entre-déchiraient. Mais ce salon vieillot aux soieries passées formait à lui seul un univers, séparé du reste du monde et dont rien ne troublait l’atmosphère de paix et de parfaite beauté.

Armand murmura des mots de tendresse ; il sentit que s’il voyait encore une autre larme briller sur la joue de la jeune fille, il ne pourrait résister au désir de l’effacer d’un baiser. Tout deux étaient au printemps de la vie et attendaient l’amour prêt à paraître.

Comme Armand levait vers Jeanne un visage extasié où se lisait un muet appel, on entendit soudain un brouhaha dans l’escalier, un bruit de pas mêlé à des voix rudes ; puis, avec une exclamation apeurée, Mme Belhomme se précipita dans le salon, tremblante, les yeux agrandis par la terreur :

— Jeanne ! mon enfant ; je les ai vus par la fenêtre, c’est affreux !… Qu’allons-nous devenir ?

Jeanne et Armand étaient restés dans la même attitude. Mais eux aussi avaient entendu le piétinement dans l’escalier, et maintenant parvenait à leurs oreilles le bref commandement :

— Ouvrez, au nom de la Nation !

Ils savaient ce que cela signifiait : cet ordre était le prologue d’un drame qui s’ouvrait par une visite domiciliaire et se continuait généralement entre les murs d’une prison. Les deux jeunes gens lurent dans les yeux l’un de l’autre que, seule, la main de la mort pouvait désormais les séparer.

— Tante Marie, dit Jeanne Lange d’une voix ferme, si vous tenez à votre vie et à la mienne, calmez-vous.

— Qu’allons-nous faire ? gémissait la vieille femme, la tête enfouie dans son tablier.

— Ouvrez, au nom de la Nation, répéta la même voix rude.

— Vous nous perdez si vous montrez que vous avez peur. Ouvrez la porte avant qu’ils ne l’enfoncent, plaignez-vous d’avoir été dérangée de votre lessive et dites-leur que je suis au salon. Allez vite, pour l’amour du ciel !

Mme Belhomme, obéissant comme un automate, sortit de la pièce, Armand, toujours agenouillé, pressait entre les siennes la main tremblante de Jeanne.

— Une scène d’amour, vite, en savez-vous ? murmura-t-elle rapidement.

Comme il voulait se lever, elle l’obligea à rester à genoux. Il crut que la peur lui égarait l’esprit.

— Mademoiselle, commença-t-il.

— Comprenez-moi bien et faites ce que je vous dis, supplia-t-elle. Tante Marie m’a obéi, ferez-vous de même ?

— Jusqu’à la mort, dit-il avec ardeur.

— Alors, une scène d’amour… Vous en savez bien une : Rodrigue et Chimène ! Vite, les secondes sont précieuses.

Elles l’étaient en vérité ! Mme Belhomme avait ouvert la porte et on l’entendait répondre :

— Dame ! je ne peux pas courir plus vite ; j’étais au fond de ma cuisine occupée à ma lessive. Il faut bien le temps de s’essuyer les mains.

— Où est la citoyenne Lange ?

— Dans son salon, comme de juste.

— Oh ! rappelez-vous quelques vers, n’importe quoi, supplia la jeune fille en pressant la main d’Armand si fort qu’il sentit les petits ongles s’y enfoncer. Pour nous sauver tous deux, récitez quelque chose, Armand.

Dans un éclair, il comprit ce qu’elle voulait ; il prit une posture dramatique, la main gauche sur le cœur, l’autre dressée vers le plafond, et, comme la porte du salon s’ouvrait, il déclama d’une voix forte :

On dira seulement : Il adorait Chimène.

Il n’a pas voulu vivre et mériter sa haine.

Mais Mlle Lange l’interrompit avec impatience :

— Non, non, mon bon cousin. Pas si fort et n’appuyez pas tant sur la rime. Ces vers devraient être soupirés comme ceci…

Héron s’était arrêté sur le pas de la porte. C’est lui qui l’avait ouverte ; c’est lui qui, suivi de deux de ces policiers, s’attendait à trouver dans ce salon l’homme dénoncé par Klagenstein comme un des partisans du Mouron Rouge. La vue de cet individu agenouillé devant Mlle Lange dans une pose théâtrale qui récitait froidement des vers sans l’ombre d’accent étranger le déconcertait quelque peu.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il en s’avançant vers Mlle Lange.

Celle-ci poussa un petit cri de surprise.

— Comment, c’est vous, citoyen Héron ? s’exclama-t-elle en se levant vivement. Pourquoi ne vous a-t-on pas annoncé ? Mais ma tante est toujours de si mauvaise humeur, les jours de lessive, que je ne lui en ferai pas même l’observation. Asseyez-vous, citoyen. Et vous, mon cousin, ajouta-t-elle avec un regard ironique, je vous engage à ne pas conserver plus longtemps cette posture ridicule.

Ses manières fébriles, la rougeur de son visage pouvaient aisément s’expliquer par la surprise et la confusion que lui causait cette visite inattendue. Héron, dérouté par cette petite scène si différente de celle qu’il prévoyait, si différente de toutes celles auxquelles l’exercice de ses basses fonctions le faisait assister, restait muet devant la jeune actrice qui continuait à parler avec un entrain des plus naturels.

— Cousin, dit-elle à Saint-Just qui s’était relevé, voici le citoyen Héron dont je vous ai déjà parlé. Mon cousin Belhomme, continua-t-elle en s’adressant à Héron, arrive en droite ligne d’Orléans où il a fait ses débuts au théâtre avec quelque succès dans les tragédies de Corneille. Mais je crains qu’il ne trouve à Paris un public un peu plus difficile que celui de sa province et l’engage à travailler beaucoup s’il veut réussir.

Puis s’arrêtant comme si elle s’apercevait brusquement que le citoyen Héron n’était pas venu dans le seul but de lui offrir ses hommages, elle murmura d’un air un peu alarmé :

— Oh ! citoyen, que vous avez l’air sévère ! Je croyais que vous veniez pour me féliciter de mon succès d’hier. Je vous ai aperçu dans la salle, si je n’ai pas eu l’honneur de votre visite au foyer. Êtes-vous resté jusqu’à la fin ? Savez-vous qu’on m’a fait une véritable ovation ? Regardez ces fleurs. Les narcisses m’ont été offerts par le citoyen Barère, et cette guirlande de laurier, – charmante, n’est-ce pas ? – par le citoyen Fabre d’Églantine.

Devant tant d’aisance, de spontanéité, Héron était tout désorienté. Il comptait trouver, comme à l’ordinaire, des femmes gémissantes, un homme aux abois brandissant une épée ou se cachant dans une armoire. C’était un Anglais qu’il cherchait, – Klagenstein avait dit : « un membre de la ligue du Mouron Rouge », – or, tout le monde savait que cette ligue était composée d’insulaires aux cheveux roux et aux dents proéminentes, tandis que cet homme…

Cependant Armand arpentait la pièce en répétant sur des tons variés :

Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte ?

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans,

Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants !

— Je vous en prie, fit vivement Mlle Lange, ne faites pas cette vilaine pose au milieu du dernier vers :

Et tout ce que l’Espagne… a nourri de vaillants !

« Elle imitait de façon si comique la diction défectueuse et l’attitude gauche du jeune provincial que Héron ne put s’empêcher de rire.

— Ainsi ce jeune homme arrive d’Orléans ? dit-il en se laissant tomber dans un fauteuil qui craqua sous son poids de façon sinistre.

— Mais oui. Vous lui trouvez l’air un peu nigaud, n’est-ce pas ? glissa Mlle Lange à voix basse. Mais, citoyen, vous allez prendre une tasse de café avec nous, reprit-elle tout haut. On va justement nous en servir. Hector, dit-elle en s’adressant à Saint-Just, descendez un peu de vos nuages et allez demander à tante Marie de ne pas tarder.

C’était bien la première fois que Héron se voyait invité à prendre le café avec ceux qu’il venait traquer dans leur demeure. Les airs aimables, l’invitation pressante de l’actrice achevèrent de lui brouiller les idées. Klagenstein l’avait lancé sur la trace d’un Anglais, et le cousin d’Orléans était Français des pieds à la tête.

Peut-être, si la dénonciation était venue d’ailleurs, Héron aurait-il agi avec plus de discernement, mais sa suspicion à l’égard de l’Autrichien était toujours en éveil. La pensée lui vint que Klagenstein l’avait lancé sur une fausse piste afin de s’assurer qu’il serait absent du Temple à une heure donnée. Cette pensée prenant corps, Héron eut la vision d’un homme qui, à l’instant même, s’introduisait dans son bureau, s’emparait de ses clefs, se glissait vers la Tour… Couvert d’une sueur froide, l’agent du Comité de sûreté générale sauta sur ses pieds et, déclinant rapidement les offres de Mlle Lange, se dirigea précipitamment vers la porte.

L’actrice le reconduisit en continuant à jouer son rôle. À la vue des deux forts gaillards qui attendaient leur chef dans le vestibule, elle feignit l’admiration la plus vive.

— Que vous voilà bien escorté, citoyen Héron ! plaisanta-t-elle, cela me rend toute fière de recevoir chez moi tant de bons patriotes. Déjà, hier soir, j’ai été très honorée de voir que vous aviez oublié un moment vos graves occupations pour venir m’applaudir.

— On m’avait entraîné, sans cela je n’ai guère de temps à perdre, répondit gracieusement son visiteur. Il faut même que je retourne là-bas voir ce qui se passe. Ah ! non, je ne m’accorde pas souvent de distractions, moi, ni au théâtre, ni ailleurs.

— Revenez tout de même demain à la Comédie. Je reprends le rôle de Rosine, un de mes premiers succès, et qui me convient mieux, si j’ose dire, que celui de Célimène. La porte du foyer sera toujours ouverte pour vous.

Elle lui fit un dernier sourire, et il partit, suivi de ses hommes. La porte refermée, Mlle Lange demeura un instant l’oreille collée au panneau de bois, à écouter le bruit des pas qui martelaient l’escalier ; il diminua peu à peu, puis se fit plus sourd sur les dalles de l’impasse et finit par s’éteindre tout à fait.

Sûre enfin que les policiers étaient partis, elle revint vers le salon.

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