Chapitre 11 La ligue du Mouron Rouge
Le froid avait augmenté avec la nuit, et quelques flocons tourbillonnaient dans le vent aigre qui balayait le quai désert. Neuf heures sonnèrent à la tour invisible de Saint-Germain-l’Auxerrois. Armand, le col relevé pour se protéger contre la bise, poussa la porte cochère d’une maison sise au chevet de la vieille église, traversa une cour obscure et s’engagea à tâtons dans un escalier de pierre étroit et raide dont un lumignon fumeux éclairait à peine les premières marches. Au deuxième palier, il s’arrêta devant une porte qu’indiquait un mince rayon de lumière filtrant entre les deux battants et frappa un coup discret.
Une seconde plus tard, il était au milieu d’amis et poussait un soupir de soulagement. Ici, l’atmosphère elle-même était différente. La pièce où il se trouvait était pourtant aussi pauvre et dénuée de confort que les logements garnis du même genre ; quelques chaises boiteuses, un canapé usé d’où s’échappaient des touffes de crin, un tapis élimé étendu sur le carrelage, une table de bois blanc en composaient tout l’ameublement. Toutefois, dans ce cadre misérable, quelques détails révélaient la présence d’un homme raffiné : la pièce, pour commencer, était propre et rangée ; le poêle bien astiqué rayonnait une douce chaleur, tandis qu’un filet d’air pur entrait par la fenêtre légèrement entrouverte. Un bouquet de roses de Noël s’épanouissait dans un vase de grosse faïence, et le léger parfum qui flottait dans l’air semblait doublement agréable après l’odeur fétide des petites rues qu’Armand venait de suivre.
Sir Andrew Ffoulkes était là, ainsi que Lord Anthony Dewhurst et Lord Hastings. Tous trois accueillirent Armand avec une joyeuse cordialité.
— Où est Blakeney ? demanda le jeune homme dès qu’il eut serré les mains de ses amis.
— Présent, répondit une voix haute et claire de l’intérieur de la chambre voisine.
Et dans l’ouverture de la porte qui faisait communiquer les deux pièces apparut l’homme exécré des Terroristes, l’homme dont le gouvernement révolutionnaire avait mis la tête à prix, et contre lequel la police lançait ses plus fins limiers dans une poursuite sans merci.
Était-ce chez lui inconscience du danger ou simple insouciance ? Le fait est qu’à voir Sir Percy Blakeney tel qu’il se présentait en ce moment dans son habit d’une coupe impeccable orné au col et aux poignets de dentelle de Malines, jouant d’une main avec une tabatière émaillée et de l’autre avec un mouchoir de batiste, il était impossible d’établir le moindre rapport entre cet élégant dandy et les entreprises follement audacieuses qui déchaînaient l’enthousiasme des uns et la fureur des autres.
Mais une chose qu’on ne pouvait nier, c’était l’influence irrésistible qu’il exerçait sur son entourage. De temps à autre, un éclair brillant au fond de ses yeux bleus généralement à demi voilés, un durcissement subit de ses traits transformaient d’un seul coup sa physionomie et, l’espace d’une seconde, révélaient le conducteur d’hommes, le chef.
Rien de tout cela pour l’instant dans l’homme du monde affable et souriant qui s’avançait à la rencontre d’Armand. Celui-ci s’élança, heureux de lui serrer la main, mais en même temps troublé d’un léger remords en songeant à son aventure de l’après-midi. Il eut l’impression qu’à travers ses paupières mi-closes Blakeney le regardait avec attention.
— Je suis un peu en retard, je le crains, se hâta-t-il de dire. J’ai perdu mon chemin et j’ai erré à l’aventure dans des rues mal éclairées. J’espère que je ne vous ai pas fait trop attendre.
Tous approchèrent leurs sièges du feu, sauf Blakeney qui préférait rester debout. Il attendit que ses compagnons fussent installés ; puis sans autre préambule :
— Il s’agit du dauphin, commença-t-il.
Tous comprirent. Tous l’avaient deviné avant même d’avoir reçu l’appel qui les avait amenés à Paris deux jours auparavant. C’était dans cette perspective que Sir Andrew Ffoulkes avait quitté sa jeune femme et qu’Armand Saint-Just avait réclamé comme une faveur de prendre part à la nouvelle entreprise.
Blakeney, lui, n’avait guère quitté la France depuis trois mois, circulant sans cesse entre Paris, Nantes, Orléans et la côte, selon que l’appelait sur un de ces points la tâche de dévouement et de pitié qu’il s’était assignée.
Aujourd’hui, il s’assignait le dauphin. En silence, les yeux fixés sur leur chef, le cœur battant d’enthousiasme, les jeunes gens attendaient ce qui allait suivre avec une ardente curiosité. L’ascendant qu’exerçait Blakeney sur ses compagnons apparaissait maintenant dans toute sa force, et, de même qu’il dominait ces quatre jeunes gens, on sentait qu’il pouvait dominer une foule. L’homme à la mode, le dandy affecté avait disparu ; à sa place se dressait le chef, calme, sûr de lui-même, qui envisageait avec une tranquillité sereine une entreprise périlleuse entre toutes, regardait le danger en face sans essayer d’en atténuer ou d’en exagérer l’importance, et le mettait dans la balance avec le but à réaliser : la délivrance de l’enfant martyr.
— Tout est prêt, reprit Sir Percy après une courte pause. Les Simon viennent d’être remerciés – je l’ai appris aujourd’hui – et quittent le Temple dimanche prochain. Il est clair que c’est le jour le plus favorable pour notre tentative. Je n’ai pas encore de plan défini. Les circonstances me dicteront ma conduite, le moment venu. Mais j’aurai besoin de votre collaboration à tous, et c’est seulement en suivant à la lettre mes instructions que nous pourrons avoir quelque chance de réussir.
Il arpenta plusieurs fois la chambre avant de continuer, s’arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d’œil à une grande carte de Paris et de ses environs qui était fixée au mur.
— Voilà tout ce que je puis vous dire pour l’instant, reprit-il au bout d’un moment en s’asseyant sur le bord de la table en face de ses amis.
La lumière de la lampe posée à côté de lui éclairait en plein les quatre visages attentifs tandis que l’ombre du chef se projetait en silhouette gigantesque sur le papier clair de la carte.
— Je demeure ici, naturellement, jusqu’à dimanche, à guetter le moment propice où je pourrai, avec le maximum de chances, pénétrer dans le Temple et m’emparer de l’enfant. Ce sera vraisemblablement au moment du départ des Simon. Dieu sait comment j’arriverai à mes fins ; pour l’instant, je suis à ce sujet dans une ignorance aussi complète que la vôtre.
Il s’arrêta un instant, puis, soudain, ses traits s’éclairèrent et une lueur joyeuse dansa dans ses yeux, chassant toute gravité de son visage.
— Eh ! fit-il d’un ton léger, il y a du moins une chose que je puis dire, c’est que dimanche prochain, 19 janvier de l’an de grâce 1794, sa jeune majesté le roi Louis XVII sortira de sa lugubre résidence. Je puis répondre également que tant que cette précieuse existence sera sous ma garde, ces canailles ne mettront pas la main sur moi. Aussi, je vous en prie, mon cher Armand, ne prenez pas cet air lugubre. Vous allez avoir besoin de tout votre entrain pour jouer votre rôle.
— Que voulez-vous que je fasse, Percy ? demanda celui-ci.
— Je vous le dirai dans un instant. Ce que je désire d’abord, c’est que vous compreniez tous la situation. L’enfant sera enlevé du Temple dimanche, mais à quelle heure, je n’en sais rien. Plus tard ce sera, et mieux cela vaudra, car je ne puis songer à lui faire passer la barrière avant la nuit tombée. Sur ce chapitre, nous ne devons rien laisser au hasard ; il faut penser que le sort de l’enfant, tout mauvais qu’il soit aujourd’hui, deviendrait infiniment pire après une tentative d’enlèvement manquée. Je crois pouvoir le faire sortir facilement de Paris entre neuf heures et dix heures du soir par la porte de la Villette, et c’est là, Ffoulkes et vous Tony, que j’aurai besoin de votre concours. Il faut qu’à un endroit convenu et sous le déguisement que votre ingéniosité vous suggérera vous m’ameniez une charrette quelconque, couverte autant que possible. Maintenant voici des sauf-conduits. J’en ai réuni depuis quelque temps toute une collection.
Il plongea la main dans la vaste poche de son habit et en tira un certain nombre de cartes plus ou moins maculées, du modèle de celle que délivraient les sections et sans laquelle les libres citoyens de la jeune République ne pouvaient entrer ou sortir de la capitale. Il y jeta un coup d’œil et les tendit à Ffoulkes.
— Choisissez tous deux votre identité pour la circonstance, dit-il. Vous pouvez être maçons, ramoneurs, marchands de marrons, valets de ferme, peu m’importe, pourvu qu’on ne puisse vous reconnaître. Ce qu’il faut, c’est que vous vous arrangiez pour vous procurer une voiture sans éveiller de soupçons, et que vous soyez exacts au rendez-vous.
Ffoulkes examina les cartes, puis les passa à Lord Tony avec un petit rire. Les deux jeunes gens se mirent alors à discuter les avantages respectifs que présentaient les déguisements de ramoneurs et de charbonniers.
— En tant que ramoneurs, vous pouvez vous barbouiller davantage, remarqua Blakeney, et si la suie vous entre dans les yeux, c’est moins douloureux que le charbon.
— Mais la suie tient davantage, affirma gravement Tony, et je prévois que je ne pourrai prendre de bain d’ici huit jours au moins.
— Certes non ! jeune sybarite, railla Sir Percy.
— La suie colle ; au bout de huit jours peut-être ne pourrait-on plus s’en débarrasser, dit Sir Andrew d’un air pensif, se demandant sans doute ce qu’en dirait milady.
— Si vous faites tant de manières l’un et l’autre, intervint Blakeney, je vous condamnerai à vous déguiser en teinturiers, et il faudra vous plonger dans la térébenthine jusqu’à ce que la couleur consente à partir. Dans ce cas, mon cher Tony, je vous laisse à penser l’odeur !… ajouta-t-il en élevant à ses narines un mouchoir parfumé.
Lord Hastings éclata de rire et Tony lui envoya une bourrade dans les côtes pour l’engager à être plus sérieux.
Armand contemplait cette petite scène avec des yeux surpris. Bien qu’il vécût chez eux depuis plus d’un an, il n’arrivait pas à comprendre ces Anglais. Il voyait là des hommes sur le point de s’engager dans une aventure au cours de laquelle ils étaient certains de risquer leur vie, et ces hommes riaient, plaisantaient, débitaient des sottises comme des collégiens en vacances !
À la fin, la question du déguisement fut réglée, Sir Andrew Ffoulkes et Lord Anthony Dewhurst s’étant décidés d’un commun accord pour le rôle de débardeurs. Ils choisirent donc deux sauf-conduits aux noms de Jean Lepetit et Achille Grospierre, hommes de peine.
— Ce qui ne veut pas dire que vous ayez la moindre ressemblance avec Achille, Tony ! conclut Blakeney avec un petit rire.
Alors, quittant sans transition le ton de la plaisanterie pour retourner aux affaires sérieuses, Sir Andrew demanda :
— Voulez-vous nous dire, Blakeney, l’endroit précis auquel nous devons nous attendre dimanche soir avec la charrette ?
Blakeney se leva et se dirigea vers la carte, suivi de Ffoulkes et de Tony. Pressés contre lui, ceux-ci suivirent des yeux la main de leur chef qui se promenait sur le papier.
— Voici la porte de la Villette. Après la barrière, toute proche sur la droite, une petite rue descend vers le canal. C’est au bas de cette rue, à l’endroit où elle rejoint la berge, que vous devez m’attendre. Au fait, je vous conseillerai de prendre plutôt une voiture de charbonnier, car il est arrivé deux bateaux de charbon qu’on déchargera demain par là. Vous pourrez tous deux exercer vos muscles tout le jour à manier la pelle, et profiter de l’occasion pour vous faire connaître dans le voisinage comme d’excellents patriotes dont les idées sont aussi rouges que le visage est noir.
— Si c’est cela, murmura Lord Tony, je puis, dès ce soir, dire un tendre adieu à ma chemise blanche.
— Vous ferez bien, dit Blakeney, car vous n’en retrouverez pas une de sitôt.
— J’aime à croire que vous avez des perspectives aussi alléchantes pour Hastings ? reprit Lord Tony.
Sa satisfaction était visible. Lord Anthony Dewhurst était un homme de sport. Peut-être les expéditions hasardeuses de la ligue satisfaisaient-elles surtout son goût du risque et de l’imprévu. Sir Andrew, lui, était d’un tempérament différent : il pensait moins en cet instant au côté aventureux de l’affaire qu’au petit prince captif. Il avait la même énergie, le même entrain que son camarade, mais le sentiment qui le faisait agir était peut-être de qualité supérieure.
— Alors, récapitulons, dit-il en suivant du doigt, à son tour, la route indiquée sur la carte. Dimanche soir, Tony et moi vous attendrons avec la charrette à cet endroit, sur la berge du canal, à partir de neuf heures.
— Quel sera votre signal, Blakeney ? demanda Tony.
— Le même que d’habitude : le cri de la mouette répété trois fois à brefs intervalles. Et maintenant, continua-t-il en se tournant vers Armand et Hastings qui étaient restés silencieux pendant cette conversation, voici le moment où je vais avoir besoin de vous.
— Je m’en doutais, dit Hastings.
— Notre charrette avec son mauvais cheval ne pourra nous transporter guère plus de sept à huit lieues. Mon plan est de couper vers l’ouest pour gagner Saint-Germain, lieu le plus proche où nous puissions nous procurer de bonnes montures. J’y connais un fermier nommé Achard qui habite aux abords de la ville. Il a d’excellents chevaux ; je le sais pour lui en avoir déjà loué, entre autres une bête très forte qui ferait particulièrement mon affaire, car, à mon poids qui n’est pas négligeable, s’ajoutera celui de l’enfant. Donc, disposez-vous tous deux à partir demain de bonne heure pour Saint-Germain. Vous quitterez Paris par la porte de Neuilly et ferez la route comme vous pourrez, à pied ou en voiture suivant l’occasion. Déguisés en journaliers, vous n’éveillerez aucun soupçon. Dès que vous serez à Saint-Germain, aller trouver Achard. Avec de l’argent, vous obtiendrez de ce brave homme tout ce que vous voudrez. Choisissez de bonnes montures, et si possible la bête puissante dont je vous ai parlé. Vous êtes tous deux d’excellents cavaliers, c’est pourquoi je vous ai choisis pour cette mission. Avec vos cinq chevaux vous aurez à revenir sur vos pas à notre rencontre jusqu’au carrefour où s’amorce la route de Courbevoie. Vous suivrez celle-ci pendant quelque temps, et à cinq cents mètres environ vous verrez sur votre droite un petit bois de sapins qui vous fournira un excellent abri pour vous et vos chevaux. C’est là que nous vous rejoindrons dans la nuit, pas trop tard, j’espère. Maintenant, tout est-il suffisamment clair, et êtes-vous satisfaits ?
— Tout est très clair, répondit Hastings, mais je ne suis nullement satisfait.
— Ah ! Et la raison, je vous prie ?
— Ce que vous nous donnez à faire est beaucoup trop facile. Tout le danger est pour vous.
— Oh ! oh ! je m’attendais à cette objection, sempiternel ronchonneur ! dit Sir Percy avec bonne humeur. Mais je vous avertis que si vous vous mettez en route demain dans cet état d’esprit, vous risquez fort de vous faire prendre avant d’arriver à la porte de Neuilly. Vous n’avez pas comme Ffoulkes et Tony la ressource de vous barbouiller de charbon, car un honnête valet de ferme ne doit pas être trop sale. Le risque d’être découvert est donc beaucoup plus grand pour vous que pour vos camarades.
Armand n’avait pas pris part à cette discussion. Tandis que Blakeney expliquait ce qu’il attendait de lui et de Hastings, il était demeuré silencieux, les bras croisés, la tête penchée. Quand Blakeney leur avait demandé s’ils étaient satisfaits, il ne s’était pas associé à la protestation de Hastings pas plus qu’il n’avait répondu à la raillerie souriante de leur chef. Bien qu’il gardât les yeux baissés, il avait l’impression que le regard de Percy était fixé sur lui et le perçait de part en part. Enfin, il leva les yeux et s’efforça de prendre un ton calme et naturel pour demander :
— Quand devons-nous partir ?
— Il faut que vous partiez dès le lever du jour, répondit Blakeney, accentuant tant soit peu la forme impérative de sa réponse, alors que les barrières s’ouvrent et que les ouvriers commencent à aller et venir pour les besoins de leur travail. C’est l’heure la plus sûre. Il faut aussi que vous arriviez à Saint-Germain le plus tôt possible pour que le fermier ait le temps de réunir les chevaux nécessaires et les tienne vingt-quatre heures au repos en prévision de l’effort qu’ils auront à fournir par la suite. Je désire que ce soit vous, Armand, qui traitiez l’affaire avec Achard de façon que l’accent de Hastings ne trahisse pas sa nationalité. Il est possible que vous ne trouviez pas immédiatement de moyen de transport pour Saint-Germain et que vous soyez même obligés d’y aller à pied. Nous devons envisager toutes les éventualités à parer à l’avance aux obstacles possibles. L’enjeu est d’une telle importance !
Armand ne répondit pas. Mais la surprise des autres était visible. Leur camarade avait posé une simple question, et la réponse de Blakeney avait presque l’air d’une réprimande. Celui-ci avait tellement l’habitude d’être obéi sans discussion et compris à demi-mot par ses lieutenants que cette longue explication donnée à l’un d’eux des motifs de sa décision causait aux autres une impression d’étonnement et de malaise.
Hastings fut le premier à rompre le silence.
— C’est entendu, dit-il, nous partirons demain au lever du soleil, dès l’ouverture des barrières. Je ne doute pas que nous ne rencontrions sur la route une voiture qui nous fasse faire au moins une partie du chemin, moyennant un honnête pourboire au conducteur. Une fois à Saint-Germain, comment trouverons-nous le dénommé Achard ?
— Sa ferme est située au sud de la ville. C’est un gros cultivateur connu de tout le voisinage. Vous n’aurez qu’à parler pour être renseigné.
— Bien. Alors, nous commandons les chevaux pour le jour suivant, passons la nuit sur place, et dans la soirée du dimanche nous nous remettons en route vers Paris. C’est bien cela ?
— Oui. L’un de vous, en plus de sa monture, aura un cheval à mener et l’autre deux. Attachez une petite provision de fourrage sur les selles vides et partez au commencement de la soirée. Vous suivrez quelque temps la grand-route comme si vous retourniez à Paris, mais tournez au carrefour où un poteau indique la route de Courbevoie et gagnez le petit bois dont je vous ai parlé tout à l’heure. Dans cet abri, vous pourrez mettre pied à terre et donner à manger à vos bêtes en attendant notre arrivée. J’espère vous rejoindre peu après minuit ; mais tant de circonstances entrent en jeu que vous aurez peut-être une attente beaucoup plus longue. Vous avez maintenant toutes mes instructions.
— Et nous n’avons plus qu’à les suivre, ce que nous ferons de notre mieux, conclut Hastings. D’ailleurs, notre rôle n’est pas compliqué.
— De la prudence et du sang-froid, voilà ce que je vous conseille à tous les deux, dit Blakeney.
Il regardait Armand en prononçant ces mots. Celui-ci n’avait pas fait un mouvement pendant ce bref colloque entre Hastings et son chef ; les bras toujours croisés, il considérait le sol d’un air absent.
Le silence régna un instant dans la petite chambre. Réunis autour du feu, tous les cinq restaient plongés dans leurs pensées. Au-dehors résonnait sur le sol gelé la marche cadencée d’une patrouille ; l’ordre guttural d’un sergent retentit ; une neige fine grésillait contre les vitres. Ces bruits évoquaient tout un monde de tristesse et de désolation.
Soudain, Blakeney dit en s’étirant :
— Et si l’on allait se coucher ? Qu’en dites-vous, mes amis ?
Toujours prompt à changer d’expression, il avait rejeté l’air grave avec lequel il donnait ses instructions l’instant d’avant et repris sa manière légère et insouciante. Seul, Sir Andrew Ffoulkes, de son regard attentif, était capable de pénétrer le masque de gaieté derrière lequel se dérobait l’âme de son chef : seul, il remarqua le pli qui lui barrait le front et la légère crispation de sa bouche. Avec cette intuition que donne une amitié ancienne et profonde, il devina ce qui troublait Blakeney. Il avait surpris le regard que celui-ci avait posé sur son beau-frère et pensait qu’une explication était nécessaire entre les deux hommes ; il donna le signal du départ.
— Vous n’avez plus rien à nous dire, n’est-ce pas, Blakeney ? dit-il en se levant.
— Non, mon cher, plus rien. Je ne sais pas si vous avez envie de vous coucher, mais je vous avoue que pour ma part je tombe de sommeil.
— Et nos nippes pour demain ? demanda Hastings.
— Elles sont à l’endroit habituel, dans la chambre du rez-de-chaussée. Ffoulkes a la clef. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin. Mais ne mettez pas de perruques autant que possible, car on risque de les perdre en cas d’échauffourée.
Il parlait d’un ton un peu saccadé et d’une voix plus brève qu’à l’ordinaire. Hastings et Tony se levèrent à leur tour, et tous trois prirent congé, laissant Armand seul avec son beau-frère.
q