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Chapitre 13 L’horizon s’assombrit

La nuit qu’Armand Saint-Just passa à se retourner sans dormir sur son lit étroit et dur compta certainement parmi les plus pénibles de son existence. Deux sentiments luttaient en lui : son amour pour Jeanne Lange et sa fidélité envers celui qui lui avait sauvé la vie et à qui il avait promis obéissance absolue. Ce combat allumait en lui une sorte de fièvre qui faisait battre ses tempes à croire qu’elles allaient éclater.

Il se leva longtemps avant l’aube, les membres douloureux, les yeux brûlants, mais ne sentant d’autre peine que celle qui déchirait son cœur.

Le temps n’était plus aussi froid ; un brusque dégel était survenu pendant la nuit, et lorsque après une toilette rapide Armand sortit dans la rue, un ballot sous le bras, un vent du sud presque tiède lui souffla au visage.

Dehors, les lumières des rues étaient éteintes depuis longtemps et la pâle aurore de janvier ne nuançait pas encore les lourds nuages qui couvraient le ciel. À cette heure, les rues étaient absolument désertes : la grande ville dormait, paisible et silencieuse, dans son manteau de ténèbres ; une pluie légère tombait qui, secondant l’action du dégel, transformait en boue noire la neige de la veille. La difficulté d’avancer rapidement dans cette obscurité, sur ce sol glissant, inquiétait peu Armand. En ce moment, une seule pensée était nette dans son esprit ; il lui fallait à tout prix revoir mademoiselle Lange avant de quitter Paris.

L’étrangeté d’une telle démarche à pareille heure ne lui apparaissait point : il savait seulement qu’il devait obéir à l’ordre de son chef et qu’il voulait revoir Jeanne. Il lui expliquerait qu’il était obligé de quitter Paris sur l’heure, mais qu’il comptait revenir bientôt, et il la supplierait de se tenir prête à le suivre le jour où il pourrait l’emmener en Angleterre.

En se séparant de Hastings, la veille au soir, ils avaient convenu tous deux de se retrouver dans le voisinage de la porte de Neuilly, vers huit heures. Il en était six maintenant. Armand avait largement le temps d’aller jusqu’à l’impasse du Roule, d’entretenir Jeanne Lange quelques instants, de se glisser ensuite dans la cuisine de madame Belhomme pour changer ses vêtements contre la défroque de valet de ferme qu’il transportait en ballot sous son bras, et d’arriver au lieu du rendez-vous à l’heure indiquée.

L’impasse du Roule était séparée de la rue Saint-Honoré par de grandes grilles qui, aux jours anciens, demeuraient fermées pendant la nuit, donnant à ce petit coin tranquille un air de retraite aristocratique. Mais les grilles avaient été arrachées de leurs gonds un jour d’émeute et l’on pouvait maintenant aller et venir à toute heure dans l’impasse. Armand s’y engagea, le cœur battant et, malgré l’obscurité, trouva sans trop de difficulté la maison où logeait l’actrice ; arrivé devant la porte close, il chercha à tâtons sans s’arrêter à penser que Mlle Lange devait dormir encore et qu’il aurait quelque peine à se faire admettre par Mme Belhomme.

Le bruit de la cloche résonnant dans le vestibule lui parvint à travers la lourde porte, puis le silence se fit de nouveau. Armand sonna une seconde fois, et attendit, l’oreille tendue. Au bout d’un instant qui lui parut un siècle, il entendit un pas traînant qui approchait : il y eut ensuite un bruit de verrous tirés, une clef grinça, enfin un des battants de la porte s’entrouvrit et Armand reçut en plein visage la lumière d’une lanterne. Le porteur de la lanterne – un gros homme enveloppé dans une couverture et qui ne paraissait pas trop content d’avoir quitté la chaleur de son lit – le considéra avec méfiance.

— Holà, citoyen, qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il d’un ton dépourvu de bienveillance.

— Je veux voir Mlle Lange.

— À cette heure ? s’étonna l’homme avec un ricanement.

— Oui, j’ai besoin de la voir le plus tôt possible, répondit Armand, prêt à écarter le portier pour entrer.

— Alors, citoyen, tu as frappé à la mauvaise porte. C’est ailleurs qu’il faut t’adresser.

— Ailleurs !… Que veux-tu dire ? fit Armand stupéfait.

— Ce que je veux dire, reprit le portier, c’est qu’elle n’est plus ici et qu’il faut la chercher là où on l’a emmenée.

Il se disposait à refermer la porte, mais plus vif que lui, Armand lui saisit le bras et le maintint comme dans un étau.

— Où est Mlle Lange ?

— Arrêtée, répondit l’homme en essayant de se dégager.

— Arrêtée ?… Quand ?… Où ?… Comment ?…

— Quand ? Hier, dans la soirée. Où ? Ici, dans sa chambre. Comment ? Par des gendarmes qui l’ont emmenée avec la vieille. C’est tout ce que je sais. Et maintenant, lâche-moi et sors d’ici, ou j’appelle !

D’une secousse il libéra son bras de l’étreinte d’Armand et referma vivement la porte.

Armand demeura un instant sur place comme un homme qui vient de recevoir un coup sur la tête. Un vertige l’avait saisi, et il dut s’appuyer au mur pour ne pas tomber.

Jeanne était arrêtée !… Jeanne était entre les mains de ces brutes dont la vue seule, la veille, l’avait rempli de dégoût !… Jeanne en cet instant se trouvait en prison, bientôt – demain peut-être – elle serait jugée, condamnée… Et tout cela à cause de lui ! Oh ! l’affreuse pensée !

Son imagination surexcitée lui fit voir aussitôt la jeune actrice devant le Tribunal ; il crut entendre les interrogations rapides, les réponses prononcées par une voix chaude voilée par l’angoisse, puis le roulement pesant d’une charrette qui avance en cahotant vers la place de la Révolution…

Il se passa brusquement la main sur le front comme pour écarter cette vision de cauchemar. Grand Dieu ! allait-il devenir fou ?

Au bout d’un instant cependant un peu de calme lui revint, ses idées s’ordonnèrent. Jeanne Lange était arrêtée. Où la chercher ? Que faire pour lui venir en aide ? Il l’ignorait, mais il savait du moins où il devait se rendre tout de suite, sans perdre une seconde, aussi vite que ses jambes pouvaient le porter.

Déjà il était hors de l’impasse et s’élançait dans la rue Saint-Honoré. Les coudes serrés au corps, il courait, ne songeant qu’au but qu’il voulait atteindre. Heureusement, les rues étaient encore désertes, mais le ciel commençait à pâlir, et bientôt la grande ville sortirait de son sommeil. Armand avait conservé assez de présence d’esprit pour éviter les abords des Tuileries et les endroits parcourus par de fréquentes patrouilles. Il laissa sur sa droite la place du Carrousel, continua sa course vers Saint-Germain-l’Auxerrois, longea la façade de la vieille église, tourna à droite et atteignit le quai. Encore un effort !… Voici enfin la maison, Armand s’y engouffra, monta d’un trait les deux étages, frappa à la porte. Ce fut alors une attente anxieuse à laquelle mit fin l’approche d’un pas bien connu. La porte s’ouvrit de l’intérieur, une main se posa sur son épaule… Épuisé, hors d’haleine, Armand sentit ses forces l’abandonner.

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