‹ La capture du Mouron RougeChapitre 14 sur 47 · Chapitre 14 Rien n’est désespéré

Chapitre 14 Rien n’est désespéré

— Percy… ils l’ont arrêtée ! dit-il d’une voix haletante dès qu’il put articuler une parole.

— C’est bien, vous parlerez plus tard. Attendez d’être remis.

Avec une douceur presque féminine, Blakeney glissa un coussin sous la tête d’Armand, puis il lui apporta une tasse de café chaud qui fut absorbée avec avidité.

Oui, Armand sentait qu’il était trop épuisé pour parler, mais du moment qu’il avait pu apprendre à Blakeney l’affreuse nouvelle, il sentait que tout allait s’arranger. Sur le canapé où Percy l’avait fait étendre, Armand sentait les forces lui revenir peu à peu. La surexcitation des dernières vingt-quatre heures faisait place à une sorte de torpeur. Les yeux mi-clos, il regardait son beau-frère aller et venir dans la pièce. En dépit de l’heure matinale, Blakeney était complètement habillé et Armand se demanda vaguement s’il s’était même couché. Cependant ses mouvements vifs et alertes ne semblaient pas indiquer une nuit sans sommeil.

— Percy, dit-il enfin, j’étais simplement hors d’haleine parce que j’avais couru sans arrêt depuis le faubourg Saint-Honoré. Je suis remis à présent ; voulez-vous m’écouter ?

Sans un mot, Blakeney ferma la fenêtre, s’approcha du canapé, s’assit près d’Armand avec l’air d’un auditeur attentif et plein de sympathie. Pas une ligne de son visage, pas un regard ne trahissait le mécontentement du chef qui, à la veille d’une expédition périlleuse, voit ses plans compromis par la désobéissance d’un des siens.

Armand, inconscient de tout ce qui ne touchait pas Jeanne posa une main frémissante sur le bras de Percy.

— Héron et ses chiens sont retournés chez elle hier soir, dit-il d’une voix sourde. Ils espéraient me prendre, sans aucun doute. Ne me trouvant pas, ils l’ont emmenée…

Il cacha son visage dans ses mains, ne voulant pas montrer à Percy l’étendue de sa souffrance.

— Je le savais, dit Blakeney.

— Comment l’avez-vous appris ?

— Hier soir après votre départ je suis allé impasse du Roule. Je suis malheureusement arrivé trop tard.

— Percy ! s’exclama Armand dont la figure était devenue écarlate, vous avez fait cela hier, vous ?

— Pourquoi pas ? répliqua Sir Percy avec calme. Ne vous avais-je pas promis de veiller sur elle ? Quand j’ai appris la nouvelle, l’heure était trop avancée pour faire une enquête, mais au moment où vous êtes arrivé j’étais sur le point de sortir pour tâcher de découvrir dans quelle prison est détenue Mlle Lange. Il faut même que je parte bientôt, Armand, avant que la garde de nuit soit changée à la Conciergerie. C’est le moment le plus sûr, et Dieu sait que nous sommes tous suffisamment compromis à l’heure qu’il est !

La rougeur qui avait envahi le visage d’Armand s’accentua. En un instant il mesura tout le mal que son imprudence avait causé et causait encore aux desseins de la ligue. Tous ses actes depuis son arrivée à Paris deux jours plus tôt avaient compromis un plan ou mis une existence en danger, sa conversation avec Klagenstein, sa visite à Mlle Lange, sa démarche insensée du matin même, et, pour finir, cette course éperdue à travers Paris alors qu’un espion aux aguets pouvait à tout instant lui barrer la route ou, pis encore, le suivre jusqu’à la demeure de Blakeney. En oubliant si complètement tout ce qui n’était pas sa bien-aimée, il aurait pu – il s’en rendait compte maintenant – amener un agent de la Sûreté générale face à face avec le Mouron Rouge.

— Percy, murmura-t-il, pouvez-vous me pardonner ?

— Peuh ! répliqua Blakeney légèrement, pour moi il n’y a rien à pardonner, mais pour vous beaucoup de choses à retenir que vous ne devez pas oublier plus longtemps : votre devoir envers les autres, la discipline à laquelle vous êtes tenu, votre honneur.

— J’étais fou, Percy ! Ah ! si vous pouviez comprendre ce qu’elle est pour moi !

Blakeney eut un petit rire, – ce rire insouciant qui, si souvent, l’avait aidé à cacher ses véritables sentiments aux yeux des indifférents et parfois même de ses amis.

— Non, non, dit-il en plaisantant, nous avons convenu hier que, sur ce chapitre, j’étais absolument incompétent. Mais vous m’accorderez tout au moins que je suis un homme de parole. Je vous avais promis hier de veiller sur Jeanne Lange. Malheureusement, ces brutes m’ont devancé d’une demi-heure. Mlle Lange est arrêtée, Armand, c’est un fait regrettable, mais rien n’est désespéré. Pourquoi, en cette circonstance, ne vous fiez-vous pas à moi ? N’avons-nous pas agi avec succès, moi et mes amis dans des cas autrement difficiles ? Croyez-moi, ils ne veulent aucun mal à Jeanne Lange ; s’ils l’ont arrêtée, c’est pour vous attirer ; leur but est de vous atteindre par elle, et moi par vous. Tâchez de me faire confiance, Armand. Ensuite, obéissez-moi aveuglément, sans quoi il me sera impossible de tenir ma parole.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— Tout d’abord, je tiens à ce que vous soyez hors de la capitale le plus tôt possible. Chaque moment que vous passez à l’intérieur de Paris est lourd de dangers. Oh ! pas seulement pour vous, ajouta-t-il en arrêtant d’un geste la protestation d’Armand, pour les autres et pour nos projets de demain.

— Comment puis-je partir pour Saint-Germain alors que je la sais…

— … sous ma protection ? coupa tranquillement Blakeney. Cela ne devrait pas être si difficile ! Allons, ajouta-t-il en plaçant la main sur l’épaule de son compagnon, je ne suis pas un tel monstre après tout. Mais je dois penser aux autres, vous le savez, et surtout à l’enfant que je me suis juré de délivrer. Je ne vous enverrai pas à Saint-Germain. Descendez dans la chambre du dessous chercher les vêtements nécessaires pour vous déguiser en honnête travailleur, car j’imagine que vous avez perdu en route ceux que vous aviez emportés hier soir. Dans une boîte en fer, vous trouverez une collection de sauf-conduits ; choisissez-en un et partez immédiatement pour la Villette. Vous avez compris ?

— Oui, oui, dit Armand avec empressement. Vous voulez que je rejoigne Ffoulkes et Tony, n’est-ce pas ?

— Parfaitement. Vous les trouverez, selon toute probabilité, en train de décharger du charbon sur le bord du canal. Arrangez-vous pour communiquer avec eux aussitôt que possible et dites à Tony de partir immédiatement rejoindre Hastings à Saint-Germain tandis que vous resterez à sa place avec Ffoulkes.

— C’est entendu. Mais comment Tony se rendra-t-il à Saint-Germain ?

— Ça mon ami, dit gaiement Blakeney, c’est son affaire ; vous pouvez vous fier à Tony pour aller où je l’envoie. Faites simplement ce que je vous dis et laissez-le se débrouiller seul. Et maintenant, ajouta-t-il avec autorité, plus tôt vous serez hors de Paris, et mieux cela vaudra. Comme vous le devinez, je vous envoie à la Villette parce que c’est assez près pour que je puisse rester en contact avec vous. Tenez-vous aux environs de la barrière pendant une heure après le coucher du soleil ; je ferai tout mon possible pour aller vous porter des nouvelles de Mlle Lange avant la fermeture des portes. Attendez-moi à l’extérieur, et surtout, ne rentrez pas dans Paris.

— Le Ciel vous protège, Percy ! dit Armand. Je m’en vais ; au revoir.

— Au revoir, mon ami, revêtez vite votre déguisement et quittez la maison avant un quart d’heure.

Blakeney accompagna son beau-frère à travers l’antichambre et referma la porte sur lui, puis il revint dans la chambre et ouvrit la fenêtre à l’air humide du matin. Maintenant qu’il était seul, son visage avait pris une expression tourmentée, et, tandis qu’il contemplait l’eau grise du fleuve, un soupir d’impatience et d’amer désappointement s’échappa de ses lèvres.

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