Chapitre 15 La Barrière de la Villette
Les ombres du crépuscule allaient faire place à celles de la nuit ; encore un instant, et la porte de la Villette se fermerait. Armand Saint-Just, en tenue d’homme de peine, s’était adossé contre un mur à l’angle d’une venelle dont l’autre extrémité aboutissait au canal.
À l’heure matinale à laquelle il était arrivé sur le quai, il avait pu sans difficulté se faire embaucher parmi les ouvriers qui déchargeaient un bateau de charbon, et s’était mis à la besogne avec ardeur, espérant, par le travail physique, calmer l’anxiété de son esprit. Au bout de peu de temps il avait aperçu, non loin de lui, Sir Andrew Ffoulkes et Lord Anthony Dewhurst qui déchargeaient également du charbon avec une rigueur et un entrain remarquables. Au milieu du bruit et de l’activité qui régnaient sur le quai, ce fut chose facile aux trois hommes de se rapprocher pour échanger quelques paroles. Armand communiqua les nouvelles instructions de leur chef à Lord Tony qui s’éclipsa si adroitement qu’Armand ne le vit même pas partir.
À la fin de l’après-midi, quand il fit trop sombre pour continuer le travail, les hommes de peine furent payés et renvoyés. Armand chercha des yeux Sir Andrew. Il aurait voulu lui parler, ne fût-ce qu’un instant, pour chasser l’impression d’isolement et d’angoisse qui le dominait. Il avait compté sur la fatigue physique pour engourdir son cerveau, et voilà qu’aussitôt ses outils rendus, son esprit s’était remis à travailler plus fiévreusement que jamais. En pensée, il suivait Percy dans ses pérégrinations à travers Paris pour découvrir où était enfermée Jeanne Lange, et cette tâche lui apparaissait soudain hérissée d’obstacles et de difficultés. Comment Blakeney, recherché lui-même par la police, pouvait-il aller de prison en prison s’enquérir d’une détenue ? L’idée seule en paraissait insensée ! Quelle folie d’avoir adopté un plan qui, en faisant courir de tels risques au chef de la ligue, semblait d’avance voué à l’insuccès !
À travers les ruelles sombres et désertes, Armand avait erré quelque temps à la recherche de Sir Andrew dont la présence l’aurait réconforté ; puis, comme l’heure de la fermeture approchait, il était venu se poster à l’angle de la petite rue d’où il pouvait surveiller la sortie de la barrière.
Autour de lui régnait encore une certaine animation : des ouvriers, leur journée finie, rentraient dans la ville, d’autres se dirigeaient vers les cabarets avoisinants ; parmi eux se trouvaient des maçons, des cantonniers, des tâcherons, et aussi quelques vagabonds qui devaient camper la nuit dans les environs du canal. Dans chaque silhouette un peu haute, Armand espérait reconnaître Blakeney, mais son espoir était toujours déçu. Maintenant, si son beau-frère n’arrivait pas d’ici quelques instants, les portes seraient closes, et la difficulté de franchir l’enceinte de la ville serait décuplée.
À mesure que l’heure s’écoulait, Armand était de plus en plus anxieux. À quel moment horrible le doute s’insinua-t-il dans son esprit ? Probablement lorsque se fit entendre le roulement de tambour qui annonçait la relève de la garde et la prochaine fermeture des portes.
Percy n’était pas venu, et lui, Armand, allait passer une autre nuit sans nouvelles de Jeanne. Quelque chose avait-il empêché Blakeney de tenir sa promesse ? ou n’avait-il rien pu apprendre ? ou encore, la nouvelle qu’il avait recueillie était-elle trop affreuse pour être communiquée ?…
La nuit se faisait plus sombre, et Armand fut hanté de nouveau par les visions tragiques qui l’avaient assailli le matin même sur le seuil de Mlle Lange : la place qui s’étendait devant lui était devenue la place de la Révolution, où s’agitait une foule bruyante, comparable à celle qu’il avait vue cinq ans auparavant se ruer vers la Bastille. Cette foule l’entourait, le pressait, l’empêchait d’avancer. Un bruit de roues grinçantes se faisait entendre et des cris de haine s’élevaient de toutes parts : « À mort, les aristos ! Les aristos à la guillotine ! » Alors, apparaissait la charrette où étaient entassés les condamnés. Debout au milieu d’eux était une femme toute jeune, vêtue de soie gris pâle ; elle tenait dans ses mains liées un bouquet de violettes de Parme, et fixait sur Armand un regard douloureux.
Ce n’était là qu’une vision, il le savait, mais il crut qu’elle était prophétique. L’image de Jeanne au pied de l’échafaud s’imposait à lui avec une telle insistance qu’il y vit un message du Ciel pour lui enjoindre de la sauver.
Il se reprochait à présent d’avoir quitté Paris. Était-ce à Blakeney, qui ne la connaissait même pas, de secourir Jeanne ? Non, c’était le devoir de celui qui l’aimait, et qui, s’il ne pouvait la sauver, pouvait du moins mourir à ses côtés.
À l’intérieur de la cité, une horloge sonna six heures. Percy n’avait point paru. Il ne viendrait plus maintenant. La décision d’Armand fut prise sur-le-champ : son sauf-conduit à la main, il s’avança résolument vers la barrière.
Arrêté au passage par la sentinelle, il eut un moment d’inquiétude pendant que sa carte était examinée, mais elle était en règle, et Armand, tout noir de charbon, n’avait certes pas l’air d’un aristocrate. D’ailleurs, le plus difficile n’était pas de pénétrer dans la capitale, celui qui voulait entrer dans la gueule du lion ne rencontrait guère d’obstacles. La difficulté commençait quand le lion jugeait bon de refermer ses mâchoires.
Armand reçut donc la permission de passer ; mais on ne lui rendit pas son sauf-conduit dont la validité expirait le jour même. Pour ressortir de Paris, il lui faudrait maintenant en obtenir un autre d’une section ou du Comité de sûreté générale.
Le lion avait refermé sur lui ses mâchoires.
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