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Chapitre 16 À la recherche de Jeanne Lange

Blakeney n’était pas chez lui quand Armand y arriva, et il ne parut point tant que le jeune homme erra aux alentours, faisant les cent pas sur le quai, sans jamais perdre de vue la maison de son beau-frère. Au bout d’une heure d’attente fiévreuse, néanmoins, il comprit qu’il perdait son temps et que ses allées et venues risquaient d’attirer l’attention. Sa lassitude était extrême ; mieux valait rentrer chez lui pour tâcher de retrouver dans le sommeil les forces dont il aurait besoin le lendemain. Brisé de corps et d’âme, il prit donc le chemin de la rue de la Croix-Blanche. Il n’avait pas vu Percy ; il ne savait rien de Jeanne : l’enfer ne devait pas offrir de supplice plus grand que celui qu’il endurait !

En arrivant, il se jeta sur son étroite paillasse et, la nature reprenant ses droits, s’endormit d’un sommeil lourd et sans rêves, un sommeil comparable à celui de l’ivresse.

La lumière grise d’un matin brumeux d’hiver filtrait à travers les carreaux poussiéreux quand Armand s’éveilla. Il sortit de son lit, les membres encore engourdis, mais l’esprit résolu. Puisque Percy n’avait pas réussi à découvrir Jeanne Lange, il allait lui-même se mettre à sa recherche : là où la simple pitié avait échoué, l’amour pouvait, devait réussir.

Il remit ses vêtements grossiers de la veille qui l’assuraient de passer inaperçu et se rendit d’abord dans un restaurant modeste qu’il connaissait. Là, tout en prenant un bol de café et un morceau de pain, il s’efforça de dresser des plans.

C’était chose courante alors de voir les parents et les amis des prisonniers aller s’enquérir de ceux qu’ils aimaient de prison en prison. Ces recherches pouvaient être longues, car nombreuses étaient les maisons de détention, anciens couvents, collèges ou résidences princières, qui abritaient les milliers de suspects arrêtés au cours des derniers mois. Il y avait Saint-Lazare et Sainte-Pélagie, le Luxembourg et les Carmes, le collège du Plessis, les Madelonnettes, Port-Royal appelé maintenant – ironie des mots ! – Port-Libre, d’autres encore, sans oublier la plus redoutable de toutes, la Conciergerie, où étaient envoyés ceux qui allaient passer incessamment en jugement. Des autres prisons il arrivait parfois qu’on sortît libre, mais celle-là était l’antichambre de la mort.

Armand jugea qu’il devait commencer ses investigations par la Conciergerie. S’il pouvait s’assurer tout de suite que Jeanne ne s’y trouvait pas, qu’elle n’était pas sous la menace d’un jugement immédiat, il poursuivrait ensuite ses recherches d’un cœur moins angoissé.

Le fait d’avoir pris cette décision et mis de l’ordre dans ses idées lui fit du bien. Il mangea et but, sachant que ses forces physiques lui étaient indispensables pour la tâche qu’il avait devant lui, puis il se mit en route vers la Cité.

Quand il arriva sur le quai, les murs et les tours du Palais de Justice se dégageaient à peine du rideau de brume qui flottait au-dessus de la Seine. Le froid humide d’un dégel sans soleil était pénétrant. Armand traversa le Pont-au-Change, dépassa la Tour de l’Horloge et entra dans la grande cour du Palais. Il savait que pour se rendre à l’entrée de la prison il fallait passer par les galeries et les couloirs avoisinant la salle du Tribunal. Justement la séance du matin allait avoir lieu, et déjà se massait dans la cour de Mai une foule d’hommes et de femmes qui semblaient n’avoir d’autres occupations que de venir assister aux drames déchirants qui se jouaient là journellement. Il y avait parmi eux pas mal d’ouvriers en vêtements de travail, et la tenue d’Armand ne pouvait éveiller l’attention.

Soudain un mot, un simple mot lancé non loin de lui d’un ton railleur, – le nom par lequel les républicains appelaient avec dérision le petit roi sans couronne, – le fit tressaillir : « Capet ! » Brusquement, tout lui revint à la mémoire : la réunion chez Blakeney, le conciliabule, les plans combinés pour la délivrance de l’enfant… C’était aujourd’hui, dimanche 19 janvier, que les Simon quittaient le Temple, et Blakeney devait être là-bas, à guetter le moment favorable.

À présent, Armand s’expliquait tout : Percy avait oublié Jeanne ! Il ne pensait qu’à l’enfant du Temple, et tandis qu’Armand, le cœur déchiré, lui avait confié le sort de celle qu’il aimait, le Mouron Rouge, indifférent à tout ce qui n’était pas sa mission, l’avait abandonnée : il la laisserait payer de sa vie la liberté du dauphin !

Puis l’amertume qui avait envahi l’âme d’Armand fit place à une sorte d’exaltation. Si Percy avait oublié Jeanne, lui, Armand, était là pour la défendre. Il lutterait pour sauver sa bien-aimée, – c’était son devoir et son droit – et, s’il ne pouvait la délivrer, il offrirait sa vie en échange de la sienne.

Dix heures approchaient ; la séance du Tribunal allait commencer. Armand se mêla aux gens qui montaient l’escalier. Du temps où il étudiait le droit, il avait beaucoup fréquenté le Palais de Justice et en connaissait bien l’agencement intérieur. Laissant le flot s’engouffrer dans la salle des séances, il poursuivit son chemin à travers les galeries et arriva dans un passage qui donnait sur une cour de la prison. La porte, gardée par une sentinelle, en était close, mais à travers les barreaux, Armand aperçut des silhouettes féminines. Le cœur battant, il s’approcha, appuya son visage contre la grille et plongea dans la cour son regard avide.

Il y avait là un certain nombre de prisonnières qui se promenaient de long en large. Armand voyait bien les figures les plus proches, mais là-bas, au fond de la cour, les visages s’estompaient dans l’ombre ; de plus, quelques détenues gardaient obstinément le dos tourné vers cette grille d’où les badauds pouvaient les observer.

Comme il ne s’arrachait pas à sa contemplation, le gendarme lui dit d’un ton de plaisanterie :

— Hé ! citoyen, aurais-tu ta bonne amie parmi ces ci-devant ? Tu as l’air de les manger des yeux.

Armand, avec ses vêtements noircis par le charbon, ses cheveux en désordre et sa figure mal rasée, paraissait certainement n’avoir rien de commun avec des ci-devant. Il tourna la tête vers l’homme qui continuait à le regarder d’un air jovial.

— Je ne sais pas où elle est, dit-il en prenant le ton lent et un peu hésitant d’un campagnard.

— Alors, il faut la chercher.

Le gendarme avait un air bonhomme. Armand continua la conversation en s’efforçant de jouer le personnage d’un amoureux de village.

— Je voudrais bien retrouver ma promise, mais comment faire ? Elle a disparu, voilà tout ce que je sais. Les méchantes langues prétendent qu’elle est partie pour se débarrasser de moi, mais je ne crois point tous ces contes. M’est avis qu’on l’a arrêtée parce qu’elle a servi un temps chez une comtesse.

— Eh bien ! nigaud, commence par demander à la Tournelle si elle est détenue ici. Tu sais où c’est le guichet de la Tournelle ?

Armand le savait, jugea plus prudent de faire l’ignorant.

— Suis tout droit cette galerie, tourne dans le premier corridor, et tu trouveras un petit escalier ; en bas de l’escalier s’ouvre le guichet. Tu demanderas au greffier qu’il te montre les livres d’écrou. Tout citoyen libre de la République a le droit de les consulter. Par exemple, ajouta-t-il d’un ton confidentiel, si tu ne fais pas passer un demi-écu dans la main de l’homme, peut-être attendras-tu longtemps le registre.

— Un demi-écu ! s’exclama Armand. Crois-tu donc qu’un pauvre gars comme moi ait tant d’argent dans sa poche ?

— Oh ! en ce cas, quelques sous pourraient suffire. Au jour d’aujourd’hui, quelques sous sont toujours bons à prendre.

Armand saisit l’allusion, et il mit dans la main du gendarme quelque menue monnaie.

S’il s’était écouté, il aurait suivi en courant les longs corridors qui menaient à la Tournelle, mais par prudence il modéra son pas. Quelques minutes plus tard il arrivait devant le guichet. À sa grande déception, il trouva l’endroit désert et la porte close. Il attendit un peu ; personne ne parut. Alors, revenant sur ses pas, il alla interroger le gendarme qui ne put lui donner d’information utile.

— Ça n’est pas l’heure, apparemment, se contenta-t-il de répondre avec philosophie.

Après quelques demandes infructueuses adressées au hasard à des passants, Armand finit par apprendre que les registres de la prison ne pouvaient être consultés qu’entre cinq et six heures du soir.

Pas autre chose à faire qu’à attendre et tuer le temps, – un temps peut-être si précieux par ailleurs !

Comment se passèrent ces longues heures, Armand n’aurait su le dire plus tard. Il quitta le Palais, voyant qu’il ne gagnerait rien à y rester plus longtemps, sinon de se faire remarquer. Il erra le long de la Seine, puis, transi par le brouillard pénétrant, entra dans un café où il mangea et but sans savoir ce qu’on lui servait. Il s’attarda là tant qu’il put, mais voyant des gens attablés près de lui lancer dans sa direction des regards soupçonneux, il ressortit dans le grand Paris brumeux et morose.

Bien avant cinq heures il était de retour devant la porte de la Tournelle, mais non plus seul, cette fois. Des hommes et des femmes attendaient comme lui l’ouverture du guichet, maintenus sur une seule file par deux gendarmes. L’inquiétude, la tristesse se lisait dans le regard de tous ces gens qui supportaient, dans un morne silence, l’anxiété de l’attente.

Enfin le greffier parut. Il ouvrit le guichet, posa ses lunettes sur son nez et s’apprêta à mettre les livres à la disposition du public, tandis que les premiers arrivés s’avançaient pour consulter les listes redoutées. Le greffier accomplissait sa besogne d’un air bourru ; il répondait sans aménité aux demandes, exigeait des sauf-conduits ou des permis des sections et renvoyait sans pitié ceux qui n’en pouvaient produire.

Le tour d’Armand vint bientôt. Il était si ému qu’il craignit que sa voix ne le trahît. Sans mot dire, il glissa une pièce d’argent dans la main du greffier et saisit vivement le registre marqué : « Femmes. » D’un geste indifférent l’homme escamota le demi-écu et lança par-dessus ses lunettes un regard narquois sur Armand qui maniait gauchement le livre avec des doigts tremblants. Se penchant vers lui, il demanda brièvement :

— Quel jour ?

Comme Armand le regardait sans comprendre, il reprit :

— Quel jour a-t-elle été arrêtée ?

— Avant-hier soir.

Évidemment, la pièce d’argent avait bien disposé le greffier. Ses doigts feuilletèrent le registre avec une surprenante rapidité et son gros index s’arrêta sur une longue colonne.

— Si elle est détenue ici, dit-il, tu trouveras son nom sur cette page.

Armand aurait voulu lire à la fois tous ces noms qui semblaient danser une sarabande devant ses yeux. Il s’obligea cependant à lire posément chacun d’eux. Au milieu de la page il vit : Belhomme Louise, 60 ans. Remise en liberté. Puis juste au-dessous, son nom qui lui parut écrit en lettres de sang : Lange Jeanne, actrice, 20 ans. Transférée aux Madelonnettes. Dieu merci ! elle n’était pas à la Conciergerie !

— Allons, place aux autres ! grommelait une voix impatiente. Et quelqu’un lui prit le livre des mains.

Il s’éloigna en se répétant machinalement : « Transférée aux Madelonnettes… transférée aux Madelonnettes… »

L’air froid du dehors lui rendit sa présence d’esprit. Avant de se remettre en marche, il enchaîna rapidement quelques réflexions.

Les Madelonnettes, c’était un couvent de repenties, proche du Temple. Là aussi on devait pouvoir consulter la liste des prisonniers. En se hâtant, il y arriverait peut-être avant sept heures et pourrait s’assurer si réellement Jeanne Lange y était… et puis, qui sait, s’il trouvait un geôlier bien disposé, peut-être pourrait-il lui faire passer un message… Armand s’assura que sa bourse était bien dans sa poche et partit dans la direction de la rue du Temple.

Il marchait vite dans les rues déjà à demi désertes et ne mit pas très longtemps pour arriver dans le mur d’enceinte de l’ancienne Commanderie. Près de l’entrée principale une sentinelle montait la garde. Presque en face, une autre grande porte était, elle aussi, gardée militairement : l’entrée des Madelonnettes.

— Je voudrais consulter le livre d’écrou, commença Armand d’une voix haletante, en s’adressant à la sentinelle.

— Ce n’est pas mon affaire. Faut voir ça avec le concierge.

Et comme Armand faisait un mouvement vers la porte, le soldat ajouta :

— Montre d’abord ton sauf-conduit.

Armand fouilla ses poches, les refouilla et prit un air étonné pour dire :

— C’est curieux. J’ai dû l’oublier chez moi.

— Allons donc ! riposta l’autre d’un ton railleur, comme si on avait l’habitude d’oublier ces choses-là.

— Tu me laisseras bien entrer quand même ? dit Armand d’un ton dégagé.

— Pour ça, non ! On ne passe pas, répliqua l’autre.

Armand s’avança et, tirant un écu de sa poche, voulut le glisser dans la main du factionnaire : mais celui-ci l’écarta d’un coup de crosse en s’exclamant :

— Tu crois donc qu’on peut corrompre un soldat de la République ?

Armand chancela, son pied glissa dans la boue et il tomba en avant. Dans sa chute, son front heurta une des bornes qui encadraient la porte de la prison.

Un individu de petite taille, le chapeau enfoncé sur les yeux avait assisté à cette courte scène, et sans doute la vue de l’écharpe tricolore qui dépassait sous son manteau n’était-elle pas étrangère à l’indignation de la sentinelle.

Il s’avança vivement vers Armand qui se relevait tout étourdi, le prit sous le bras, et, le regardant avec attention, murmura :

— Je suis heureux, citoyen Saint-Just, de me trouver ici à point pour vous rendre service, car il n’est pas bon, dans notre vertueuse République, de se voir l’objet d’une accusation de corruption.

Armand, surpris, regarda l’obligeant inconnu dont la voix lui rappelait vaguement quelque chose, mais il distinguait mal son visage dans l’ombre du chapeau.

Cependant l’autre poursuivait en l’entraînant vers la poterne du Temple :

— Peut-être ne me reconnaissez-vous pas, citoyen Saint-Just ? Je n’ai pas eu le plaisir d’avoir avec vous des relations aussi suivies qu’avec votre charmante sœur Lady Blakeney. Je suis le citoyen Chauvelin.

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