Chapitre 17 Chauvelin
Chauvelin ! Sa présence en cet endroit complétait l’horreur du cauchemar dans lequel se débattait Armand. Chauvelin ! l’ennemi mortel du Mouron Rouge, le mauvais génie des services secrets de la République, le diplomate mué en espion, le gentilhomme changé en terroriste !
Armand le reconnaissait, maintenant que la lanterne suspendue au portail révélait son visage osseux, ses yeux pâles, ses lèvres minces au pli sarcastique. C’était entre les mains de cet homme que le mauvais sort l’avait fait tomber, alors que le concours des événements lui eût été si nécessaire pour délivrer Jeanne Lange.
— J’avais idée que nous aurions, un jour ou l’autre, le plaisir de nous rencontrer, continuait Chauvelin. Mon collègue Héron avait eu vent ces jours-ci de la présence à Paris de quelques fidèles du Mouron Rouge, et j’espérais un peu que vous étiez du nombre.
Il reprit Armand par le bras du geste amical de quelqu’un qui rencontre un vieux camarade et se réjouit de causer un moment avec lui.
— Et Lady Blakeney, poursuivit-il, est-elle en bonne santé ? Et mon ami Sir Percy ? J’aimerais fort le voir à Paris. Sans doute ses multiples occupations l’empêchent-elles de séjourner dans notre capitale ; mais qui peut dire si plus tard ?… La vie est faite d’espoirs, dit-on. Ils ne sont pas tous déçus. Voyez comme la fortune, me favorise aujourd’hui : je flânais dans ces parages, n’escomptant guère de rencontre agréable, lorsqu’en passant devant l’entrée de cette paisible maison de retraite, qui aperçois-je, si ce n’est mon jeune ami Saint-Just, et, justement, en fâcheuse posture ? Mais ceci me rappelle que je ne vous ai pas demandé si vous étiez remis de votre malaise de tout à l’heure.
Par un effort énergique, Armand se ressaisit, ne voulant pas donner à Chauvelin le spectacle d’un homme désemparé. Il pensa au Mouron Rouge, à son impassibilité souriante dans les situations les plus sombres ; il se rappela l’audace tranquille des membres de la ligue, leur invincible bonne humeur et, se redressant, prit un ton assuré pour répondre.
— Je vous remercie, citoyen, ma santé n’a jamais été meilleure, mais je me demande si vous pensez sérieusement que cette légère pression de votre main sur mon bras est suffisante pour me faire marcher docilement à vos côtés.
— Hem ! toussota Chauvelin qui fit mine de réfléchir. Comme vous, citoyen Saint-Just, je me le demande aussi.
— Plus jeune et plus leste que vous, je pourrais vous échapper facilement.
— J’en conviens, mais les sentinelles sont là et une garde nombreuse veille non loin, à l’intérieur du Temple.
— L’obscurité m’aiderait. Et puis, un homme dans une situation désespérée ne recule pas devant quelques risques.
— Évidemment. Et alors, citoyen Saint-Just, vous estimez être en ce moment dans une situation désespérée ?
— Oh ! citoyen, ce n’est pas à ma sœur Marguerite que vous avez affaire aujourd’hui. Vous ne pouvez troquer ma vie contre celle de votre ennemi(1).
— Contre celle de mon ennemi, non, réfléchit Chauvelin, mais votre capture pourrait néanmoins prêter à des négociations intéressantes.
Armand s’accrocha à ces paroles comme à une bouée de sauvetage.
— S’il en est ainsi, prenez ma vie et rendez la liberté à celle qui est emprisonnée à cause de moi.
— Comment cela ? interrogea Chauvelin d’un air intrigué.
— Rendez la liberté à Mlle Lange, dit Armand avec ardeur. Elle n’est coupable que de m’avoir reçu une heure chez elle. Maintenant que vous avez mis la main sur moi, vous devez être satisfait ; il n’y a plus lieu de la garder en prison.
Chauvelin eut un sourire suave et énigmatique :
— Mlle Lange ! C’est vrai. J’oubliais…
— Elle a été arrêtée contre toute justice. Que peut-on lui reprocher ? De m’avoir ouvert sa porte ? Mais elle ignorait mes convictions politiques. Je suis parmi les adversaires du nouveau régime, je le reconnais, mais elle-même n’en sait rien ; et s’il est juste que je paie de ma liberté ma trahison envers la République, il est également juste que Mlle Lange, qui est innocente, recouvre la sienne.
Il s’échauffait peu à peu, et, tout en plaidant sa cause, essayait de déchiffrer le visage fermé de Chauvelin.
— Tout doux, tout doux, mon jeune ami, fit celui-ci. Vous figurez-vous par hasard que je suis pour quelque chose dans l’arrestation de cette demoiselle ? Vous paraissez ignorer que je ne compte plus guère maintenant, et que je n’ai pas le pouvoir de faire mettre qui que ce soit en liberté.
— Ni en prison alors ? riposta Saint-Just.
Chauvelin pausa un instant avant de répondre avec un léger sourire :
— J’ai simplement celui de vous dénoncer. Je suis toujours agent de la Sûreté générale.
— C’est parfait. Je n’en demande pas plus, déclara froidement Armand. Dénoncez-moi donc au Comité qui va se réjouir de ma capture ; je me remets entre vos mains en vous donnant ma parole d’honneur de ne point essayer de me dérober au sort qui m’attend et de ne permettre à qui que ce soit de tenter de me sauver. Ce sont là pour vous des avantages appréciables en échange desquels je vous demande de faire remettre Mlle Lange en liberté. Donnez-m’en l’assurance, et je serai le prisonnier le plus docile et le plus passif qu’on puisse voir.
— Hem ! dit Chauvelin d’un air méditatif. La chose paraît faisable.
— Mon arrestation a autrement d’importance pour vous que celle d’une jeune fille étrangère à toute politique. Vous avez en moi une proie plus intéressante : le revirement de mes opinions, le mariage de ma sœur avec un étranger…
— Vos relations avec le Mouron Rouge…
— Parfaitement, je ne les nierai point.
— Et votre mystérieux chef ne tentera pas de vous porter secours ? Alors, c’est entendu, mon jeune et bouillant ami. Voulez-vous que nous nous rendions auprès de mon collègue, le citoyen Héron, l’agent principal du Comité de sûreté générale ? Il recueillera – oserai-je dire votre confession ? – et notera les conditions auxquelles vous vous placez entre les mains de l’accusateur public.
L’exaltation d’Armand était trop grande pour qu’il prît garde au ton de tranquille ironie de son interlocuteur. Il frémissait de joie en songeant que son sacrifice allait sauver sa bien-aimée. Il n’était pas le premier qui, possédé par l’amour, eût poussé ce cri sublime : « J’offre ma vie pour elle. »
Ils étaient arrivés maintenant, devant l’entrée du Temple. Sans rien ajouter, Chauvelin franchit la poterne, suivi de son jeune compagnon. Sous la voûte il fit signe à un garde national qui passait avec une lanterne et lui demanda de les conduire jusqu’à l’appartement de l’agent principal Héron.
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