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Chapitre 18 Le déménagement

Chauvelin se dispensait maintenant de tenir Saint-Just par le bras. Habile à déchiffrer les caractères, il reconnaissait en lui un de ces êtres rêveurs et passionnés qui, héroïquement, aveuglément, suivent jusqu’au bout leur chimère. L’engagement qu’avait pris le jeune homme d’être un prisonnier docile, nul doute qu’il ne le tînt pour obtenir la libération de Mlle Lange. Chauvelin eut un sourire sardonique en pensant que cette libération était chose faite. Hier déjà, à sa suggestion, Héron s’était décidé à renvoyer l’actrice chez elle, comptant que son admirateur en cherchant à l’y rejoindre n’échapperait pas aux espions discrètement postés aux abords de l’impasse du Roule. Ah ! si le jeune fou qui marchait à ses côtés l’avait su…

Ce jeune fou, du reste, n’occupait les pensées de Chauvelin que dans la mesure où sa capture pouvait servir d’autres desseins. En y réfléchissant, Chauvelin était de plus en plus certain que Sir Percy se trouvait actuellement à Paris. De quelle façon l’on pouvait utiliser Armand Saint-Just pour attirer son beau-frère dans un piège était une question à examiner. Ce que Chauvelin savait, c’est que le Mouron Rouge, l’ennemi qu’il avait appris à connaître, à craindre et, en dépit de lui-même, à admirer, n’était pas homme à laisser un de ses fidèles dans le danger sans essayer de lui porter secours.

Des plans confus s’ébauchèrent dans son esprit en même temps qu’il sentait bouillonner en lui l’ardent désir de vengeance qui ne le quittait plus depuis quinze mois. Il s’était juré de triompher de son adversaire. Par deux fois il avait cru y réussir, par deux fois il avait échoué, mais il n’était pas découragé. Depuis son humiliante défaite de Boulogne, il était resté aux aguets dans l’ombre pour saisir l’heure de la revanche, et sa haine n’avait cessé de croître.

Aucune lumière ne filtrait sous la porte de l’appartement de l’agent du Comité de sûreté générale et personne ne répondit au coup impérieux frappé par Chauvelin.

— Le citoyen Héron est sans doute à la Tour, dit le soldat qui les avait éclairés. Les Simon déménagent ce soir.

— Fort bien. Allons à la Tour, fit laconiquement Chauvelin.

Les trois hommes traversèrent en silence les jardins déserts au milieu desquels la Tour dressait sa masse sombre, dont la bruine impalpable qui ne cessait de tomber estompait les contours.

— Voilà où nous gardons le jeune Capet, dit Chauvelin de sa voix sèche en désignant du geste les hautes murailles.

Armand garda le silence. Il n’avait aucune peine à jouer l’indifférence. Sa pensée était ailleurs, et si pleine de Jeanne qu’il n’y restait pas de place, en cet instant, pour les Bourbons et les destinées de la France.

Deux gardes étaient postés à l’entrée de la Tour, dont la porte était ouverte. À l’intérieur, des bruits sourds et confus se faisaient entendre sur lesquels se détachaient des rires et des éclats de voix. Rires et voix venaient de la salle de garde qui s’ouvrait sur le vestibule du rez-de-chaussée, mais le remue-ménage avait lieu à l’étage supérieur et dans l’escalier.

Chauvelin entra dans le vestibule où se dressaient des masses noires dans lesquelles, en approchant, on reconnaissait des meubles de tous genres. Un bois de lit démonté s’appuyait contre le mur, des chaises s’empilaient les unes sur les autres, un canapé barrait l’accès de l’escalier situé dans une tourelle.

Au milieu de cet encombrement évoluait un homme aux joues flasques qui lançait des ordres à des personnages invisibles en balançant une lanterne.

— Alors, citoyen Simon, nous déménageons ? demanda Chauvelin.

— Oui, grâce à Dieu, – s’il existe un Dieu ! riposta l’autre.

— Je ne savais pas que tu t’en allais si tôt. Le citoyen Héron est-il ici ?

— Parti à l’instant. Il était venu voir le môme avant que ma femme ne l’enferme dans sa chambre. Il a dû s’en retourner chez lui.

Un homme à cet instant descendait pesamment l’escalier de la tour, chargé d’une commode vidée de ses tiroirs et suivi de Mme Simon qui aidait à maintenir le meuble en équilibre.

— Avant de descendre le reste, dit-elle d’une voix aigre, nous ferons mieux de commencer à charger la voiture. Ce vestibule est tellement encombré qu’on ne peut plus passer.

Ses yeux tombèrent sur les nouveaux venus ; en rencontrant le regard aigu de Chauvelin, elle ne put réprimer un frisson.

— Brrr…, fit-elle en serrant son châle autour d’elle, je suis contente de m’en aller d’ici. Je ne pouvais plus vivre entre ces murailles.

— La citoyenne ne me semble pas en effet jouir d’une brillante santé ! Peut-être son séjour à la Tour ne lui a-t-il pas procuré tout le profit qu’elle en espérait ?

Les yeux cernés de la femme le fixèrent avec méfiance :

— Je ne comprends pas, citoyen, dit-elle en pinçant les lèvres.

— Oh ! il n’y a rien de particulier à comprendre, reprit Chauvelin avec un sourire. Je suis entré en passant pour voir votre déménagement. C’est une distraction pour l’homme occupé que je suis. Vous faites cela tout seuls ?

— Dupont, l’homme de peine qui travaille chez le concierge, nous aide à transporter les meubles, dit Simon. Le citoyen Héron n’a pas voulu que je fasse venir quelqu’un du dehors.

— Ce en quoi il a eu parfaitement raison. Les nouveaux commissaires sont arrivés ?

— Cochefer est là. Il attend les autres au haut de l’escalier.

— Et Capet ?

— Il dort. Le citoyen Héron a fait verrouiller sa chambre, et Cochefer monte la garde sur le palier.

Durant cette conversation, l’homme attendait des ordres, plié en deux sous le poids de la commode, et pestait contre sa position peu confortable.

— Où faut-il poser ça ? j’ai le dos brisé. Du train dont nous allons, nous en avons pour toute la nuit. Et il faut donner deux sols toutes les demi-heures au gamin qui tient le cheval.

— Alors, commençons à charger, commanda Simon ; pose la commode et prends le canapé qui barre le passage.

— Il est trop lourd. Il faudra que vous me donniez un coup de main. Attendez que j’aille voir si la charrette est à la place qu’il faut. Je reviens tout de suite.

— Emporte quelque chose sur ton chemin, lança la voix mécontente de Mme Simon. Ce sera toujours autant de fait.

L’homme empoigna une corbeille à linge dans un coin, la chargea sur son dos et s’éloigna en traînant les pieds.

— De quel œil Capet a-t-il vu partir son papa et sa maman ? interrogea Chauvelin.

— Hé ! grogna Simon, il s’apercevra bientôt qu’il n’a pas gagné au change.

— Les autres commissaires ne vont sans doute pas tarder, j’imagine ?

— Ils devraient être là ; mais peu importe, je n’ai pas besoin de les attendre puisque Cochefer monte la garde là-haut.

— Alors, au revoir, citoyen. Citoyenne, votre serviteur !

Après avoir salué la femme du cordonnier avec une politesse affectée, Chauvelin ressortit, suivi d’Armand, laissant Simon exprimer entre ses dents les sentiments que lui inspiraient les agents du Comité de sûreté générale.

— Six mois de cachot, grommela-t-il, tout le monde ne ferait pas cela pour la République ! Et après, bonsoir ! ni merci, ni pension… J’aimerais autant servir un ci-devant que ce damné Comité !

Dupont était revenu. Il commença le transport des meubles du cordonnier. Il avait l’air assez lourdaud et les Simon étaient obligés de le guider dans sa besogne. Chauvelin, s’étant retourné, regarda un instant s’agiter leurs silhouettes affairées, puis, avec un geste d’indifférence, reprit le chemin de l’appartement de Héron.

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