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Chapitre 19 Il s’agit du dauphin

Héron n’était pas encore de retour quand Chauvelin et Armand arrivèrent chez lui ; mais la porte leur fut ouverte par un soldat qui devait jouer le rôle de serviteur chez l’agent en chef.
— Le citoyen Héron est allé souper, leur dit-il en les introduisant, mais il reviendra certainement vers les huit heures.

Armand, brisé par la fatigue et les émotions, se laissa tomber sur une chaise et demeura les yeux fixés sur le feu, inconscient de la fuite du temps.

Enfin Héron revint. Il serra la main de Chauvelin et lui dit, en jetant un regard rapide sur son compagnon :

— Attends-moi encore un instant. Les Simon viennent de partir. Cochefer surveille le louveteau, mais je veux m’assurer que les autres commissaires sont arrivés et que tout est en ordre à la Tour.

Il ressortit aussitôt. Armand n’avait pas bougé. Une horloge suspendue au mur comptait les secondes une à une. La bruine s’était changée en pluie qui fouettait les carreaux, et de temps à autre une rafale ébranlait la fenêtre au cadre disjoint. Ces bruits monotones et la chaleur du poêle engourdissaient Armand. Chauvelin marchait de long en large dans la pièce, les mains derrière le dos.

Soudain Armand se redressa. Des pas précipités se faisaient entendre dans le corridor ; une porte battit, et l’instant d’après Héron apparut sur le seuil de la pièce, l’air si bouleversé qu’Armand le regarda avec stupéfaction.

L’agent en chef semblait vieilli de dix ans ; il avait le teint livide, le regard hébété, les lèvres entrouvertes ; ses cheveux en désordre se collaient sur son front moite.

À la vue de ses traits décomposés, Chauvelin s’exclama sourdement :

— Capet ?…

Mais l’autre était incapable de répondre ; ses dents s’entrechoquaient, sa langue était comme paralysée. Chauvelin s’approchant lui plaça une main sur l’épaule. Malgré sa petite taille il avait l’air de dominer cet homme effondré.

— Capet n’est plus là ?… fit-il d’une voix sifflante.

Héron demeurait muet, mais son regard terrifié répondait clairement pour lui.

— Quand ?… Comment ?…

Impossible d’arracher un mot à cet homme possédé par l’épouvante. Chauvelin se détourna avec impatience en grondant :

— Où diable trouver de l’eau-de-vie ?

Il fourragea dans le buffet et parvint à découvrir ce qu’il cherchait. Il versa l’eau-de-vie dans un verre et en fit absorber à Héron une ou deux gorgées.

— Tâche de te remettre et raconte ce qui s’est passé.

Héron se laissa tomber sur une chaise et passa une main tremblante sur son front.

— Disparu !… balbutia-t-il. Il a dû être enlevé pendant le déménagement de Simon. Cet imbécile de Cochefer s’est laissé berner…

Il parlait bas, d’une voix sans timbre, comme quelqu’un dont la gorge est serrée. Mais l’eau-de-vie commençait à faire son effet et ses yeux perdaient leur regard vitreux.

— De quelle façon ? interrogea Chauvelin.

— Cochefer est arrivé pour prendre sa garde au moment où j’allais quitter la Tour. Je lui ai donné mes instructions dans le corridor, et, pendant que nous parlions, il n’y avait dans la Tour, j’en suis certain, que les Simon occupés avec Dupont à leur déménagement. Je venais de voir Capet et avais ordonné qu’on verrouillât sa chambre. Cochefer est monté droit au second étage et a trouvé la Simon qui fermait la porte à clef. « J’ai enfermé Capet, dit-elle. Il dort et n’a besoin de rien. Inutile de s’occuper de lui pour l’instant. »

— Cochefer n’est-il pas entré dans la chambre du petit ?

— Si fait. Il a ordonné de rouvrir la porte et a vu dans un coin de la pièce l’enfant couché tout habillé, sur un divan. Cela, il le certifie. Et moi-même, à l’instant, quand je suis entré avec les commissaires Lasnière, Lorinet et Legrand…

— Eh bien ?…

— J’ai cru voir un enfant endormi, mais Lorinet qui tenait la bougie s’est approché et a poussé un cri : l’enfant n’était qu’un paquet de chiffons recouvert de vêtements et d’une perruque blonde, – un mannequin, quoi !

Le silence se fit dans la petite pièce où l’horloge continuait à mesurer le temps de son tic-tac régulier. Héron, la tête plongée dans les mains, tremblait comme si la fièvre s’était emparée de lui. Armand avait écouté son récit avec avidité. Son cœur battait, ses yeux brillaient ; ce que ces hommes consternés ne comprenaient pas était pour lui fort clair. Tout de suite il avait évoqué le petit logement du quai de l’École, le conciliabule avec Lord Tony, Hastings, Sir Andrew Ffoulkes ; il revoyait Percy arpentant la pièce en silence, puis s’arrêtant tout à coup pour prononcer ces simples mots : « Il s’agit du dauphin. »

— As-tu des soupçons ? demanda Chauvelin.

— Des soupçons ! s’exclama l’autre, plus que des soupçons : une certitude ! L’homme était assis là, sur cette chaise, il y a trois jours. Il prétendait faire l’innocent, mais je flairais quelque chose et je lui ai dit que s’il s’avisait de toucher à Capet je l’étranglerais de mes propres mains.

Ses longs doigts osseux aux ongles pointus se crispèrent comme les griffes des fauves quand ils tiennent leur proie.

— De qui veux-tu parler ?

— Et de qui donc, si ce n’est de ce damné Klagenstein ? Il a les poches bourrées d’argent autrichien : il aura acheté les Simon, Cochefer, les sentinelles…

— Aussi bien que Lorinet, Lasnière et moi-même, coupa Chauvelin.

— C’est faux ! rugit Héron, écumant comme une bête aux abois.

— En es-tu certain ? reprit Chauvelin d’un ton glacial. En tout cas ne sois pas si prompt à lancer des accusations à tort et à travers. Tu ne gagneras rien à poursuivre les uns et les autres au hasard, et tu perdras tout en répandant la nouvelle de l’enlèvement du prisonnier dont tu étais responsable. Qui as-tu laissé à la Tour, en ce moment ?

— Les commissaires. Ils cherchent comment cacher la chose pour éviter le châtiment, car ils sont tous en faute et s’en rendent compte. Cochefer est coupable d’une grave négligence et les autres sont arrivés en retard à leur poste. Quant à l’Autrichien, fit Héron d’une voix rauque, je lui ai juré qu’il ne m’échapperait pas s’il se mêlait des affaires de Capet. Je le retrouverai, et, quand je devrais le torturer, j’arriverai à le faire parler.

— En attendant, tais-toi. Quant à moi, je vais dire aux commissaires qu’ils peuvent tenir leur langue, pour peu qu’ils tiennent à leur tête.

Sur ces mots, il quitta la pièce.

Armand se redressa ; l’oreille tendue, il écouta Chauvelin refermer la porte et s’éloigner dans le corridor. Un ardent désir de s’enfuir venait de s’emparer de lui. Tel un coup de fouet, le nouvel exploit du Mouron Rouge avait ranimé sa confiance et son énergie. Les assurances données par Chauvelin n’avaient, somme toute, aucune valeur ; libre, Armand aurait plus de chances de sauver Jeanne.

Le moment était propice entre tous : Chauvelin ne serait vraisemblablement pas de retour avant un bon laps de temps ; Héron, la tête dans les mains, ne faisait aucune attention à lui.

Armand se leva doucement et, d’un pas léger, traversa la pièce. Dans l’antichambre, il saisit la lanterne laissée par Héron et s’engagea dans le corridor désert.

— Tu peux laisser Klagenstein tranquille, dit Chauvelin en refermant la porte un peu plus tard. Il n’est pour rien dans l’affaire.

Héron grogna quelques mots entremêlés de jurons pour exprimer son incrédulité.

— Inutile de jurer et de tempêter. Arrête Klagenstein si cela te fait plaisir, ou laisse-le en paix ; cela n’a aucune importance : il n’est pas en cause ici.

Tout en parlant, Chauvelin déplissait un papier chiffonné qu’il mit brusquement sous les yeux de Héron.

— C’est l’Anglais qui a fait le coup, poursuivit-il avec une fureur contenue. Je m’en étais douté tout de suite, en voici la preuve. C’est à ses trousses qu’il faut lâcher tous tes chiens ; tu n’en as pas trop pour un pareil gibier.

Héron saisit la feuille pour la lire. Ses yeux brouillés par l’émotion ne purent déchiffrer la grande écriture qui la recouvrait, mais la fleurette à quatre pétales dessinée à l’encre rouge dans un coin était des plus intelligibles.

— Le Mouron Rouge… Klagenstein avait raison, fit-il atterré. Où mettre la main sur lui, maintenant ?

— Envoie l’ordre à toutes les barrières de ne laisser passer personne. De mon côté, je vais agir. Nous avons un atout dans notre jeu qui peut nous être précieux : ce jeune homme qui était assis là, tout à l’heure.

— Qui est-ce ?

— Un membre de la ligue du Mouron Rouge.

Héron eut un haut-le-corps :

— Comment ! Et tu ne m’en as rien dit ! Où est-il ?

— Il a profité de mon absence pour s’en aller… et je l’ai laissé faire.

— Es-tu fou ? hurla Héron.

— Du calme ! je sais ce que je fais. En sortant j’avais donné des ordres pour qu’on le suive discrètement. Tel que je le connais, il nous servira plus en liberté que sous les verrous. Maintenant, il nous faut jouer serré. La première chose à faire, c’est de prendre des dispositions aussi secrètes que possibles pour mettre à la Tour un enfant d’âge et de signalement correspondants à ceux du prisonnier disparu, pour qu’il tienne la place du jeune Capet jusqu’à ce que nous ayons remis la main sur lui. Ce n’est pas bien difficile à découvrir ; les asiles d’enfants trouvés peuvent te fournir à la douzaine ce qu’il te faut. L’important, c’est que le nouveau prisonnier ne soit pas trop bavard ; mais en le stylant bien, ou en prenant un sourd-muet… Et maintenant, je te quitte, car, pas plus que toi, je n’ai une minute à perdre.

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