Chapitre 20 L’enlèvement
La nuit était particulièrement sombre et la pluie tombait sans arrêt. Pour ne point être mouillé jusqu’aux os, Sir Andrew, enveloppé dans une toile à sac, s’était mis à l’abri sous sa charrette. Par malchance, il n’avait pu trouver de voiture à bâche, et, autre malchance, le dégel s’accompagnait depuis midi d’une pluie plus ou moins fine, mais incessante, qui rendait peu agréable une station prolongée au-dehors par cette nuit obscure. Mais Sir Andrew, pour son compte, ne s’en souciait guère. Dans sa belle résidence du comté de Suffolk, il aurait le temps de jouir de tous les conforts. Aujourd’hui, pelotonné sous sa charrette dans ses vêtements de débardeur, il débordait d’allégresse. À cette joie, cependant, se mêlait une préoccupation. Il n’avait pas revu Armand Saint-Just, et se demandait ce que cela signifiait. Celui-ci avait-il reçu d’autres ordres de son chef ?
Que cette attente était longue ! Sir Andrew aurait aimé savoir l’heure, mais aucune horloge ne sonnait dans ce faubourg écarté. Les abords du canal étaient morts depuis que les travailleurs, à la tombée de la nuit, avaient suspendu leur besogne. À la surface de l’eau, les chalands immobiles avaient l’air de monstres endormis. Tout ce silence et cette obscurité avaient fait perdre à Sir Andrew la notion du temps. Une vague torpeur l’envahit, et il tomba dans un demi-sommeil dont il sortit brusquement sans savoir s’il avait dormi une minute ou une heure, mais avec la sensation très nette qu’il était temps de se réveiller. Il se glissa hors de son abri, l’oreille aux aguets. Presque aussitôt un cri d’oiseau de mer traversa la nuit. Trois fois de suite, il se répéta. Sir Andrew attendit quelques secondes et poussa le même cri. Cinq minutes plus tard une forme noire surgissait de l’obscurité, à quelques pas de la charrette.
— Hé ! Ffoulkes ! murmura une voix.
— Présent, répondit-il.
— Aidez-moi à coucher l’enfant dans la charrette. Il est endormi et pèse lourd sur mon bras. Avez-vous un morceau de bâche ou un peu de paille sèche pour le protéger ?
— De la paille, oui, mais pas très sèche, je le crains.
Avec de tendres précautions, les deux hommes couchèrent le petit roi de France dans la charrette à foin. Blakeney le recouvrit de son manteau et prêta l’oreille un instant pour écouter sa respiration tranquille et régulière.
— Saint-Just n’est pas là. Le saviez-vous ? demanda Sir Andrew.
— Je le savais, répondit laconiquement Blakeney.
Détail qui peint bien les deux hommes, ils n’échangèrent pas un mot sur l’enlèvement, les péripéties, les risques courus durant les dernières heures. L’enfant était là, sain et sauf, et Blakeney savait où était Saint-Just, cela suffisait à Sir Andrew, l’ami le plus dévoué, le plus confiant que possédât le Mouron Rouge.
Ffoulkes avait détaché le cheval.
— Voulez-vous monter, Blakeney ? dit-il ; nous pouvons partir.
Il monta lui-même sur le devant et prit les rênes pendant que Blakeney s’installait à côté de l’enfant au fond de la charrette.
Sir Andrew avait bien étudié la topographie des environs ; il prit un chemin de traverse qui lui faisait éviter les abords de la barrière de la Villette, tout en lui permettant de rejoindre assez rapidement la route de Saint-Germain.
Il se retourna pour demander l’heure à Sir Percy.
— Un peu plus de dix heures, répondit celui-ci. Poussez votre bête si vous le pouvez. Tony et Hastings doivent déjà nous attendre.
On ne voyait pas à dix mètres en avant, mais la route était droite et le vieux cheval semblait la connaître ; il avançait sans hésiter de son pas tranquille, – trop tranquille au gré de Ffoulkes qui, deux ou trois fois, descendit pour prendre la bête par la bride dans les mauvais passages. Ils contournèrent plusieurs petits villages dont on devinait à peine les maisons. Comme ils passaient à proximité de Saint-Ouen, l’horloge de l’église sonna minuit. Après Clichy, ils durent traverser la Seine sur le pont de bois branlant qui, même en plein jour, n’était pas sûr. Maintenant, ils approchaient du but : une lieue plus loin, ils laisseraient Courbevoie sur leur gauche et ne tarderaient pas à arriver au carrefour marqué d’un poteau où ils prendraient le chemin menant au petit bois fixé comme lieu de rendez-vous.
Cette dernière partie du trajet sembla interminable. Le cheval fourbu par quatre lieues dans des chemins détrempés n’avançait plus qu’au pas. Il était plus de deux heures du matin. Sir Andrew descendit pour mener le cheval par la bride, et, en même temps, surveiller la route afin de ne pas dépasser le carrefour.
Enfin, dans l’obscurité, il vit se détacher la forme blanche d’un poteau. Deux routes se coupaient à angle droit.
— Je crois que nous y sommes, murmura-t-il.
Il fit tourner le cheval à gauche dans un chemin plus étroit et continua d’avancer pendant quelques minutes.
— Arrêtez, dit soudain Blakeney, le bois doit être tout près, sur la droite.
Il descendit de voiture et s’enfonça dans l’obscurité. Bientôt s’éleva le cri de la mouette auquel le même cri répondit aussitôt, et Sir Andrew, dont les sens étaient aiguisés, perçut le martèlement sourd qui révèle la présence de plusieurs chevaux à une oreille exercée. Blakeney revint, prit dans la charrette l’enfant qui ne s’était pas réveillé et s’éloigna dans la direction du petit bois, laissant Sir Andrew dételer le cheval. Celui qui le trouverait le lendemain matin ainsi que la charrette les prendrait pour un don du ciel et serait sans doute fort heureux d’en profiter.
Quand Sir Andrew rejoignit le petit groupe, sous les sapins, Tony et Hastings, à la lueur d’une lanterne sourde, contemplaient avec une émotion attendrie le petit roi de France qui reposait endormi, dans les bras de Blakeney, sa tête blonde appuyée contre l’épaule de son sauveteur.
— En deux mots, Blakeney, dit Tony d’un ton suppliant, rien qu’en deux mots, contez-nous comment cela s’est passé.
Sir Percy se mit à rire.
— Par pitié, Tony, attendez un moment plus favorable ; nous sommes tous éreintés ; et par ce temps horrible…
— Non, non, tout de suite ! insista Lord Tony, pendant que Hastings prépare les chevaux. Je ne puis attendre, et les sapins nous abritent de la pluie.
— Eh bien ! puisque vous y tenez, voilà ! commença Blakeney. Sachez d’abord que j’ai vécu pendant ces dernières semaines au Temple en qualité de balayeur et d’homme de peine.
— Vrai ? s’exclama Lord Tony. Par Jupiter !
— Parfaitement, jeune homme. Tandis que vous vous amusiez à décharger du charbon le long du canal, je lavais les corridors, brossais les parquets, allumais les feux et travaillais pour le plus grand confort de toutes ces canailles. Quand j’avais une ou deux heures de liberté, je rentrais chez moi me nettoyer un peu.
— Morbleu ! vous êtes étonnant, Blakeney ! Ainsi, l’autre soir, quand vous nous avez réunis…
— Je sortais d’un bain dont j’avais un furieux besoin, car je venais de passer une partie de la journée à cirer des bottes. Mais j’avais appris en même temps que les Simon partaient du Temple le surlendemain et je m’étais fait embaucher par eux pour le déménagement.
— Cireur de bottes ! murmura Lord Tony avec ravissement. Et alors ?…
— Au Temple j’étais connu de tout le monde. D’un bout de la journée à l’autre c’était : « Dupont, par-ci, Dupont par-là ! – Dupont, allume ce poêle. – Dupont, cire-moi mes chaussures. Héron, lui-même, l’agent en chef du Comité de sûreté générale, me connaissait bien, et je lui ai souvent porté sa lanterne quand il allait le soir faire sa ronde à la Tour. Pour les aider, les Simon pensèrent tout de suite à Dupont. Le dimanche, j’allai donc louer une grande voiture de blanchisseur et j’apportai avec moi un mannequin, pour le mettre à la place de l’enfant. Simon ne savait rien, mais j’avais gagné sa femme. C’est elle qui a étendu le mannequin – fort réussi, ma foi, avec une magnifique perruque de vrais cheveux – sur le divan, pendant que je fourrais sa Majesté endormie dans un panier à linge. À ce moment, Héron causait à l’étage au-dessous avec le commissaire qui venait prendre la garde. Après quoi, grand branle-bas, chargement des meubles dans la voiture, déchargement chez les Simon, – à l’exception du panier à linge. Puis, je suis allé avec ma voiture chez des gens qui me sont tout dévoués pour charger d’autres paniers à linge qu’ils avaient préparés d’avance. Ainsi transformé en blanchisseur, je me suis hâté de sortir de Paris par la porte de Ménilmontant et j’ai contourné la ville extérieurement jusqu’à la porte de la Villette. Mais, avant d’y arriver, pour mieux dépister les recherches, j’ai tiré le dauphin de son panier, nous avons mis pied à terre et nous avons fait le reste du chemin à pied par des chemins déserts. L’enfant me tenait la main et avançait courageusement dans la boue et l’obscurité, – un vrai petit homme, et plus un Capet qu’un Bourbon. Je m’aperçus vite, cependant, qu’il n’en pouvait plus et je le pris dans mes bras où il s’endormit aussitôt. Peu après nous avons rejoint Ffoulkes, et voilà !
— Et voilà ! vous semblez trouver cela très facile, Blakeney, reprit Lord Tony après un instant de silence ; mais, supposons que la femme Simon ne se soit pas laissé acheter ?
— J’aurais trouvé autre chose.
— Et si Héron n’avait pas bougé de la chambre pendant le déménagement ?
— Cela m’eût été très déplaisant, mais je me serais arrangé autrement. Rappelez-vous, mes amis, qu’il y a toujours un moment fugitif où dame Chance passe à portée de notre main ; c’est à nous d’en profiter pour l’empoigner au passage. La réussite de nos entreprises ne tient pas à des plans de génie ou à d’habiles combinaisons, mais seulement à notre célérité à la saisir aux cheveux. Avec elle, vous voyez comme tout est simple.
Si simple que ses compagnons n’avaient pas de mots devant tant d’audace et de présence d’esprit.
— Heureusement que vous avez pu sortir si vite de Paris, reprit Lord Tony, car la nouvelle va se répandre rapidement.
— C’est probable. Naturellement, elle ne l’était pas encore quand j’ai quitté la ville, et à la barrière on m’a laissé passer sans difficulté sur un simple examen de mes paniers. Mais assez bavardé, fit-il. Maintenant, en selle ! Vous, Hastings, soyez prudent : les destinées de la France, peut-être vont reposer dans vos bras.
— Mais vous, Blakeney ? s’exclamèrent ensemble les trois hommes.
— Moi, je ne pars pas et je vous confie l’enfant. Pour l’amour du ciel, gardez-le bien. Conduisez-le à Mantes, où vous pouvez arriver à la fin de la matinée. Que l’un de vous se rende directement au n∘ 9 de la rue de la Tour et frappe trois coups à la porte. Un vieillard viendra ouvrir. Ne lui dites qu’un seul mot : « Enfant. » Il vous répondra ; « Royal. » Remettez le dauphin entre ses mains, et Dieu vous bénisse pour toute l’aide que vous m’avez donnée cette nuit.
— Mais vous, Blakeney ? répéta Tony avec une intonation de profonde anxiété dans sa voix claire.
— Moi, je retourne à Paris, répondit-il avec calme.
— C’est impossible !
— J’y retourne, cependant.
— Pourquoi ?… Au nom du Ciel, Percy, vous rendez-vous compte de ce que vous allez faire ?
— Je m’en rends parfaitement compte.
— L’enlèvement du dauphin est maintenant connu. On a dû y reconnaître votre main, la police doit battre Paris pour mettre la main sur vous.
— Je le sais.
— Et vous y retournez ?
— J’y retourne.
— Blakeney, réfléchissez encore.
— Je ne puis faire autrement, Tony. Armand est à Paris. Je l’ai aperçu hier soir dans le corridor du Temple en compagnie de Chauvelin.
— Le malheureux !… s’exclama Hastings.
Les autres gardèrent le silence. Que dire ? L’un des leurs était en danger – Armand Saint-Just, le frère de Lady Blakeney. Était-il vraisemblable que Percy l’abandonnât ?
— En tout cas, l’un de nous vous accompagnera, déclara Sir Andrew.
— Je veux bien. Vous, si vous le voulez. Tony et Hastings vont partir pour Mantes d’où ils se rendront directement à Calais pour se mettre en communication avec le Day Dream. Que le bateau demeure dans les eaux de Calais jusqu’à nouvel ordre. J’espère que nous ne tarderons pas à le rejoindre. À présent, montez tous deux à cheval. Quand vous serez en selle, Hastings, je vous passerai l’enfant. Assis devant vous et maintenu par une courroie, il ne court aucun risque. D’ailleurs votre bête a l’air très douce.
Le chef avait parlé, il ne restait plus qu’à obéir et achever l’œuvre commencée. Les deux jeunes gens se mirent en selle, puis l’enfant, objet de tant d’héroïque dévouement, fut hissé devant Hastings.
— Maintenez-le avec votre bras gauche, conseilla Blakeney ; soyez prudent et que le ciel vous protège !
Les chevaux s’ébrouèrent sur place, impatients de partir ; deux mains se tendirent pour étreindre celle du chef, puis les cavaliers s’ébranlèrent et disparurent dans l’obscurité.
q