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Chapitre 21 Retour à Paris

Sir Percy et Ffoulkes restèrent silencieux tant que le pas des chevaux se fit entendre. Quand tout bruit se fut éteint, Sir Andrew demanda simplement :
— Que voulez-vous que je fasse, Blakeney ?

— Pour l’instant, mon cher, je désire que vous atteliez l’un des trois chevaux qui restent à votre vieille amie la charrette à foin. Ensuite il vous faudra, j’en ai peur, reprendre le même chemin en sens inverse.

— Et puis ?

— Continuez à charger du charbon sur le quai de la Villette, c’est la meilleure manière de passer le temps sans attirer l’attention. Le soir, portez-vous avec votre charrette à l’endroit où nous nous sommes rencontrés cette nuit. Recommencez demain et après-demain. Si, au bout de trois jours, vous ne m’avez pas revu, et si vous n’avez reçu de moi aucun message, alors, retournez en Angleterre et dites à Marguerite qu’en donnant ma vie pour son frère, c’est à elle que sont allées toutes mes pensées.

— Blakeney !

— De ma part, ce langage vous étonne, n’est-il pas vrai ? fit-il en posant une main lourde sur l’épaule de son compagnon. Je n’ai plus le même ressort, Ffoulkes, voilà la vérité. N’y faites pas attention. J’imagine que ma confiance dans le destin a fléchi cette nuit pendant que je portais dans mes bras cet enfant endormi. Sa pauvre petite figure pâle semblait marquée par le sceau de la fatalité, et je me demandais si je ne l’avais pas tiré d’un sort misérable pour le plonger dans un autre plus misérable encore. Il m’est apparu alors combien sont vains nos efforts et nos désirs.

La pluie avait cessé, et un vent violent déchirait les nuages. La pâle clarté de la lune à son déclin permit à Sir Andrew de distinguer les traits de son chef. Sa figure était blême, et dans ses yeux au regard lointain, n’y avait-il pas aussi comme la marque de la fatalité ?

— Vous êtes inquiet pour Armand ? fit Sir Andrew à voix basse.

— Oui.

Et Blakeney, en quelques mots, le mit au courant de ce qui s’était passé.

— Armand a manqué de confiance en moi, conclut-il ; au lieu d’attendre à la Villette les nouvelles que je devais lui faire parvenir, il a dû rentrer comme un fou dans Paris et courir de prison en prison pour tomber finalement entre les griffes de Chauvelin. Il s’est jeté dans la gueule du loup en pure perte ; j’ai appris samedi soir, trop tard pour le lui faire savoir, que Mlle Lange avait été relâchée. Si, au lieu de perdre son sang-froid, il avait attendu mes instructions, j’aurais pu prendre des mesures pour mettre la jeune actrice en sûreté dans notre maison de Charonne où elle aurait attendu le prochain départ pour l’Angleterre. Armand aurait pu les conduire. Il n’en est plus question maintenant, et Dieu sait comment nous sortirons tous de là !

Blakeney poussa un soupir. Sir Andrew, celui de ses lieutenants le mieux fait pour le comprendre, sentit combien il était anxieux, tourmenté ; il devina quel était son regret de renoncer à reprendre le chemin de l’Angleterre où, avec Marguerite, la paix et le bonheur l’attendaient. Mais pour lui, la blessure la plus douloureuse était celle que lui avait causée l’insubordination d’Armand. Pour la première fois, un de ses lieutenants lui avait désobéi, et c’est ce qui donnait à ses paroles une amertume inusitée.

Sir Andrew alla chercher dans le petit bois un des chevaux laissés par Hastings et Tony.

— Et vous, Blakeney, n’allez-vous pas prendre un cheval pour retourner à Paris ?

— Non, ce serait imprudent ; mon costume n’est pas celui d’un cavalier. Je préfère gagner à pied la barrière du Roule qui est la plus proche, dit Blakeney en aidant Sir Andrew à placer le cheval entre les brancards. Laissez ici les autres bêtes ; si quelque pauvre diable s’en empare pour fuir cette ville infernale, tant mieux ! À la première occasion, je dédommagerai le fermier de Saint-Germain de sa perte. Maintenant, mon cher, adieu ! Peut-être me verrez-vous dès ce soir. Sinon, attendez-moi demain et après-demain comme je vous l’ai dit.

— Dieu vous protège, Blakeney ! dit Sir Andrew en lui pressant la main avec ferveur.

Il sauta dans la charrette et tira sur les rênes. Son cœur était lourd comme du plomb et un nuage brouillait ses yeux, l’empêchant de voir Blakeney qui, demeuré seul dans le froid et la nuit, regardait s’éloigner son compagnon le meilleur et le plus sûr.

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