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Chapitre 22 L’appel

Sir Percy Blakeney n’était pas homme à se laisser dominer par de sombres pressentiments ; de plus, la pensée de Hastings et de Tony galopant sur la route de Mantes avec l’enfant royal ranimait son courage et, pendant sa marche matinale vers Paris, lui fit oublier parfois la situation périlleuse dans laquelle la folie d’Armand les avait placés tous les deux.

Blakeney était assurément un homme d’une énergie et d’une endurance physique peu communes ; autrement il n’aurait pu supporter les fatigues des dernières vingt-quatre heures, depuis le moment où il avait commencé le déménagement des Simon jusqu’à son arrivée, le lundi, devant la barrière du Roule, vers la fin de la matinée.

Son entrée dans Paris ne présenta point de difficulté ; le sergent paraissait plus occupé à examiner ceux qui sortaient de la ville que ceux qui voulaient y entrer, et il se laissa convaincre aisément que Blakeney était un honnête tâcheron de Neuilly qui venait chercher du travail dans la capitale.

La première chose que fit Blakeney fut d’entrer dans un petit restaurant sans apparence, car il éprouvait un égal désir de se réconforter et de s’asseoir. Il avait si grand-faim qu’il dévora le repas médiocre qui lui fut servi. Tout en paraissant concentrer son attention sur son assiette de bœuf bouilli, il écoutait les propos qui s’échangeaient autour de lui. La salle était occupée par des ouvriers dont la tenue et les vêtements ne différaient guère des siens. Il était surtout question dans leur conversation de la cherté de la vie, du travail rare, des promesses faites par les représentants du peuple. Mais de l’enlèvement du jeune Capet, pas un mot. Blakeney en conclut qu’on avait pris en haut lieu des mesures pour que la nouvelle ne s’ébruitât point, alors que normalement elle aurait dû se répandre comme une traînée de poudre. En y réfléchissant, il était naturel que les responsables essayassent de tenir secret un événement qui pouvait avoir pour eux de si graves conséquences. Tant mieux ! le souci de ne pas laisser transpirer la vérité entraverait singulièrement les recherches de la police. Cette pensée donna confiance à Blakeney.

Il paya son écot et se mit en marche dans la direction du quai de l’École. Après une journée de fatigue, une nuit sans sommeil et sa longue marche de la matinée, la lassitude avait enfin raison de ses forces et il éprouvait un urgent besoin de repos. Comme il avait pour habitude de ne jamais résider longtemps au même endroit, demain, il chercherait un autre logement. C’était chose facile, car l’émigration et les emprisonnements avaient vidé, non seulement les beaux hôtels de Paris, mais aussi quantité d’appartements, et bien des gens étaient heureux de louer les pièces inoccupées de leur maison à ceux qui se présentaient, pourvu que le loyer fût payé d’avance.

Il retournerait sans doute rue de l’Arcade, dans une maison où il était déjà descendu ; la logeuse était une veuve qui vivait très retirée et lui avait paru particulièrement discrète. Demain aussi, il commencerait ses recherches au sujet d’Armand. Dans les circonstances présentes il ne pouvait songer à aller consulter lui-même les registres d’écrou ; mais il savait une personne sûre qui lui rendrait ce service.

Tout en dressant ses plans, Blakeney était arrivé chez lui ; son premier soin fut de se débarrasser de la poussière du déménagement des Simon à laquelle était venue s’ajouter la boue de la grand-route ; puis, ses ablutions terminées, il se coucha et s’endormit profondément.

Un pâle soleil d’hiver le trouva debout, se préparant à sortir. Il s’était noirci les cheveux et les sourcils et avait mis des vêtements sombres qui lui donnaient l’apparence d’un boutiquier ou d’un artisan. Ayant fait un ballot des quelques effets et objets qu’il voulait emporter, il le prit sous son bras et sortit.

Sur le quai encore désert à cette heure, un petit garçon pauvrement vêtu s’avançait le nez en l’air en considérant l’une après l’autre les maisons du quai d’un air indécis. Il s’arrêta devant celle de Blakeney, la dépassa, puis y revint.

Blakeney, ayant remarqué ce manège, l’apostropha d’un jovial :

— Hé ! tu es bien matinal, mon garçon.

— Oui, dit l’enfant en levant vers lui sa figure pâlotte, j’ai une commission à faire au n∘ 9 du quai de l’École. Est-ce cette maison-là ? Je ne vois pas le numéro.

La main de l’enfant se glissa dans sa poche, comme si quelque chose de précieux y était enfermé.

Blakeney le regarda, frappé d’une idée subite.

— C’est bien ici, dit-il. Est-ce que ta commission serait une lettre, par hasard ? Tu peux me la donner alors ; inutile de déranger le portier.

— Ce n’est pas au portier que je la donnerai, dit l’enfant en avançant vers la porte, mais au locataire de la maison, à qui je dois la remettre en personne.

— Ah ! au locataire du second, je gage.

— Et quand cela serait ? dit l’enfant d’un air de défi.

— C’est moi, mon bonhomme, le locataire du second.

— Qui me dit que c’est vrai ? J’aime mieux monter. Blakeney, qui avait rendu la clef de son logement, entrevit des complications.

Il saisit l’enfant par le bras.

— C’est aussi vrai que voici un écu pour ta peine. Donne-moi la lettre, dit-il rudement en lui glissant une pièce dans la main.

L’enfant, effrayé, tira de sa poche une feuille de papier sans adresse qu’il remit à Blakeney.

— Le citoyen qui vous l’envoie m’avait dit de la rapporter si je ne vous trouvais pas, dit-il.

— C’est bien, dit Blakeney qui avait jeté un coup d’œil rapide sur l’écriture, et maintenant file. Tu pourras dire au citoyen qui t’a envoyé que tu as bien fait sa commission.

Rentrant sous la voûte de la porte cochère, il déplia la feuille et lut d’un trait :

Je vous ai désobéi. Vous ne pouvez me juger plus sévèrement que je ne le fais. Mais si vous saviez la torture que j’endure sans relâche, vous auriez pitié de moi, Percy ! Jeanne est aux mains de ces misérables, j’ai vu son nom sur le registre de la prison. Je le vois toujours… Il me brûle les yeux ! Demain, aujourd’hui peut-être, ils vont la juger, la condamner, et moi, je suis ici, impuissant, ne sachant que faire, appelant de tous mes vœux vos conseils et votre aide. Percy, aurez-vous pitié de moi… et d’elle ?

Mais je ne sais même pas si cette lettre vous parviendra. Êtes-vous seulement à Paris ?… Je n’ose me mettre à votre recherche. Je ne suis moi-même en liberté que par miracle et craindrais d’amener des espions à votre porte. Je vous envoie ce billet à tout hasard. S’il vous parvient, je vous en supplie, venez à moi, dans mon petit logement dont vous êtes le seul à connaître l’adresse. Le meilleur moment serait vers dix heures du soir. Je m’arrangerai pour que la porte d’entrée soit simplement poussée. Une bougie sera allumée au bas de l’escalier à côté d’un panier portant vos initiales. Si vous trouvez toutes choses ainsi, montez sans crainte mes deux étages et poussez la première porte à droite. J’y serai.

Au nom de la pitié que vous inspirent tous les innocents, venez ! Vous savez, Percy, que Jeanne est ce que j’ai de plus précieux au monde.

Quand il eut terminé sa lecture, Blakeney poussa un soupir de soulagement.

— La situation est moins mauvaise que je ne le craignais, murmura-t-il. Avec un peu de chance, il nous sera facile d’en sortir.

Cependant, après avoir tourné le coin de la rue, le gamin qui avait apporté le message d’Armand s’était arrêté. Assis sur une borne, il considérait la pièce qui brillait dans sa main. Il en tira d’autres de sa poche et fit son compte à demi-voix :

— Cinq livres du citoyen qui m’a remis la lettre, deux de celui qui m’a arrêté en route pour la lire, et, pour finir, cet écu… Voilà une commission qui rapporte gros ! Maman sera contente.

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