‹ La capture du Mouron RougeChapitre 23 sur 47 · Chapitre 23 La chance tourne

Chapitre 23 La chance tourne

Blakeney observa les alentours avant de s’engager dans la rue de la Croix-Blanche. À cette heure tardive, ce quartier écarté était désert. Ne voyant rien d’insolite, il gagna en rasant le mur le n∘ 32, situé vers le milieu de la rue.

La porte d’entrée était entrebâillée ; il la poussa sans bruit. Dans l’embrasure d’une fenêtre brûlait une bougie dont la lumière jaune éclairait les premières marches de l’escalier. À côté de la bougie était posée une feuille de papier sur laquelle, en s’approchant, Blakeney lut ses deux initiales : S. P., tracées au crayon. Tout était bien comme Armand l’avait annoncé. Blakeney, néanmoins, monta silencieusement les deux étages. Au second palier, la porte de droite était simplement poussée ; l’antichambre était obscure, mais un rai de lumière montrait que la pièce voisine était occupée. Blakeney ouvrit doucement la porte.

Du premier coup d’œil il vit que tout était perdu. Devant lui, encadré par Héron et Chauvelin, Armand, pâle comme un mort, s’appuyait au mur de la chambre. Un bâillon couvrait sa bouche, et ses mains étaient liées.

Au même instant, la pièce s’emplit littéralement de soldats sortis de tous les recoins de l’étroit logement.

Chose remarquable, Blakeney, au lieu de se débattre et de protester en sentant des mains l’agripper, rejeta la tête en arrière et partit d’un éclat de rire.

— Par Jupiter ! s’exclama-t-il. Je suis flambé !

— La fortune vous abandonne, je le crains, Sir Percy, lui dit Chauvelin, tandis que Héron exprimait sa satisfaction par quelques jurons énergiques.

— Par tous les diables, monsieur, dit Sir Percy avec sang-froid, c’est bien ce que la dame aux yeux bandés semble faire en ce moment. Allons ! les amis, allons ! fit-il en s’adressant aux soldats, je ne lutte pas contre la fortune quand elle se présente sous la forme de vingt forts gaillards comme vous. J’en mettrai bien quatre ou cinq hors de combat, six peut-être ; mais vingt, c’est vraiment trop. Holà ! doucement…

Les hommes, saisis d’une sorte de rage, s’étaient rués sur lui. Si c’était là ce mystérieux Anglais dont on contait des choses si étranges, il fallait au plus vite le réduire à l’impuissance. Des mains brutales lui tordirent les poignets, d’autres l’immobilisèrent, tandis que des cordes passaient et repassaient autour de lui. Oui, la chance avait tourné. Le Mouron Rouge, cette fois, avait joué trop gros jeu et il avait perdu… Mais il savait l’art de perdre comme celui de gagner, et sous les regards triomphants de ses adversaires, il conservait une complète possession de lui-même.

— Ah ! fit-il avec un sourire qui dissimulait une grimace de douleur, ces coquins me troussent comme une volaille !

Cependant la souffrance aiguë causée par les cordes serrées sur son poignet foulé le fit défaillir. Il réussit à murmurer en anglais :

— Armand, elle est libre !

Puis il perdit connaissance.

— Maintenant, à la Conciergerie ! prononça la voix sèche de Chauvelin.

— Et celui-là ? demanda un sergent en désignant Armand.

— Oh ! celui-là nous est trop utile quand il est en liberté, répondit Chauvelin. Nous aurions tort de le confiner entre les murs d’une prison. Il est préférable de le laisser aller et venir à sa guise… avec un peu de surveillance, s’entend.

Ceci se passa le mardi 21 janvier 1794, anniversaire de la mort du roi, ou, suivant le nouveau calendrier, le 2 Pluviôse de l’an II de la République. Le Moniteur du 3 Pluviôse relate l’événement en ces termes : Hier soir, l’Anglais connu sous le nom du Mouron Rouge, qui, depuis deux ans, conspire contre la Nation, a été arrêté, grâce à l’habileté des citoyens Héron et Chauvelin, du Comité de sûreté générale, et a été écroué à la Conciergerie où il attend le juste châtiment de ses forfaits. Vive la République !

q

Page 1