‹ La capture du Mouron RougeChapitre 24 sur 47 · Chapitre 24 À Richmond Park

Chapitre 24 À Richmond Park

Un crépuscule gris et morne achevait cette triste journée de janvier. Assise auprès du feu dans la demi-obscurité de son petit salon, Marguerite Blakeney sentit un frisson la parcourir et elle ramena son écharpe sur ses épaules.

Le valet de chambre entra et alluma les candélabres et la cheminée. Aussitôt, la pièce, sortant de l’ombre, reprit son aspect riant, avec ses boiseries blanches à filets d’or éclairées par la lumière douce des bougies voilées d’abat-jour roses.

— Le courrier n’est pas encore arrivé, Edward ? demanda la jeune femme en tournant ses grands yeux aux paupières rougies vers la figure impassible du domestique.

— Pas encore, milady, répondit celui-ci avec la placidité d’un serviteur bien stylé.

— C’est le jour, cependant.

— Oui, milady, et c’est aussi l’heure de son passage, mais la pluie a détrempé les routes. Il a dû être retardé par le mauvais temps.

— Oui, sans doute, dit-elle d’un air absent. Cela va bien, Edward. Non, ne fermez pas encore les volets. Je sonnerai dans un moment.

Le domestique sortit de son pas d’automate, ferma la porte derrière lui, et Marguerite se retrouva seule.

Elle ramassa le livre qu’elle avait feuilleté avant que la nuit tombât et voulut de nouveau fixer son attention sur ce conte d’amour et d’aventures écrit par monsieur Fielding, mais elle avait perdu le fil de l’intrigue, et il y avait comme un nuage entre ses yeux et les pages imprimées. D’un geste impatient, elle repoussa le livre et, se levant, s’approcha de la fenêtre.

Tout le jour, le temps avait été singulièrement doux. Le dégel persistait, et le vent du sud soufflait, venant de la Manche. Marguerite ouvrit la croisée, s’assit sur le large rebord de pierre et plongea son regard dans le parc que l’ombre envahissait.

Au bas des pelouses en pente, la rivière coulait avec lenteur. Sur ses rives, quelques touffes de perce-neige, messagers d’un printemps encore lointain, mettaient de minuscules taches blanches. Bientôt, tout s’assombrit ; les fleurs blanches des perce-neige et les roseaux disparurent les premiers, puis le ruban gris de la rivière ; enfin les cèdres et les peupliers de la pelouse se fondirent dans l’obscurité, mais le vent du sud continua à soupirer dans les roseaux et dans les grands arbres. Marguerite aspirait largement cette brise qui arrivait tout droit de France et semblait lui apporter sur ses ailes quelque chose de Percy.

Bien qu’il ne fît pas froid, elle frissonna de nouveau. Le retard du courrier la tourmentait. Elle avait coutume de le voir arriver de Douvres chaque semaine, au jour dit, toujours porteur de quelque message que Percy s’arrangeait pour lui envoyer de France. Ces messages étaient comme des miettes de pain jetées à un mendiant affamé ; ils arrivaient tout juste à réconforter son cœur, – ce pauvre cœur avide d’un bonheur durable qui lui était toujours refusé.

L’homme qu’elle aimait de toute son âme ne lui appartenait pas. Il appartenait à l’humanité souffrante, à cette pauvre France meurtrie et divisée où la voix des innocents persécutés l’appelait plus fort que ne le pouvait faire son amour à elle.

Depuis trois mois il était absent : trois mois pendant lesquels elle s’était nourrie de souvenirs, et aussi de la joie d’une brève apparition de Percy, six semaines auparavant, entre deux folles aventures qui avaient sauvé plusieurs existences et failli lui coûter la sienne. Marguerite avait goûté alors quelques instants d’un indicible bonheur, mais son mari était reparti aussi subitement qu’il était arrivé, et elle vivait depuis dans l’attente du courrier qui lui apportait de ses nouvelles. Aujourd’hui, cette joie lui était refusée, et la déception qui en résultait lui semblait trop dure à supporter.

Elle ferma la fenêtre, reprit son siège devant le feu et rouvrit son livre avec la résolution énergique de ne pas se laisser dominer par ses nerfs. Mais comment fixer son attention sur les aventures de Tom Jones alors que celles de Sir Percy Blakeney emplissaient son esprit ?

Un bruit de roues sur le gravier l’éveilla tout à coup de l’engourdissement qui commençait à la gagner. Elle se redressa et tendit l’oreille. Une voiture à cette heure, en cette saison !… Qui pouvait-elle bien amener ? Lady Ffoulkes, elle le savait, était à Londres ; Sir Andrew, naturellement, était à Paris ; Son Altesse Royale, visiteur assidu, était venue la veille, et le courrier arrivait toujours à cheval.

Il y eut un bruit de voix, dans le vestibule. Marguerite entendit Edward qui disait :

— Je suis sûr que Sa Grâce vous recevra, milady ; mais je vais m’en assurer.

Avec une joie soudaine, Marguerite se précipita vers la porte et l’ouvrit toute grande.

— Suzanne ! s’exclama-t-elle, ma petite Suzanne ! Je vous croyais à Londres. Montez vite… Quel bon vent vous amène ?

Une seconde plus tard, Suzanne Ffoulkes pressait Marguerite contre son cœur tout en essayant de cacher son visage humide de larmes dans le fichu de son amie.

— Entrez, ma chérie, dit Marguerite. Mon Dieu ! que vos mains sont froides ! Venez vous chauffer un peu.

Elle allait l’entraîner dans le boudoir, quand elle aperçut Sir Andrew qui se tenait à quelques pas en arrière, en haut de l’escalier.

— Sir Andrew ! s’écria-t-elle avec joie.

Elle s’arrêta brusquement. L’exclamation de bienvenue expira sur ses lèvres, le sang se retira de ses joues et elle eut l’impression que son cœur était saisi dans un étau.

Elle rentra dans le boudoir, tenant toujours la main de Suzanne. Sir Andrew les suivit et ferma la porte derrière lui. Aussitôt jaillit des lèvres de Marguerite ce cri angoissé :

— Percy ?… Que lui est-il arrivé ?… Il est mort !

— Non, non ! s’exclama vivement Sir Andrew.

Suzanne passa son bras autour des épaules de son amie et la fit asseoir sur une chaise basse au coin du feu, puis s’agenouillant à ses pieds sur le tapis, elle posa ses lèvres sur les mains glacées de Marguerite. Sir Andrew demeura debout, son regard exprimant l’affectueuse compassion et la peine dont son âme était emplie.

Le silence régna un instant dans le joli boudoir aux boiseries blanches. Marguerite, les yeux fermés, rassemblait tout son courage.

— Dites-moi, reprit-elle enfin d’une voix sans timbre, dites-moi, sans rien cacher, tout ce que vous savez. N’ayez pas peur. Je suis assez forte pour tout supporter.

Sir Andrew était demeuré debout, la tête inclinée, une main appuyée sur la table. D’une voix basse mais ferme il dit ce qu’il savait des événements, essayant seulement d’atténuer la responsabilité d’Armand dans la catastrophe. Il raconta l’enlèvement du Temple, la course nocturne en charrette à travers la campagne avec le dauphin endormi, la rencontre avec Hastings et Tony dans le petit bois. Il donna seulement de sommaires explications sur la présence d’Armand à Paris, présence qui avait obligé Percy à rentrer dans la capitale.

— Armand, paraît-il, s’est violemment épris d’une jeune actrice, dit Sir Andrew en voyant se peindre sur le visage de Marguerite une expression d’étonnement. Or, celle-ci a été arrêtée un ou deux jours avant l’enlèvement du dauphin, et Armand ne voulant pas l’abandonner, n’a pu nous rejoindre. Vous le comprendrez, sans doute.

Marguerite ne faisant aucun commentaire, il reprit son récit :

— J’avais reçu l’ordre de retourner à la Villette où je devais reprendre mon travail d’homme de peine durant le jour et attendre Blakeney à la nuit. Le fait d’être resté pendant deux jours sans aucun message commençait à me tourmenter ; mais j’ai une telle foi en lui, en son étoile, en sa prodigieuse habileté que je repoussais l’idée d’une catastrophe. Hélas ! le troisième jour, j’apprenais la nouvelle…

— Quelle nouvelle ? demanda Marguerite haletante.

— J’apprenais que l’Anglais connu sous le nom de Mouron Rouge avait été arrêté dans une maison de la rue de la Croix-Blanche et emprisonné à la Conciergerie.

Marguerite devint blême et sa main pressa plus fort celle de Suzanne.

— Où se trouve cette rue ?

— Du côté de Montmartre. C’est là que logeait Armand. J’imagine que c’est en essayant de le sauver que Percy est tombé dans un traquenard.

— Qu’avez-vous fait alors, Sir Andrew ?

— Je suis rentré dans Paris pour m’assurer si la nouvelle était vraie.

— Ne reste-t-il aucun doute ?

— Hélas ! aucun ! Le jour même le Moniteur annonçait officiellement la capture du Mouron Rouge.

Marguerite avait écouté l’affreux récit, immobile et les yeux secs. Maintenant, elle demeurait assise, le regard perdu dans le vague, insensible en apparence à ce qui l’entourait, aux larmes de Suzanne qui tombaient sur ses doigts, à l’attitude accablée de Sir Andrew qui s’était laissé choir sur un siège et restait silencieux, la figure cachée dans les mains.

Elle fut néanmoins la première à revenir aux réalités du présent.

— Sir Andrew, dit-elle, où Lord Hastings et Lord Tony se trouvent-ils en ce moment ?

— À Calais, madame, comme il était convenu répondit-il. Je les ai vus sur ma route. Ils venaient de Mantes où ils avaient remis le dauphin à ses partisans suivant les ordres reçus.

— Pensez-vous qu’ils nous attendent là-bas ?

— Qu’ils nous attendent, dites-vous, Lady Blakeney ? répéta Sir Andrew d’un air étonné.

— Oui, nous, Sir Andrew, dit Marguerite tandis que l’ombre d’un sourire apparaissait sur son visage. Ne voulez-vous pas m’escorter jusqu’à Paris ?

— Mais… Lady Blakeney…

— Ah ! je sais les objections que vous allez me faire : les risques du voyage, les dangers de toutes sortes, l’emprisonnement, la mort peut-être… Vous me direz que je ne suis qu’une femme et ne puis être d’aucun secours à mon mari, que je m’expose même à devenir une gêne, un obstacle, comme cela m’est arrivé à Boulogne. Mais le cas aujourd’hui est tout autre. Ma présence ne peut aggraver une situation déjà désespérée. Hélas ! je ne puis m’illusionner ! Maintenant que ces misérables ont Percy en leur pouvoir, ils ne lui laisseront pas la moindre chance de s’échapper. Ils le surveilleront nuit et jour comme ils l’ont fait pour la malheureuse reine, jusqu’au moment…

Sa voix se brisa dans un sanglot. Son courage menaçait de l’abandonner à la pensée de la mort ignominieuse qu’allait subir loin d’elle et de son pays, l’homme qu’elle aimait si ardemment.

— Je ne puis le laisser mourir seul, Sir Andrew. Il aura besoin de me sentir près de lui !… Et puis, vous êtes là aussi, vous, Lord Tony, Lord Hastings, tous les autres, et vous n’allez pas le laisser mourir… comme cela… abandonné…

— Certes, Lady Blakeney, dit vivement Sir Andrew, nous n’allons pas abandonner notre chef, et nous tenterons tout ce qui est humainement possible pour le sauver. Déjà Hastings et Tony sont sur la route de Paris. Il existe dans la capitale et ses alentours deux ou trois lieux de rendez-vous connus seulement de nos ligueurs et où Percy trouverait l’un de nous s’il réussissait jamais à s’évader. Tout le long du chemin entre Paris et Calais, nous avons des refuges où nous pouvons trouver des déguisements, des vivres, des chevaux, ou nous cacher si besoin est. Non, non, Lady Blakeney, ne parlez pas de situation désespérée : nous sommes vingt hommes prêts à donner notre vie pour le Mouron Rouge. Déjà moi, son lieutenant, j’ai été désigné pour prendre la tête d’une troupe prête à tout risquer pour le sauver. Je repars demain pour Paris, et si le courage et l’ardeur peuvent renverser les montagnes, eh bien ! nous les renverserons ! Notre mot de passe est « Dieu sauve le Mouron Rouge ! »

Il s’agenouilla près de Marguerite et baisa les doigts qu’elle lui tendait.

— Et Dieu vous bénisse tous ! acheva-t-elle tout bas.

Suzanne s’était relevée et faisait de son mieux pour retenir ses larmes.

— Voyez comme je suis égoïste, observa Marguerite. Je parle devant vous d’emmener votre mari comme si c’était chose naturelle, et pourtant je connais moi-même l’horreur de telles séparations.

— Mon mari ira où son devoir l’appelle, répondit Suzanne avec une dignité simple. Je l’aime de toute mon âme à cause de sa vaillance et de son dévouement. Il ne peut abandonner celui qui est à la fois son chef et son ami, et ce n’est pas moi qui lui demanderai de jouer le rôle d’un lâche. Le Ciel le protégera, j’en suis sûre.

Ses yeux brillaient de fierté. Malgré sa jeunesse et son aspect frêle, elle était bien la femme d’un soldat. Mais aussi, Sir Percy Blakeney n’avait-il pas sauvé toute sa famille ? Le comte et la comtesse de Tournai, son jeune frère et elle-même devaient la vie au Mouron Rouge. Elle n’était pas près de l’oublier.

— Je ne crois pas que nous courions grand danger, dit Sir Andrew de son ton le plus naturel. Le gouvernement révolutionnaire veut frapper à la tête ; peu lui importent les membres. Il n’en serait pas de même si nous réussissions à délivrer notre chef, mais alors, nous n’aurions plus rien à craindre.

— En ce qui me concerne, vous pouvez dire la même chose, Sir Andrew, dit Marguerite. Maintenant qu’ils se sont emparés de Percy, ses ennemis ne se soucient pas de moi. Si vous réussissez à sauver mon mari, comme vous, je ne craindrai aucun danger, et si vous échouez…

Elle s’interrompit et posa la main sur le bras de Sir Andrew.

— Emmenez-moi, mon ami, dit-elle d’un ton suppliant. Ne me condamnez pas au supplice de l’attente dans laquelle on s’épuise à deviner ce qui se passe au loin sans oser accueillir le moindre espoir, de peur de le voir brisé l’instant d’après.

Comme Sir Andrew demeurait silencieux et irrésolu, elle poursuivit avec une douce insistance :

— Je ne vous gênerai pas, je saurai m’effacer de façon à ne pas contrarier vos plans et j’aurai la force de supporter toutes les fatigues et toutes les privations. Ah ! poursuivit-elle tandis qu’une note de passion faisait vibrer sa voix, ne comprenez-vous pas qu’il faut que je respire l’air qu’il respire, sans quoi j’étoufferais ou je deviendrais folle !

Sir Andrew se tourna vers sa femme, une muette interrogation dans les yeux.

— Il serait à la fois cruel et inutile de ne pas accorder votre protection à Marguerite, répondit Suzanne d’un ton grave qui contrastait avec son expression enfantine ; car je crois que si vous ne l’emmenez pas avec vous demain, elle partira pour Paris toute seule.

Marguerite remercia son amie du regard. Sir Andrew ne pouvait résister plus longtemps. Il savait que Lady Blakeney était courageuse et douée d’une grande endurance physique. D’autre part, connaissant sa nature ardente et sensible, il se représentait quelle torture serait pour elle l’attente dans l’inaction, loin de Paris. Il comprenait surtout qu’elle voulût à tout prix partager le destin, bon ou mauvais, de l’homme qu’elle aimait.

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