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Chapitre 25 À l’affût des nouvelles

Sir Andrew venait de rentrer. Il essayait de réchauffer auprès du feu ses membres engourdis, car le froid avait repris avec une nouvelle rigueur.
Sans le questionner, Lady Blakeney lui versa une tasse de café qu’elle venait de préparer elle-même. À quoi bon lui demander des nouvelles ? Il n’en avait certainement aucune à lui donner, autrement il n’aurait pas eu dans son regard cette expression de lassitude et de découragement qu’il ne parvenait pas à dissimuler.

— J’essaierai encore ce soir un autre endroit, dit-il lorsqu’il eut absorbé quelques gorgées de café brûlant, un restaurant de la rue de la Harpe où se rendent souvent pour souper les membres du club des cordeliers, leur séance terminée. On peut y glaner quelques renseignements intéressants.

— Il semble vraiment étrange qu’ils soient si longs à le mettre en jugement, dit Marguerite de cette voix basse et sans timbre qui était maintenant la sienne. Quand vous m’avez apporté l’horrible nouvelle, j’étais persuadée qu’ils allaient le juger tout de suite, et je vivais dans la terreur d’arriver trop tard…

Elle fit un effort courageux pour contenir le tremblement de sa voix.

— Et Armand ? reprit-elle d’un air interrogateur.

— Oh ! quant à lui, je demeure dans l’ignorance la plus complète, dit Ffoulkes. Je n’ai pu trouver son nom sur aucun registre d’écrou.

— Pauvre Armand ! soupira-t-elle. Quelle souffrance ce doit être pour lui de penser que c’est son imprudence qui nous a plongés tous dans une telle détresse !

Elle parlait avec tristesse, mais d’un ton dépourvu de toute amertume. Ce calme apparent ne sembla que plus poignant à Sir Andrew qui lisait en même temps dans son regard un désespoir infini.

— Bien que nous ne puissions comprendre ce qui se passe, Lady Blakeney, dit-il avec effort, nous ne devons pas oublier que tant que subsiste la vie, l’espoir doit subsister aussi.

— L’espoir ! murmura-t-elle en attachant sur le visage de son compagnon le regard de ses grands yeux cernés.

Ffoulkes détourna la tête et s’occupa de ranger la cafetière et les tasses ; il ne pouvait supporter de voir cette expression sur le visage de Marguerite, car il se sentait impuissant à la réconforter. Le désespoir le gagnait, lui aussi, et pour rien au monde il ne voulait le laisser paraître.

Trois jours s’étaient écoulés depuis que Sir Andrew Ffoulkes et Lady Blakeney étaient arrivés à Paris. Ils avaient trouvé un abri temporaire à l’intérieur de la ville ; Tony et Hastings se tenaient dans la banlieue proche, prêts à répondre au premier appel, et tout le long de la route de Paris à Calais, à Saint-Germain, à Mantes, dans les villages entre Beauvais et Amiens, partout où ils s’étaient ménagé des concours sûrs, des partisans dévoués du Mouron Rouge étaient postés, n’attendant qu’un signal pour se porter au secours de leur chef.

Dès son arrivée, Sir Andrew avait constaté par la lecture des gazettes et plus encore par les conversations entendues dans les lieux publics que la capture du Mouron Rouge et sa détention dans la cellule de Marie-Antoinette à la Conciergerie continuaient à occuper les esprits. Par contre le nom du dauphin n’était jamais prononcé, aucune allusion faite à son enlèvement ; Sir Andrew se rendit compte que la nouvelle ne s’était pas répandue dans le public. Nul doute que quelqu’un n’eût un puissant intérêt à tenir le fait soigneusement caché.

Il laissait la pauvre Marguerite imaginer les précautions avec lesquelles son mari devait être gardé, précautions plus minutieuses encore que celles qui avaient fait des derniers jours de l’infortunée souveraine un véritable martyre. Lui-même avait à ce sujet des précisions qu’il ne se souciait pas de communiquer, car les détails appris vingt-quatre heures auparavant à la faveur d’une rencontre imprévue étaient de nature à plonger dans le désespoir la malheureuse femme.

La veille, comme il assistait à la sortie des jacobins, il avait reconnu soudain dans un petit homme malingre au teint bilieux l’ex-ambassadeur Chauvelin. Celui-ci parlait à un individu de haute taille, aux épaules voûtées qui l’écoutait d’un air maussade. Sir Andrew, en évoluant entre les groupes, était parvenu à se glisser dans le sillage des deux hommes. Qu’espérait-il ? Il ne pouvait s’approcher d’eux suffisamment pour entendre autre chose que des bribes de conversations incompréhensibles. N’importe, il les suivit, et les vit bientôt entrer dans un café auquel sa situation privilégiée à proximité du club assurait toujours une nombreuse clientèle.

Sans hésiter, Ffoulkes y entra derrière eux et alla prendre place au fond de la salle, près de la table où les deux hommes venaient de s’installer. Il s’assit en leur tournant le dos, et parut s’absorber dans la dégustation d’une chopine de vin blanc qu’il avait commandée en entrant.

Chauvelin et son compagnon continuaient à s’entretenir à voix basse ; mais l’oreille de Sir Andrew était fine, toute son attention tendue, et il ne perdait presque rien de leur conversation. Chauvelin semblait essayer de réconforter son comparse.

— Un peu de patience ! répétait-il. Te voilà affaissé comme si tout était perdu.

— C’est que pour moi, l’enjeu est gros ! marmotta l’autre.

— Raison de plus pour suivre mes conseils. Pas de violences, pas de brutalités inutiles. Nous finirons par venir à bout de sa résistance.

— C’est long, reprit l’autre. Nos hommes s’acquittent pourtant avec conscience de leur tâche. Ils ne passent pas plus d’un quart d’heure, la nuit comme le jour, sans entrer dans la cellule en criant : « Hé ! l’Anglais, dis-nous où est l’enfant. » Il a déjà eu cinq jours de ce régime, pas une seconde de sommeil, et juste assez de nourriture pour le soutenir. Évidemment, sa résistance ne peut durer longtemps, mais nous n’en voyons pas encore le bout, et en attendant je me fais vieux.

Sir Andrew avait compris. Un instant, il sentit que son sang-froid l’abandonnait, et il faillit sauter à la gorge du misérable. D’un brusque effort, il se ressaisit, et, craignant que son émotion n’eût été remarquée, il alla payer son écot et se hâta de sortir.

Depuis lors la vision de son chef soumis à une telle torture hantait son esprit et lui faisait considérer l’avenir sous les couleurs les plus sombres.

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