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Chapitre 26 L’ennemi

Ce même soir, Sir Andrew Ffoulkes ayant annoncé son intention de se rendre rue de la Harpe prit congé de Marguerite peu après sept heures, promettant d’être de retour vers neuf heures. Marguerite, de son côté, dut s’engager à prendre au moins une partie du souper que la logeuse devait lui monter.

Lady Blakeney et Sir Andrew habitaient depuis leur arrivée ce modeste logement garni dans une vieille maison située sur le quai de la Mégisserie. Presque en face se dressait le Palais de Justice dont Marguerite passait des heures à contempler les murailles sombres.

Bien que la nuit fût tombée, elle demeura près de la fenêtre après le départ de Sir Andrew Ffoulkes, guettant les petites lumières qui s’allumaient de l’autre côté du fleuve. Elle ne pouvait apercevoir les fenêtres de la prison qui donnaient sur une cour intérieure, mais elle éprouvait une sorte de consolation mélancolique à contempler ces murs qui renfermaient ce qu’elle avait de plus cher au monde.

Mon Dieu ! était-il possible d’imaginer Percy avec son allure insouciante, ses propos légers, son rire joyeux devenu la proie de ses ennemis ? Ah ! comme ceux-ci devaient jouir de leur triomphe, l’insulter, l’humilier, le torturer peut-être afin de briser cet esprit indomptable qui était capable de les narguer jusqu’au seuil du tombeau !… Le Mouron Rouge à la merci de ses ennemis… Celui qui avait arraché tant d’innocents à l’injustice, livré lui-même aux persécuteurs… Dieu pouvait-il permettre une telle infamie !

À cet instant un coup léger fut frappé à la porte.

— Entrez ! dit-elle aussitôt.

Ce ne pouvait être que la logeuse apportant le souper ou du bois pour regarnir le feu, et Marguerite ne se retourna même pas. Elle entendit la porte s’ouvrir, puis se refermer doucement.

— Lady Blakeney, puis-je solliciter la faveur de quelques instants d’entretien ? prononça sur un ton déférent une voix masculine.

Marguerite se retourna en réprimant un cri de terreur.

— Chauvelin !… balbutia-t-elle.

— Lui-même, à votre service, répondit celui-ci en s’inclinant. Sa personne mince et fluette, éclairée par la lampe, se détachait sur le mur sombre. Il posa son chapeau et son manteau sur une chaise et fit mine d’avancer. Instinctivement, Marguerite leva la main comme pour l’arrêter.

Il haussa les épaules tandis qu’un sourire sarcastique se jouait autour de ses lèvres.

— Me permettez-vous de m’asseoir ? demanda-t-il simplement.

— Comme il vous plaira, prononça Marguerite d’un ton glacé.

— Et puis-je vous demander de me prêter votre attention pendant un moment, Lady Blakeney ? continua-t-il en prenant une chaise qu’il plaça de façon à garder son visage dans l’ombre.

— Est-ce bien nécessaire ?

— C’est indispensable si vous désirez revoir votre mari, vous entretenir avec lui, lui être utile enfin… avant qu’il ne soit trop tard.

— Alors parlez, citoyen ; je vous écoute.

Elle se laissa tomber sur le siège le plus proche sans se soucier si la lumière de la lampe révélait son visage ravagé. À cet homme, cause de tout ce qu’elle endurait, elle n’avait rien à cacher ; elle savait que le courage pas plus que le désespoir ne pouvaient le toucher, et que sa haine pour Percy avait depuis longtemps étouffé en lui la dernière étincelle de pitié.

— Peut-être, Lady Blakeney, commença Chauvelin après un court silence, aimeriez-vous à savoir comment j’ai réussi à me ménager le plaisir de cet entretien avec vous ?

— Vos espions ont fait leur besogne habituelle, je suppose.

— Précisément. Nous étions sur le qui-vive depuis quelques jours ; or hier soir, un mouvement involontaire de Sir Andrew Ffoulkes a suffi pour nous mettre sur votre trace.

— Sir Andrew Ffoulkes… ? fit-elle étonnée.

— Il était dans un café de la rue Saint-Honoré, fort habilement travesti, je le reconnais, essayant sans aucun doute de recueillir des renseignements sur le sort de son chef, Sir Percy Blakeney. Sir Andrew, ému, j’imagine, par ce qu’il entendait d’une conversation voisine, perdit un instant son sang-froid et fit un mouvement qui le trahit. Un de nos policiers sortit sur les talons du jeune portefaix qui avait écouté avec un si vif intérêt la conversation de votre serviteur et d’un de ses collègues et se mit à le suivre. Il fut ainsi conduit jusqu’à la porte de cette maison. Très simple, comme vous le voyez. Pour moi, je me doutais depuis huit jours que nous ne serions pas longtemps avant de recevoir à Paris la charmante épouse de Sir Percy. Lorsque j’ai su où logeait Sir Andrew, j’ai deviné sans difficulté que Lady Blakeney ne devait pas être bien loin.

— Et qu’y avait-il dans votre conversation d’hier soir, demanda Marguerite avec calme, qui ait pu motiver l’émotion de Sir Andrew ?

— Il ne vous l’a pas dit ?

— Non.

— En ce cas, Lady Blakeney, il faut que je vous expose exactement la situation. Sir Percy, avant qu’une heureuse chance le remît entre nos mains, avait jugé bon de s’intéresser aux affaires d’un de nos principaux prisonniers d’État.

— Oui, je sais, monsieur, interrompit Marguerite, un enfant, le fils du souverain que vous avez décapité et que vous assassiniez lui-même lentement, corps et âme…

— Pensez-en ce qu’il vous plaira. Quoi qu’il en soit, cette affaire ne regardait en rien Sir Percy. Il en jugea autrement et se permit d’enlever du Temple le jeune dauphin. Seulement, deux jours plus tard, il était lui-même sous les verrous.

Chauvelin s’arrêta un instant, ses yeux aux reflets d’acier fixés sur le visage de Marguerite. Son sourire ironique s’était accentué.

— Sir Percy, poursuivit-il, est donc maintenant à la Conciergerie, gardé plus étroitement encore que la défunte Marie-Antoinette.

— Mais il se rit de vos barres et de vos verrous ! s’exclama Lady Blakeney dans un fol accès de défi. Rappelez-vous Calais, monsieur. Rappelez-vous Boulogne !

— Oui, mais à présent c’est à notre tour de rire. Nous serions prêts cependant à renoncer même à ce plaisir si Sir Percy, montrant un peu plus de bonne volonté, consentait à lever le petit doigt pour reconquérir sa liberté.

— Quoi ! une autre lettre infâme à écrire, sans doute, observa dédaigneusement Marguerite, une nouvelle tentative contre son honneur…

— Non, non ! Lady Blakeney, interrompit Chauvelin d’un ton patelin. La situation cette fois est beaucoup plus simple. Si nous voulions, nous pourrions envoyer votre mari dès demain à l’échafaud : mais je préfère ne pas en venir à cette extrémité, si Sir Percy veut bien, de son côté, accéder à certaine demande que nous lui adressons.

— Et cette demande… ?

— Est des plus raisonnables. Votre mari, selon toute vraisemblance, sait où se trouve actuellement l’enfant qu’il a enlevé. Qu’il ordonne à ses acolytes, dont un certain nombre, si je ne m’abuse, rôdent en ce moment aux alentours, de nous rendre le jeune Capet, et non seulement nous ferons en sorte que ces messieurs puissent regagner l’Angleterre sains et saufs, mais nous serons aussi disposés à traiter avec beaucoup moins de rigueur l’audacieux Mouron Rouge lui-même.

Marguerite fit entendre un petit rire sec et méprisant.

— Je me demande si je vous comprends bien, dit-elle. Vous voulez que mon mari vous livre le petit roi de France après avoir risqué sa vie pour l’arracher de vos griffes… C’est bien cela que vous voulez dire ?

— C’est, en effet, ce que nous répétons à Sir Percy lui-même depuis six jours.

— Eh bien ! alors, vous devez connaître sa réponse.

— Oui, dit-il lentement, mais cette réponse devient de plus en plus faible chaque jour.

— Plus faible ? Je ne comprends pas.

— Alors, laissez-moi vous expliquer, Lady Blakeney. Il y a un instant, vous faisiez allusion à mes échecs passés ; comme un défi, vous me jetiez à la face les noms de Calais et de Boulogne. Je reconnais que j’ai été joué à Calais et vaincu à Boulogne ; mais là, j’avais commis une grave erreur, – erreur qui comportait une leçon dont je tire parti aujourd’hui.

Il fit une pause pendant laquelle son regard aigu fouilla le visage qu’il avait en face de lui.

— À Boulogne, reprit Chauvelin satisfait de son examen, Sir Percy et moi ne luttions pas à armes égales. Reposé par un séjour dans sa magnifique résidence de Richmond et animé de cet esprit d’aventure qui fait bouillir dans ses veines un sang généreux, Sir Percy dans tout l’épanouissement de sa force physique s’est trouvé opposé à un homme de moyens chétifs : rien d’étonnant à ce que j’aie perdu la partie. J’avais commis la faute de me mesurer à un homme à l’apogée de sa force. Tandis que maintenant…

— Tandis que maintenant… ?

— Sir Percy a passé exactement une semaine à la Conciergerie, Lady Blakeney, prononça Chauvelin lentement afin de laisser chacune de ses paroles s’enfoncer dans l’esprit de son interlocutrice. Avant même qu’il ait pu examiner sa cellule et bâtir pour son compte un de ces remarquables plans d’évasion qui l’ont rendu si justement célèbre, les hommes préposés à sa garde ont commencé à mettre en pratique les instructions que je leur avais données. Une semaine vient de s’écouler, et tout ce temps les gendarmes ont questionné le prisonnier sans répit. Vous entendez, Lady Blakeney : sans répit. Tous les quarts d’heure, la nuit comme le jour, deux de ces hommes entrent dans sa cellule et lui posent cette question : « Dis-nous où est l’enfant. » Jusqu’ici, nous n’avons pas obtenu de réponse, bien que j’aie expliqué à Sir Percy que plusieurs de ses amis honorant en ce moment Paris de leur visite, tout ce que nous lui demandions, c’était d’envoyer des instructions à ces hardis gentlemen pour qu’ils remettent entre nos mains le jeune Capet. Malheureusement, notre prisonnier est quelque peu obstiné. Au début, l’idée a paru l’amuser : il répétait en riant qu’il avait toujours eu la faculté de dormir les yeux ouverts ; mais nos gendarmes remplissent leur consigne avec une conscience digne d’éloge, et le manque de sommeil joint à une nourriture des plus frugales commencent à produire leur effet. Je ne crois pas que Sir Percy soit très long maintenant à céder à nos efforts persuasifs. Dans tous les cas, chère madame, nous n’avons désormais à craindre aucun essai d’évasion de sa part. Je me demande même s’il serait capable à l’heure qu’il est de traverser cette pièce d’un pas ferme.

Pendant que Chauvelin parlait, Marguerite était restée silencieuse et en apparence impassible. Son visage n’exprimait encore qu’un indicible étonnement, un pli s’était creusé entre ses deux yeux, dont le bleu limpide était devenu presque noir. Elle essayait de se représenter ce que Chauvelin venait de lui décrire : un homme harcelé par une question répétée sans trêve ni relâche, un homme à qui on n’accordait ni sommeil ni repos, ni nourriture, un homme qui endurait un supplice digne des âges les plus barbares.

Marguerite regarda Chauvelin comme elle aurait regardé quelque monstre à figure de sphinx.

— Ainsi, c’est pour me faire ces révélations que vous êtes venu me trouver ce soir ? demanda-t-elle dès qu’elle se sentit assez maîtresse de sa voix pour parler. Maintenant que vous avez rempli votre mission, je vous en prie, partez.

— Pardon, Lady Blakeney, répliqua-t-il, j’avais un double objectif en recherchant cette entrevue. Je me proposais de vous donner des nouvelles de Sir Percy et de vous offrir la possibilité d’user auprès de lui de votre influence.

— Mon influence ?

— Vous désirez voir votre mari, Lady Blakeney, n’est-il pas vrai ?

— Oui.

— Alors, usez de mes services. Je puis vous en obtenir la permission quand vous le désirerez.

— Vous comptez sans doute que je ferai mon possible pour affaiblir sa résistance par mes prières, par mes larmes !

— Pas nécessairement, dit-il d’un ton affable. Je vous assure que nous pouvons fort bien, tout seuls, arriver à ce résultat.

— Misérable ! (Ce cri d’horreur jaillit du fond de l’âme de Marguerite.) Ne craignez-vous donc pas que la colère de Dieu s’abatte sur vous ?

— Nullement, répliqua-t-il d’un ton léger, car je n’ai pas l’avantage de croire en Dieu. Allons, reprit-il plus sérieusement, ne vous ai-je pas prouvé que mon offre était désintéressée ? Je vous le répète donc, si vous voulez voir Sir Percy, dites-le-moi, et les portes s’ouvriront devant vous.

Elle attendit un moment ; puis, le regardant en face, elle dit froidement :

— C’est bien, j’irai.

— Quand ?

— Ce soir.

— Bien. Je vais trouver mon collègue Héron pour prendre avec lui les dispositions nécessaires.

— Eh bien ! allez. Je vous suivrai dans une heure.

— C’est entendu. Veuillez être à l’entrée principale de la prison, à neuf heures et demie. Vous savez qu’elle se trouve rue de la Barillerie, à droite du grand escalier du Palais de Justice.

— Le Palais de Justice, murmura-t-elle avec amertume. Puis elle ajouta d’un ton froid :

— Très bien, citoyen. J’y serai à neuf heures et demie.

— Vous me trouverez à la porte de la prison, prêt à vous introduire.

Chauvelin prit son manteau, son chapeau, s’inclina cérémonieusement devant Marguerite et se dirigea vers la porte. Il allait la franchir quand la voix de Lady Blakeney s’éleva, hésitante :

— Mon entretien avec le prisonnier, demanda-t-elle, en essayant vainement de cacher son émotion, mon entretien avec le prisonnier sera-t-il privé ?

— Naturellement, répondit Chauvelin avec un sourire rassurant. Au revoir, Lady Blakeney.

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