Chapitre 27 À la Conciergerie
Marguerite, accompagnée de Sir Andrew, marchait rapidement le long du quai où une bise aigre faisait tourbillonner de rares flocons. La neige qui était tombée dans l’après-midi dessinait de l’autre côté de l’eau les toits pointus de la prison.
Lady Blakeney et son compagnon avançaient en silence. Tout ce qu’ils pouvaient avoir à dire avait été dit dans le triste petit logement du quai de la Mégisserie lorsque Sir Andrew était rentré peu après le départ de Chauvelin.
— Ils le font mourir à petit feu, Sir Andrew ! s’était écriée Marguerite d’un ton déchirant. N’y a-t-il rien que nous puissions faire pour lui ?
Bien peu de chose, hélas ! Sir Andrew lui avait remis deux petites limes d’acier et une dague fine comme un bijou.
— Vous ne voyez rien d’autre que je puisse emporter ? avait-elle demandé après avoir dissimulé ces objets dans les plis de son fichu. J’ai de l’argent au cas où ses gardiens…
Sir Andrew s’était détourné sans répondre. Depuis trois jours il avait tenté tous les moyens de corruption pour entrer en communication avec le personnel de la prison. Ah ! Chauvelin et ses amis n’avaient négligé aucune précaution ! Le cachot de Blakeney, situé au centre du labyrinthe de la Conciergerie, était commandé par une salle de garde, et l’on ne pouvait y pénétrer sans passer au milieu des gendarmes qui surveillaient le prisonnier nuit et jour. De même que toutes les tentatives faites pour arracher la malheureuse reine à sa prison avaient échoué, tout essai de parvenir jusqu’au Mouron Rouge ou de soudoyer ses gardiens était également voué à l’insuccès.
— Courage, Lady Blakeney, murmura Sir Andrew à Marguerite comme ils atteignaient le Pont-Au-Change. Rappelez-vous notre fière devise : Le Mouron Rouge ne connaît pas la défaite. Dites-vous bien que si Blakeney vous confie un message pour nous, quoi qu’il nous demande, nous sommes prêts à le faire et à donner notre vie pour notre chef. Courage ! Quelque chose me dit qu’un homme comme Percy ne peut périr entre les mains de ces canailles.
— Maintenant, séparons-nous, dit Marguerite. Il serait imprudent que vous veniez plus loin.
— Bah ! dit Sir Andrew, s’ils avaient voulu me prendre, je serais arrêté depuis hier soir. Quand vous sortirez, continua-t-il, ne regardez ni à droite ni à gauche, mais retournez directement à la maison. Je serai aux aguets, et dès que ce sera possible, je vous rejoindrai. Dieu vous garde tous les deux !
Arrivée à la grille donnant accès dans la grande cour du Palais de Justice, Marguerite vit que des mesures avaient été prises en vue de sa visite. Elle n’eut qu’à dire son nom à la sentinelle pour obtenir la permission de passer. À droite de l’escalier monumental, elle trouva la grille entrouverte. Chauvelin l’attendait de l’autre côte.
— Une entrevue d’une demi-heure vous est accordée avec Sir Percy, Lady Blakeney, dit-il en lui faisant descendre quelques marches.
Il la guida à travers une petite cour en contrebas à l’extrémité de laquelle une porte s’ouvrait. Ils franchirent deux guichets : Marguerite était à l’intérieur de la Conciergerie.
Comme dans un rêve elle suivit Chauvelin à travers des salles dallées, des corridors à demi éclairés, franchit plusieurs grilles. À cette heure, bien qu’on croisât quelques ombres dans les couloirs, la lugubre prison était presque silencieuse. Soudain Chauvelin s’arrêta devant une porte fermée et se tourna vers Marguerite qui le regarda, le cœur battant.
— Croyez à mes regrets, Lady Blakeney, dit-il d’un ton plein de déférence, mais les autorités de la prison, en me donnant la permission de vous introduire ici, ont mis à cette faveur une condition.
— Une condition ?
— Je vous donne ma parole que je n’ai rien à faire avec cette formalité que vous trouverez peut-être contraire à votre dignité, mais je ne puis vous l’épargner. Si vous voulez bien entrer dans cette salle, la personne qui s’y trouve vous expliquera ce dont il s’agit.
Il poussa la porte.
— Je vous attends ici, murmura-t-il, en s’effaçant devant Marguerite. Si vous avez à vous plaindre de la moindre chose, appelez-moi.
Et il ferma la porte derrière elle.
Marguerite se trouva dans une petite pièce carrée où une femme grisonnante, au teint blême, tricotait à la lumière d’une lampe suspendue au plafond. Cette femme se leva en la voyant et déposa son ouvrage sur une table.
— Citoyenne, dit-elle, je dois vous prévenir que j’ai l’ordre de vous visiter.
— Me visiter ?… répéta Marguerite, cherchant à comprendre.
— De vous fouiller, quoi ! C’est une chose que j’ai souvent à faire aux gens qui viennent voir les prisonniers. Aussi n’est-ce pas la peine d’essayer de me tromper. Je suis très habile à découvrir les objets, papiers, limes ou cordes, dissimulés dans le fond d’un bonnet ou l’ourlet d’un jupon. Allons, ajoutât-elle avec impatience en voyant que Marguerite demeurait immobile au milieu de la pièce, plus tôt nous finirons et plus tôt vous pourrez voir votre prisonnier.
Ces mots produisirent l’effet désiré. Il eût été vain de protester ; dissimulant sa révolte intérieure, Lady Blakeney retira son fichu et sa robe et se soumit sans mot dire au contact des mains rudes qui se promenaient partout où pouvaient se dissimuler des objets prohibés. La femme accomplissait consciencieusement sa besogne. Elle ne témoigna pas la moindre surprise en trouvant les petites limes d’acier et se contenta de les poser sur la table. Toujours en silence, elle mit à côté l’arme-joujou ainsi que la bourse gonflée de pièces d’or. Elle compta tout haut celles-ci et les replaça dans la bourse.
Quand elle fut certaine que Marguerite n’avait plus rien de caché sur elle, la femme lui permit de se rhabiller et lui offrit même de l’aider ; puis elle rouvrit la porte.
Chauvelin, demeuré à la même place, regarda sortir Marguerite dont la figure pâle et fermée n’exprimait rien de l’indignation qu’elle ressentait, et tourna des yeux interrogateurs vers la femme.
— Deux limes, un petit couteau et une bourse contenant vingt louis, dit celle-ci laconiquement.
Chauvelin reçut cette information sans aucun commentaire.
— Suivez-moi, Lady Blakeney, dit-il paisiblement.
Un instant plus tard, il s’arrêta près d’une lourde porte percée d’un judas derrière laquelle résonnaient des voix bruyantes.
— C’est ici, dit-il à Marguerite.
Un gendarme qui arpentait le corridor avait fait halte. D’un geste, Chauvelin lui montra son écharpe tricolore tout en frappant à la porte.
— Qui va là ? fit une voix à l’intérieur.
Et une paire d’yeux apparut dans l’ouverture grillagée.
— Citoyen Chauvelin, du Comité de sûreté générale.
Un bruit de verrous se fit entendre, puis le grincement d’une clef dans l’énorme serrure, et la porte tourna lentement sur ses gonds.
Éblouie par la lumière vive de la salle des gardes, Marguerite monta en trébuchant la marche d’entrée. La pièce lui parut remplie de soldats ; plusieurs jouaient aux cartes autour d’une table, d’autres dormaient, couchés sur des paillasses le long du mur. L’un d’eux, qui portait les galons de sergent, arrêta d’un mot le bruit qui régnait dans la salle, et montrant à Lady Blakeney une ouverture sans porte pratiquée dans le mur de droite lui dit brièvement :
— De ce côté, citoyenne.
Une barre de fer coupait l’ouverture. Le sergent la souleva en faisant signe à Marguerite d’avancer. Instinctivement elle jeta un coup d’œil derrière elle pour voir si Chauvelin la suivait, mais celui-ci avait disparu.
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