Chapitre 29 Pour le salut du dauphin
L’instant d’après, il était à genoux sur le carrelage, et ses mains tâtaient sous la table les briques irrégulières qui revêtaient le sol. Marguerite s’était levée et le regardait faire avec des yeux intrigués. Elle le vit glisser soudain ses longs doigts dans une fente entre deux carreaux, soulever l’un d’eux, et tirer de cette cachette une petite liasse de papiers. Inquiète, elle jeta un rapide regard vers l’entrée, mais fut aussitôt rassurée : personne ne les épiait, et l’extrémité de la cellule était invisible à quiconque n’en avait pas franchi le seuil.
Après avoir remis le carreau en place, Percy s’était relevé ; il attira Marguerite plus près de lui.
— Bien-aimée, murmura-t-il, je vous confie ces papiers en vous demandant de les regarder en quelque sorte comme mes dernières volontés. J’ai réussi un jour à me jouer de ces brutes en feignant de céder à leurs menaces : on m’a octroyé de l’encre, une plume, du papier et une demi-heure de tranquillité pour que j’adresse à mes partisans l’ordre de ramener le dauphin, – moyennant quoi j’ai pu écrire trois lettres, une pour Armand et deux pour Ffoulkes, et les cacher sous ce carrelage. Vous voyez, ma chérie, j’étais sûr que vous viendriez et que je pourrais vous les confier.
Il s’arrêta, et l’ombre d’un sourire se dessina sur ses lèvres. Il songeait à ce jour où Héron et Chauvelin avaient cru à la réussite de leurs machinations et s’imaginaient avoir réduit à merci leur ennemi. Il souriait au souvenir de leur fureur lorsque après une demi-heure d’attente impatiente, ils avaient trouvé seulement quelques feuillets couverts de mots incohérents et de vers inachevés à côté du prisonnier profondément endormi.
Mais de ceci il ne souffla mot pas plus que du redoublement de rigueur qui en avait résulté.
Il glissa un des papiers dans la main de Marguerite qu’il retint dans la sienne.
— Cette première lettre est pour Ffoulkes, dit-il tout bas. Elle a trait aux dernières mesures à prendre pour la sécurité du dauphin, et contient mes instructions pour les membres de la ligue qui se trouvent en ce moment à Paris et aux alentours. Ffoulkes est avec vous, n’est-ce pas ?
Sur un signe affirmatif de Marguerite, il continua :
— J’en étais sûr. Bénis soient son amitié et son dévouement. Remettez-lui cette lettre, ma chérie, et dites-lui combien je tiens à ce que mes instructions soient exécutées à la lettre.
— Mais le dauphin est maintenant en sûreté, observa Marguerite, et c’est pour vous porter secours que Ffoulkes et les autres sont ici, en ce moment.
— Me porter secours ? reprit Blakeney avec gravité. Dans la situation où je suis, je ne compte plus que sur l’aide du Ciel et sur le peu d’esprit et d’ingéniosité que ces misérables n’auront pas réussi à m’enlever pendant les dix jours qui vont s’écouler.
— Dix jours !
— J’ai dû attendre une semaine pour placer ce paquet entre vos mains, il faut dix jours encore pour faire sortir le dauphin de France. Après cela, nous verrons.
— Percy ! s’exclama-t-elle, frappée d’horreur, vous ne pouvez endurer ce martyre dix jours de plus.
— Oh ! répliqua-t-il d’un ton de défi, il y a peu de choses à quoi un homme ne puisse arriver s’il y est fermement résolu. Le reste est entre les mains de Dieu, ajouta-t-il plus doucement. Marguerite, vous avez juré que vous seriez brave. Songez que le dauphin est encore à Mantes et que tant qu’il n’aura pas franchi la frontière il sera en danger. Ses partisans, Dieu sait dans quel espoir chimérique, voulaient le garder en France. Si j’avais été libre, je n’aurais pas permis une telle imprudence. Il faut maintenant qu’ils se rendent à mes raisons et laissent un membre de la ligue conduire l’enfant hors de France. J’attendrai ici qu’il soit en sûreté. Si j’essayais de m’échapper maintenant et que j’y réussisse, les canailles retourneraient leurs efforts contre le dauphin et celui-ci risquerait d’être repris sans que je puisse lui porter secours. Marguerite, comprenez-moi bien : mon honneur est lié à la sécurité de l’enfant royal. Mais je vous jure que le jour où je sentirai cette sécurité assurée, je ferai tout pour sauver ma carcasse… ou ce qu’il en restera.
— Percy, s’écria-t-elle dans une soudaine explosion de révolte, vous parlez comme si la sécurité de cet enfant importait plus que votre vie à vous ! Dix jours !… Mais vous êtes-vous demandé comment je vivrai pendant ces dix jours alors que vous donnerez peu à peu, votre chère, votre précieuse vie pour une cause désespérée !
— Bah ! je suis coriace, ma chère, répliqua-t-il avec entrain. Ce n’est pas pour moi une question de vie ou de mort. Il s’agit seulement de quelques jours désagréables de plus à passer dans ce satané trou. Qu’est-ce que cela, après tout ?
Le regard de Marguerite lui répondit seul, un regard d’angoisse qui errait sur son visage hâve allant du creux des orbites aux rides dessinées autour de la bouche par la fatigue.
— Je puis résister beaucoup plus longtemps que ces brutes ne se l’imaginent, continua Blakeney d’un ton léger.
— Vous vous abusez, Percy, répliqua-t-elle avec une ardeur contenue. Chaque jour que vous passez enfermé entre ces murs, soumis à ce supplice constant du manque de sommeil, altère vos forces et diminue vos chances de salut. Vous voyez, je parle avec calme : je n’invoque même pas les droits que je possède sur votre existence. Mais vous devez mettre dans la balance les vœux de tous ceux qui doivent la vie à votre dévouement. À côté d’une existence comme la vôtre, qu’est la liberté d’un chétif enfant ? Pourquoi devrait-elle être sacrifiée sans merci pour que vive l’héritier d’un trône renversé dont ne se soucient ni le monde, ni son pays, ni même sa propre famille ?
Elle s’efforçait de parler avec sang-froid, sans élever la voix, mais ses mains serraient ce papier qui lui brûlait les doigts, ce papier sur lequel était écrite la sentence de mort de son mari.
Le regard de Percy ne répondit pas à son appel. Il était fixé bien au-delà des murs de la prison, hors de Paris, sur une route solitaire qu’arrosait une pluie fine tandis que dans le ciel se poursuivaient des nuages couleur de plomb chassés par la tempête.
— Pauvre innocent, dit-il à mi-voix, comme il marchait bravement à côté de moi, sa petite main dans la mienne ! Puis, lorsqu’il a été trop fatigué, il s’est niché dans mes bras et y a dormi jusqu’à ce que nous rejoignions Ffoulkes et sa charrette. Il n’y avait pas de roi de France alors, mais un pauvre être sans défense que le Ciel m’avait confié.
Marguerite baissa la tête, émue par le ton quasi paternel de cette évocation.
— Mais le dauphin n’est pas en danger pour l’instant, fut tout ce qu’elle put dire après un moment de silence.
— Non, répondit-il avec calme, mais il sera infiniment plus en sûreté hors de France. J’avais espéré l’emmener avec moi en Angleterre, mais le mauvais sort est intervenu. Dans mes instructions à Ffoulkes, j’indique la façon d’accomplir ce voyage. Tony est tout désigné pour conduire l’expédition, et je lui dis de se diriger vers la Hollande, la frontière du nord étant gardée moins étroitement que celle de l’est. À Delf demeure un fidèle défenseur de la cause des Bourbons qui donnera l’abri de son nom et de son foyer au roi de France fugitif jusqu’à ce qu’on puisse le conduire à Vienne. Une fois que je saurai l’enfant à l’abri, je m’occuperai de moi, n’ayez crainte.
Il s’arrêta, car les forces factices qui le soutenaient depuis l’arrivée de Marguerite menaçaient de l’abandonner. Sa voix, bien qu’il eût parlé bas, était sans timbre, et ses tempes battaient par suite de l’effort qu’il venait de fournir.
— Si ces coquins avaient seulement pensé à me priver de nourriture plutôt que de sommeil, murmura-t-il involontairement, j’aurais pu tenir plus facilement jusqu’à ce que…
Puis, changeant brusquement d’expression, il entoura Marguerite de ses bras.
— Le ciel me pardonne mon égoïsme, dit-il d’un ton de remords. J’ai l’air d’oublier, ma chérie, que vous avez sur le cœur un autre fardeau. Avant qu’on ne nous sépare, dites-moi, que savez-vous d’Armand ?
— Nous n’en avons aucune nouvelle, dit Marguerite, saisie de remords elle aussi en s’apercevant que la pensée de son frère était sortie de son esprit. Sir Andrew a parcouru les registres des prisons sans découvrir son nom.
Une expression singulière que Marguerite ne sut comment interpréter passa sur le visage de Blakeney, mais cette ombre se dissipa aussitôt et ce fut avec un sourire rassurant qu’il dit :
— Dites à Ffoulkes de cesser de fouiller les registres des prisons et de se mettre plutôt en rapport avec Mlle Lange. C’est par elle que vous apprendrez où se trouve Armand.
— Mlle Lange ! s’exclama Marguerite avec amertume. Mlle Lange pour qui Armand a oublié son devoir ! Oh ! Sir Andrew a essayé de me déguiser la faute de mon frère, mais j’ai deviné ce qu’il voulait me taire. C’est la désobéissance d’Armand, son manque de confiance en vous qui sont cause de tout ce que nous souffrons en ce moment.
— Ne soyez pas trop sévère. L’arrestation de Jeanne Lange l’a bouleversé au point de lui faire perdre momentanément la raison. Il en souffre cruellement aujourd’hui. Pour moi, Armand sera toujours votre frère, c’est-à-dire l’être qui a occupé toute votre affection jusqu’au moment où je suis entré dans votre vie. Cette lettre est pour lui, poursuivit-il en glissant un second pli dans la main de Marguerite : elle contribuera, j’espère, à le réconforter. Comme Ffoulkes dans la sienne, il y trouvera mes instructions. Mais dites-lui de les lire quand il sera seul. Vous vous en souviendrez, n’est-ce pas ?
— Oui, Percy, je le lui dirai.
— Maintenant, en ce qui vous concerne, Marguerite, je sais que je ne puis vous demander de quitter Paris pour l’instant, mais notre maison de la rue de Charonne serait un plus sûr abri que celui où vous pouvez être en ce moment. Dites à Ffoulkes de vous y conduire. Lui et les autres la connaissent et savent que les gens qui l’occupent ont toute ma confiance. Dites-moi que vous irez.
— Je vous le promets, Percy.
Blakeney poussa un soupir de satisfaction.
— La demi-heure doit être passée, fit une voix sèche dans la salle de garde.
— Trois minutes encore, répliqua le sergent impassible.
— Trois minutes, canailles ! murmura Blakeney, les dents serrées, comme il glissait la troisième lettre dans la main de Marguerite.
Une fois de plus son regard ardent pénétra dans celui de sa femme. Il la tenait serrée contre lui, et leurs visages étaient tout proches.
— Mettez ce papier dans votre fichu, sur votre cœur, ma bien-aimée ; gardez-le sans l’ouvrir jusqu’au moment où il vous semblera que rien ne peut plus me garantir de la honte… Chut ! ma chérie, ajouta-t-il avec tendresse en arrêtant la protestation qui montait aux lèvres de Marguerite. Je ne puis m’expliquer davantage pour l’instant. Durant les dix jours qui vont s’écouler, le dauphin sera sur les chemins de France, en route vers le salut et la sécurité. Je pourrai, entre ces quatre murs, le suivre en pensée, étape par étape. Pendant ce temps, à quelles inventions démoniaques peuvent se livrer Héron et Chauvelin pour avoir raison de ma résistance, je n’en sais rien. Après tout, je ne suis qu’un homme, déjà réduit à un état de faiblesse pitoyable. Au cas où ma raison vacillerait, Dieu sait ce que je pourrais faire… Alors, donnez ce pli à Ffoulkes : il contient mes dernières instructions, lisez-le ensemble, puis efforcez-vous d’agir exactement comme je vous le demande. Promettez-moi cela, ma chérie, en votre nom et en celui de Ffoulkes, notre ami fidèle.
À travers les sanglots qui l’étouffaient presque, elle murmura la promesse désirée. Épuisée par l’effort, la voix de Blakeney devenait de plus en plus rauque.
— Bien-aimée, murmura-t-il, ne me regardez pas avec ces grands yeux effrayés. Si vous ne comprenez pas mes paroles, gardez-moi au moins votre confiance. Rappelez-vous que je dois avant tout sauver le dauphin. Ce qui se passera ensuite ne compte pas. Cependant, pour vous, Marguerite, je souhaite vivre.
Il poussa un long soupir. L’expression de téméraire insouciance et d’éternelle gaieté reparut de nouveau dans ses yeux.
— N’ayez pas cet air désespéré, petite fille, dit-il en lui souriant. Ces misérables canailles ne m’ont pas encore à leur merci.
Puis il s’affaissa sur son siège.
Marguerite, bouleversée, eut néanmoins le sang-froid de ne pas appeler à l’aide. Elle appuya sur sa poitrine la tête qui s’abandonnait, baisa les pauvres yeux creux, les tempes moites, guettant éperdument le retour à la vie sur le visage de l’homme qui personnifiait pour elle la vitalité, la force et l’énergie, et qui gisait maintenant dans ses bras, plus faible qu’un enfant.
Un instant, le silence régna dans la petite cellule ; puis les soldats, rompus à leur pitoyable consigne, jugèrent qu’il était temps d’intervenir. Des crosses sonnèrent sur le dallage, la barre de fer fut soulevée, et deux gendarmes firent une tapageuse irruption dans la cellule.
— Holà, l’Engliche, réveille-toi, cria l’un d’eux. Tu ne nous as pas encore dit où est l’enfant.
Marguerite poussa un cri d’effroi. Instinctivement, ses bras s’interposèrent en un geste de protection, entre son mari et ces brutes.
— Il a perdu connaissance, dit-elle d’une voix tremblante d’indignation. Mon Dieu ! ne reste-t-il point en vous la moindre pitié ?
Les hommes haussèrent les épaules, et l’un d’eux se mit à rire brutalement.
— Pas de simagrées, citoyenne ! Dis-lui plutôt de nous répondre, fit-il en accompagnant cette injonction d’une plaisanterie grossière qui fit monter le sang aux joues blêmes de Marguerite.
Le rire, l’insulte qui l’accompagnait furent perçus par Blakeney qui reprenait ses esprits. Avec une force soudaine, presque surnaturelle semblait-il, il sauta sur ses pieds, et son poing fermé frappa le soldat en plein visage.
L’homme, surpris, chancela en arrière en poussant un juron. Son compagnon se précipita sur Blakeney en appelant à la rescousse. Aussitôt l’étroite cellule fut remplie de soldats, et Marguerite, rejetée de côté, ne vit plus qu’une masse confuse d’uniformes bleus et de ceinturons blancs au-dessus de laquelle émergea une seconde la figure blême de son mari dont les yeux dilatés cherchaient les siens.
— Rappelez-vous ! lui cria-t-il.
Puis il disparut.
Marguerite à demi inconsciente se sentit entraîner hors de la cellule ; elle vit comme dans un rêve de lourds verrous qu’on tirait, une grosse clef qui tournait ; puis une bouffée de l’air froid du corridor vint la ranimer.
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