‹ La capture du Mouron RougeChapitre 30 sur 47 · Chapitre 30 « Le sort de Sir Percy est entre vos mains »

Chapitre 30 « Le sort de Sir Percy est entre vos mains »

— Tous mes regrets, Lady Blakeney, dit une voix sèche à son oreille, mais vous devez reconnaître que nous ne sommes pas responsables de l’incident qui a marqué la fin de votre visite.

Marguerite s’écarta pour éviter le contact de cet homme. Comme un automate, elle suivit Chauvelin le long du corridor sombre. Dix coups sonnèrent à une église voisine. Était-il possible qu’une brève demi-heure seulement se fût écoulée depuis qu’elle avait pénétré dans ce sinistre bâtiment ? Il lui semblait que des siècles avaient passé sur sa tête. Elle se sentait subitement vieillie, incapable de redresser ses épaules voûtées et ses membres las ; un brouillard obscurcissait sa vue. Elle distinguait à peine la forme menue de Chauvelin qui la précédait de quelques pas.

À la porte de la petite pièce où elle avait dû entrer en arrivant, la femme qui l’avait fouillée attendait : elle tenait à la main les limes, le stylet et la bourse.

— Voici votre bien, citoyenne, dit-elle avec le même visage impassible.

Et vidant le contenu de la bourse dans sa main, elle compta de nouveau les vingt pièces d’or. Comme elle les replaçait dans la bourse, Marguerite lui dit :

— Ne les remettez pas toutes, citoyenne. Gardez-en une pour vous en souvenir, non seulement de moi, mais de toutes les infortunées qui entrent ici avec un peu d’espérance et s’en vont le cœur brisé.

La femme tourna vers elle son regard terne et empocha paisiblement la pièce d’or en marmottant un mot de remerciement.

Chauvelin, pendant ce bref intermède, avait continué à marcher. Il attendit que Marguerite l’eût rejoint pour franchir les trois grilles qui coupaient le long corridor. Sur le seuil de la salle d’entrée, il se tourna vers elle :

— Puis-je encore vous rendre quelque service, Lady Blakeney ? Sir Andrew vous attend, j’imagine, pour vous escorter jusque chez vous ?

Ne recevant pas de réponse, il poursuivit :

— J’espère que vous avez été satisfaite de cet entretien avec Sir Percy. Pour ma part, je lui ferais volontiers visite de temps à autre, mais il ne paraît pas se soucier beaucoup de ma compagnie. Mon collègue Héron, au contraire, va le voir quatre fois par jour, à chaque relève de la garde, pour inspecter les gendarmes et s’assurer qu’aucun traître ne s’est glissé parmi eux. Tous les hommes affectés à cette garde lui sont connus personnellement. Mon camarade Héron, vous le voyez, est plein de zèle et, chose curieuse, Sir Percy ne semble pas voir ses visites avec déplaisir. Quand vous désirerez un nouvel entretien avec notre prisonnier, Lady Blakeney, veuillez me le faire savoir, et je m’arrangerai pour vous l’obtenir. Mais j’espère que cette première entrevue aura suffi pour vous convaincre d’une chose.

Il s’arrêta, ses yeux pâles fixés sur ceux de Marguerite comme s’il voulait fouiller jusqu’à l’âme cette femme dont la pensée secrète lui échappait.

— Me convaincre de quoi ? interrogea-t-elle.

— Qu’il ne tient qu’à vous de mettre un terme à cette situation.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous pouvez certainement persuader les amis de Sir Percy de prendre les dispositions nécessaires pour faire cesser la pénible détention de leur chef. S’ils le veulent, ils le peuvent dès demain.

— En vous livrant le dauphin ? demanda froidement Marguerite.

— Vous l’avez dit.

— Et vous espérez qu’en mettant devant mes yeux le spectacle des tortures infligées à votre prisonnier vous m’induirez à jouer le rôle de traître vis-à-vis de mon mari et de lâche vis-à-vis de ses amis ?

— Oh ! fit Chauvelin en levant la main dans un geste de protestation, la cruauté, maintenant, ne vient plus de moi. Le sort de Sir Percy, je vous le répète, repose entre vos mains. Je ne demande pour ma part qu’à en finir avec cette désagréable affaire. C’est vous, en somme, qui donnez le dernier tour de vis.

Elle retint un cri de souffrance et, ne se sentant plus assez de sang-froid pour répondre, fit un mouvement vers la porte.

Chauvelin, haussant les épaules comme si désormais l’affaire ne le concernait plus, précéda Marguerite à travers le vestibule jusqu’à la sortie de la prison.

— Lady Blakeney, dit-il en lui ouvrant la porte, au cas où vous auriez le désir d’user de mes services, rappelez-vous que j’habite 19, rue Dupuy, et que je reste entièrement à votre disposition.

Marguerite passa devant lui sans répondre.

Il suivit des yeux la gracieuse silhouette jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’obscurité de la petite cour.

— Une seconde visite opérera des merveilles, je n’en doute pas, ma belle dame, murmura-t-il entre ses dents.

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