Chapitre 4 Mademoiselle Lange
Il y avait foule au foyer, lorsque les deux hommes s’y rendirent, le spectacle terminé. Par la porte ouverte ils aperçurent Mlle Lange assise au milieu d’un groupe animé et tout entourée de gerbes et de bouquets offerts par des admirateurs.
Cette affluence ne faisait pas l’affaire de Klagenstein qui, arrachant son compagnon à la contemplation de la charmante artiste, le ramena vers la scène où des hommes de peine démontaient et rangeaient les décors à la lumière mouvante des chandelles. Pendant un moment tous deux se promenèrent de long en large, sans mot dire. Le bruit des conversations venant du foyer allait s’affaiblissant ; les uns après les autres, acteurs et actrices traversaient la scène pour gagner leurs loges respectives afin de dépouiller leurs costumes. Armand et Klagenstein surveillaient cette retraite avec une égale impatience. Enfin, Mlle Lange parut, lançant de joyeux bonsoirs à des visiteurs attardés. Elle portait encore le costume de Célimène à paniers volumineux complété par une perruque bouclée qui cachait sa chevelure, et ce costume raide et encombrant faisait un amusant contraste avec ses manières légères et dénuées d’affectation.
Elle avait dans les bras une grosse gerbe de narcisses parfumés que la lointaine Provence avait dû voir éclore, et Saint-Just pensa qu’il n’avait jamais contemplé plus riant tableau.
Ayant jeté par-dessus son épaule un dernier adieu, elle s’élança dans le passage, toujours souriante. En se trouvant soudain face à face avec Armand, elle s’arrêta court et poussa un petit cri effarouché. Mais déjà Klagenstein s’avançait la figure souriante et la main tendue :
— Vous étiez tellement assiégée tout à l’heure, mademoiselle, dit-il, que je n’ai pas osé me joindre à la foule de vos admirateurs. Mais j’avais un très vif désir de vous présenter en personne mes chaleureuses félicitations.
— Ah ! s’écria Mlle Lange de sa voix de cristal, de quel ciel tombez-vous donc, mon cher Klag…
— Chut !… murmura-t-il en posant un doigt sur ses lèvres, pas de noms ici, je vous prie, belle dame.
— Peuh ! lança-t-elle d’un ton léger, bien que le tremblement de sa voix démentît ses paroles, vous n’avez rien à craindre ici. Il est entendu que les comités ne font pas circuler leurs espions derrière le rideau d’un théâtre. Si acteurs et actrices étaient envoyés à la guillotine, ce serait la fin des spectacles ; et les bons citoyens qui nous gouvernent ne sauraient plus où passer leurs soirées.
Cependant, en dépit de ses paroles légères et de son air enjoué, il était facile de voir que la jeune fille n’échappait pas aux craintes et aux préoccupations communes.
— Ne restons pas ici, continua-t-elle, car on va souffler les lumières ; venez dans ma loge, où nous pourrons causer tranquillement.
Elle leur montra le chemin en s’élançant la première sur un étroit escalier de bois qui prenait au fond de la scène.
Armand, pendant ce dialogue, s’était tenu discrètement à l’écart, un peu embarrassé de son personnage, hésitant sur ce qu’il devait faire ; mais, sur un signe péremptoire de Klagenstein, il suivit la charmante créature qui montait légèrement les marches branlantes en fredonnant une ariette. Elle ouvrit la porte de sa loge et laissa tomber sa gerbe de fleurs sur une table encombrée de pots, de flacons et de mouchoirs de dentelle, puis elle se retourna vers ses visiteurs, un rayon de gaieté dansant dans ses yeux bruns.
— Fermez la porte, cher ami, dit-elle à Klagenstein, et asseyez-vous où vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas sur un pot de rouge ou une boîte de poudre.
Se tournant alors vers Armand, elle dit avec une interrogation dans la voix :
— Monsieur… ?
— Saint-Just, pour vous servir, mademoiselle, répondit celui-ci en s’inclinant.
— Saint-Just ? répéta-t-elle, avec un regard surpris, vous n’êtes cependant pas…
— Je suis un parent éloigné du célèbre citoyen Antoine Saint-Just.
— Mon ami Armand Saint-Just, intervint Klagenstein, est fraîchement débarqué d’Angleterre, et n’en a point avisé, je gage, son cousin le proconsul.
— Vous habitez l’Angleterre ? s’écria Mlle Lange. Oh ! parlez-moi de ce pays que j’aimerais tant connaître ! Voyons, Klagenstein, prenez donc un siège, poursuivit-elle avec une certaine volubilité, tandis qu’une teinte plus chaude envahissait son visage devant le regard d’évidente admiration que Saint-Just attachait sur elle.
Elle débarrassa prestement un fauteuil d’un flot de batiste et de dentelles pour l’offrir à son visiteur, puis, s’asseyant elle-même sur le canapé, du regard et du geste elle invita Saint-Just à prendre place auprès d’elle. Elle reprit alors ses narcisses et, s’adossant aux coussins du siège, plongea son visage dans les corolles parfumées.
— Oui, monsieur, parlez-moi de l’Angleterre, répéta-t-elle avec l’expression d’une enfant gâtée qui réclame une histoire.
Vaguement gêné par la présence de Klagenstein, Armand ne savait que dire, ce qui paraissait amuser beaucoup Mlle Lange.
— J’aime beaucoup l’Angleterre, commença-t-il un peu gauchement. Ma sœur a épousé un Anglais et je suis allé me fixer près d’elle après son mariage.
— Dans la société des émigrés ? interrogea Mlle Lange. Comme Armand hésitait, Klagenstein se hâta de dire :
— Inutile de faire de mystère, mon cher ; Mlle Lange compte elle-même de nombreuses relations dans l’aristocratie.
— Mais, bien entendu, dit celle-ci, j’ai des amis partout. Les artistes, à mon avis, ne doivent pas s’occuper de politique, et je ne vous demanderai pas, monsieur, quelles sont vos convictions.
— Mon ami n’est pas un partisan de Robespierre, intervint encore Klagenstein, bien au contraire ; et toute l’admiration qu’il refuse aux « patriotes » de son pays, il la reporte sur un de leurs ennemis, ce fameux héros d’outre-Manche que toute l’Angleterre adore sans le connaître : le Mouron Rouge !
La jeune fille laissa tomber ses fleurs.
— Oh ! le Mouron Rouge ! s’exclama-t-elle en fixant sur Saint-Just de grands yeux ardents. Le connaîtriez-vous, par hasard, monsieur ?
Le front d’Armand se rembrunit. Le plaisir qu’il goûtait à se trouver près de cette charmante créature, à retenir son attention et à éveiller peut-être sa sympathie, était gâté par le discours et les indiscrétions de son compagnon. Pour lui, le nom de son chef était sacré et ne devait pas être prononcé légèrement. Eût-il été seul avec Mlle Lange qu’il n’en eût pas été de même, mais la présence de Klagenstein fit qu’il répondit avec brièveté :
— Oui, mademoiselle, je le connais.
— Vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé ? demanda-t-elle vivement.
— Oui, mademoiselle.
— Oh ! alors, racontez-moi tout ce que vous savez sur lui. Vous ne pouvez vous imaginer comme cela m’intéresse ! En France, nous sommes très nombreux à l’admirer. Quelle vaillance ! quelle habileté ! Et comme j’aime ce mystère qui l’entoure et fait de lui un personnage presque fabuleux !
Devant cette explosion d’enthousiasme, Armand sourit, s’abandonnant de nouveau au charme qui émanait de la gracieuse et vibrante artiste.
— Comment est-il ? répétait-elle avec insistance.
— Cela, je ne puis vous le dire, mademoiselle.
— Comment ? fit-elle avec un petit sourire provocant, vous ne pouvez pas me le dire ?… Et si je vous l’ordonnais !
— Au risque d’encourir votre courroux, mademoiselle, je resterais silencieux.
Tout étonnée, Mlle Lange regarda le jeune homme dont l’air grave et résolu contrastait avec les manières timides et un peu gauches qu’il avait quelques instants auparavant. Se retournant vers son autre visiteur, elle s’exclama :
— Hélas ! ne suis-je pas fort à plaindre ? Depuis de longs mois, je brûle d’apprendre quelque chose sur ce mystérieux Mouron Rouge ; le hasard met sur ma route quelqu’un qui le connaît, et ce quelqu’un est assez peu courtois pour refuser de satisfaire ma curiosité !
— Le citoyen Saint-Just ne vous dira rien en ce moment, mademoiselle, dit Klagenstein en riant de bon cœur. La présence d’un tiers l’oblige à la discrétion. Mais peut-être un jour sera-t-il heureux de vous faire partager son enthousiasme, heureux de voir briller vos beaux yeux au récit des exploits de son héros.
Pour toute réponse, Mlle Lange se pencha pour respirer le parfum de ses narcisses, et Saint-Just, à travers les fleurs, devina plus qu’il ne vit deux yeux bruns fixés sur lui avec un regard étonné.
Ce sujet abandonné, quelques propos furent échangés sur le spectacle de la soirée, les acteurs, les nouveaux décors, après quoi les deux hommes se levèrent pour prendre congé.
Le cœur battant, Saint-Just s’inclina pour baiser la petite main de l’actrice.
— Reviendrez-vous me voir, monsieur ? demanda-t-elle.
— Si vous m’y invitez, bien volontiers, mademoiselle.
— Combien de temps restez-vous à Paris ?
— Je puis repartir pour l’Angleterre d’un moment à l’autre.
— Alors venez demain. Je serai chez moi vers quatre heures. J’habite l’impasse du Roule, qui donne dans le faubourg Saint-Honoré, au n∘ 6, la maison avec un balcon.
— J’irai, mademoiselle, avec plaisir.
Cette phrase en elle-même était banale, mais le regard qui l’accompagnait exprimait clairement la joie et la gratitude.
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