Chapitre 32 Dans le salon de l’impasse du Roule
Le matin la trouva brisée, mais plus calme. Elle prit un peu de café, fit sa toilette et se disposa à sortir. Sir Andrew, pressé de communiquer à Lord Tony les instructions de Blakeney, était déjà parti pour la rue de Charonne. C’est donc seule que Marguerite prit le chemin de l’impasse du Roule.
La neige tombée pendant la nuit recouvrait le sol et le froid restait vif, mais Marguerite ne faisait pas plus attention à la température qu’aux passants qu’elle croisait. Absorbée par ses pensées, elle traversa sans le voir ce quartier pour elle si plein de souvenirs. Ici, sur sa droite, c’était le Palais-Royal ; mais ses jardins et ses galeries n’étaient plus comme autrefois le théâtre de promenades et de causeries joyeuses. Qui songeait à l’été, au plaisir et à la flânerie en ce matin glacial d’un hiver tragique ? Chacun allait devant soi, frileusement serré dans ses vêtements, le visage fermé et souvent douloureux.
Marguerite suivait maintenant la rue Saint-Honoré. Elle y avait habité avant son mariage, quand le succès souriait à l’artiste en renom qu’elle était alors. Mais ce n’était pas ce temps heureux qu’évoquait son esprit obsédé par la pensée du lugubre cortège qui y passait quasi journellement pour gagner la place de la Révolution. Que cette rue était longue, et que Marguerite se sentait lasse ! Enfin elle arriva devant les grilles privées de portes de l’impasse du Roule et, quelques instants plus tard, la digne Mme Belhomme, le visage encore pâli par ses récentes émotions, l’introduisait dans le petit salon aux tentures fleuries.
Enfoncée dans une vaste bergère, Mlle Lange rêvait ; elle avait bien un livre ouvert sur les genoux, – un rôle à étudier sans doute, – mais son regard absent était tourné vers le carré de ciel hivernal qui s’encadrait dans l’ouverture de la fenêtre.
À l’entrée de Marguerite elle se leva, visiblement surprise.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, dit Lady Blakeney aussitôt que Mme Belhomme eut refermé la porte ; cette visite doit vous paraître bien matinale. Je suis Lady Blakeney.
— Lady Blakeney ! répéta Mlle Lange.
— Oui, la sœur d’Armand Saint-Just.
Une vive émotion se peignit sur le visage de la jeune actrice. Avec un peu de nervosité elle attira un fauteuil près du feu et pria Marguerite de s’asseoir, tout en considérant avec quelque timidité cette belle jeune femme au regard triste qui touchait Armand de si près.
— Vous m’excuserez, mademoiselle, dit Marguerite dont les manières simples et naturelles eurent vite fait de dissiper la confusion de la jeune fille, mais j’ignore où est mon frère, et son sort m’inspire une telle inquiétude que je suis venue vous trouver, espérant que vous pourrez faire cesser mon anxiété.
— Je puis en effet vous rassurer, madame. Votre frère est à Paris. Je l’ai vu hier encore. Mais comment avez-vous eu l’idée de venir me trouver ?
— J’avais entendu parler de vous.
— Par qui ?… par lui ?
— Non, hélas ! Je n’ai pas revu mon frère depuis son départ d’Angleterre. Mais plusieurs de mes amis sont à Paris en ce moment. L’un d’eux a reçu ses confidences.
Une teinte rose couvrit le visage de Mlle Lange. Elle hésita une seconde avant de dire :
— Moi aussi, madame, j’avais entendu parler de vous… par Armand. Il vous aime si tendrement !
— Nous étions très jeunes tous deux quand nous avons perdu nos parents, dit Marguerite, et jusqu’à mon mariage nous avons été tout l’un pour l’autre.
— Il me l’a dit. Il m’a dit aussi que vous aviez épousé un Anglais et viviez près de Londres. Armand semble aimer beaucoup l’Angleterre. Au commencement il parlait souvent de m’y emmener quand je serais sa femme et me décrivait le bonheur dont nous jouirions là-bas.
— Pourquoi dites-vous « au commencement » ?
— Il n’en parle plus guère, maintenant.
Jeanne Lange était assise en face de Marguerite, sur un tabouret bas, les coudes posés sur les genoux. Ses boucles brunes voilaient à demi son visage incliné sans cacher cependant l’expression mélancolique répandue sur ses traits. Dans cette pose abandonnée, elle était gracieuse et touchante à la fois.
Marguerite était venue, le cœur plein de ressentiment contre la femme qui avait su s’emparer du cœur d’Armand au point de lui faire oublier ses devoirs de fidélité et d’obéissance envers son chef ; mais rancune et préventions se fondaient à la vue de la jeune actrice ; elle comprenait l’attrait puissant que cette créature fragile et charmante devait exercer sur la nature ardente et chevaleresque de son frère et l’affolement qu’il avait dû ressentir en la sachant en danger.
Bien qu’elle tînt les yeux baissés, Mlle Lange devait avoir conscience de l’insistance avec laquelle Lady Blakeney la considérait, car la rougeur de son visage s’accentuait de plus en plus.
— Mademoiselle Lange, dit soudain Marguerite, ne croyez-vous pas que vous pourriez me donner votre confiance ?
Jeanne leva les yeux et vit que Lady Blakeney lui souriait. Elle se laissa glisser aux genoux de sa visiteuse et, prenant les mains que celle-ci lui tendait, les porta à ses lèvres.
— Que vous êtes bonne, murmura-t-elle. Oui, j’ai besoin de me confier à quelqu’un, de parler à cœur ouvert. Je me sens toute désemparée, et Armand…
D’un geste impatient, elle essuya les larmes qui s’amassaient dans ses yeux.
— Qu’est-ce qu’Armand a fait ? interrogea doucement Marguerite.
— Oh ! rien pour me peiner, protesta vivement la jeune fille. Il n’a pour moi que tendresse et bonté. Je l’aime de tout mon cœur et son amour me rendrait pleinement heureuse si je ne lui voyais cet air triste et rongé de soucis qu’il porte maintenant sur son visage. Armand a changé : son regard, parfois, m’effraye…
Elle s’arrêta un instant, puis reprit d’une voix étouffée :
— Hier soir, après qu’il m’eut quittée, j’ai pleuré pendant des heures, simplement de l’avoir vu si triste… Il ne me parle plus de l’Angleterre, de ses vergers fleuris ni du cottage où nous devions vivre ensemble. Il n’a pas cessé de m’aimer, j’en suis sûre, mais, hélas ! cet amour ne suffit pas à le rendre heureux !
Jeanne avait plongé la tête dans ses mains et pleurait silencieusement. Tout ce qui pouvait rester d’amertume dans l’âme de Marguerite s’évanouit. Elle ne se demanda plus quelle part avait eue Mlle Lange dans la catastrophe qui venait de bouleverser son existence, mais vit seulement un pauvre cœur souffrant, une âme inexpérimentée qui, pour la première fois, entrait en lutte avec les dures réalités de l’existence. D’un geste maternel, elle attira à elle sa compagne, appuya contre son épaule le jeune visage baigné de larmes et murmura doucement des paroles de consolation et de réconfort.
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