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Chapitre 33 Frère et sœur

Il était impossible d’imaginer plus joli tableau que celui de ces deux jeunes femmes enlacées : Marguerite svelte, élancée, d’une beauté vraiment royale sous sa couronne de cheveux ardents ; Jeanne menue et charmante avec ses boucles brunes, son teint mat et la courbe enfantine de ses lèvres fraîches.

C’est ainsi qu’Armand les vit, lorsqu’un instant plus tard, il entra sans être annoncé. Ayant poussé silencieusement la porte, il demeura quelques secondes immobile à les contempler, sans qu’une lueur de joie vînt éclairer sa physionomie tourmentée.

Ces deux femmes représentaient pourtant ce qu’il avait de plus cher au monde, mais, à cause de l’une, sa fiancée, il avait commis une grande, une irréparable faute, dont l’autre, sa sœur très aimée, allait subir les cruelles conséquences. L’émotion qu’il éprouvait à les voir ainsi réunies était telle qu’un gémissement étouffé s’échappa de ses lèvres. Marguerite se retourna.

Malgré ce que Jeanne lui avait dit du changement survenu chez son frère, le seul aspect de celui-ci lui causa un choc douloureux. Armand, déjà mince en temps ordinaire, avait tellement maigri que ses vêtements semblaient flotter autour de lui ; sa poitrine s’était creusée, ses épaules voûtées ; mais le plus grand changement résidait dans sa physionomie dont les joues hâves et les yeux cernés évoquaient des nuits sans sommeil, tandis que des plis se formaient autour de la bouche qui paraissait avoir désappris le sourire.

Marguerite se reprocha confusément d’avoir trop oublié, dans son désarroi, les angoisses et les souffrances par lesquelles avait dû passer son frère.

— Armand ! s’écria-t-elle.

Silencieusement, Jeanne s’était glissée hors de la pièce. Armand, mû par une impulsion à laquelle il ne pouvait résister, se jeta dans les bras de sa sœur. Un bref instant, le présent disparut avec ses remords ; seul demeurait l’inoubliable passé, le temps où Marguerite était la sœur aînée, la petite maman toujours prête à consoler, à réconforter ; la confidente de ses chagrins d’enfant et de ses escapades d’écolier.

Mais cet oubli du présent ne dura pas. Armand se dégagea brusquement, sentant qu’il n’avait plus droit à ces baisers fraternels.

— Je t’apporte un message de Percy, murmura Marguerite gagnée par l’embarras de son frère ; une lettre qu’il m’a priée de te remettre au plus tôt.

— Tu l’as vu ? balbutia-t-il d’une voix sourde.

Elle inclina la tête, pour toute réponse ; émue comme elle l’était, elle n’avait pas la force de parler de ce qui s’était passé la veille.

Elle chercha dans les plis dans sa robe et tira d’une poche l’enveloppe remise par Blakeney.

— C’est une longue lettre semble-t-il, dit-elle avec un faible sourire. Percy a recommandé que tu la lises quand tu serais seul.

Elle la glissa dans la main d’Armand qui était devenu très pâle.

— Je m’en vais maintenant, dit-elle. Tu présenteras mes excuses à Mlle Lange. Vous désirerez sans doute causer ensemble quand tu auras terminé ta lecture.

Elle se dirigea vers la porte. Comme elle posait la main sur le bouton, Armand, qui était resté immobile et comme figé à considérer la lettre qui lui avait été remise, sembla seulement s’apercevoir que sa sœur partait et la rappela d’un cri :

— Marguerite !

Elle revint sur ses pas et lui saisit les deux mains.

— Marguerite, quand te reverrai-je ?

— Lis ta lettre, mon petit, répondit-elle à voix basse. Si tu désires me faire part de ce qu’elle contient, viens ce soir me rejoindre au 98, rue de Charonne, dans la maison de Lucas le fripier.

Elle prit la tête inclinée de son frère entre ses deux mains tremblantes, déposa un baiser rapide sur son front et sortit de la pièce.

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