‹ La capture du Mouron RougeChapitre 35 sur 47 · Chapitre 35 Dernière résistance

Chapitre 35 Dernière résistance

— Eh bien ! Où en est-il ?

— Au bout de son rouleau, je crois, mais il ne cède toujours pas.

— Il faudra bien qu’il y arrive.

— Bah ! tu l’as souvent dit ; ces Anglais sont coriaces !

— Certes, il faut du temps pour en avoir raison. Je t’avais prévenu moi-même que ce serait long. En fait, sa résistance a duré dix-sept jours.

Ceci se passait à huit heures du soir dans la salle de garde précédant la cellule du prisonnier. Héron était venu, comme il le faisait quatre fois par jour, assister à la relève. Il avait inspecté les hommes qui allaient prendre la première garde de nuit et se disposait à regagner ses nouveaux quartiers dans un coin du vaste Palais de Justice situé à proximité de la Conciergerie, quand son collègue était entré inopinément.

— S’il te semble vraiment à bout, reprit Chauvelin en baissant encore la voix, pourquoi ne pas faire ce soir un effort décisif ?

— Je ne demande qu’à en finir ; l’anxiété me ronge encore plus que lui, répondit Héron d’un air sombre en indiquant de la tête la cellule ; mais j’ai l’impression qu’on n’obtiendra rien de lui.

— Laisse-moi essayer, néanmoins.

— Fais comme tu veux.

Le citoyen Héron, à demi allongé sur deux chaises, semblait remplir toute la pièce. Ses larges épaules étaient plus voûtées qu’à l’ordinaire et sa tête grisonnante se penchait sur sa poitrine. Toute son attitude indiquait un profond découragement.

Chauvelin jeta à son collègue un regard de mépris. Certes, il aurait préféré conduire seul et à sa guise de si difficiles négociations, mais le citoyen Héron, agent principal du Comité de sûreté générale, s’était acquis par son zèle véritablement hors de pair la confiance du gouvernement révolutionnaire et ne pouvait être mis de côté dans une affaire qui le touchait si personnellement. Pour l’instant, il laissait les mains libres à Chauvelin. Celui-ci n’en demandait pas davantage.

— Que les hommes fassent tout le bruit qu’ils veulent, dit-il avec un sourire indéfinissable ; le prisonnier et moi n’en serons que plus tranquilles pour notre plaisant entretien.

Sur ces mots, il entra dans la cellule et, de son pas silencieux, s’avança vers le recoin où se tenait le prisonnier. Dès qu’il aperçut celui-ci, il s’arrêta et demeura quelques instants immobile dans son attitude familière, les mains derrière le dos, – immobile sauf un frémissement involontaire de la bouche et le mouvement nerveux de ses doigts qui se croisaient et se décroisaient derrière son dos. Il savourait dans toute sa plénitude la joie la plus forte que pût éprouver un homme de son espèce : celle de voir devant lui son ennemi vaincu.

Blakeney était assis près de la table sur laquelle il s’accoudait, le corps penché en avant, le regard perdu dans le vague. Il ne s’était pas aperçu de l’entrée de Chauvelin et celui-ci pouvait se rendre compte à loisir du résultat obtenu par ses géniales combinaisons.

L’homme qu’il avait sous les yeux, grâce aux privations de toute espèce, – air, nourriture, sommeil, – était devenu l’ombre de lui-même ; son visage était d’une pâleur de cendre, ses lèvres décolorées, et seul le feu de la fièvre mettait un peu de vie dans ses yeux entourés d’un large cerne violet.

Chauvelin le regardait en silence, remué au fond de lui-même par quelque chose qu’il ne pouvait définir, quelque chose qui, se faisant jour à travers ses sentiments de haine et de revanche satisfaite, ressemblait presque à de l’admiration.

Mais en même temps une crainte le saisit ; il se demanda si l’épuisement physique avait réellement abattu l’énergie sans égale qui animait cet homme. Il avait beau regarder son visage ravagé, il ne pouvait découvrir dans les yeux au regard fixe la moindre expression de faiblesse, de découragement. Cette volonté tenace, il la reconnaissait à un autre signe : Sir Percy Blakeney, réduit depuis dix-sept jours à la captivité la plus étroite, n’avait pas abdiqué ses goûts raffinés. Il était habillé et coiffé avec le même soin qu’à l’ordinaire ; ses vêtements n’avaient pas un grain de poussière, les boucles de ses souliers brillaient, ses cheveux blonds étaient arrangés avec recherche.

Un mouvement de Chauvelin ayant trahi sa présence, Blakeney tourna les yeux vers lui. Aussitôt un sourire parut sur son visage blême.

— Eh ! je ne me trompe pas. C’est bien mon excellent ami monsieur Chauvelin, fit-il d’un air enjoué.

Et, se levant, il fit un pas pour l’accueillir suivant toutes les règles de la courtoisie mondaine.

Une lueur de satisfaction brilla dans les prunelles pâles de Chauvelin, car Sir Percy, pour se lever, avait dû s’accrocher à la table. Le geste avait été rapide et habilement dissimulé ; il avait été néanmoins remarqué, et il suffisait pour assurer Chauvelin que cette étonnante vigueur physique, qu’il haïssait chez son adversaire autant que l’insolence à peine voilée de ses manières, était arrivée à son terme.

— Et qu’est-ce qui me procure, monsieur, l’honneur de votre visite ? reprit Blakeney qui semblait s’être remis aussitôt et dont la voix, bien que faible et enrouée, gardait son accent léger et impertinent.

— Le souci de votre intérêt, Sir Percy, répliqua Chauvelin sur le même ton.

— En vérité, monsieur, vous avez déjà fait montre à cet égard d’une sollicitude qui ne peut être dépassée. Mais, ne voulez-vous pas vous asseoir ? J’étais sur le point d’absorber le repas somptueux que vos amis ont la bonté de me faire servir chaque soir. J’espère que vous accepterez de le partager avec moi. Vous y êtes cordialement invité. Peut-être ces agapes vous rappelleront-elles le souper que nous fîmes ensemble, un soir, à Calais ; vous savez bien, monsieur Chauvelin… au temps où vous étiez dans les ordres ?

Chauvelin se mordit si fortement la lèvre inférieure qu’une goutte de sang y perla. Il entendait rester impassible maintenant qu’il voyait la victoire toute proche et qu’il savait qu’un geste de lui suffirait pour clore à jamais cette bouche impudente.

Il prit un siège et s’assit en disant d’un ton froid :

— Sans doute, Sir Percy, vous plaît-il de me décocher vos sarcasmes. Je ne vous chicanerai pas cette satisfaction. Dans votre présente situation, vos traits se trouvent singulièrement émoussés.

— Et je n’aurais plus de temps de vous en lancer beaucoup, glissa Blakeney qui avait tiré une autre chaise près de la table et se trouvait maintenant assis en face de Chauvelin, son visage éclairé par la lampe, comme pour montrer à ce dernier qu’il n’avait rien à cacher : pensée, espoir ou crainte.

— En effet, conclut sèchement Chauvelin, et dans ces conditions, Sir Percy, ne jugeriez-vous pas préférable de ne pas gaspiller plus longtemps le peu de chances qui vous restent de vous sauver ? Le temps passe. Vous ne nourrissez plus, je pense, les mêmes espoirs qu’au début. Vous ne jouissez pas non plus d’un confort exagéré dans ce cachot. Pourquoi ne pas faire cesser une fois pour toutes une situation si désagréable ? Vous n’aurez pas sujet de le regretter, je vous en donne ma parole.

Sir Percy se renversa sur le dossier de sa chaise et bâilla ostensiblement.

— Je vous prie de m’excuser, monsieur, dit-il, mais je suis diablement fatigué. Je n’ai pas dormi depuis quinze jours.

— Justement, Sir Percy ; une nuit de repos vous ferait le plus grand bien.

— Une nuit, monsieur ! s’exclama Blakeney. Palsambleu ! c’est une semaine entière qu’il me faudrait…

— Je crains que nous ne puissions être aussi généreux, mais une nuit complète vous délasserait grandement.

— Vous avez raison, monsieur, tout à fait raison, mais ces satanés gendarmes font un bruit d’enfer dans la salle à côté.

— Des ordres seraient donnés pour que le calme le plus complet régnât cette nuit dans la salle de garde et un souper réconfortant vous serait servi sans tarder.

— Ce programme est diantrement alléchant. Comment se fait-il, monsieur, que vous n’en ayez pas eu l’idée plus tôt ?

— Vous vous montriez… comment dirai-je ?… si obstiné, Sir Percy.

— Dites, si stupidement entêté, mon cher monsieur Chauvelin, corrigea Blakeney, ce n’est pas moi qui m’en formaliserai…

— En tout cas, monsieur, vous agissez en opposition directe avec vos intérêts.

— Et c’est pourquoi, rempli de compassion, vous venez, tel le bon Samaritain, me presser d’accepter un peu de confort, un souper succulent et un lit moelleux, conclut Blakeney allègrement.

— Admirablement résumé, Sir Percy, dit Chauvelin ; c’est exactement la mission dont je me suis chargé.

— Et qu’attendez-vous, monsieur, pour réaliser ce beau programme ?

— Tout simplement, Sir Percy, que vous consentiez à céder aux sollicitudes pressantes de mon collègue, le citoyen Héron.

— N’est-ce que cela ?

— Il voudrait savoir où se trouve le jeune Capet. Ce désir, vous en conviendrez, est des plus naturels, la disparition de l’enfant confié à ses soins lui causant une grande anxiété.

— Et vous, monsieur Chauvelin, demanda Sir Percy avec ce soupçon d’insolence dans la voix qui, maintenant encore, avait le don d’exaspérer son adversaire, et vous-même, monsieur, quels sont vos désirs en l’occurrence ?

— Moi, Sir Percy ? riposta Chauvelin dont les joues pâles s’enflammèrent soudain ; moi ? Eh bien ! à vous parler franc, le sort du petit Capet m’est assez indifférent. Qu’il moisisse en Autriche ou dans nos prisons, est à mes yeux sans importance. Ce que je souhaite, monsieur, c’est la destruction de votre damnée ligue et l’avilissement, sinon la mort de son chef.

Ces paroles violentes lui avaient échappé ; en dépit de la résolution qu’il avait prise de garder son calme, la rage amassée en lui depuis des mois, le souvenir de ses défaites de Boulogne et de Calais avaient fini par lui faire perdre son sang-froid devant le regard moqueur fixé sur lui.

Tandis qu’il parlait, Blakeney s’était de nouveau tourné vers la table. Il attira l’écuelle de bois dans laquelle reposait un morceau de pain de mine peu engageante. Avec une application solennelle, il le partagea en deux et passa l’assiette à Chauvelin.

— Je regrette, dit-il avec un sourire, de ne pouvoir vous offrir meilleure chère, monsieur. Mais avec toute ma bonne volonté…

Il émietta un peu de pain entre ses longs doigts et se mit à le manger avec l’air d’y trouver la plus grande saveur. Il versa ensuite de l’eau dans le gobelet et la but.

Puis il dit avec un petit rire :

— Le vinaigre que ce coquin de Brogard nous servit à Calais était encore préférable à ce breuvage insipide. Qu’en pensez-vous, mon cher monsieur Chauvelin ?

Chauvelin ne répondit pas. Comme un félin qui guette la proie prête à tomber entre ses griffes, il ne quittait pas des yeux son adversaire. Or, le visage de Blakeney était devenu positivement effrayant ; l’effort qu’il venait de faire pour parler, rire, plaisanter était évidemment au-dessus de ses forces. Une pâleur de cendre s’étendait maintenant sur son visage.

Chauvelin détourna son regard. Un sentiment de pitié remuait-il une corde cachée au fond de son cœur ? Non, sans doute, car tant de spectacles cruels avaient endurci ce cœur qu’il était désormais inaccessible à tout mouvement généreux. C’était plutôt une sorte de gêne qui lui avait fait baisser les yeux. Quand il regarda de nouveau Sir Percy, il retrouva le même sourire sur sa figure livide.

— Une faiblesse passagère, mon cher monsieur, expliqua celui-ci. Vous disiez que…

Exaspéré par ce ton persifleur, Chauvelin sauta sur ses pieds :

— Je dis, Sir Percy, que cette situation est intolérable. Au nom de Dieu, mettez-y un terme, dès ce soir !

— Au nom de Dieu, dites-vous ? Vous me surprenez, monsieur ; je me figurais que vous et vos pareils ne croyiez pas en Dieu.

— Non, mais vous y croyez, vous autres Anglais.

— C’est possible ; mais nous ne nous soucions pas d’entendre son nom prononcé par vos lèvres.

— Alors, au nom de la femme que vous aimez !

Avant que ces paroles fussent achevées, Sir Percy Blakeney s’était levé, lui aussi.

— Tais-toi, misérable, gronda-t-il d’une voix sourde en se penchant au-dessus de la table. (Et il avait dans ses yeux cernés une lueur si farouche que Chauvelin recula d’un pas et jeta un regard furtif vers la salle de garde.) Tais-toi, ou par le Dieu vivant que tu oses invoquer, je trouverai assez de force pour te souffleter le visage !

Mais Chauvelin avait rapidement recouvré son sang-froid.

— Le jeune Capet, Sir Percy, dit-il en soutenant le regard menaçant de Blakeney, dites-nous seulement où est le jeune Capet, et vous vivrez pour savourer encore les caresses de la plus belle créature du Royaume-Uni.

Il avait lancé cette phrase comme une insulte, et sans doute son esprit vif et pénétrant en avait-il prévu l’effet.

Celui-ci ne se fit pas attendre. Sir Percy saisit sur la table le pot d’étain à demi rempli d’eau et, d’une main qui tremblait à peine, le jeta à la tête de son adversaire.

Le lourd pichet manqua son but et alla heurter violemment le mur de pierre, mais l’eau inonda le visage et le cou de Chauvelin. Haussant les épaules, celui-ci envoya un regard moqueur à son assaillant qui était retombé sur son siège, épuisé par l’effort ; puis il prit son mouchoir et s’essuya paisiblement la figure.

— Pour un tireur réputé, Sir Percy, dit-il simplement, vous n’avez plus le coup d’œil aussi juste.

— Non, monsieur… apparemment… non.

Les mots arrivaient saccadés. Blakeney semblait avoir perdu à demi conscience ; ses lèvres étaient entrouvertes, ses yeux clos, sa tête renversée contre le mur. Un moment Chauvelin craignit que son zèle n’eût outrepassé la prudence et qu’il n’eût porté un coup mortel à cet homme arrivé au dernier degré de l’épuisement. Il se précipita vers la salle de garde.

— Vite, de l’eau-de-vie, cria-t-il.

— Hein ! quoi !… que se passe-t-il ? demanda Héron tiré brusquement de sa somnolence.

— De l’eau-de-vie, répéta Chauvelin avec impatience. Le prisonnier s’est évanoui.

— Bah ! riposta l’autre, tu ne voudrais tout de même pas gaspiller de l’eau-de-vie pour le ranimer ?

— Si fait, et tout de suite encore, sans quoi, dans une heure il sera mort.

— Par tous les diables de l’enfer, s’exclama Héron en sautant sur ses pieds, tu ne l’as pas achevé, au moins ?

Avec un juron sonore, il se précipita vers la cellule, bousculant son collègue au passage sans la moindre cérémonie. Arrivé au milieu du cachot il se retourna vers Chauvelin.

— Tu clamais qu’il serait mort dans une heure, dit-il d’un air furieux.

Blakeney était assis dans sa posture habituelle, un bras appuyé sur la table et l’ombre d’un sourire se jouait sur ses lèvres.

— Pas dans une heure, citoyen Héron, dit-il d’une voix qui n’était qu’un murmure, pas même dans deux.

— Bougre d’animal, es-tu fou ? hurla Héron. Après dix-sept jours de ce régime, n’en as-tu pas assez ?

— Cordialement assez, si, mon brave, répondit Blakeney d’une voix un peu plus distincte.

— Dix-sept jours, répéta l’autre. Tu es arrivé ici le 2 Pluviôse ; nous sommes aujourd’hui le 19.

— Le 19 Pluviôse ! répéta Sir Percy tandis qu’une lueur étrange brillait au fond de ses yeux. La peste soit de votre jargon, citoyen. En langage de chrétien, quel jour cela peut-il être ?

— Le 7 Février, Sir Percy, pour vous servir, répondit paisiblement Chauvelin.

— Je vous remercie, monsieur ; dans ce satané trou, j’avais perdu la notion du temps.

Chauvelin, à l’inverse de son brutal collègue, n’avait cessé de surveiller la physionomie du prisonnier, et il lui semblait qu’un changement subtil, indéfinissable s’était opéré en lui depuis l’instant où il l’avait cru évanoui.

Blakeney n’avait pas changé d’attitude, ses yeux regardaient dans la même direction, mais il avait plus d’affaissement dans sa pose et dans ses yeux cernés, l’expression de lassitude s’était accusée. À l’observateur attentif qu’était Chauvelin il apparut subitement que cet esprit indomptable, cette volonté de fer contre lesquels il luttait depuis dix-sept jours étaient en train d’abandonner son adversaire.

À ce moment Blakeney tourna lentement vers lui son regard, un regard las, plein d’une muette et pitoyable supplication.

Le cœur de Chauvelin bondit dans sa poitrine. Son heure enfin était venue.

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