‹ La capture du Mouron RougeChapitre 36 sur 47 · Chapitre 36 La partie se décide

Chapitre 36 La partie se décide

Le silence régna quelques secondes dans l’étroite cellule. Héron lui-même, dans sa lourde stupidité, avait conscience du changement qui venait de s’opérer chez le prisonnier.
Blakeney, avec un geste et un soupir d’épuisement, s’était de nouveau affaissé sur la table, la tête appuyée sur ses bras repliés.

— Que le diable t’emporte ! s’écria Héron. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Alors, comme le prisonnier ne répondait pas, mais, soulevant un peu la tête, le regardait avec des yeux ternes et comme égarés, Chauvelin s’interposa.

— Vous avez gaspillé une quinzaine en résistance inutile, Sir Percy, dit-il. Heureusement qu’il n’est pas encore trop tard.

— Capet ! interrompit Héron d’une voix rauque. Dis-nous où est Capet ?

Il se penchait au-dessus de la table, la voix tremblante et les yeux injectés de sang.

— Si seulement vous cessiez de me harceler…, commença Blakeney d’une voix si faible que les deux hommes durent tendre l’oreille pour le comprendre. Si vous me laissiez reposer et dormir en paix…

— Vous aurez le sommeil et la paix, dit froidement Chauvelin, si vous consentez à parler. Où est Capet ?

— Je ne puis vous le dire… C’est loin d’ici… La route est compliquée… je vous conduirai si vous m’accordez un peu de repos.

— Ce n’est pas ça qu’on te demande, gronda Héron. Dis-nous où est Capet, et nous saurons bien aller le chercher tout seuls.

— C’est un endroit perdu… en dehors des chemins fréquentés… connu seulement de moi et de mes amis.

Une fois de plus une teinte livide, qui semblait un signe avant-coureur de la mort, envahit son visage.

— Il mourra avant d’avoir parlé, marmotta Chauvelin entre ses dents. Tu as généralement sur toi de l’eau-de-vie, citoyen Héron ?

Celui-ci, cette fois, ne protesta pas. Il voyait le danger aussi clairement que son collègue. Quel infernal guignon si le prisonnier s’avisait de leur passer entre les mains au moment où il semblait sur le point de capituler ! Il tira d’une de ses poches un flacon, le déboucha et l’approcha des lèvres de Blakeney.

— L’horrible drogue ! murmura celui-ci en rouvrant les yeux.

— Capet ? Où est Capet ? répéta Héron avec impatience.

— À cent… deux cents… trois cents lieues d’ici… Il faut prévenir un de mes amis… Il le dira aux autres… Il leur fera comprendre…

Héron tapa du pied.

— Où est Capet ? Dis-nous où est Capet, vociféra-t-il.

On eût dit un tigre qui sent lui échapper la proie qu’il croyait tenir. Il leva le poing et aurait sans doute réduit pour jamais au silence les lèvres qui détenaient le précieux secret si Chauvelin ne lui avait saisi vivement le poignet.

— Es-tu fou ? lui dit-il à voix basse. Il n’a pas encore parlé. Le secret d’abord… la mort ensuite.

— Oui, mais pas dans ce damné trou ! murmura Blakeney.

— Sur l’échafaud, si tu parles, rugit Héron à qui l’exaspération faisait tout oublier, même son intérêt. Mais si tu t’entêtes à ne rien dire, c’est ici, dans ce cachot que tu périras. J’en ferai murer l’ouverture dès ce soir, pour que tu y meures de faim et serves de pâture aux rats !

Blakeney releva la tête lentement, un frisson le secoua, et ses yeux qui paraissaient presque éteints jetèrent sur Héron un regard d’épouvante.

— Je mourrai à ciel ouvert, prononça-t-il avec effort, mais pas dans ce damné trou.

— Alors, dis-nous où est Capet !

— Je vous le dirais si je pouvais. Je vous dis que je ne puis pas. Mais je vous conduirai où il est, je vous le jure… J’obligerai les autres à vous le livrer.

Chauvelin intervint de nouveau.

— Tu ne gagneras rien ainsi, Héron, dit-il tout bas. Cet homme divague. Il est tout à fait incapable de te donner des indications claires en ce moment.

— Que faire alors ? marmotta l’autre. Il n’en a pas pour vingt-quatre heures et ne fera que s’affaiblir de plus en plus.

— À moins que tu ne lui donnes de la nourriture et du repos.

— Si je le fais, nous réussirons seulement à prolonger sa résistance. Et qui nous dit que, pendant ce temps, le môme n’est pas emmené au-delà de la frontière ?

Le prisonnier était retombé dans une sorte de torpeur. Avec un geste brutal, Héron lui secoua l’épaule.

— Hé ! pas de ça ! cria-t-il. Nous n’avons pas encore réglé l’affaire du jeune Capet.

Alors, comme le prisonnier restait immobile et que Héron se remettait à l’invectiver, Chauvelin posa une main ferme sur l’épaule de son collègue :

— Je te dis, Héron, que tu perds ton temps. À moins que tu ne sois prêt à abandonner tout espoir de retrouver Capet, tu dois mettre un frein à ton impatience et user de la diplomatie là où la violence est sûre d’échouer.

— Ta diplomatie n’a pas fait merveille à Boulogne, l’an dernier, riposta Héron qui cracha par terre en signe de mépris pour les diplomates et leurs méthodes.

— Les circonstances étaient différentes, répondit Chauvelin sans se troubler, et jusqu’ici tu ne t’es pas si mal trouvé de mes conseils, je crois. Tu as des yeux pour voir, n’est-il pas vrai ? Regarde ton prisonnier : si des mesures ne sont pas prises immédiatement pour le remonter, il n’y aura rien à faire, d’ici peu, pour négocier avec lui. Alors, qu’arrivera-t-il ?

Prenant son collègue par la manche, Chauvelin l’entraîna à l’autre extrémité de la cellule avant de poursuivre à voix basse :

— Il arrivera que, tôt ou tard, quelque trublion siégeant à l’Assemblée aura vent de l’enlèvement du petit Capet et viendra à la tribune réclamer à grands cris une enquête, et quand celle-ci aura établi que l’agent en chef du Comité de sûreté générale et les commissaires chargés de la garde du dauphin ont trompé la Nation en mettant au Temple un petit malheureux tiré d’un hospice pour dissimuler le résultat de leur négligence coupable, qu’arrivera-t-il, je te le demande ?

D’un geste expressif il passa vivement la main en travers de son cou.

Héron répondit par une imprécation, puis il gronda :

— Tu vois bien qu’il faut faire parler cette brute d’Anglais tout de suite.

— Tu n’y parviendras pas, déclara Chauvelin d’un ton tranchant, je te l’ai déjà dit. Dans l’état où il se trouve, il en est incapable. Mieux vaut patienter quelques heures et, quand il aura repris des forces, l’emmener sous bonne garde et nous faire guider par lui jusqu’à l’endroit où est caché l’enfant.

— Je me demande, dit Héron, si l’animal ne nous a pas fait cette proposition dans l’espoir de nous glisser entre les doigts, une fois hors d’ici.

— C’est possible, quoique, dans l’état où il est, il ne me semble guère en être capable. Mais si tu veux te fier à moi, j’ai en tête un plan qui ne peut manquer de déjouer les plus habiles combinaisons.

— L’idée de le laisser sortir de son cachot ne me dit rien qui vaille, reprit Héron. Quant à tes conseils, je m’y fierais davantage si pour toi comme pour moi la reprise du petit Capet était une question de vie ou de mort. Mais tu ne risques pas ta peau, toi !… Alors…

Chauvelin l’interrompit :

— La capture de Capet, pour moi comme pour toi, est d’une importance suprême, si elle s’accomplit grâce à la trahison de l’Anglais.

Son regard était chargé d’une telle haine que Héron murmura :

— À présent, je commence à comprendre.

— Ce n’est pas trop tôt, observa Chauvelin sèchement. Mets-toi bien dans la tête que le déshonneur de cet homme maudit est aussi vital pour moi que l’est pour toi la reprise de Capet. C’est pour arriver à cette fin que je t’ai montré le moyen de réduire cet aventurier à merci, et c’est pourquoi je suis prêt à t’aider jusqu’au bout, de tout mon pouvoir.

Héron, avant de parler, jeta encore un regard au fond de la cellule. Blakeney n’avait pas bougé : sa figure était cachée, mais ses mains émaciées, couleur de cire, en disaient aussi long que ses yeux auraient pu le faire.

— C’est bien, dit-il en se tournant de nouveau vers son collègue. Expose-moi ton fameux plan ; je t’écoute.

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