‹ La capture du Mouron RougeChapitre 37 sur 47 · Chapitre 37 Capitulation

Chapitre 37 Capitulation

Ce qui se passa après ce conciliabule dans le cachot de la Reine – comme continuait à l’appeler le personnel de la Conciergerie – ne fut pas sans causer d’étonnement aux gendarmes qui y avaient pris la garde cette nuit-là. À dix heures du soir, Héron commanda qu’on servît un repas composé de soupe chaude, de viande et de vin au prisonnier qui depuis près de quinze jours ne recevait que de maigres rations de pain noir. Des instructions furent également données pour qu’il ne fût dérangé sous aucun prétexte jusqu’à six heures le lendemain matin et qu’on lui donnât à son réveil le déjeuner qu’il lui plairait de demander.

Ayant pris ensuite les dispositions relatives à l’expédition projetée, Héron revint à la Conciergerie et trouva son collègue Chauvelin qui l’attendait dans la salle de garde.

— Eh bien ? interrogea-t-il.

— Il semble moins affaissé.

— Tu l’as vu depuis son souper ?

— Seulement de la porte. Le sergent dit qu’il n’a pas beaucoup mangé et qu’on a eu quelque peine à le tenir éveillé jusqu’à maintenant.

— Alors, en avant pour la lettre, conclut Héron avec une agitation fébrile. Sergent ! de l’encre, des plumes et du papier !

— Tout est prêt dans la cellule, citoyen, répondit le sergent avec la même concision.

L’instant d’après, Héron et Chauvelin se trouvaient de nouveau face à face avec Sir Percy Blakeney. Celui-ci, de ses longs doigts maigres, jouait avec la plume d’oie qui avait été placée près de lui sur la table.

— J’aime à croire que toutes les mesures ont été prises en vue de votre confort, Sir Percy, dit Chauvelin en jetant un coup d’œil sur le lit de camp dressé dans un coin de la cellule.

— Certainement, monsieur, répondit Blakeney.

— Vous vous sentez mieux, j’espère ?

— Beaucoup mieux, je vous remercie. Mais j’ai encore diablement sommeil et s’il vous plaît d’être bref…

— Vous n’avez pas changé d’avis ? demanda Chauvelin d’une voix où perçait malgré lui une note d’anxiété.

— Non, mon cher monsieur Chambertin, répondit lentement Blakeney, je n’ai pas changé d’avis.

Cette déclaration rassura ses deux interlocuteurs. Le prisonnier avait certainement parlé d’une voix plus claire et plus ferme, mais le regain de forces donné par le repas qu’il venait de prendre ne semblait pas avoir suscité un retour de son obstination première.

— Vous êtes toujours prêt à nous conduire à l’endroit où est caché le petit Capet ?

— Je suis prêt à faire n’importe quoi pour sortir de ce tombeau.

— Très bien. Mon collègue, le citoyen Héron, a déjà pris des dispositions pour qu’une escorte de vingt cavaliers armés nous accompagnent jusqu’à l’endroit en question. Vous avez compris ?

— Parfaitement, monsieur.

— Il ne faut pas vous imaginer d’autre part que nous nous engageons à vous accorder la vie sauve si l’expédition échouait.

— Je ne m’aventurerais certainement pas, monsieur, à supposer une chose aussi invraisemblable.

Chauvelin lui jeta un regard aigu. Il y avait dans le ton de son interlocuteur quelque chose qui lui rappelait des souvenirs amers. Mais le visage de Sir Percy était dans l’ombre, l’on ne pouvait distinguer l’expression de son regard. Après une courte pause, il reprit sèchement :

— Si cependant l’expédition produit tous les résultats espérés, si le petit Capet nous est remis sain et sauf sans résistance d’aucune sorte, alors, Sir Percy, je ne vois pas pourquoi notre gouvernement n’userait pas en votre faveur du droit de grâce qu’il possède à l’égard des prisonniers politiques.

— Exercice dont la fréquente répétition n’a pu dû beaucoup le fatiguer jusqu’ici…

— Mais cette éventualité est encore éloignée. Je ne fais aucune promesse… En tout cas, nous pourrons discuter cela plus tard.

— Inutile en effet de perdre un temps précieux sur un sujet de si mince importance, acheva Blakeney. Si vous voulez m’excuser, monsieur, mais je meurs de sommeil…

— Alors, je pense que vous serez heureux de voir tout se régler aussi promptement que possible.

— Vous l’avez dit, monsieur.

Héron n’avait pris aucune part à la conversation. Il savait qu’il n’était pas toujours maître de lui, et tout en éprouvant un souverain mépris pour les formes employées par son collègue, dont il accusait la politesse de sentir l’ancien régime, il reconnaissait néanmoins que l’ancien diplomate était plus qualifié que lui pour mener ces difficiles négociations.

La patience cependant finit par lui manquer.

— Assez de discours, marmotta-t-il ; nous perdons notre temps, et j’ai encore beaucoup de choses à voir si nous partons demain à l’aube. Qu’il écrive cette damnée lettre, et…

Le reste se perdit dans un grognement indistinct. Chauvelin haussa les épaules et, sans tenir compte de l’interruption, se tourna de nouveau vers le prisonnier.

— Je vois avec plaisir, Sir Percy, dit-il, que nous sommes d’accord. Après quelques heures de repos, je ne doute pas que vous ne soyez capable d’entreprendre ce voyage. Ayez la bonté de me dire quelle direction nous devrons prendre.

— Celle du nord, d’un bout à l’autre.

— Jusqu’à la mer ?

— L’endroit où je vous mène est à quelques lieues de la côte.

— Et nos étapes seraient… ?

— Beauvais, Amiens, Abbeville.

— Et ensuite ?

— Nous quitterons les routes fréquentées et vous devrez vous en remettre à mes indications.

— Combien de temps, à votre avis, devrons-nous mettre pour arriver au but ?

— Environ trois jours.

— Durant lesquels vous voyagerez en voiture sous la garde de mon collègue Héron.

— J’aurais préféré plus plaisante compagnie, monsieur ; mais je saurai m’en accommoder.

— Ceci étant décidé, je suppose que vous désirez entrer en relations avec un de vos partisans ?

— L’un d’entre eux, en effet, devra prévenir ceux qui ont la garde du dauphin.

— C’est bien cela. Vous allez donc avoir l’obligeance d’écrire à un de vos amis que vous avez résolu de remettre le dauphin entre nos mains en échange de votre liberté.

— Vous avez dit il y a un instant que vous ne preniez aucun engagement à ce sujet, observa Blakeney.

— Si tout se passe bien, prononça Chauvelin avec une nuance de mépris, si vous consentez à écrire la lettre que je vais vous dicter, nous pourrons peut-être vous donner cette garantie.

— L’étendue de votre clémence, monsieur, dépasse l’imagination.

— Alors, veuillez prendre la plume. Quel est celui de vos partisans qui aura l’honneur de recevoir cette communication ?

— Mon beau-frère Armand Saint-Just. À son tour il se mettra en relation avec les autres.

Chauvelin eut un regard étonné. Blakeney ne parut pas s’en apercevoir ; il attira tranquillement à lui plume et papier et se mit en devoir d’écrire.

— Que voulez-vous que je dise ? demanda-t-il.

— Est-ce que ce jeune drôle fera l’affaire, citoyen Chauvelin ? demanda Héron d’un air inquiet.

Le même doute avait dû lui venir à l’esprit. Chauvelin se hâta de le rassurer :

— Mieux que quiconque, trancha-t-il. Voulez-vous écrire sous ma dictée, Sir Percy ?

— Je vous attends, mon cher monsieur.

— Commencez la lettre par la formule qui vous plaira… maintenant, continuez…

Et Chauvelin commença à dicter lentement, en regardant chaque mot au fur et à mesure que le traçait la plume de Blakeney :

Je ne puis supporter plus longtemps ma présente situation. Les citoyens Héron et Chauvelin – oui, Sir Percy, Chauvelin, pas Chambertin… C-H-A-U-V-E-L-I-N… c’est bien cela – ont fait de ma prison un véritable enfer.

Sir Percy leva les yeux et sourit.

— Vous vous calomniez, mon cher monsieur Chambertin, mon installation, bien que dénuée de confort, ne mérite pas semblable qualificatif.

— Je désire présenter la chose à vos amis sous le jour le plus favorable.

— Je vous en remercie. Mais continuez, je vous prie.

… un véritable enfer, vous avez écrit cela ? Aussi ai-je accepté de guider lesdits citoyens Héron et Chauvelin jusqu’à l’endroit où se trouve le dauphin. Nous partons demain. Veuillez en avertir qui vous savez afin que les gardiens de l’enfant soient prêts à le remettre sans protestation ni résistance. D’autre part, les autorités exigent qu’un membre de la ligue m’accompagne. C’est pourquoi je vous demande, ou vous prie ou vous supplie, ce que vous préférez, Sir Percy.

— Oh ! « je vous demande » fera tout à fait l’affaire. Savez-vous, monsieur, que cette rédaction m’intéresse infiniment ? – Et après…

… d’être prêt à vous joindre à l’expédition. Nous partons demain dès l’aube, et vous devrez vous trouver à six heures du matin à la grille du Palais de Justice. J’ai l’assurance de la part des autorités que vous n’aurez rien à craindre pour votre sécurité personnelle. Mais si vous refusez de m’accompagner, c’est l’échafaud pour moi le lendemain.

— « … C’est l’échafaud pour moi le lendemain… », comme ceci vous a un petit air joyeux, mon cher monsieur Chambertin ! commenta Sir Percy qui avait écrit sans sourciller tout ce que l’autre lui dictait. C’est probablement le mot de la fin. Vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que j’ai pris à écrire cette lettre : ceci m’a rappelé les heureuses journées de Boulogne…

Chauvelin serra les lèvres ; il sentait qu’une réplique de sa part manquerait de dignité.

— Auriez-vous la bonté de signer cette lettre, Sir Percy ?

— Mais comment donc ! Voilà qui est fait, dit Blakeney en opposant son nom orné d’un immense paraphe au bas de la missive.

Chauvelin suivait tous ses mouvements. Dès qu’elle fut signée, il saisit la lettre, la relut attentivement comme s’il cherchait à découvrir quelque signification secrète aux mots qu’il avait dictés lui-même, puis, satisfait, plia la feuille et la glissa dans la poche de son vêtement.

— Ne craignez-vous pas, monsieur Chambertin, dit Blakeney d’un ton léger, que ce billet ne brûle l’étoffe de votre élégant habit ?

— Il n’en aura pas le temps, Sir Percy, répliqua Chauvelin ; je vais le porter tout de suite à son destinataire. À quel endroit croyez-vous que j’aurais chance de trouver le citoyen Saint-Just ?

— Son adresse, monsieur, doit toujours être 32, rue de la Croix-Blanche, au deuxième étage, la porte à droite. Vous connaissez les lieux pour y avoir déjà été. Et maintenant, ajouta-t-il avec un bâillement non dissimulé, si nous allions nous coucher ? Nous partons à l’aube, avez-vous dit, et je suis si diablement fatigué…

Héron qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, se leva d’un air satisfait.

— Voilà, je crois, de la bonne besogne terminée, citoyen Chauvelin, dit-il. Pendant que tu t’occupes de la lettre, je vais donner mes derniers ordres pour le départ de demain, après quoi je reviendrai et passerai la nuit dans la salle de garde.

— Et moi, sur cette couche à l’aspect moelleux, ajouta Sir Percy en se levant. Votre serviteur, messieurs !

Et il inclina légèrement la tête.

Chauvelin, avant de sortir, enveloppa d’un long regard son ennemi vaincu. Un doute s’était levé dans son esprit…

Sir Percy demeurait debout, mais ce devait être au prix d’un douloureux effort ; il avait posé sa main sur la table, évidemment pour se soutenir, et son visage était décomposé.

Rassuré, Chauvelin prit Héron par le bras et l’entraîna hors de la cellule.

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